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Julien Willig

mercredi 10 avril 2019

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XL

« L’Obscurie n’existe que par l’intervention du Messager ; toute créature lui doit obéissance, il est sage et immortel. Ocrit est le foyer de l’Obscurie. Vouloir le quitter signerait d’hérésie. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Voilà.


Voilà ce qu’il s’est passé. Tous les événements qui m’ont conduit ici, démoli, à la merci du vicaire Neptis dans son macabre laboratoire.

Voilà tout ce qu’il voulait savoir. Tout ce que je devrais taire. Ce que je me vois déjà lui raconter.


« Vous avez beaucoup à me dire, Laetere XIV/2… »


Voilà tout ce que j’ai traversé pour en arriver là, jeté sur une chaise de torture comme un bout de viande au rebut. À fixer la seringue emplie d’un sérum de vérité que le Keroub, avec délectation, s’apprête à me ficher dans le cou pour ensuite tirer à la lumière le moindre de mes secrets.

La nausée me reprend. C’est comme si je sentais déjà les doigts crayeux du vicaire fouir la déjection visqueuse qu’est devenu mon cerveau…


« Hors de question. »

Neptis s’interrompt, outré.

« Plaît-il ?

— Dans une autre version : va te faire lécher par un groc. »

Je me lève en écartant l’aiguille. Le temps que le Keroub écarquille les yeux, je l’attrape et l’installe à ma place.

« Mais… comment ?

— Vous voyez ces attaches ? »

Je commence à le ligoter aux accoudoirs avec les liens de cuir – il n’a même pas le réflexe de se débattre.

« Votre Hydre a oublié de les verrouiller quand vous l’avez engueulée. C’est qu’elle est fatiguée en ce moment, Laetere.

— Jamais vous ne parviendrez à…

— C’est où qu’on pique, c’est ici ? »

J’injecte le produit sous le crâne du vicaire. Il échappe un petit cri et, rapidement, son visage fond : les rides et les ridules qui formaient ses rictus se diluent, hagardes. Ses pupilles se dilatent et flottent sans nulle part s’ancrer – c’est qu’il en deviendrait presque mignon ainsi.

« Skalla, bafouille-t-il, faites mander Skalla…

— Navré, mais votre Dracène ne peut vous entendre. C’est ça de vouloir toujours travailler en secret. »

Sa tête dodeline malgré son cache-nuque. Voyons si le produit agit :

« On va commencer par une question simple, vicaire. Vos torches, là, à l’extérieur. C’est juste pour filer la pétoche, on est d’accord ?

— Oui… je ne désire pas… la présence… de curieux éventuels… »

Bon, il a l’air réceptif. Testons un plan plus personnel :

« Vicaire, c’est vrai ce qu’on dit, que vous auriez des sentiments pour l’inquisitrice Artaphernas ? »

Il grimace et commence à ouvrir la bouche. La réponse se perd dans le grincement de la porte – je me retourne, sur le qui-vive.

Merdelle, mon flingue…

L’Oblitorion repose bien sagement sur une paillasse de fer, à cinq mètres de là, entre moi et le feu du couloir qui envahit le laboratoire. L’embrasement découpe, progressivement, l’ombre d’une Hydre armée d’un Devarïm…

« Je viens te sauver, Abriel !

— Darse ? »

Il entre ; l’éclairage verdâtre le rend fluorescent et souligne, comme une absence, le cache-œil qu’il a tenu à remettre. Derrière, dans la poussière du corridor, gît le buste d’une des gardiennes de la porte, ses écailles noires fumantes, ses yeux éteints dans leurs cernes sombres, au milieu de la marque blanche qui pare sa tête comme un second crâne.

« J’arrive pile à temps, hein ? s’exclame Darse.

— Nan, t’es à la bourre. Qu’est-ce que t’as foutu ?[1] »

Je récupère mon pistolet. Le lézard clôt la cloison – nouveau raclement – et ses pattes crissent sur le carrelage alors qu’il approche. C’est en regardant ses griffes, boudeur, qu’il me répond :

« C’est que… on a eu du mal à savoir où t’étais emmené, avec Thalie. T’as semé un sacré bazar.

— Elle est allée aux prisons, alors[2] ? Elle est restée prudente, dis-moi ?

— Oui. Mais nous on a un problème, poursuit l’Hydre. Skalla va nous envoyer ses combattantes.

— Ouais… »

Je retourne voir le vicaire.

« Neptis, y a une sortie à l’arrière du labo, pas vrai ?

— Oui… sur la passerelle au-dessus des cuves.

— Les Dracènes la connaissent ?

— Non…

— Parfait. »

Je me dirige vers la porte et arme l’Oblitorion. Puis, sans hésiter, j’explose le panneau de commande. L’espace d’une seconde, un soleil bleu prend vie dans le glauque visqueux qui nous environne.

« Voilà, déclaré-je, comme ça on est tranquilles. »

J’extirpe l’oreillette de ma ceinture-étui – intacte, heureusement – et lance une communication :

« Thalie, Darse est avec moi et nous allons interroger le vicaire. Tout va bien ?

— Oui. Par les déesses, heureuse de vous entendre. »

La même chose pour moi. Je reprends :

« Vous pouvez quitter les cellules. Ne prenez pas de risques, d’accord ?

— Ne vous en faites pas, vous avez ameuté tout le château à vous seul. Bien reçu, nous gagnons le point de rendez-vous.

— “Nous” ?

— Je vous expliquerai. À plus tard. Et bonne chance. »

Je regarde Darse et demande si elle a ramassé quelqu’un en chemin. Il hausse les épaules – geste qu’il a appris à mon contact, même si le sien est encore bien exagéré – et, en retour, jette l’œil sur mon visage.

« Qu’est-ce qu’il t’est arrivé, Abriel ?

— Un psychopathe en armure m’est tombé dessus. J’étais à deux doigts de l’avoir, mais…

— C’est l’Agent qui vous a intercepté. »

Nous nous retournons. Tout à son délire de vérité, le vicaire poursuit son explication :

« C’était l’un des prototypes sur lesquels je travaillais, ces derniers décycles – ma fierté, un véritable bijou. Je constate que ces exemplaires sont très efficaces, bien qu’ils semblent manifester un certain penchant pour l’indépendance cognitive. Cela doit être un effet secondaire de l’ordination hybride dont ils sont issus. Mais leur fureur de vaincre est redoutable, et cette liberté développée par les Agents perfectionne leur fonction d’infiltration et…

— Neptis, oh, Neptis ! On n’a pas le temps, dites-nous plutôt comment atteindre le Tombeau du Messager. »

Incroyable, voilà qu’il se met à pâlir ! En réalité, sa peau semble gagner en transparence, accentuant la taille et la teinte de ses veines. Blanche est sa voix également :

« Il vous faudra gagner le couloir de la fresque à la graine, au fond du…

— Ça aussi je connais. Qu’est-ce qu’on fait ensuite ?

— Une fois devant la peinture, poursuit le Keroub, vous… »

Une rafale de plasma fuse entre nous et pulvérise une série de bocaux. Leur contenu crépite, cascade dans un bruit d’éclaboussure. À l’autre bout du laboratoire, une forme floue se faufile entre les colonnes d’ombre et de lumière, dans un ricanement qui, bien des cycles après avoir servi au château, me file encore des frissons.

« C’est Fremyn, constate le vicaire d’une voix pataude, elle est venue me porter secours. Fremyn est mon assistante-laborantine, c’est une Gargoule que j’ai recueillie lorsque…

— Darse, occupe-toi d’elle !

— Je peux pas, Abriel… »

Certaines taches sont plus sombres que d’autres dans la lumière visqueuse qui coule au sol. Contrairement aux brisures de verre, elles ne se sont pas éparpillées suite à l’explosion des récipients, mais dessinent un arc de cercle ayant pour origine…

« Darse ?

— Ça ira, Abriel. »

Non, ça n’ira pas. L’Hydre se cramponne les côtes, d’où s’échappent de grosses gouttes. Son visage est crispé…

« Elle a été touchée par la décharge de plasma tirée par Fremyn, observe le vicaire. Le comportement de cette Hydre est très étrange. On dirait, comme vous, que son contrôle mental a été…

— On sait ! », aboyé-je.

J’arrache au Keroub son étole violette. Avec une compresse glanée dans le tiroir d’une table à dissection – à vivisection ? – je confectionne un bandage sommaire noué sur le torse de mon lézard. Pendant ce temps, Darse vise les ténèbres où Fremyn s’est faufilée : il tient son Devarïm d’une main, au bout de son bras tendu.

« Comment tu te sens, mon grand ? »

Il tient toujours debout – c’est à peu près ce qu’il me répond – et il peut soutenir mon regard sans trop défaillir, c’est déjà ça. Son œil est bien humide, cependant. Mais la suite des opérations risque d’être compromise…

« Tu vas devoir continuer l’interrogatoire, expliqué-je, j’ai une vermine à exterminer. Il te faudra faire dire au vicaire tout ce qu’il sait sur le moyen d’ouvrir le passage du Tombeau depuis la fresque, et tout mémoriser. D’accord ?

— D’accord. »

Il a beau s’être paré d’une détermination aveugle à la douleur, je ne parviens à me détourner de lui qu’au prix d’un effort considérable. Plus dur encore est de crever la léthargie qui… enfin bordel, c’est mon petit, c’est mon pote !

Je retrouve la raison en armant mon Oblitorion ; la fragrance du plasma éclipse celle du formol.

« À nous deux, face de carin. »

Plic. Ploc. Plic. Ploc. L’alcool s’égouttant des bocaux rythme la litanie monotone du Keroub en arrière-plan. Une lampe qui grésille, clignote de temps en temps, ainsi que le bourdonnement d’un terminal d’ordinateur lissent l’ambiance comme les contours d’un crépuscule ouaté. Je me mets à couvert derrière la paillasse de fer. Dans mon dos, l’espace d’étude et d’interrogatoire – les « travaux pratiques » du vicaire. Devant… les résultats ? la réserve ?

Je passe la tête, prudemment. Le laboratoire oblong s’enfonce dans la pénombre. Le mur de droit est consolidé, à intervalle régulier, de casiers allant du sol au plafond – certains fermés, d’autres béants ou entrouverts. Le mur de gauche disparaît derrière un bon nombre d’aquariums de taille et de forme diverses. La lueur de leur plafonnier, pervertie par la vase et les dépôts, englue l’atmosphère, parfois vivifiée par un mouvement d’écailles ou troublée par une colonne de bulles – je n’ose pas détailler davantage leur contenu. Et au milieu de tout ça règne… un sacré bordel. Une série de bornes dotées d’écrans photomobiles montre des créatures enfermées ailleurs. Autour s’éparpillent pêle-mêle caisses, cages vides, plateaux sur roulettes, animaux empaillés ou squelettes réassemblés, tableaux de schémas anatomiques, et même une table d’opération mobile. Inoccupée, heureusement.

Une odeur me fait froncer les narines. Celle d’un flacon de désinfectant, juste sous mon nez. J’avise alors une collection de scalpels : je glisse les deux plus gros à ma ceinture, histoire de remplacer mon poignard. Enfin, je me déplace, genoux fléchis, presque accroupi. Le canon de l’Oblitorion dessine une faible nappe bleue où je le pointe, à mesure que je contourne les meubles du centre.

Où tu te caches, Fremyn ? Je vais t’apprendre à rigoler, moi…

À travers le grondement statique montent les rumeurs de l’interrogatoire – « Eh, oh, monsieur vicaire, recentrez-vous » – suivies d’une gifle. Je me fige, m’apprête à lancer à Darse d’y aller doucement avant de tuer le Keroub…

Je n’en ai pas le temps.

Fremyn surgit d’entre deux casiers. Dresse son Devarïm… Je tire, touche le fusil d’assaut qui crache des gerbes de métal fondu. La Gargoule le lâche mais je n’ai pas le temps de l’abattre : elle se rue sur une pile de cages et en fait tomber la plus haute. Sur moi. C’est un coffre aux barreaux épais, les soudures boursouflées pour que jamais elles ne cèdent. Le truc bien lourd, à vous fendre le crâne.

Bordel !

Je me jette au loin. Elle s’écrase et pulvérise le carrelage – sa vibration est telle que mes dents s’entrechoquent. Une porte coulisse au bout du laboratoire et baigne la salle d’un vert encore plus vert ; les pans d’une bure y disparaissent. L’huis se referme.

« Fremyn ! grondé-je. Reviens ! »

Je me relève. Trop vite, sûrement, car l’horizon tourne et se brouille, les aquariums se renversent sans bouger…

Doucement, gars, doucement. T’as bien morflé tout à l’heure.

Je m’assène une petite claque pour me réveiller. Bon point : ça marche. Mauvais point : vu la douleur, j’ai aussi réveillé une plaie à la lèvre. Derrière son bocal, un poisson long et sinueux, parcouru d’un ruban argenté, ouvre grand la bouche.

Quoi, t’as jamais fait ça ? Ah bah non, c’est vrai : t’as pas de main.

Je prends appui sur une paillasse, à côté d’une cloche de verre abritant une sorte de racine. Elle est dressée sur un squelette de carin, comme un prédateur, et sa surface est parcourue de bulbes – je crois même que son extrémité est dotée d’un dard. Une étiquette indique « Trompe-la-vie ». C’est celle-là, la saloperie de plante parasite que je décrivais à Thalie… Heureusement, rien ne bouge. Le danger écarté dans cette pièce, je passe à la suivante. Je me serais épargné bien des difficultés en regardant les écrans, maintenant que j’y repense…

J’ouvre le panneau.

« Ah quand même… »

C’est une grande, grande salle. Carrée, sur deux niveaux. Des contreforts donnent aux arêtes la vigueur de soutenir le plafond de pierres, et des rangées de néons blancs percent les murs. Ma porte débouche à l’étage : une passerelle grillagée traverse tout droit jusqu’à la sortie, de l’autre côté. Au milieu, une plateforme circulaire est dotée de plusieurs postes de contrôle. En son centre, un cercle plus petit semble prévu pour descendre au palier inférieur, si j’en crois la structure qui la porte, proche d’une cage d’ascenseur. Puis, en bas…

Par la poussière du Croc du Serpent.

Le vicaire est dément, il n’y a pas de doute. La lumière glauque provient des rangées de cuves et de cellules : elle inonde le sol d’un tapis brumeux, remonte les parois lentement, comme un parasite, jusqu’à prendre possession de l’éclairage, le pervertir, le priver de toute origine manufacturée pour lui conférer cet aspect organique, malsain à en donner la nausée. Et encore, je ne parle pas de l’odeur : un mélange d’alcool et de différents relents animaux. Il me prend au cœur, manque de me faire défaillir une nouvelle fois…

Je vacille. Mes doigts attrapent la rambarde de la passerelle. Si elle n’avait pas été là, j’aurais chu en dessous. L’idée n’a rien d’alléchant en soi, mais ce que j’y détaille me débecte par-dessus tout. Les cuves occupent les rangées du milieu : une quarantaine de cylindres, hauts de plus de deux mètres, répartis sur quatre lignes. À l’intérieur flottent des corps recroquevillés, tantôt entiers, partiels, difformes, gonflés ou décharnés. J’y discerne difficilement quelques animaux comme des grocs, des thorées, des carins ou des vorcins. Également deux être filiformes dont la noirceur vive, à travers le vert lactescent, évoque la description que j’ai pu entendre des Ganipotes, ces curieux métamorphes. Atroce est de reconnaitre les dépouilles de Novarii, de Gargoules, ainsi que de quelques Hydres – peut-être des clones ratés ? Les unes figées dans un dernier cri, d’autres la peau rongée par une sorte d’infection cutanée. Je discerne même des nourrissons, dont un à trois bras, un autre à la tête atrophiée. Ainsi que, parmi tout ça, des membres et des organes isolés. Sacré musée des horreurs…

Les cellules, sur les côtés, sont presque pires étant donné que leurs parois opaques ne laissent quasiment rien deviner. Pourtant, derrière certaines, des formes bougent – peu, louées soient les déesses, si l’on compte les demi-douzaines de cages adossées à chaque mur. Leurs contours s’estompent dans la brume qui engloutit le niveau inférieur ; un résidu provoqué par la température basse, de quoi permettre une meilleure conservation des spécimens encuvés, je suppose. Les tuyaux reliés aux cellules doivent avoir une fonction thermique, dans ce cas, même si je peine à les distinguer. À vrai dire, je n’en ai pas vraiment envie : ce brouillard confère l’aspect d’une toile tissée par un gigantesque insecte, ayant fait sienne cette pièce. Sa tanière, où je viens d’entrer…

Aucune trace de la Gargoule.

Je progresse à pas mesurés, l’œil et l’Oblitorion en mouvement. Je dépasse la plateforme centrale. Rien, pas la moindre capuche accroupie derrière une console. Je poursuis jusqu’à la porte opposée : c’est une ouverture similaire à celle qui donne dans le laboratoire, mais fermée, ici, par une serrure à carte-clé.

« Darse, appelé-je par radio, demande au vicaire où se trouve la carte-clé de la sortie. »

Il me répond « Fremyn » et précise qu’il aura bientôt recueilli toutes les informations – difficile de suivre le Keroub tant il se perd dans les descriptions de la fresque et les explications de ses origines…

Cette foutue porte restera donc fermée. À regarder en détail, je remarque que la grille sur laquelle je marche est couverte d’un léger givre, une croute de glace que mes semelles ont altérée. Pas de trace d’un autre passage, cependant. Je rebrousse chemin. Comme je le pensais, je relève les empreintes des sandales de Fremyn sur la première partie de la traversée. Elles s’interrompent sur la plateforme centrale, plus précisément sur l’élévateur circulaire.

Alors, Fremyn, tu veux me tendre un piège ? Pas de problème, mon flingue est chargé.

J’active la descente ; elle est lente, probablement pour ne pas chahuter le vicaire. Atteindre le sol me donne l’impression de poser les pieds sur un duvet de glace – mon souffle même se cristallise dans l’air épaissi. Sur mes gardes, j’avance. Je ne le percevais pas de l’étage, mais un bourdonnement électrique accompagne les volutes : le socle des cuves est, de temps en temps, parcouru d’un frisson statique qui ne manque pas de raviver mon malaise. J’examine les cylindres en tâchant au mieux de ne pas voir leur contenu. Rien par là : Fremyn s’est sûrement tapie dans la brume en périphérie…

Les cellules, donc. Le génie à l’origine de leur conception les a dotés de contours arrondis et d’un sommet évasé, comme un œuf ou un cocon – abruti. Mes dents claquent. J’arrive près de la première…

Pam ! Une forme se jette sur la paroi en grognant. Son ombre noire s’étale sur le gris rosâtre qui nous sépare, qui tremble sous l’assaut. Heureusement, la membrane tient le coup. Heureusement encore, je ne discerne pas la… chose. Merdelle.

Il serait plus avisé de continuer mon inspection en m’écartant d’un bon mètre. Le mur ne révèle rien. Une fois à l’angle, je rejoins la paroi suivante. Le premier espace entre les geôles est vide. Le deuxième aussi, c’est vérifié. Le troisième…


Clic.


Putréciel, elle l’a tenté !

Une gerbe de lumière gloutonne déboule dans le brouillard quand la porte de la cellule coulisse vers le haut. Un grognement d’outre-tombe… Une cavalcade se rue sur moi. Tétanisé. La masse bondit. Me percute. C’est tout un mur qui me jette à terre, un mur dont les griffes entaillent ma veste, un mur au souffle de mort ; le mien est coupé. L’Oblitorion m’échappe et la bête, toute à sa lancée, me dépasse pour investir les lieux. Au milieu de cet enfer, une paire de sandales s’enfuit dans un ricanement sordide et active l’élévateur.

Tant pis pour la Gargoule. Je sais ce qui m’a sauté dessus. Les petits yeux fendus au milieu de l’amas de muscles. Les vibrisses épaisses mues par des babines retroussées au-dessus de gencives noires. Et les crocs enduits de bave : deux canines gigantesques qui descendent jusqu’au bas du menton, plus longues que ma main ouverte. On m’en a assez décrit pour que je comprenne ce qui rôde maintenant dans la réserve du laboratoire. Un putain de vermal à dents de sabre !

Je roule sur mes quatre membres. Le grondement interrompt sa course au milieu des cuves : il doit me guetter comme je le guette. L’Oblitorion ? Six mètres devant à peu près, entre moi et le fauve à double distance. Est-ce jouable ? La pointe de mes bottes tâtonne jusqu’à trouver chacune un appui dans la jointure du carrelage. Il avance un premier pas, doucement, puis un deuxième. Je le vois maintenant, sous le vert des cylindres. Le flanc crème qui palpite. La queue grise battant nerveusement, prolongement d’une crinière qui lui hérisse le dos jusqu’au bout des pattes, dont les griffes écorchent les carreaux froids. Les oreilles poilues pointées vers l’arrière, aussi saillantes que ses omoplates. Et une mâchoire assez puissante pour briser l’échine d’un groc ; elle ouvre suffisamment la gueule du monstre pour que j’en distingue la langue, déjà occupée à imaginer ma saveur.

Je me souviens de la première fois où j’ai entendu parler de la chasse aux vermaux à dents de sabre. J’étais tout gosse, c’était dans la taverne de Molenravh. Un chasseur aux allures de poivrot – à moins que ce ne soit l’inverse – m’expliquait les périlleuses expéditions dans les steppes : si cette viande était si chère, c’est qu’on risquait fort de lui verser le prix du sang. Le bougre me montrait sa carabine, un fusil à la lourde crosse censée compenser la rudesse du tir. Une arme conçue pour percer le cuir épais de l’animal jusqu’au cœur car, bien souvent, la seconde chance n’était pas accordée. Pourtant, bien sûr, le tireur n’était jamais seul…

Moi, si. Et je n’ai même pas mon arme en main.

Les griffes du vermal continuent de tâter le sol. Je remue mes mollets, histoire de les désengourdir. Il n’a d’yeux que pour moi ; je partage les miens entre lui et le pistolet. Un filet gluant descend en rappel depuis sa gueule. La sueur s’agglutine jusqu’à peser au bout de ma barbe.

Les gouttes se détachent. Tintent en même temps.


L’assaut est donné.


Pour survivre, il faut courir : si j’en suis là c’est que, quelque part, je suis bon pour ça. Je décolle comme jamais je n’ai eu à le faire. Mes poumons, mon cœur et mon cerveau sont encore à la ramasse alors que je me jette à plat ventre, bras tendus vers l’avant. Le vermal cavale. Il plante les antérieurs au sol, son corps se recroqueville jusqu’à ce que les pattes arrière les rejoignent. Il bondit. Je glisse. Lui fend les airs. L’Oblitorion… dans ma main !

Feu.

La décharge bleue éclaire son ventre alors qu’elle le longe. Raté ! Ses griffes atteignent mon dos…

Explosion.

Quelque part, le sommet d’une cuve entre en éruption. Le vermal piaille de surprise et transforme son attaque en rebond ; son saut m’aplatit, me prive d’air… il me laisse en vie pour un tour de plus !

Je me renverse sur le dos et vise le cul du fauve en fuite. Mes yeux se mouchètent. Tant pis, je tire. La bête hurle quand le plasma lui grille une fesse, elle part se terrer plus loin. J’inspire, enfin.

À ce moment, une autre cellule se descelle.

C’est Fremyn, courbée sur une console de la plateforme. Crève, saloperie !

J’ouvre le feu mais elle se planque sous les ordinateurs. Un grondement courroucé s’élève d’au-delà les cuves pour me rappeler que j’ai plus urgent. Un deuxième lui répond. Il est derrière moi…

Demi-tour. Pas assez vite. Le second vermal me plaque sur le dos et gueule à gorge déployée. Le salaud m’a encore fait perdre l’Oblitorion ! Il dévoile les crocs, les abaisse sur ma gorge. Le premier monstre court se joindre à la curée…

Une rafale de Devarïm brise la magie du tête-à-tête. Mon fauve lève les yeux afin d’assister à l’agonie de son frère, dont j’entends les gargouillements avant le dernier silence. J’en profite pour dégager un bras, le gauche, et arracher un scalpel de ma ceinture, que je plante dans le ventre de la bête. Elle hurle, balaye mon arme, hurle encore. Pic de douleur : le vermal a dû me griffer la main. Ébranlé par la haine, il descend sa truffe, son menton, ses dents…

« Darse… »

Plus possible de respirer.

« Darse… aide… moi… »

Quelque chose atterrit dans un bruit sourd.

« Meurs, vil méchant ! »

Ça, c’était Darse. Un nouveau jet de plasma enflamme l’échine du vermal. Celui-ci crie vers le lézard, avant de se prendre une autre rafale dans les épaules – l’Hydre tire haut pour éviter de me toucher, mais cela suffit à faire décamper la bête.


J’ai froid. Bordel, je suis vivant ! J’en profite pour rester allongé une seconde. Rien qu’une seconde, juste une seconde…

« Vous autres renégats avez la peau dure ! lance Fremyn par-delà son parapet. Mais le vicaire Neptis a conçu de quoi purifier votre perdition ! »

Je tourne la tête vers mon sauveur :

« Tu sais, Darse, cette journée commence à me fatiguer… »

Un grincement ébranle les murs du niveau inférieur jusqu’à ce qu’ils s’ouvrent, tous, entre les cellules. En réalité, plusieurs panneaux coulissent pour dévoiler comme des bouches d’évacuation à hauteur de hanche.

« Relève-toi, Abriel. »

L’Hydre me tend la patte : je l’accepte de bonne grâce et récupère mon pistolet dans la foulée. Rapidement, un crépitement se fait entendre, une sorte de myriade de cliquetis qui gonfle.

« L’élévateur, indiqué-je, allez ! »

Une course de quelques pas nous y mène. Problème : la commande ne réagit pas.

« Merde, verrouillée !

— Rien ne vous obéira sans la clé que je possède, crache la Gargoule. Vous, mécréants, feriez mieux de vous préparer à entrer en communion avec les mermécolions ! »

Un feulement se faufile à travers les cuves. Le vermal ! Je le pensais occupé à lécher ses blessures…

« Abriel, regarde ! »

Darse pointe les évacuations, en train de dégueuler une marée noire. Non, des pierres noires, qui s’amoncellent, qui roulent et qui… rampent ?

« Darse… ces trucs sont vivants. »

Le fauve surgit et se rue soudain – pas sur nous, mais sur les mermécolions. Ceux-ci avalent la brume et nous les distinguons suffisamment pour comprendre ce qu’ils sont : des insectes. Par chance, ils semblent assez lents pour que nous…

Bordel, ces trucs sautent !

En un battement de cils, une bonne vingtaine s’est plantée dans le dos du vermal. Elle se répartit sur ses blessures et attaque. Le sang gicle, lourd et poisseux. Les bruits de dents, de mastication, de chair déchirée… Le monstre braille à s’en égosiller ; son cri meurt en même temps que lui, vaincu par ces plus petits monstres. Il s’effondre et sombre dans la marée d’ombres.

Je tire dans le tas : une bonne poignée de bestioles explose, mais rien ne les arrête. Elles ne cessent d’avancer, de tous côtés, grignotant l’espace jusqu’à nous…

« Abriel ! lance Darse.

— Quoi ? Eeeeh… »

Je m’envole soudain : l’Hydre m’a chopé par le col et envoyé en l’air. La rambarde… je l’ai !

Je passe un bras à travers les barreaux. L’autre range l’Oblitorion avant de s’accrocher à son tour, et un premier pied se stabilise au bord de la passerelle. Je regarde en bas.

« Darse, et toi ?

— Je ne pourrai pas sauter si haut.

— Je m’en occupe ! »

Je hisse ma deuxième jambe au-dessus de la barrière et passe par-dessus. La Gargoule me charge. D’une droite, je la mets au tapis. À la plateforme ! La carte-clé est restée fichée dans la borne actionnant l’élévateur : je l’enclenche sans attendre. L’engin commence à descendre, plus lentement que jamais…

« Darse ! »

Je m’accroupis au bord du cercle. Dessous, l’Hydre tire en tournant autour d’elle pour éloigner l’arrivée des insectes… Un premier mermécolion bondit, l’atteint à l’épaule. Le lézard l’écrase et lève le visage vers moi. Je lis dans son regard ce que je redoutais de constater : cette putain de machine ne sera jamais en bas à temps !

Je m’allonge devant l’ouverture pour lui tendre les bras.


« Abriel…

— Darse !

— Dis à Kia que je l’aime. »


Il baisse la tête et reprend sa mitraille.

« Ta gueule et saute, con de lézard ! »

D’autres insectes attaquent. Ils s’accrochent aux écailles et cherchent une faille…

Darse entend ma phrase. Il comprend, aussi, le répit que lui offre la dureté de son épiderme. Il balance l’arme, fléchit les jambes et se jette sur l’arête de l’élévateur en descente. L’Hydre grimpe et bondit de nouveau pour attraper mes bras – elle est tellement lourde que j’ai l’impression de me les faire déboîter, mais ce n’est qu’une accolade par rapport à tout ce que j’ai affronté jusqu’alors.

C’est là que Fremyn use de son second souffle. Elle lance ses genoux dans mon dos et me crible de coups, dans les côtes, sur les tempes, les coudes, partout. La douleur se réveille et anesthésie mes muscles.

Je beugle, incapable de me défendre.

Je vais lâcher…


« Darse… »

Pardonne-moi.


Il tire sur l’une de mes manches. L’élan le propulse, le temps d’une seconde, assez haut pour que son autre main dépasse mon crâne.

Une dernière caresse ?

Non. Il attrape Fremyn et la balance derrière lui. La Gargoule hurle en battant des mains alors qu’elle tombe dans le conduit de l’élévateur. Elle s’écrase sur le cercle, finalement arrivé au niveau inférieur… et déjà gagné par la marée noire.

« Allez mon grand, monte. »

Je tire, me contorsionne pour reculer. Darse joue des pieds pour se raccrocher où il peut. Il grimpe, petit à petit. Enfin, il regagne la plateforme !


On est vivants.

J’ai eu très peur…


Sans perdre de temps, nous le débarrassons des insectes cramponnés au corps de l’Hydre : moi au scalpel, elle à coups de griffe. Puis je récupère la carte-clé. Nous nous ruons sur la porte de sortie, laissant derrière nous les derniers mouvements d’une bure brune, les appels écorchés d’une créature submergée par l’horreur qu’elle a provoquée.


***




[1] Si Laetere m’avait réellement attaché… [retour]


[2] C’était le plan : on ne savait pas si je serais amené directement chez le vicaire ou si l’Obscurie aurait choisi de me faire moisir un peu avant. J’aurais dû parier, c’est moi qui me serais fait offrir un verre. [retour]


Commentaires

Sincèrement, j'ai bien cru que mon coeur n'allait pas survivre à ce chapitre.. encore..
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vendredi 19 juillet à 22h35
Oh, bah je m'en serais voulu^^'
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vendredi 19 juillet à 23h16