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Julien Willig

vendredi 10 mai 2019

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XLII

« Il n’y a pas de vie, il n’y a pas de mort. Il n’y a que l’Obscurie, enfant de la parole de Néant. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



La solution à notre quête est là. Du moins, je l’espère. Après tout ce qu’on a traversé, perdre cette partie m’est inconcevable et, surtout, je n’imagine pas épreuve plus difficile.

Pour la première fois depuis notre infiltration dans le château de Béthanie, nous pouvons souffler, nous recentrer dans l’instant. Savoureux moment de calme alors que l’ascenseur descend.

« Vous semblez revenir d’une guerre. »

Le temps que l’observation pénètre la chape de sang, de plasma, de crasse et de sable qui m’engourdit le cerveau, Thalie réitère sa remarque en y ajoutant mon nom.

« Mh… Moi ?

— Oui, vous. Comment allez-vous ? Votre mise est affreuse.

— La vôtre aussi. (Puis, avec une seconde de retard :) Enfin, ne le prenez pas mal, hein, je voulais dire…

— Je sais, Abriel, je sais. »

Elle sourit, moi aussi. La voir comme ça me fait un drôle d’effet. Ma partenaire n’a plus rien de la fille de glace que je percevais jadis. À travers le feu et les larmes, elle semble trouver l’intensité et la joie qui la rendent plus… vivante. Oui, c’est ça. Plus vivante et plus vraie.

Elle ne s’inquiète pas pour Darse ; je constate, d’un œil discret, que l’Hydre a réussi à dissimuler son bandage sous son plastron. Avec son arme qu’elle brandit vaillamment et son air fermé, aucune assistance ne lui paraît nécessaire. Pourvu que ça dure. À côté, Béor se cramponne le bras sans moufter[1], et Myriel ne bronche pas davantage. J’ignore s’il fait la gueule, s’il est plongé dans ses pensées ou s’il la boucle, tout simplement.

La sueur de chacun l’embrase d’une aura vive à mesure que remontent les éclairages, le long du conduit. D’une impudeur froide, ils scannent les pieds nus de Thalie – elle a dû jeter ses chaussures à talons – soulignent la courbe de ses mollets saillant suite à l’effort, caressent ses genoux éraflés par endroits…

« Abriel ?

— Oui ?

— Votre regard dérive, vous êtes sûr que ça va ? Vous avez dû prendre de sacrés coups. »

Ma partenaire pose ses doigts sur mon front, puis détaille mes blessures. Elle se met à chercher je-ne-sais-quoi dans son sac, sans tenir compte du Peccamineux dardant sa gueule à l’extérieur.

« Eh. Désolé pour votre robe.

— Ce n’est pas grave, le Sylvaer pourra m’en procurer une autre. Par contre, je vais devoir désinfecter vos coupures.

— Ça peut attendre. Et puis je doute que vous ayez aussi de quoi… »

Elle extirpe un mouchoir et une flasque. Ma flasque.

« Attendez, hésité-je, vous n’allez pas…

— Restez tranquille. »

Thalie imbibe le tissu. S’approche.

« Eh, vous savez ce qu’il y a là-dedans au moins ? Non, ça va me… ah, arrêtez ! »

Ça résonne vachement dans cet ascenseur, quand on crie. C’est en respirant après m’être époumoné que je perçois les bras de Myriel, aux croutes rougies et craquelées, ceinturés autour de mes côtes. Ma gueule me brûle si fort qu’une torche écrasée directement dessus me paraîtrait plus douce. Le sabreur me relâche quand Thalie jette son tissu, renfrognée par ma résistance.

« Vous êtes douillet, en fait.

— Buvez à mon flacon et vous verrez. »

Béor gronde quand je récupère ledit flacon – mieux vaut changer de sujet. Je m’adresse directement au Rhakyt :

« Content de te voir Béor, mais… qu’est-ce que tu fiches là ?

— J’ai été arrêté par l’Obscurie.

— Pourquoi ?

— Descente armée au Bouchon des Trépassés. Pour y débusquer des rebelles. »

C’est tout ce que j’en tirerai. Interroger Myriel ne me dit guère, et lui-même ventile la tentation en se retirant dans son coin[2]. J’essaye tout de même de m’adresser aux deux bourrins :

« Alors, euh, vous savez qu’on descend dans le Tombeau du Messager, là ?

— Mh. »

Tant qu’on les éloigne de leur cellule… J’ai hâte de larguer cette paire de joyeux lurons. Le moment est calme, j’en profite pour chausser mon oreillette. Œillade suspicieuse de Thalie, à tel point que je me sens obligé de justifier :

« Quoi ? C’est pour informer Saren qu’on approche de l’objectif. »

Ce que j’essaye de faire entendre au pilote, malgré les coupures de la ligne au fil de notre descente – comme si rien ne réchappait du ventre de la bête. Enfin, nous ralentissons. La porte s’ouvre…


La fumée vient de l’intérieur. Elle roule ses tentacules ignobles sous le toit de paille et craquèle les murs en terre cuite. Je tousse, j’appelle. Personne, rien qu’un grondement hérissé de crépitements vifs autour des meubles renversés. Les flammes sont dégueulées par des trous circulaires – des gueules sur le néant – et dévorent la maison.

Je balaye l’air, je tousse encore. Où sont…


Maman.


Elle est là, étendue dans les ruines de notre foyer. J’accours, je tombe à genoux. Ma main contre sa joue, l’autre à lui secouer l’épaule.

Réveille-toi.

La danse des lueurs jaunes, les traces dans le sable.


Elle ouvre les yeux.

Son sourire, je le reconnaitrais entre mille ; même sous son masque, j’arrive à la retrouver. Elle me tient les deux mains et m’élance dans le cercle des danseurs. Je peine à suivre ses pas tant ses jambes me paraissent grandes. Me voilà lâché dans la farandole au milieu des masques et des manteaux de nuit, entre les colonnes de feu de joie et la voute nocturne.

Çà et là grillent quelques viandes aux herbes, dont un vermal ramené par l’expédition de papa. J’aimerais lui dire que la maison brûlera, qu’ils vont venir le chercher. Que maman va…


Où est-elle ?


Je l’ai perdue.


Non… pas encore !


Un couple me bouscule en riant sous la cape de Sorkat avant de s’éloigner dans la nuit. J’en échappe le reste de mon oreille de thorée, fichée au bout d’un bâtonnet. Je tremble. Seul. Tout seul…


« Lumière, douce Lumière… »

Je me retourne. Le masque rouge et blanc me sourit ; l’éclat des lanternes effleure ses lèvres alors que la montagne chante. Elle rit presque en me posant la question :

« Vous dansez encore ?

— J’suis peut-être maladroit, mais je sais encore me servir de mes jambes.

— Montrez-moi. »

Et elle m’entraîne dans la ronde à la suite de sa crinière blanche. On tourne, on tourne, on valse au rythme du cœur, guidés par les musiciens. Guidés par les autres, par les rires. Guidé par une pupille jaune, une pupille bleue…


Tout s’arrête autour de nous.

Seul le regard subsiste, pourtant si différent. J’y capte, fugace, une dichotomie des plus troublantes, comme si le bleu voulait me garder enlacé et le jaune, me battre à mort…

Thalie émerge en même temps que moi. Les yeux écarquillés, la bouche stupéfaite, la main dans la mienne. Nous nous délions hâtivement et détournons le visage. Je frotte ma paume sur ma chemise, histoire d’y gommer les fragrances oniriques. C’est alors que je remarque mon autre main, cramponnée à la crosse de mon Oblitorion. Bizarre.

« Que s’est-il passé ? »

La pensée nous traverse tous. Derrière elle, un Myriel hagard rengaine son sabre alors que Darse reste stoïque, face à lui. Je me retourne juste à temps pour capter la tronche de Béor : une œillade qu’il m’adressait, non pas chargée de mépris comme de coutume, mais plutôt… de respect ?

L’expression s’efface, mais le trouble demeure.

« Qu’est-ce que t’as, toi ? gronde le Rhakyt.

— Du calme, les enfants, intervient Thalie. Quelqu’un aurait une idée sur ce qu’il vient de se produire ? »

Un écho lui répond. Une simple phrase, légèrement tremblotante, aux aspérités lissées par la réverbération : une voix de femme usée comme les pierres, mais aussi flamboyante que les torches.

« Vous êtes entrés dans l’antichambre du mausolée, la dernière étape avant le Tombeau du Messager. Venez, approchez donc. »

Nous voici dans une sorte de hall, une succession de colonnes anguleuses mangées par un ciel d’ombres. Derrière nous, la porte s’est refermée – l’ascenseur doit remonter. Devant, des rangées de flammes sur chaque pilier mènent à un portique imposant, sculpté dans la roche du fond.

Thalie s’avance.

« Non, attendez… »

Trop tard : sans m’écouter, mes compagnons la rejoignent. Tant pis pour la prudence, je suis. Le temps que nos yeux s’accoutument à la lumière, je distingue, à l’abri des colonnes, des cavités horizontales pratiquées dans les murs. À l’intérieur, des formes allongées recouvertes d’un tissu sec, souvent crevé. J’ai assez fréquenté les cimetières et les morts pour savoir que la proximité avec un corps saint se monnaye comme le plus cher des privilèges ; ceux-ci doivent être bénis parmi les bénis de toute l’étoile-sanctuaire[3].

Les contours du portique de bronze se meuvent à la lueur du feu. C’est un cadre rectangulaire, un ensemble de deux battants et un caisson supérieur jouant le rôle de fronton. Des myriades de créatures fondues s’y agitent ; elles s’affrontent, se mêlent, chutent en bas des portes ou s’élèvent au sommet, se lamentent, exultent… Une illusion d’optique saisissante, nourrie de l’aura surnaturelle de l’endroit. La composition du fronton est divisée en son milieu par un haut-relief identifiable entre tous : un trône de bétyle sur lequel est assis un personnage lisse, sans signe distinctif.

Les battants sont, bien sûr, lourdement fermés.

« Soyez les bienvenus, chers visiteurs. »

Hoquets de stupeur : nous avions oublié la voix !

Un siège est greffé au mur à côté de l’huis. Quelques marches de pierres, des coussins de velours. Un plateau jouxte l’accoudoir : la forme assise y ramasse un verre à pied avant de le mener à ses lèvres.

Ce doit être la plus vieille Gargoule qu’il me sera donné de voir. Elle ne porte pas de capuche, mais une longue robe pourpre ourlée de blanc, aiguisée par des membres osseux, presque exempts de chair. Un diadème d’argent se fond dans les cheveux épars de la femme. Celle-ci déguste sa gorgée calmement, lentement.

« Euh… bonjour ? »

Thalie se retourne pour me foudroyer. Bah quoi ?

Un petit rire, cristallin, coule le long des marches alors que le verre tinte sur le plateau ; le liquide bleu embrasse les parois en dansant lentement.

« Un excellent millésime. Vous apprécieriez, Abriel, il provient de Molenravh. »

Choc !

« Vous me connaissez ?

— Je connais celles et ceux qui descendent ici-bas, tel est mon lot. »

Son timbre s’est éclairci grâce au vin.

« Thalie d’Ormen aux pensées chargées, désigne la Gargoule. Myriel le Lumineur, dont le vieux sang demeure chaud. L’ex-tavernier Béor, paria parmi les siens. Et cette étrange créature affranchie de la Dracène qui lui donna ses gènes, répondant désormais au nom de Darse. Bienvenue à tous. N’ayez rien à craindre de moi, vos armes sont inutiles en ce lieu. »

Thalie avance un pas avec respect.

« Veillez m’excuser, madame, mais qui êtes-vous ?

— Oh. Pardonnez-moi, je passe tellement de temps avec moi-même que j’en oublie les présentations. Voyez-moi comme la Primae.

— La… la Primae, bafouille ma partenaire. La Primae, celle qui…

— C’est exact. Ne soyez pas impressionnée, jeune femme, je ne suis après tout qu’une carcasse encore douée de parole. »

Nouveau rire. Thalie tremble et s’étrangle. Je lui tire la manche :

« C’est qui ?

— Abriel, vous…

— Pour faire simple, capitaine L.XIV/2, reprend la Gargoule, je suis la représentante de celle qui fut choisie par le Messager. Avec qui Il partagea Son œuvre, Sa vie, et dont je vis maintenant les souvenirs.

— Mais c’était il y a plus de douze millecycles.

— Très juste, répond la Primae. Seulement, pour moi, ces souvenirs sont fondus dans ma propre jeunesse. Ah, si vous aviez pu voir et humer les vertes prairies de Nephel alors que Nous rassemblions les… »

Le visage de la Gargoule se fait vague sous le rose qui envahit ses joues à mesure que ses divagations progressent. Elle ne distingue pas Thalie s’approcher de mon oreille.

« Abriel, nous avions trouvé quelques mots sur la Primae lors de nos recherches.

— Je ne savais pas que le Messager avait été intime avec une Gargoule. Vous avez vu les Keroubes antiques ? Elles avaient quand même plus de…

— On ignore s’il s’agissait d’une Gargoule, coupe ma partenaire. Ni même si c’était une femme. Que sait-on du Messager, d’ailleurs ?

— Vous êtes sûre qu’on devrait rester là à l’écouter ? Elle a plus toute sa tête, la vieille.

— Abriel, la primatie est la plus haute distinction de toute l’Obscurie.

— Quoi, elle pourrait tenir tête à l’inquisitrice ? »

Le silence me renvoie mes propres mots – trop forts.

« Tout à fait, rétorque la Primae. Vous verriez les courbettes auxquelles se plie le vicaire Neptis malgré son âge… Mais où en étais-je ? »

“Malgré son âge”… J’aimerais bien voir ces deux-là faire la course, tiens. Ou un combat de canne, pourquoi pas.

Thalie lève une paume afin de faire rempart à la réplique brûlant mes lèvres, et prend la parole :

« Vous évoquiez les souvenirs qui vous furent inculqués, vénérable Primae.

— Oh, encore… Pardonnez-moi si je radote. D’ordinaire le vicaire boit mes paroles avec plus de plaisir que mon vin, mais vous-même avez plus urgent à accomplir, si je ne m’abuse. »

Myriel s’interpose devant ma partenaire :

« Si vous ne comptez pas nous en empêcher, alors laissez-nous passer.

— Je reconnais là l’irrévérence des Lumineurs, assène la Gargoule d’une voix sèche. La pensez-vous appropriée dans le Saint des Saints ?

— Je peux très bien ouvrir la voie moi-même. »

Il dévoile sa lame d’un bon pouce. La Primae reprend son rire.

« Croyez-vous que l’on me laissa veiller sur notre Messager sans aucun moyen de défense ? Gardez votre tête froide si vous y tenez. »

Un souffle léger remonte le hall, chargé de la froidure des conduits souterrains. Il s’accroche aux cavités des murs et mugit lentement. Frissons.

« Myriel, m’avancé-je, écoute la dame, d’accord ? »

Thalie renchérit d’un regard sévère. Le sabreur obtempère et se retire d’un pas bougon ; à son tour, le vent se calme.

« Vous allez passer, reprend la Primae. Mais d’abord, je vous demande de répondre à mon énigme.

— Bordel, encore un casse-tête.

— Abriel, enfin !

— Désolé, Thalie, mais…

— Oh, c’est un jeu ? Dis Thalie, c’est un jeu, c’est un jeu, hein, hein Thalie c’est un jeu ?

— Darse, du calme, tu veux bien ?

— P’t-être qu’on aurait dû laisser Myriel… »

Un raclement de pierre, quand Béor dérouille sa gorge. Puis il tonne :

« Silence ! »

Le séisme nous ébranle tous. Alors, le Rhakyt ouvre la main vers la Gargoule :

« Pardon, Primae. Pouvez-vous continuer ? »

Elle sourit, l’œil brillant. Boit une gorgée de vin. Récite :

« “Avant, il n’y avait rien : ni espace, ni temps. Soudain, Néant prit conscience de son existence. Ce fut le premier instant de vie, fulgurant, immédiat. Le temps originel, la naissance du Premier Âge de la Création.” »

Myriel se craque la nuque et croise les bras. Les efforts pour dompter sa voix sont perceptibles alors qu’il constate :

« Ce sont les premiers mots du Grand Livre de l’Obscurie.

— C’est juste, Lumineur. Quatre Âges de la Création nous séparent de Néant. En Son honneur, quatre épreuves séparent les visiteurs du Tombeau de Son Messager.

— Quelles sont-elles, Primae ? s’enquiert Thalie.

— Vous avez déjà traversé les deux premières. Ouvrir la fresque était primordial. Quant à l’étape suivante, il s’agissait de la vision que vous avez eue.

— La vision, c’était une épreuve ? demandé-je.

— Remémorez-vous vos sentiments, chacun. J’ai vu parfois des cœurs impurs verser le sang et ne jamais reprendre conscience. »

Nos mines se font soudain bien lourdes – la honte d’avoir tiré l’arme.

« Ne perdez pas espoir en votre cœur, visiteurs : l’épreuve la plus passive est parfois la plus ardue. La dernière tâche sera d’ouvrir le Tombeau une fois dans le mausolée. Mais d’abord, c’est à mon énigme que vous devrez répondre.

— Nous sommes prêts », affirme Thalie.

La Gargoule pose ses mains sur les accoudoirs et prend une grande inspiration – c’est à peine si sa robe se soulève, tant sa poitrine flotte. Sa voix est claire quand elle commence, elle articule lentement et compte sur ses doigts en récitant son énigme :


« Lumière, en se séparant de Néant,

Donne la première vie au Rayon naissant.

Puis, accaparée de tristesse dans sa quête,

Elle voit ses larmes se changer en Tempête.


« Ensuite naît Filante porteuse de courage,

Mais dans son sillage apparaît Mirage.

Alors Éclipse illustre son tourment

Et Nova illumine son firmament.


« Quand ces dernières se livrent une lutte à mort,

À des jumeaux ces Entités donnent corps :

Pulsaret Quasar quand Nova s’éteint,

Suivant Orage et Aurore d’un matin.


« Afin de réussir votre mission,

Découvrez de Quasar la position.

Béni par deux fois du commencement,

Élevez l’orphelin d’autant de rangs.


« Mais cette place ne pourra le satisfaire :

À son jumeau il vous faut le soustraire,

Pour qu’il atteigne le trône de celui

Qui règne afin de servir celle qui luit. »


Ça calme[4].


Nous faisons le point entre nous. L’accentuation des noms est claire : l’énigme est basée sur les Entités nées de Néant, Lumière la première. Je réfléchis à voix haute :

« Donc, il y a… onze Entités ? »

Les autres opinent. Il nous faut les classer : je donne Quasar en dernière position, d’après la chronologie du texte.

« Mais qu’est-ce qui peut le démarquer de son jumeau, alors ? intervient Thalie. Et l’énigme demande d’autres opérations.

— Bah, c’était pour proposer quelque chose.

— Au hasard ? intervient Myriel. Il est toujours comme ça, lui ? »

Thalie hausse les épaules. C’est qu’il m’énerve, celui-là.

« On a trouvé dans un bouquin que le Messager se fait appeler Quasar, ou l’inverse, môssieur le porte-sabre. Or, on se trouve au bout de la dernière galaxie enfantée par Lumière : ça me paraît logique que Quasar soit le dernier-né !

— Même si c’est le cas, temporise ma partenaire, il nous faut comprendre ce que signifie sa bénédiction et ce… commencement. Restons concentrés, je vous prie, nous disposons de peu de temps.

— Deux, lance Béor.

— Ça veut dire quoi “ophrelin” ? demande Darse.

— On a dit pas au hasard, les enfants », grogné-je.

Plusieurs pistes sont évoquées : des coordonnées, un diagramme, un rébus. En réfléchissant à voix haute, l’Hydre découvre que Quasar est le seul à avoir deux A dans son nom.

« Et alors ?

— Le commencement, intervient le Rhakyt.

— Oui, c’est ça : le commencement du classement, c’est A. Abriel, c’est un ordre alphabétique ! Ce qui nous donne… »

Aurore ; Éclipse ; Filante ; Lumière ; Mirage ; Nova ; Orage ; Pulsar ; Quasar ; Rayon ; Tempête.

« Donc, il serait neuvième ? demande Myriel.

— Au début seulement. »

Thalie parle rapidement, exaltée par la devinette. Darse semble perplexe, tout va un peu vite pour lui, et Béor reste à l’écart, grognon – s’il réfléchissait un peu plus, aussi…

« Écoutez, reprends ma partenaire. “Béni par deux fois du commencement, élevez l’orphelin d’autant de rangs”. Il doit donc gagner deux places dans le classement, puisque le commencement renvoie aussi bien à l’ordre alphabétique qu’à la valeur de la lettre A… soit un.

— Donc, septième ?

— Pas si vite, peste le sabreur.

— Myriel a raison, Abriel, ce n’est pas fini.

— Enlevez sept de neuf. »

Béor a l’air sûr de lui. Thalie réfléchit à sa proposition :

« Enlever sept de neuf… “À son jumeau il vous faut le soustraire”, c’est pour ça ?

— Oui.

— Son jumeau, c’est Pulsar, observé-je. Et si Quasar est passé septième, alors… »

Aurore ; Éclipse ; Filante ; Lumière ; Mirage ; Nova ; Quasar ; Orage ; Pulsar ; Rayon ; Tempête.

« C’est bien ça : Pulsar est neuvième.

— Thalie, dis, ça veut dire quoi “ophrelin” ?

— Attendez ! coupe ma partenaire. Darse a raison, Quasar est orphelin car Nova s’est éteinte. Si on la retire, nous avons alors…

— Aucune importance, intervient Béor (il s’avance jusqu’à dominer le groupe). Quasar passerait sixième et Pulsar huitième. Huit moins six donnent le même résultat. Deux.

— Eh, Béor, t’es sûr de toi ?

— “Pour qu’il atteigne le trône de celui qui règne afin de servir celle qui luit”. Abriel, je crois qu’il a raison.

— Le trône, c’est pas pour le roi ? Le dominant, le premier ?

— “Servir celle qui luit”. Il est question de Lumière, Abriel. Quasar a beau être le Messager, le bâtisseur de l’étoile-sanctuaire et tout ce que vous voulez, il a toujours agi dans l’optique de servir Lumière.

— Il est donc à la bonne place, s’impatiente le Rhakyt. Primae, Quasar occupe le deuxième rang de votre classement. »

L’instant s’éternise. La Primae vide son verre et le repose sur le plateau. Puis, d’une chiquenaude, le fait tinter comme une cloche à notre intention. Le glas, ou…

« C’est exact, sourit la Gargoule. Toutes mes félicitations. L’arche vous est ouverte jusqu’à ce que vous en sortiez. »

Elle tire une manette dans son accoudoir : les battants s’écartent lentement.

« Béor, mais…

— Ne soyez pas étonné, Abriel, répond la Primae. Béor est probablement le plus intelligent de son espèce.

— Mais comment il a…

— Regardez vos mains. Combien avez-vous de doigts ?

— Bah, cinq.

— Oui, de même que les Keroubs. Élaboré par eux, notre système numérique exploite une base de douze. Trois rangées de quatre phalanges, et le pouce pour les compter.

— Vous savez, j’ai appris ça quand j’étais gosse.

— Vous, oui, Abriel. Comme tous les Keroubs et une bonne partie des Novarii. Maintenant regardez mes mains. »

Je crois que je commence à comprendre :

« Les Gargoules ont six doigts.

— Bien. Une différence relative, car il est aisé de faire abstraction de l’un d’eux pour compter.

— C’est pour ça que votre énigme n’est pas en alexandrins ?

— Un de mes petits plaisirs de composition. Quid des Rhakyts ? »

La porte est presque ouverte et les autres sont déjà en train de s’y engager. Je coule un regard sur Béor en m’avançant.

« Ils ont quatre doigts, constaté-je.

— Oui. Difficile de se plier à une éducation si les exercices les plus simples ne vous sont pas adaptés.

— Quel rapport entre l’éducation et l’intelligence de Béor ?

— Le mental, répond la Gargoule. Béor s’est progressivement bâti un système mental riche afin de s’adapter au monde. Il ne cessera de vous surprendre, vous verrez. »

L’intéressé soupire :

« Abriel, on y va.

— Ah, oui. Au revoir, Primae. J’aurais bien partagé un verre avec vous, mais…

— Merci pour votre accueil », achève Thalie.

Elle m’entraîne sous l’arche.

« Bon courage », souffle la Primae.

La Gargoule semble en savoir tellement… ça fait froid dans le dos.

Oublions.

Nous voici maintenant dans le mausolée.


Je regarde l’espace à travers la baie vitrée. Le soleil au loin, dernière étoile du Croc du Serpent, irradie de jaune l’intérieur de la passerelle. Devant se pâme une planète aux tourbillons gracieux : des traînées de nuages sur d’immenses étendues vertes et bleues. Autour, deux lunes rocheuses : l’une rouge et blanche, l’autre orange et noire…


Sur terre, à présent. L’amas d’astéroïdes du Croc dessine une virgule de poussière dans le ciel azur. La nébuleuse me couronne et guide mes pas vers la justice. Un oiseau piaille au loin ; plus proche, d’autres au plumage immaculé sont lâchés en mon honneur. Et tous les êtres pensants s’agenouillent devant moi. Les robustes créatures de pierre noire ; les fiers dirigeants à la peau claire ; les frêles silhouettes grises, timides face à la lumière même. L’une d’elles se trouve à mes côtés, la main dans la mienne. Je reconnais dans son sourire les traits de la Primae, rafraîchis par sa jeunesse comme par la bise de ce matin doux…


La guerre, maintenant. Le feu dans l’air, la terre fendue. Je chevauche un puissant reptile dont la gueule s’embrase, prête à cracher dès que nous atteindrons la lisière des arbres. Ce n’est pas une forêt : c’est une armée. Les explosions constellent le champ de bataille. Mes serviteurs meurent pour moi.

Je lève mon épée :

« Que Lumière toujours m’éclaire ! »

La lame s’arde sous le cri de mon Œuvre ; j’y placerai aujourd’hui un nouveau jalon. Je presse les flancs du saurien. Il s’excite, se rue. Je sens cogner son cœur…


Mon palpitant rate un battement. La vision s’efface dans un hoquet.

« Vous avez vu ? demande Thalie.

— Qu’est-ce que c’était ?

— Les souvenirs du Messager », répond sobrement Myriel.

La même question gît sur nos lèvres : est-ce lui qui nous envoie ces séquences ? Je ressens une pression soudaine, un mal de crâne partagé par mes camarades, à en croire leur grimace. C’est une… une présence, le fluide d’un esprit palpable, un esprit chez qui nous pénétrons et qui nous dévoile une parcelle de sa puissance.

N’importe quoi.

Je secoue la tête, m’avance. Le mausolée est une grande pièce, circulaire. Elle partage avec le hall ses piliers et ses parois crevées de tombes ouvertes. Torches exceptées : nul besoin d’éclairage car depuis les grilles au sol montent quantité de rayons verticaux, orange et fumants, comme si les béances donnaient sur la surface même du soleil – difficile d’écarter cette hypothèse en sentant la nasse de soufre nous coller à la peau. Les entrailles pulsent, s’ébranlent, tremblent sous la terre. Et cette chaleur…

Les volutes s’évacuent par le haut. Les colonnes, des os blanchis dans ces poumons encrassés, se courbent pour nous couronner d’une sorte de dôme s’élevant non pas vers une clé de voûte, mais une cheminée, un conduit aspirant l’air à grandes goulées.

Une idée me cloue sur place : et si nous nous trouvions dans la Colonne, cette bouche qui traverse le ventre du château jusqu’à son sommet ? Ça expliquerait la démesure du système de défense aérienne qui hérisse Béthanie…

« Abriel, vous venez ? »

Thalie me fixe curieusement. Derrière elle, les autres attendent. Je comprends : si ma partenaire déploie des trésors de ressources, je me retrouve tout de même avec un lézard infantile[5] et deux évadés qui n’ont pas demandé à être là. Chasseur de tombes, fais ton boulot.

« Voyons, voyons… »

Une passerelle en pierre de taille fend la pièce. Sa forme en T aboutit, en face, à une porte que Béor ouvre sans difficulté et qui « mène dans un autre couloir » : la sortie, probablement. L’autre branche conduit, à droite, directement devant un… cocon ?

C’est là.

Je ne savais pas à quoi m’attendre. Un sarcophage figuré, un coffre plus abstrait ? Ou une urne peut-être, agrémentée d’une plaque ou d’une statue ? Évidemment, j’avais tout faux. Évidemment, dis-je, car la vérité est bien plus simple. C’est un trône. Un trône et sa silhouette lisse assise dessus, tout de bronze et d’incrustations de bétyle. Aux accoudoirs et sous le siège brillent des symboles en marbre blanc : constellations et séries de chiffres, entre les lignes d’un langage sibyllin. La construction est massive, dans les deux mètres et demi de haut. Une fente la parcoure en son milieu, avec un orifice au niveau du visage.

« Aucun doute, constaté-je, ce machin s’ouvre. Reste à savoir comment. »

Béor tente d’y aller en force, mais ses gros doigts ne parviennent pas à accrocher la jointure du cocon. Myriel essaye de décrypter les inscriptions, sans plus de succès. Thalie, elle, prend du recul.

« La Primae parlait d’une quatrième épreuve. Sans doute s’agit-il de trouver le moyen de déverrouiller cet écrin. »

Alors que les autres explorent la pièce, Darse suggère un lien avec notre dernière vision. Un lien peut-être, mais quoi ? Le Croc du Serpent ? Nephel ?

« Regardez ! »

Ma partenaire passe un bras derrière une colonne. Un déclic se fait entendre.

« Il y a des leviers crantés derrière certains piliers, annonce-t-elle. Reste à trouver leur utilité. »

L’œil acéré de l’Hydre repère rapidement un changement au niveau de la voûte. Un petit cercle de métal au bout d’une baguette est sorti d’entre deux pierres. Après quelques manœuvres, Thalie constate qu’elle contrôle l’inclinaison d’une sorte de miroir : les rayons orange tirés du sol s’y reflètent, s’y concentrent pour constituer un bras de lumière plus solide. Un bras de…

« Lumière ! »

Nos regards se croisent : Thalie a compris aussi.

« Le cri de guerre du Messager, s’exclame-t-elle. C’était…

— “Que Lumière toujours m’éclaire”, énonce Myriel. C’est devenu depuis le credo des Lumineurs – et c’est l’Obscurie qui nous traite d’hérétiques…

— Alors ce n’est pas qu’une devise, c’est une consigne ! »

Et à tous de manœuvrer le miroir, d’en chercher d’autres. Le faisceau chatouille le visage du sarcophage. Sans effet – trop faiblard, peut-être ? La Novarienne se creuse la tête, sous l’indifférence vide des momies endormies.

« Nous devrions combiner plusieurs rayons jusqu’à ce qu’ils soient assez puissants. Peut-être nous faudra-t-il trouver la bonne combinaison ? »

Mes muscles commencent à trembler. Mes membres sont endoloris, mes blessures avivées par l’air chaud et sulfureux. Ça va faire long, là.

« Doit y avoir plus simple. »

Seul le sabreur m’entend marmonner. Sa première réaction – décroiser les bras – n’a lieu qu’en me voyant escalader le cocon.

« Vous n’allez pas… »

Je dégaine l’Oblitorion.

« Abriel !

— Vous en faites pas, Thalie, je ne tirerai pas. »

Ça ne l’empêche pas d’échapper un glapissement de surprise quand je charge l’arme. Un crépitement bleu embrase le canon.

« Vous êtes sûr de ce que vous faites ?

— Il nous fait mariner depuis bien assez longtemps. »

Je manque de glisser sur ses genoux en tendant la main sur l’épaule de la statue – fais pas trop le malin, Abriel. Enfin, je me cramponne aux contours du Messager.

« Tiens. Vois la Lumière. »

J’applique la gueule de mon flingue sur la sienne. Contenue, l’émanation de plasma grésille de plus belle. Les vagues de blanc et bleu irradient sur le noir sans accroc. Une pensée arrête mon cœur : et si je détruisais le mécanisme ?

Un bruit sourd me détrompe. Ça gronde à l’intérieur.

« Abriel, c’est bon ! »

Je saute.


Le cocon s’ouvre.


Si j’avais su…


Le Messager existe bien. Ça aurait presque pu me faire un choc, s’il n’y avait eu le reste. Le voir nous laisse cois. Quand la fumée crachée par le sarcophage se dissipe, Il se dévoile de toute Sa réalité. Les membres desséchés cramponnés sur Son trône, si élancés que Ses articulations les lient à peine. Le rideau de cheveux blancs jusqu’aux chevilles nues. La barbe emmêlée sur la poitrine, d’où sourd une chaîne oxydée soutenant une sorte de petit cylindre. Et la peau raide, sillonnée d’une nuit profonde d’où s’exprime à peine un bleu obscur…


Bleu.


Le Messager est un Novarien.

L’espace d’une seconde, c’est une version ancestrale de Myriel que j’ai cru voir sur le siège. Quelle ironie.

« Par Lumière.

— Bordel de…

— Ça alors… »


Mais la posture, impérieuse. L’épiderme couvert d’un simple pagne fatigué. Les tubes derrière, les cadrans et les jauges, les tuyaux reliés au dos qui pompent et qui palpitent. Les paupières, relevées. Et les yeux dilatés et injectés de sang qui nous pulvérisent du…


Regard.


Merdelle.


Il est vivant.


Les repères s’embrasent, la raison s’évapore. Mes jambes flageolent et j’attrape mon oreillette.

« Gaeth, qu’est-ce que tu voulais me dire hier ? De quoi tu voulais me prévenir ? Le Messager est vivant, tu m’entends ? Le Messager est… »


Un pic, dans mon dos. Un canon ?


« Thalie ?

— Abriel, au nom de la Rébellion Nephéline, je vous somme d’immédiatement retirer votre communicateur et de me confier votre arme. Ne jouez pas au héros. »


Et c’est ainsi que je me retrouve pris en tenaille entre les yeux du Messager, vivant après ces douze millecycles, et le flingue de celle qui se prétendait ma partenaire…



Je me suis encore fait avoir.


***



Abriel reviendra

Dans Sous des milliers de soleils,

Livre II : Nephel.




[1] Il prétend ne pas avoir besoin de soin. À y regarder de plus près, son sang commence à cristalliser. [retour]


[2] Enfin, façon de parler : je vous rappelle que la plateforme est ronde. [retour]


[3] Seulement, au moins un seul de ces macchabées s’est-il demandé quel intérêt aurait le Messager d’être environné de toutes ces momies froides ? [retour]


[4] Si vous souhaitez vous-même tenter votre chance, autant vous y mettre maintenant avant que les autres ne vous donnent la réponse. [retour]


[5] Mais très gentil, hein, me faites pas dire ce que j’ai pas dit. [retour]


Commentaires

Ah bah ça, je ne m'y attendais certainement pas...
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vendredi 19 juillet à 22h59
Ha ha, j'espère bien !
 0
vendredi 19 juillet à 23h23