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Julien Willig

dimanche 15 janvier 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset VI

« Alors que Néant ouvrait les bras pour créer l’Univers, Lumière la Pure jaillit de sa bouche.

L’Unique n’était plus ; ils étaient deux à vivre. Ce fut le Deuxième Âge de la Création. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Nahash a laissé des traces visibles quand il s’est écrasé, c’est le moins que l’on puisse dire. En fait, une bonne partie du Secteur 7.22 est inoccupée. Le temps semble s’être arrêté depuis la venue du mastodonte. Seule subsiste la terrible empreinte laissée par sa chute, conservée dans le roc comme après le passage d’un monstre millénaire. Un val sinueux tracé dans le désert aride sur une distance vertigineuse, jusqu’à un cratère assez vaste pour qu’y repose la bête, creusé par la pluie de bombes qui l’ont abattue. Puis, les cycles aidant, les « larmes du Messager » s’y sont déversées[1]. La pluie fit de ce puits un étang, puis un lac. Le dernier lit de feu Nahash, le léviathan vaincu.

J’arrive sur le site dès potron-jacquet. La lumière rasante révèle tous les reliefs cachés, en zébrures brunes sur la croute orange. Vérin se pose en douceur sous un affleurement rocheux. Puis un coup sec, quand les amarres se fichent dans la terre. Je mets le moteur en veille et jette un dernier coup d’œil à la tablette de Saren. C’est bien là. J’ai étudié le plan du vaisseau en détail, pendant mon vol. Le Joyau de Pénitence se trouve dans l’autel même du chœur ; j’espère que les colonnades du déambulatoire ont tenu bon, sinon il sera sous des tas de décombres.

« C’est une perte de temps, Abriel, intervient Gaeth.

— Alors viens te faire tabasser par les sbires d’Arkon à ma place. »

Pas d’humeur pour la joute argumentaire ; je suis à deux doigts de désactiver mon oreillette et de la laisser ici. Bien qu’affaibli, le sang de dragon bout toujours dans mes veines. Il tape sur l’envers de mon front, titille mon impatience et lui susurre des aléas nauséeux… La nuit a été bien trop courte ; une sale habitude.

Alors que j’ouvre le casier qui contient mes affaires de plongée, me vient une idée soudaine : avec son foutu savoir, la Vigie pourrait peut-être me guider facilement dans l’épave du léviathan. Mon casque submersible gardera l’oreillette au sec. J’enfile la thermocombi, endosses les bouteilles d’air et sangle les propulseurs de hanche et de chevilles. À regret, je pose mon Oblitorion sur le tableau de bord ; il serait inefficace sous l’eau, voire dangereux pour moi[2]. Heureusement, j’ai un harponneur à mettre en bandoulière, ainsi qu’un choqueur au poignet – de quoi propulser une capsule électrique paralysante sur… trois bons mètres.

Une fois sorti de Vérin, une pente douce me mène directement à la rive. Je la descends en titubant – mettons ça sur le compte de la combinaison. Sans attendre, j’immerge un premier pied. Les flots le lèchent paresseusement ; j’ai l’impression de ne troubler qu’à peine une épaisse mélasse noirâtre, dont la surface reflète les étoiles comme un miroir obscur. Le disque pâle de Kosteth tremblote au loin, avec le croissant de sa sœur jumelle, Ylüne, dans son ombre. Bien en dessous des deux lunes, presque au ras de l’horizon, la faible étincelle de Pitamn, la Silencieuse, lutte pour percer l’orange du halo naissant.

Malgré ces lueurs, les eaux restent occultes. Nonobstant la taille du bassin, je me demande encore si elles ne sont pas nées du carburant fui de Nahash… Tout à mes réflexions, je descends le second pied, qui se prend aussitôt sur une roche invisible.

Je glisse et tombe à plat dans l’eau. Froide. Je gueule et me relève, comme foudroyé, avant de retomber sur mon séant, à moitié dans la flotte. Au moins, me voilà réveillé…

Mes pataugeages pour m’immerger complètement ne valent pas d’être racontés. Ils ont au moins eu le mérite d’invoquer une rage éphémère, de quoi chasser la brume de mon encéphale ; enfin, mon esprit s’éclaircit. Une fois dans le bleu profond, j’active la torche frontale et déplie mes palmes. La sensation d’être là, au milieu de ce rien palpable, me plonge dans une quiétude abyssale, un bien-être resté, jusqu’alors, inconnu. Cette unité aqueuse me porte, me rassure et me berce comme le ferait un ventre maternel. Et cette vue !

Étant donné la sécheresse et l’absence de vie sur la majeure partie de la croute ocritienne, l’écosystème est assez pauvre[3]. Peu de micro-organismes circulent dans cette eau, ce qui la rend d’autant plus limpide, une fois crevée la surface. Les algues sont rares, elles se contentent d’onduler sur des rocs voilés d’une fine mousse. Ma lumière semble pouvoir balayer plusieurs kilomètres. Quelques étincelles, parfois, scintillent : les écailles d’un banc de poissons argentés, plats et apathiques. Le faisceau se réverbère et prend une teinte aléatoire, comme si la position du prisme était tirée au dé. Sillonnée de rayons, l’eau passe du bleu nuit au bleu roi lors de la traversée des écailleux. Une demi-douzaine d’autres poissons – sombres et filiformes, ceux-là – vient me souhaiter la bienvenue avant de déguerpir.

Un seul monstre marin reste immobile devant moi : le léviathan lui-même, Nahash. Malgré la distance, il emplit la moitié de mon champ de vision. Ma bouche s’ouvre et se ferme alors que j’apprécie l’allure de ce colosse tombé au combat – je dois avoir l’air d’un de ces putains de frétillants !

La carcasse du vaisseau spatial n’est qu’à peine courbée par les âges. La rouille a fait son office, à en juger par les quelques béances qui crèvent ses flancs, mais le blindage titanesque a permis au léviathan de durer, malgré les millecycles. Et dire que cette chose voguait dans l’espace, dans cette mer d’étoiles dont le Phylactère nous condamne l’accès…

La vue de la bête chasse les reliquats du sang de dragon : j’abandonne mon cynisme sur place et actionne mes propulseurs. J’approche de l’arrière de l’appareil. Les deux cylindres, qui servaient d’échappement aux réacteurs, sont énormes ; je n’arrive même pas à en estimer le diamètre. Mais ce que je cherche se situe à l’avant de l’épave, aussi je ne m’attarde pas ici.

Cependant, alors que j’arrive au niveau des lames bordant le cercle du propulseur supérieur, mon oreillette commence à crépiter : je capte une fréquence. Ce n’est pas Gaeth. Ce n’est même pas une communication. C’est un son, proche de moi. Une longue note, ténue et organique. À cette première se superpose bientôt une autre, à la tonalité différente. Leur harmonie chatouille mes oreilles, alors qu’une troisième vient enrichir l’ensemble. Jamais je n’ai entendu quelque chose d’aussi gracieux. Cette aria me rappelle les gazouillis des angelots, ceux de l’holoprojection chez le vicaire Neptis. Ici, ce ne sont pas des pépiements vifs et ponctués, mais des phrasés lents et mélancoliques. La complainte me fend le cœur, elle distille sa nostalgie dans tous mes ports. Elle me

« … briel, tu… »

plonge dans mes souvenirs les plus précieux, ceux de mon enfance, enfouis au plus profond de

« Abriel, tu m’entends ? Rép… »

mon être. Des réminiscences que je croyais à tout jamais perdues, suite à mon Ordination. Je me rappelle…

« Abriel ! Ressaisis-toi ! hurle la Vigie.

— De quoi ? »

J’ouvre les yeux. Merde, j’ai dérivé combien de temps ?

Me voilà engagé dans le cylindre de l’échappement : j’approche du réacteur !

« Ce sont des margyrens, Abriel. Coupe ton oreillette tout de suite ! »

Je distingue du mouvement, dans le jeu des creux et des reliefs de métal. Rien de sûr ; des ondoiements de queues dans l’ombre ? J’appuie sur le côté de mon casque pour fermer toute communication – le chant des margyrens disparaît aussitôt[4] –, tandis que de l’autre main je décroche déjà mon lance-harpon. Puis, sans attendre, j’enclenche mes propulseurs et me tire loin de ce creuset maudit. Mon cœur bat une marche d’enfer tandis que je jette un œil au cercle derrière moi. L’obscurité ondule, quelques pointes scintillent à ma lumière : des griffes, des dents ?

Rien ne me pourchasse, mais mieux vaut rester prudent. Mon rythme cardiaque met de longues minutes à se calmer. J’abandonne le cul du léviathan pour enfin longer son flanc. Après les réacteurs, ce sont les réservoirs que je dépasse, puis les canons principaux. Je pourrais bien entrer par là, dans l’un des futs, mais ma cible est encore loin – et qui sait ce qui loge à l’intérieur ?

Enfin, j’arrive au milieu de l’appareil. Je n’irai pas plus loin : le nez de Nahash est encastré dans le lit de pierre. Heureusement, l’entrée latérale me permettrait facilement de m’y introduire. Comme si les architectes avaient voulu me faciliter la tâche, son porche se dresse fièrement sur une bonne partie de la hauteur du titan, comme une gueule de fer au milieu de ses entrailles. La rouille et la mousse ne parviennent à masquer entièrement les reliefs ouvragés des colonnes qui le supportent. En fait, ce sont deux silhouettes, une de chaque côté, qui se dressent fièrement comme pour défendre l’ouverture. Elles sont roides, mais elles en imposent. Leurs membres sont longs et puissants, leurs têtes forment une paire de bosses qui constituent la base de l’ogive du porche. Même si leur pilosité et leur élancement sont moindres, et que leur nez semble ramassé, elles partagent un certain nombre de points communs avec la physionomie novarienne. Le galbe de l’une des sentinelles est plus fin, plus courbé. Et, sur sa poitrine, deux convexités pointent le vide extérieur : une femme ?

Je réactive mon oreillette, histoire d’éviter toute mauvaise surprise.

« Gaeth, tu vois ce que je vois ?

— Jolis. Même s’ils sont idéalisés, tu peux avoir un aperçu des Keroubs avant leur dégénérescence.

— Ces deux… grands… gardiens, ce sont des Keroubs ?

— Comme quoi, la réalité est rarement à la hauteur du mythe. »

Je m’approche du porche et, après un dernier regard pour les hanches de la femme, m’y introduis. À l’image des constructions de l’Obscurie, l’espace sous le portique est vaste et… parfaitement inutile. En comparaison, la porte à laquelle il mène est ridiculement petite. Et, devant moi, elle se révèle bien fermée…

« Merdelle. Gaeth, l’entrée est scellée.

— J’imagine que tu n’as pas de foreur ?

— Trop lourd pour une seule personne.

— Tu es parti sans rien ?

— J’ai un burin à pression et quelques charges explosives, mais pas de quoi percer la coque.

— Cherche ailleurs, alors. »

Après une rapide inspection des profondeurs du porche, je m’en extirpe pour examiner les alentours de la coque. En fait, je n’ai pas à chercher longtemps, car une déchirure couronne cette entrée. Pas un vulgaire trou causé par un impact de bombe, non ; ici, ça serait plutôt une entaille, comme un coup de lance asséné à un monstre marin par quelque chasseur de grandes eaux. Le stigmate de la chute du léviathan sur les à-pics des roches ocritiennes ?

Quoi qu’il en soit, la blessure est élargie par la rouille ; je m’y engouffre. Alors que je traverse un tuyau large de deux mètres, la raison de cette oxydation m’apparaît bien vite : ce sont sûrement les réserves d’oxygène qui, une fois libérées de ces canaux, ont rongé avec vigueur l’acier du blindage. Quand nous sortons de nos cages, que nos geôliers prennent garde…

« Ça y est, tu es à l’intérieur ? demande Gaeth.

— Oui, j’entre dans le haut du porche. Et… oh. »

 

***

 



[1] Les rares érudits savent que la présence d’eau libre, qui se rassemble en de rares nuages dans le Phylactère pour ruisseler sur Ocrit, est une énigme. Certains prétendent qu’il s’agirait de glace récupérée sur Néphel lorsque celle-ci commença à geler. Quoi qu’il en soit, et malgré les psaumes de l’Obscurie, cette foutue flotte n’est certainement pas originaire des mirettes de notre Seigneur-guide. [retour]

 

[2] Le plasma a son caractère ; je ne tiens pas à finir ébouillanté dans ma combinaison, mh… moulante. [retour]

 

[3] En tout cas, c’est ce que disent les Keroubs les plus lettrés : c’est le Phylactère qui nous permet de vivre. Pour le coup, je veux bien les croire. [retour]

 

[4] Je ne pensais pas qu’il pouvait avoir effet sur des créatures terrestres. Les saloperies ! [retour]

 

Commentaires

Hey ! Je crois que je m'étais arrêtée à ce chapitre lors de ma première lecture.

Je l'avais déjà dit, mais je suis bluffée par celui-là. Les descriptions sont absolument grandioses !
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jeudi 4 octobre à 12h08
Merci beaucoup :)
C'était abusé de terminer sur un cliffhanger pareil, mais le prochain chapitre en est la suite directe : j'ai bien aimé décrire l'épave sous l'eau ainsi que ses entrailles, c'est quelque chose que l'on voit peu, alors autant en profiter^^
 0
jeudi 4 octobre à 12h31