0

Julien Willig

dimanche 28 avril 2019

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XLI

« Le IVe Âge de la Création sera aussi le dernier.

Néant a été, Néant est, et Néant sera quand tout le reste sombrera dans l’oubli. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

La détonation ricoche sur les murs.


« Darse ! »

L’Hydre est plus rapide que moi. Avant de se plaquer de son côté, elle m’envoie embrasser la pierre d’en face ; le faisceau de plasma fend l’air que nous traversions. Je roule dans le sable, lève l’Oblitorion et occis notre poursuivante.

« C’était la troisième, observe Darse. J’entends déjà les autres arriver.

— Grouillons-nous. »

Skalla n’a pas tardé à nous mettre le grappin dessus ; la sortie discrète à l’arrière du laboratoire de Neptis s’est vite muée en course-poursuite entre les murs du château. Seul avantage : l’Obscurie ignore notre destination. Néanmoins, la poussière soulève un goût d’éternité dans les remous de notre fuite.

Darse pointe une griffe :

« Là ! »

À croire que le plan de la forteresse est plus ancré dans sa tête que dans la mienne, alors qu’il n’a jamais foutu les pattes dans ce coin-là. Quoi qu’il en soit, il dit vrai : nous atteignons le couloir en courbe. Celui qui, dans son côté convexe, s’ouvre d’une descente d’escalier…


C’est là qu’un dernier imprévu nous percute de plein fouet. Une carapace de basalte, des veines de lave. Un bras rhakyt. Je tombe sur mon céans. Darse parvient à rester debout ; le choc le projette tout de même en arrière, et ses pattes figées tracent des sillons dans le sable qui s’évente. Le colosse crève l’écran de particules et se rue sur le lézard. Une lame tranche le rideau et fuse sur moi…

« Ce sont eux ! lance une voix féminine. Béor, Myriel, arrêtez ! »

Un gargouillis m’apprend que le Rhakyt a saisi mon Hydre par la gorge ; le silence d’après qu’il ne l’a pas achevée. J’ouvre les yeux pour découvrir ce que je n’ai même pas senti : le fil d’un sabre contre mon cou. À l’autre bout, le Novarien le plus étrange qu’il m’ait été donné de voir. Un manteau noir pend jusqu’à terre, mais dévoile l’impressionnante collection de muscles qui dessine ses bras. Sous le vêtement, une ceinture alourdie par une série de lames – couteaux, poignards, glaives et j’en passe. L’attirail oscille suite à l’immobilisation de cet individu, de même que la longue chevelure sombre et bouclée qui encadre son visage. Lui, en revanche, reste stable, de ses pieds nus dans la poussière à son bouc tressé.

C’est sa peau qui m’interpelle. Les Novarii ont une carnation pâle et claire, dans les nuances de bleu pour les filles et tirant vers le gris pour les garçons. Lui, il est bleu nuit. Totalement. Aucune veine n’est discernable, mais ses reliefs chatoient sous la danse des torches. Ce n’est pas une peinture de camouflage car ses tatouages, des motifs de vagues et de sphères, courent et brillent sur les parties visibles de son corps comme du marbre de lune.

Et Béor, à côté.


Thalie surgit derrière eux.

« Darse, Abriel ! »

Je l’aurais bien saluée, si j’osais bouger. Elle demande à Béor et à l’autre de nous laisser passer, poliment, ponctuant sa phrase d’un joli « je vous prie ». Le Rhakyt s’exécute et Darse inspire, détendu comme si rien ne s’était passé. L’autre, en revanche, m’assassine du regard sans esquisser le moindre retrait. Je le dévisage à mon tour. Je me souviens maintenant de Parme-Alma : cette commandante que l’on disait métisse, originaire d’une famille dont l’anomalie génétique assombrissait la peau, ou un truc dans le genre. C’était vrai, en fait…

Thalie se faufile entre les deux bourrins. Elle appose une main sur l’avant-bras du sabreur, comme elle l’avait fait avec Béor au Bouchon des Trépassés. Il y a plusieurs centycles, à ce qu’il semble.

« Myriel.

— Il porte leur uniforme. »

La voix profonde. Un accent roulant qui m’évoque les terres-plaques à l’est du Secteur 5.4. Et la haine dans l’iris de cristal…

« C’est un stratagème, explique Thalie lentement. Je vous l’ai déjà expliqué. Il ne porte pas de masque, vous le voyez bien. »

Le sang-froid de ma coéquipière force l’admiration. Je peux voir qu’elle a déchiré le bas de sa tenue, probablement pour gagner en agilité. Si j’en juge par les traces de suie et sa coiffure ébouriffée, elle a dû fuir le feu ennemi, elle aussi. Le canon d’un Peccamineux pend le long de sa cuisse, agrippé par son autre main. Serait-elle prête à… ?


Le Novarien rengaine sa lame et s’écarte. Soulagement visible chez Thalie :

« Myriel, voici Darse, l’Hydre affranchie, et Abriel, renégat de l’Obscurie[1]. Darse, Abriel, voilà Myriel. C’est un rebelle que j’ai libéré des prisons avec Béor en croyant vous y trouver. Comme quoi notre plan s’est révélé bien utile.

— À condition de s’en sortir, coupé-je.

— Heureuse de vous revoir aussi.

— Mais, je voulais dire… »

Une rafale de plasma s’écrase dans le corridor ; le crépitement des pierres nous rappelle l’urgence de la situation. Béor et Myriel nous entraînent, Darse et moi, à la volée de marches que nous cherchions. Mieux encore : ils nous y précipitent.

Je m’étale face contre terre. Bien décidé à botter le cul du sabreur, je me relève sans attendre… mais ils n’ont pas suivi. Parmi les échos d’une mêlée confuse en haut de l’escalier, je distingue une lame qui chante, des bras qui grognent. Quelques Hydres traversent l’espace à toute vitesse – et surtout contre leur gré – au rythme des arabesques de sang et de membres orphelins. Des écailles noires et blanches comme Skalla, vertes et beiges comme Laetere, mauves et bleues comme Ghalya : la totale.

Sur les marches, accroupie derrière son pistolet tendu, Thalie s’occupe des lézards qui parviennent à percer la défense des deux guerriers.

« Thalie !

— Abriel, si vous aviez l’amabilité de vous mettre au travail…

— Je sais, je sais. Prenez ça ! »

J’active l’Oblitorion et lui envoie. Elle passe le Peccamineux dans sa senestre et, à ma surprise, reprend le feu avec les deux armes.

« J’aime bien ! » lance-t-elle.

À Darse et moi d’investir le dernier couloir, à présent. Un cul-de-sac long d’une cinquantaine de mètres, parcouru de torches semblant brûler en permanence. Et, au fond, la fresque. Ses dorures chatoient sur les murs, le sol et le plafond grâce aux flammes, comme dans mes souvenirs. Un peu plus effritée par le temps – certains fragments gisent dans le sable –, mais elle tient bon malgré les millecycles[2]. J’arrache une torche de son support et m’approche de la peinture.

« Voyons ça… »

Il est bien là. L’œil d’Ocrit en ivoire, dans sa représentation traditionnelle de l’ovale et du point à l’intérieur. Il git dans un lit d’or, lui-même contenu dans un cadre de bétyle d’un noir brillant – un trapèze dont le long côté se trouve en bas. Enfin, une racine rouge s’élève de l’œil et perce la surface du cadre pour éclore en une feuille verte.

« Ça, explique Darse en pointant l’amande en ivoire, c’est l’esprit du Messager, d’après le Monsieur vicaire. Son auréole dorée représente Sa gloire, et le cadre autour c’est la terre nourrie des âmes. La feuille, c’est la Vie qu’Il donne sur l’étoile-sanctuaire. »

La suite devient plus complexe. Le trapèze s’élève en pyramide, fragmentée en deux morceaux. La faute à deux cerceaux d’or incrustés dans la paroi ; deux grands cercles, l’un dans l’autre, qui traversent les principales représentations de la fresque. Le cercle intérieur passe au milieu de deux sphères noires : une, mangée par un trou en forme de croissant à gauche, et l’autre rayée par deux barres horizontales à droite. Pas besoin de Darse pour comprendre qu’il s’agit de Nephel la morte, à la surface détruite, et de Pitamn aux deux anneaux.

Les motifs à l’extérieur du grand cercle sont tout aussi identifiables : quatre silhouettes de profil avec leurs éléments canoniques. En bas à droite s’incruste Sorkat, l’intendant Errant, en jaune et blanc sous sa cape, avec son masque autour des yeux[3]. Il lève un regard taquin sur Zvat au-dessus de lui, la déesse turquoise et dorée ; image de la Foi, elle est représentée nue et sans attributs sexuels, parée de son seul sourire pieux. À gauche se trouvent les jumelles. Kosteth en bas, déesse du Soin à la toge rouge et à la paume blanche. En haut, Ylüne, déesse de la Guerre à la toge orange et au casque noir orné d’un croissant retourné.

Ces quatre figures sont toutes atteintes par le cercle extérieur à une extrémité – un pied, un bras levé, un bout de tête. De même, en haut de la composition trône une étoile de bétyle à quatre branches, entourée d’un anneau traversant, en son sommet, une dragée vide en ivoire : Taraben. Elle est auréolée d’or et son étoile est emplie du même vert que la feuille sortant de l’œil du Messager.

Dernier élément, une inscription au centre des cercles : des lettres anguleuses gravées dans la pierre. La phrase est à peine lisible, la feuille d’or censée la rehausser étant écaillée en majeure partie.

« Allez, Darse. Les déesses et les intendants, c’est bon, je les connais, tout comme Taraben au-dessus. Qu’est-ce qu’on doit faire pour ouvrir le passage ?

— Il faut répondre à la consigne.

— Quelle consigne ?

— Ça. »

Il pointe les mots effacés au centre. Indéchiffrables.

« Et ça dit quoi ? »

Il me récite la formule. Une phrase chantante qui n’est pas en ocritin – ni en vieil ocritin, d’ailleurs. C’est beau, gracieux même, malgré le timbre grinçant de l’Hydre. Mais j’y pige rien.

« Et… ça dit quoi ?

— Je sais pas, répond Darse. J’ai dû aller te sauver avant d’entendre la traduction.

— Merdelle. Thalie ? »

Je dois réitérer mon appel pour qu’elle m’entende, à travers le vacarme de la défense du corridor.

« Alors, lance-t-elle entre deux tirs, vous avancez ?

— Euh… vous pouvez venir, s’il-vous-plaît ? »

Je ne suis pas sûr, mais je crois l’entendre sacrer d’un de mes jurons.

« Ce sera tout, Darse ? » demandé-je alors que ma partenaire approche.

Il acquiesce. Thalie lui tend ses armes afin qu’il prenne sa place, puis elle gomme son sourire en l’orientant sur moi.

« Alors ?

— On doit répondre à la consigne gravée ici.

— Et vous ne savez pas ce qu’elle demande ?

— Non. »

Elle soupire. Un filet de sueur me démange la colonne vertébrale, et le vacarme des cris et du plasma n’est pas pour me rassurer.

« Et… et vous, tenté-je, ça ne vous dit rien ?

— Figurez-vous que si. »

Elle farfouille dans son petit sac en bandoulière jusqu’à en sortir le cahier du père Lupart.

« Sérieusement ? m’étonné-je. Mais qu’est-ce que vous n’avez pas dans votre sac ?

— La patience. »

Elle feuillette le livre.

« Là, regardez. Il a noté quelques mots dans la marge, à côté de ces enluminures. »

En effet, je reconnais les caractères cunéiformes, faute de les comprendre. Ils agrémentent quelques compositions sacrées, dévoilées par Thalie en faisant défiler les pages[4]. Ma partenaire s’arrête au début du bouquin, sur ce qui semble être la première de ces ornementations ; celle-ci s’accompagne de gribouillis solitaires, comme jetés au hasard par les pattes de mouche du père Lupart : « ésotérisme », « Keroub », « initiés », «  culte  », « traduction » et d’autres, moins lisibles.

« C’est une bonne trouvaille, Thalie, on avance. Vous avez vu celle qui nous intéresse ? »

Elle retourne à l’endroit où j’avais découvert l’emplacement du Tombeau, la page parlant de Quasar avec la pousse.

« Non, rien. On a tout épluché avant de partir, sans trouver grand-chose.

— Bon, bah… si on essayait de trouver les mots correspondants avec les autres gravures ? »

Thalie plonge de grands yeux dans les miens :

« C’est une très bonne idée, Abriel. »

Heureusement pour nous, Lupart a traduit la majeure partie des inscriptions dans ce langage[5].

« Ici, commente Thalie, Lupart pense qu’il s’agit d’un langage liturgique employé par les Keroubs de haut rang. Il explique avoir observé certains documents grâce à l’aide des Pèlerins de Lumière, qui lui ont permis de commencer à comprendre ces inscriptions. »

Nous identifions ainsi les premiers mots : « donné » (ou « donner », on ne sait pas trop) et « jour ». Je trouve les suivants sur une prière, et note le tout dans le sable.

« Ici, la phrase commence par “vous composez”. Nous avons un “vous” dans la consigne, et ce terme doit être une autre conjugaison de “composer”. Tenez, voici “avoir” également.

— Bravo, Abriel, nous progressons.

— Qu’est-ce que je ferais sans vous ?

— Vous penseriez à moi », répond-elle du tac au tac.

Elle trouve la suite : une représentation du système Ocrit ornée d’étoiles, avec le mot « signe ».

« Croyez-vous qu’il s’agisse d’astrologie ? réfléchit Thalie.

— Voyons, ça ne serait pas sérieux. »

Nous découvrons rapidement le mot « Messager » ornant chaque image du trône de bétyle[6]. Avec, une préposition : « in » ou « en », le père hésite[7].

« Il nous manque le début, observe ma partenaire. Il y a pourtant ce mot, sous cette gravure, mais Lupart n’est pas parvenu à le traduire.

— Faites voir ? »

Une simple ligne aux lettres gravées. Nous l’identifions de manière récurrente sous l’insigne du globe quadrillé entourant l’étoile à quatre branches. Me vient alors une idée :

« Essayons ça : “louée soit la sainte Obscurie”.

— Vous êtes sûr ? Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Ce serait bien leur genre. S’il faut, Lupart n’a pas échoué à traduire la phrase, mais elle lui aurait paru tellement évidente qu’il la laissa de côté. »


Un silence tombe, muet comme un cimetière. Il nous faut plusieurs secondes avant de percuter. Myriel lance, du haut de l’escalier :

« Elles se sont repliées ! Sûrement pour attendre des armes lourdes.

— On n’a pas encore fini, répond Thalie. Vous vous en sortirez ?

— Béor est blessé…

— Ça ira ! gronde le Rhakyt.

— … mais il a l’air en état de combattre. On a pu ramasser plusieurs flingues pour les tenir en respect. »

Ses bras luisent d’un éclat différent, un rouge profond qui goutte au sol – vu son expression satisfaite, ça n’a pas l’air d’être son sang. Thalie et moi nous mettons à genoux devant mes notes de sable.

« Donc, commencé-je, ça nous donne quelque chose comme… “Louer… Messager… donner à vous… jour en… composer signe” ?

— “Vous donnez” ou “donnez-vous”, peut-être ? Oh, je sais ! “Vous a donné”.

— “Louer le Messager vous a donné” ? “Vous a donné en composant le signe” ? »

Ma partenaire fronce les sourcils.

« La fin semble correcte, mais j’ai un doute sur le milieu de phrase. La conjugaison n’est pas juste, et le sens… comment peut-on louer le Messager avant de s’être fait donner le jour ? Le jour, dans le sens de la vie ?

— Ouais, dans leur logique, c’est plutôt lui qui la donne.

— Voilà ! »

Thalie s’exclame et me prend les épaules. Comme une extension de ses yeux brûlants, l’ondulation des flammes sur sa peau en sueur la mue en joyau jaune et bleu. La voir me rappelle que j’ai chaud et je bazarde ma veste – de toute façon, elle est foutue depuis l’assaut du vermal.

« C’est cela, dit-elle. “Louez le Messager… qui vous a donné le jour en composant le signe !”

— D’accord, mais quel signe ? »

Elle se relève.

« Le grand anneau de la fresque lie les trois déesses et Sorkat. Et le petit englobe Nephel et Pitamn.

— Ne me dites pas que…

— Si, sourit-elle. Il est bien question de signe astrologique. »

Elle passe les doigts sur la fresque. J’ôte mes gants pour en faire de même ; la peinture fatiguée, le grain de la pierre… y a-t-il un secret derrière tout ça ?

Thalie poursuit :

« Il s’agit des quatre élémentaires et des deux ascendants. Les cerceaux d’or doivent sûrement permettre de les choisir. Abriel, rappelez-moi la consigne, je vous prie.

— “Louez le Messager qui vous a donné le jour en composant le signe”. Je vais vous laisser faire, je crois, je suis largué. »

C’est à peine si elle m’écoute tant elle s’abîme dans les motifs du mur. Elle commente par bribes, si bas que je dois la frôler pour saisir ses pensées.

« Ça fait sens. Le duo Messager-Ocrit s’élève en pyramide pour traverser le système… directement jusqu’à Taraben.

— Qu’est-ce que Taraben vient faire là-dedans ? »

Elle s’interrompt et me regarde. Déclare d’une voix sèche :

« Taraben est le Référenciel.

— Le référentiel ? Pour quoi faire ?

— Pour calculer le… oh, c’est vrai, vous n’avez donc aucune notion d’astrologie ? »

Je hausse les épaules. Myriel choisit ce moment pour brailler que « ça bouge au loin », et Thalie reprend son étude :

« Ocrit est le point d’observation. Le signe est calculé d’après le Référenciel, en observant l’alignement de l’élémentaire le plus proche de la ligne reliant ces deux systèmes lors de la date donnée. On fait de même pour l’ascendant, mais il peut arriver qu’il n’y en ait pas dans le ciel de l’hémisphère exposé. C’est le cas pour vous, par exemple.

— Moi ?

— Oui. Vous êtes né sous l’eau de Zvat, ce qui devrait faire de vous quelqu’un de bon, de doux et, surtout, de fidèle. Mais vous n’avez pas d’ascendant qui pourrait apporter une nuance.

— Est-on obligés de parler de ça maintenant ?

— Comment les sélectionner ? “Louez le Messager… donné le jour… ” »

Son visage s’illumine. Elle presse l’œil d’Ocrit de ses mains ; celles-ci disparaissent ! Je m’approche, le cœur emballé. L’ovale en ivoire s’est reculé dans le mur. Un mécanisme se fait entendre à l’intérieur de la paroi, puis, en un claquement, le grand anneau d’or s’extirpe de sa surface. C’est une glissière, en réalité, comme un rail. Des encoches sont pratiquées devant les quatre élémentaires. Un chevron pourvu d’une poignée, une pierre rouge profond[8], attend sur le cerceau au-dessus du trapèze de bétyle.

Thalie jubile :

« Regardez ce chevron. C’est sûrement le moyen de sélectionner l’élémentaire !

— Thalie…

— Oui ? »

La voir aux anges me donne des ailes.

« Je comprends pourquoi ce foutu vieil Arkon nous a fait travailler ensemble. La prochaine fois, je vous emmène en exploration. »

La reprise des coups de feu la dispense de répondre.

« Ils sont là ! » beugle Béor.

L’écho amplifie les rafales. Quelques explosions retentissent ; les vagues de chaud surpassent les torches. Thalie sursaute et retourne à son investigation.

« Le Messager, dit-elle en effleurant le trou de l’œil, a donné le jour… Est-ce la vie ? »

Elle pousse la feuille. Comme l’amande avant elle, celle-ci s’enfonce dans la paroi ; c’est au tour du cerceau intérieur de faire surface. Ma partenaire, cette fois, se mord la lèvre.

« Mais quelle vie ? S’il s’agit d’un signe de naissance, lequel composer ?

— Pas celui du Messager, en tout cas. S’il vient vraiment d’ailleurs, il n’a rien à voir avec le système Ocrit.

— Mais de qui, alors ? se morfond Thalie. D’un personnage important ? Ou de la visiteuse ?

— La visiteuse ?

— Ou du visiteur. De la personne qui tenterait d’ouvrir, Abriel.

— Comment la fresque pourrait-elle la connaître ?

— Je ne sais pas… »

Elle perd pied. Bouge-toi, Abriel.

« Allons, Thalie, ne désespérez pas. C’est vous le cerveau de nous deux, je vous rappelle.

— Je ne suis pas infaillible. »

Un tir traverse la défense et grignote le plafond de notre couloir.

« Ni à l’épreuve du plasma, observé-je. Tentons quelque chose. Pourquoi pas le signe astrologique d’aujourd’hui ?

— De ce halo-ci ? Ce serait trop simple.

— “Qui vous a donné le jour” : ça se tient pourtant. »

Nouvelle détonation. Les murs tremblent et les torches vacillent.

« Réfléchissez, poursuis-je. Qui penserait à consulter l’observatoire du Secteur avant de tenter pareille entrée ?

— Eh bien… »


Nouveau sourire, pupille humide.

« Je fais ça avant les missions risquées, pour voir si les astres vont nous sourirent.

— Et vous disiez ne pas être infaillible… »

Thalie commence à manœuvrer le chevron de l’anneau consacré aux élémentaires.

« Alors, toute cette nuit et jusqu’au prochain halo, nous sommes avec… avec… Sorkat. »

Elle pousse la poignée, qui s’enfonce devant l’Errant masqué. Le cerceau rentre dans le mur à son tour.

« C’est validé, apparemment. La suite, Thalie ?

— Alors, alors… Jusqu’à la fin de l’Ouverture, l’ascendant est plus proche du Référenciel que l’élémentaire. A-t-il une incidence ici ? Apparemment non.

— Très bien. Et quel est l’ascendant ?

— Je ne sais plus.

— Pardon ?

— J’ai oublié, Abriel, j’ai oublié l’ascendant ! »

Thalie se lamente, au bord du sanglot. Je lui prends une main alors qu’elle commence à se tordre les doigts.

« Eh, c’est pas grave, d’accord ? On n’a qu’à tenter l’un des trois et voir ce qu’il se passe.

— Abriel… et si nous n’avions qu’un seul essai ?

— Euh… Darse ? »

Je me retourne pour le voir juché sur l’épaule de Béor. En train de mitrailler. En hurlant. Le Rhakyt en fait de même, un Devarïm dans chaque main. Dingue.

« Darse ! »

Cette fois, l’Hydre m’entend – c’est à peine si elle ne se fracasse pas le crâne sur le plafond à chaque mouvement de son porteur. Elle saute et cavale jusqu’à nous.

« Tu sais si on a plusieurs essais pour ouvrir la fresque ? Qu’est-ce que le vicaire a dit, mon grand ?

— Un seul il a dit le Monsieur vicaire, sinon le passage il se bloque.

— Jusqu’à quand ?

— Euh… “Vous devrez entrer votre configuration à la lueur des torches ou, en cas d’échec, attendre la prochaine”.

— Ce doit être la prochaine configuration astrale, commente Thalie. Une seule chance. »

Nouvelle série d’explosions. Nous tournons la tête vers le sommet des marches, juste à temps pour admirer Myriel se relevant de son plongeon – les grains s’agglutinent sur le sang séché.

« Qu’est-ce que vous faites, beugle-t-il, elles approchent ! »

Et de se ruer au combat, lame au clair.

« Sorkat en élémentaire, marmonne Thalie, Sorkat en élémentaire… Putréciel, quel est ce foutu ascendant ! »

Elle abat son poing sur la fresque – de petites écailles en tombent.

« L’ascendant comme ce matin ? demande Darse. C’était pas Putain la Siliceuse ? »

Je m’étrangle, désespéré[9].

« Pitamn ! s’écrie Thalie. C’est Pitamn le Silencieux, bravo ma grande ! »

Ma partenaire se jette au cou de l’Hydre et lui embrasse les deux joues.

Pff… moi aussi j’aurais pu trouver, hein.

Sans attendre, Thalie bloque le second chevron sur l’ascendant aux deux anneaux. Le cerceau se renfonce… Et rien ne se passe.

La gêne englue la scène. Je glane, difficilement, la force de m’éclaircir la gorge :

« Et, hm, vous êtes sûrs de la configuration ?

— Pouvez-vous nous donner l’heure, Abriel ?

— On est dans le quatorzième degré, annoncé-je après avoir sorti ma montre. Toujours dans l’Ouverture, donc. »

Ma partenaire défait sa tresse un peu plus à force de la triturer.

« Ça ne colle pas… Je suis sûre de la combinaison astrale, ça aurait dû marcher… »


Un fracas assourdissant ébranle le couloir. Darse s’écarte et je saisis Thalie pour la plaquer contre la fresque. Bien nous en a pris : des éclats d’enduis tombent du plafond et s’explosent sur les dalles du sol. Des gerbes de sable s’élèvent et rudoient nos gorges – la peinture de Zvat en perd même un œil.

« Ils sont là ! hurle Myriel. C’est maintenant ou nous croupirons tous au fond des geôles ! »

Le sabreur dévale les escaliers en lâchant une dernière rafale. Béor, lui, saute jusqu’en bas – deuxième fracas. Ils traversent le couloir à reculons, feu nourri en haut des marches, alors que des filets de poussière dégoulinent en sifflant.

Ce plafond…

Je regarde un peu plus.

Bordel, comment ça a pu nous échapper !

« Darse, c’était quoi la phrase du vicaire déjà ?

— “Vous devrez entrer votre configuration à la lueur des torches ou… ”

— C’est bon, merci. Thalie, on est d’accord que les mouvements astraux se consultent dans le ciel ? »

Myriel jette un regard atterré par-dessus son épaule. Et recrache du plasma.

« Oui, Abriel, souffle ma partenaire, ça me semble pertinent…

— Alors regardez. »

Je pointe le plafond, une voûte légère et continue de briques enduites de plâtre ou d’un ciment quelconque. Son seul ornement consiste en deux ovales rouges, l’un dans l’autre. Le petit ponctué de trois sphères noires incrustées sur la ligne fatiguée. Le grand, lui, a quatre de ces orbes. Du bétyle… ou des capteurs ?

« Par le squelette de Kosteth, lâche Thalie, c’est le double du mécanisme.

— Oui. Et s’il est déformé… »

L’éclat des rafales de Darse, Béor et Myriel balaye la voûte en ondes régulières.

« L’or ! Thalie, l’or des anneaux et le rubis des chevrons… Prenez une torche. »

Elle comprend. La proximité des flammes ravive les éclats jaunes et sang qui se projettent en négatif, déformés, jusqu’au plafond. Les motifs dansent au fil des ajustements…

Allez, allez.

Enfin, la composition astrale accroche son reflet à son double. Nous l’y laissons une seconde. Deux. Puis…


Grondement.


Cette fois, c’est au sol de s’effondrer. De s’ouvrir, plutôt : Thalie m’écarte alors que je sens mon pied se dérober. Le fond du couloir s’éventre en son milieu, les pans disparaissant sous le sable au pied des murs pour dévoiler… un nouvel escalier.

« Allez, lance Thalie, on y va, dépêchons ! »

Les Hydres investissent déjà l’autre bout du corridor. Nous jetons nos torches et dévalons les marches. Débouchons, je crois, au-delà de la fresque dans une salle sombre, aussi vierge que circulaire. Darse, Béor et Myriel adoptent une posture de défense pour défendre l’endroit. En son milieu, une simple pile dotée d’un petit panneau de commande à hauteur de main. Le tout a des furieux airs d’ascenseur.

Pourquoi on bouge pas ?

« Abriel ? demande Thalie.

— Oh, pardon. Je m’en occupe. »

Je presse un bouton orné d’un triangle orienté vers le bas. Une lourde porte descend derrière nous pour fermer la voie aux lézards qui déboulent. Darse leur tire dessus, histoire de faire bonne mesure, en se fendant d’un retentissant « salut les nulles ! ».


Enfin, la plateforme tremble et commence à s’abaisser. Nous voilà seuls. Et notre opération n’est qu’une succession de fuites.


***




[1] Le terme n’est pas très flatteur, mais je devine qu’elle l’a choisi afin d’amadouer le bourrin. [retour]


[2] Elle avait été rénovée lors de mon service au château, je crois. Il semble que plus personne n’ait entendu parler de l’équipe de restauration après ça… [retour]


[3] Les trois planètes du système Ocrit sont les intendants, et les lunes habitées sont les déesses. Mais Sorkat, contrairement à Nephel et Pitamn, est connu pour se « balader » dans la coutume populaire, à tel point qu’il s’est progressivement invité au côté des trois lunes. [retour]


[4] J’aurais vraiment dû m’y plonger au lieu de la laisser faire toute la lecture. [retour]


[5] Même s’il ignore tout, j’aimerais aller le remercier quand tout ceci sera fini. En lui offrant un cadeau, peut-être ? [retour]


[6] De toute façon c’était pas compliqué : c’est de loin le terme avec le plus d’arabesques et de tartines de couleurs. [retour]


[7] Il semble oublier que le terme « in » reste du vieil ocritin. Ah, ces érudits… [retour]


[8] Un rubis ? Si j’avais le temps… [retour]


[9] Note à moi-même : surveiller de très près mon langage. Et le leur, à présent. [retour]


Commentaires

Il n'y a aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à donner votre avis !