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Julien Willig

mardi 28 mai 2019

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Épilogue

De la main droite, Cédalion arme son Oblitorion. De la senestre, il brandit le détonateur en se plaquant à l’angle du mur.

« Attention ! Explosion dans trois, deux, un… »

Il presse le bouton. La porte rouillée vole en éclat ; les fragments martèlent la pierre brune tandis que le souffle mouche les torches du couloir.

« À l’assaut ! », hurle le commandant.

Il charge, les Hydres de Laetere sur les talons, et enjambe les décombres fumants et les monticules de sable, précédé par l’azur au bout de son canon. Au mépris du protocole, il est le premier à pénétrer dans le laboratoire.

Aucun contact.

« Laetere, dispersion. »

Les combattantes lèvent leur fusil et investissent les lieux.

« Commandant Cédalion… »

Le cône de lumière blanche agresse ses rétines à peine habituées à la pénombre verdâtre. La chaise de fer se dessine, puis le vicaire Neptis et sa tête dodelinante. Et les bris de verre autour.

Le Novarien s’avance. Ses pieds s’enlisent dans un visqueux clapotis – le contenu des récipients détruits sur les étagères du fond. Cédalion ignore le malaise qui le prend alors qu’il se remémore sa dernière visite, et ce même quand sa semelle crisse en écrasant quelque chose de mou.

« Aucune trace du suspect dans le laboratoire, mon commandant, informe Laetere par radio. Nous poursuivons dans la réserve. »

Cédalion se plante devant le Keroub. À ses pupilles, à son menton pantelant, il devine sans mal son état.

« Vicaire Neptis, vous m’avez fait demander ?

— Commandant Cédalion… je vous attendais plus tôt…

— J’étais occupé à Lengel. Racontez-moi. »

Beaucoup se seraient délectés de la situation. Le Novarien, lui, consent à désentraver le prisonnier de son propre jouet. Sans même s’en rendre compte, le vicaire babille les causes du chaos dans son repaire : la capture du capitaine L.XIV/2, sa libération grâce à une Hydre au comportement étrange et l’interrogatoire par cette dernière.

« Un interrogatoire ? Sur quel sujet ? Quel secret, vicaire, dites-moi. »

Cédalion reçoit le flot désordonné par vanne ouverte. Le corridor et sa volée de marches. La fresque au bout et le moyen de l’activer. L’ascenseur qui mène au…

« Le Tombeau ? Le Tombeau du Messager ? Neptis, vous délirez.

— Non, échappe le vicaire en une longue expiration parsemée de clignements de paupières. Ce sérum assure… la clarté des pensées du sujet et… sa sincérité absolue…

— Ne vous égarez pas. Le Messager ? Sa dépouille se trouve ici, vraiment ? »

C’est à ce moment que le Keroub tourne de l’œil. Le commandant se rappelle d’une fonction de la chaise censée administrer un fortifiant au prisonnier, mais il doute que le vicaire y survive. La tentation, de toute manière, se retrouve balayée par la venue d’une Hydre.

« Il n’y a personne, mon commandant. L’on trouve des traces de lutte dans les deux pièces, et le suspect semble s’être échappé par-derrière. Désirez-vous poursuivre l’investigation ou tenter de le rattraper ?

— Inutile de s’attarder ici. Rassemblez l’escouade, Laetere, on continue. Ah, et contactez une unité médicale pour le vicaire. »

Le lézard mène Cédalion à travers la réserve réfrigérée. Malgré la brume du niveau inférieur, il identifie sans mal le reflet malsain des carapaces inertes qui constellent le carrelage.

Les mermécolions… Neptis, pauvre fou !

Heureusement, ils semblent déjà morts ; découvrir les reliefs de leur repas – des côtes sanguinolentes, des crânes aux longues dents – confirme l’impression. Mais l’appréhension demeure et noue l’estomac du commandant. Dans sa poche de poitrine, la pièce ancienne se fait soudain plus lourde. Elle le presse, le brûle d’une urgence froide…

Bientôt.

En arpentant la passerelle jusqu’à la sortie, Cédalion distingue une dernière victime des monstres voraces, si frêle, si abîmée qu’elle a failli lui échapper. Un squelette tordu, emmêlé dans sa bure tâchée et déchirée. Les mains jaillissent des manches béantes pour se figer dans leur crispation ultime. Même dans la mort, la Gargoule a confié le mystère de son visage aux ombres de sa capuche.

Fremyn… apprécies-tu autant les horreurs de ton maître à présent ?

C’est un soulagement de savoir qu’il ne découvrira pas de nouveaux cadavres rongés au détour d’une cuve, alors qu’il arrive à la porte d’en face. Celle-ci s’ouvre : dans leur hâte, les fugitifs ne l’ont pas verrouillée. Cédalion continue. Retrouver les souterrains de pierre et de poussière, à l’odeur de cendre et au goût de fumée, s’apparente à une profonde goulée d’air frais après la visite du laboratoire.

Il retrace l’itinéraire détaillé par le vicaire ; c’est une rangée sommaire de cadavres qui le mène au couloir incurvé. Des Hydres, rien que des Hydres. D’autres, vivantes, ont déjà sécurisé les lieux. Cédalion reconnaît les écailles noires et le crâne blanc de Skalla, la gardienne des secrets de Neptis.

« Commandant Cédalion, Laetere, salue l’un des lézards.

— Skalla. C’est une sacrée bataille qui semble s’être déroulée ici. »

Les murs, le sol et le plafond sont défoncés par d’impressionnantes séries d’impacts. Bariolés de rouge et de noir, également, et balayés par les gravats. Cédalion demande à combien les ennemis combattaient pour provoquer pareils dégâts.

« Cinq, d’après nos estimations, annonce Skalla. Des prisonniers évadés se sont joints à eux – un Rhakyt en faisait partie – et j’y ai également distingué une Hydre à l’attitude des plus préoccupantes. »

Ses yeux se plissent et scrutent, au-delà de l’épaule du commandant, les Hydres qui l’accompagnent.

« Je vous l’ai déjà dit, Skalla, s’insurge l’une d’elles, je n’ai rien à voir avec cette anomalie.

— C’est ce que vous prétendez. J’aimerais prendre le temps d’en parler.

— Je n’ai rien à… »

Cédalion lève une paume.

« Dracènes, je vous prie.

— Mon commandant, rétorque l’Hydre noire, sauf votre respect, cette affaire est aussi inhabituelle que grave, et je suis légitime à penser que notre sécurité ici à Béthanie est peut-être compromise.

— Très bien. Laetere, restez ici. Skalla, prêtez-moi une Hydre pour me mener à la fresque.

— Mais, mon commandant.

— Obéissez, Laetere, vous n’êtes pas en position de discuter. »

Si c’est pour vous entendre jacasser…

Cédalion laisse l’escouade derrière lui. L’Hydre noire le fait longer les dépouilles et les soldates occupées à déblayer, jusqu’aux escaliers.

« Attention aux éboulis, mon commandant.

— Pas un seul des fugitifs n’a été abattu malgré tous ces dégâts ?

— Ils avaient une défense efficace », abrège Skalla d’un claquement de langue.

La voûte s’est effondrée par endroits, mais ils parviennent à la fresque. Elle s’impose à Cédalion dans sa majesté fanée : les couleurs craquelées, les anneaux d’or et les cadres de bétyle. Il s’en détourne avec peine, ému de découvrir une beauté si fragile au sein du château qu’il pensait bien connaître.

« C’est ici que les mécréants se sont échappés. »

L’Hydre désigne une ouverture au pied de la peinture, une volée de marches qui s’enfonce dans le sol. À côté gisent quelques torches éteintes, délaissées par les fuyards – à deux doigts de se faire avoir, alors.

Cédalion avance un pas sur le premier palier. L’Hydre, aussitôt, tend un bras pour faire barrage.

« Je suis désolée, mon commandant, mais cet accès est strictement interdit. À quiconque. Ordre de l’inquisitrice Artaphernas.

— Mais enfin, Skalla. Des fugitifs recherchés et des traîtres à l’Obscurie se trouvent en bas, et c’est ma mission de les arrêter.

— Il n’y a pas d’exception, mon commandant, je regrette.

— Regardez autour de vous, s’enflamme Cédalion. Constatez les dommages causés par ces criminels : les laisseriez-vous ravager un peu plus les merveilles de Béthanie alors que vous-même n’avez pas été capable de les mettre hors d’état de nuire ? »

Un tic secoue la paupière de l’Hydre. Elle tourne, nerveusement, la tête vers les destructions alentour…

Cette seconde suffit à Cédalion. Il attrape une torche éteinte et l’abat sur la nuque du reptile. Skalla lâche son Devarïm et tombe à quatre pattes.

Le commandant dévale les marches. La pièce suivante est totalement ronde, agrémentée d’éclairages le long des murs : l’ascenseur. À hauteur de main, une colonne centrale attend sa décision. Il tend les doigts. Se fige. Hésite.

“Cet accès est strictement interdit. Il n’y a pas d’exception.”

Et Neptis qui parlait du Messager. Son Tombeau se trouve-t-il réellement plus bas, quelque part dans les profondeurs du château ? Et si… et si le contempler de ses yeux tenait lieu du sacrilège ?

« Commandant Laetere XIV/1 ! »

Les échos de l’Hydre descendent les escaliers. Cédalion active le terminal aussitôt.

Hors de question d’abandonner maintenant.

Le sol s’ébranle puis commence à s’enfoncer. Le Novarien se retourne pour voir une porte de pierre se fermer au nez de Skalla. Il ne saurait dire s’il s’agit là de la pesanteur mise en branle par la plateforme en descente, mais il perçoit une étrange plénitude l’envahir. Un sentiment d’accomplissement, d’objectif bientôt atteint.

« Seigneur-guide, notre Messager. Laisse-moi de nouveau être Ta main jusqu’à ce que Ta voie soit pure… »

Tout à sa litanie, le commandant prend le temps de réajuster son uniforme. Il referme un bouton récalcitrant, recentre sa casquette et arrange comme il peut un lacet rompu lors de sa dernière bataille à Lengel. Enfin, il s’assure de la présence de son sabre, du Peccamineux dans son dos, et dégaine l’Oblitorion pour en vérifier la charge.

Armement : optimal. Détermination : totale.

Cédalion arrive, il le sent. Jamais il n’a été aussi proche d’Abriel.


***

Commentaires

Waouh, déjà fini ! Un Cédalion plus déter que jamais pour clore ce premier tome en beauté... Félicitations, Julien. T'as tellement assuré.
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mardi 28 mai à 21h58
Merci de l'avoir accompagné jusqu'au bout. Sans toi, sans toutes les personnes derrière lui, il n'en aurait jamais eu la force :)
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mardi 28 mai à 23h34
D'un côté je suis sacrément surprise et heureuse d'avoir lu un premier Tome d'une si grande qualité. Vraiment, je suis fan. De l'autre je suis frustrée que ces "retrouvailles" n'aient toujours pas eu lieu haha. Cédalion, Abriel... des personnages hauts en couleur pour un univers merveilleusement captivant !
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vendredi 19 juillet à 23h04
En tout cas, bravo Julien !
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vendredi 19 juillet à 23h04
Merci beaucoup Ama, vraiment. Ça me touche, surtout à la vitesse à laquelle tu l'as fini. Je suis très content que tu apprécies :)

Ne t'en fais pas, la rencontre viendra vite !
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vendredi 19 juillet à 23h25