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Julien Willig

jeudi 28 mars 2019

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXXIX

[Résumé des chapitres précédents]

C’est nous, Thalie, assistante pour le baron du crime Arkon, et Abriel, chasseur de trésor et fugitif. Notre quête avance bien : nous avons découvert que la Médaille du Messager serait dissimulée au sein du château de Béthanie. J’ai ressorti mon vieil uniforme de capitaine obscurien pour l’occasion et Darse, l’Hydre que nous avons affranchie de sa Dracène, devrait nous aider à nous infiltrer dans la forteresse. Aussi, Thalie et moi avons dansé le soir, et c’était bien.


***


« Alors, les Planhigyns se réveillèrent une dernière fois. Éclata la guerre de Nephel, telle que prévue par la sagesse du Messager.

L’Obscurie fut victorieuse et Nephel périt à jamais. L’édification du Saint Ouvrage débuta sur Ocrit, jusqu’à ce que l’astre stellaire soit en mesure d’accueillir les dignes enfants des Entités. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



« Par l’ordre de la sainte Obscurie, veuillez transmettre votre identité. Château de Béthanie, terminé. »


C’est à ce moment précis que nous comprenons enfin dans quoi nous nous sommes embarqués. La voix est glaciale. Les mains de Kia frémissent au-dessus du tableau de bord. À côté, Saren déglutit difficilement, et je n’en mène pas large non plus. Seul Darse a l’air paisible – un reste d’immaturité, ou de la confiance en soi ?

J’essaye de parler, mais il me faut plusieurs tentatives pour briser l’appréhension. Le timbre lugubre de mon masque ne me stresse plus, cette fois : il me conforte dans mon rôle.

« Allez mon grand, dis-je à Darse, c’est à toi de jouer.

— Oui, mon capitaine. »

J’ignore s’il répond par mimétisme ou s’il se fond dans le rôle – je crois que je préfère ne pas le savoir. Il s’est défait de son cache-œil pour se donner l’air d’une simple Hydre blessée à la bataille ; une parmi tant d’autres, j’espère. Il a aussi, bien sûr, tombé son manteau pour revêtir l’équipement de rigueur. C’est une Hydre combattante qui se penche sur le tableau de bord afin d’y saisir le code d’identification. Nous n’avons plus qu’à attendre la réponse…


Le château de Béthanie enfle dans la verrière. Massive tour de pierres brunes, il investit l’horizon et plombe la douceur de la matinée. En son sommet et sur les tourelles greffées sur ses flancs, mitrailleuses et canons antiaériens observent notre approche avec un intérêt vorace.

Allez. Allez…

Le silence dure. Saren le brise :

« Abriel, ils ne se sont pas laissés avoir. »

Je n’ai même pas le temps de lui faire fermer son clapet que la réponse tombe :

« Identification confirmée, escouade Laetere-Six. Le bras d’accostage numéro cinq va vous réceptionner. Veuillez vous y rendre sans détour et y laisser votre transport amarré. »

La langue de métal s’extirpe de la forteresse. Des lumières sur sa bordure délimitent la zone d’atterrissage. Je m’étire un bon coup.

« Eh bah voilà, lancé-je, je vous avais dit que ça allait marcher. »

Puis je remercie Darse d’une tape sur l’épaule. Nous gagnons la cale de l’amphiptère et, dans le doute, nous vérifions la charge de nos armes, l’ajustement de nos uniformes.

« On se pose dans une minute, les gars, lance Saren depuis le cockpit. Et… oh. »

Je le sens nerveux.

« Quoi ?

— Quatre Hydres viennent nous accueillir, Abriel.

— Elles sont comment ?

— Armées.

— La couleur, imbécile. »

L’appareil commence à trembler : la descente est amorcée. Mentalement, je loue la présence d’esprit de Saren pour n’avoir pas hésité malgré le doute.

« Bleu et mauve, annonce-t-il.

— Ghalya, réagit Darse avant moi. C’est la manœuvre habituelle. »

Kia passe la tête dans le couloir qui nous sépare. Je la rassure :

« Vous en faites pas, c’est normal. »

Nous touchons terre sur ces bonnes paroles. Le vaisseau vibre quand il s’arrime à la piste, et les jets d’échappement sifflent alors que les moteurs se refroidissent.

« Prépare tes picailles, Abriel, lance Saren. T’auras une tournée à nous payer quand on se reverra.

— Faites en sorte qu’on s’en tire sans dommage, pour ça.

— Ouais, pas comme toi hier. »


C’était la nuit dernière, la fête battait son plein au village. Nous avions pu utiliser la salle de bain d’une connaissance de Thalie, elle et moi. J’étais adossé à l’extérieur, à côté de la porte, à regarder la lumière des lanternes derrière la fenêtre. J’entendais juste l’eau couler à travers le panneau.

« Alors ? demandais-je. Vous avez besoin que je vienne vous aider, ou…

— Seulement si vous voulez admirer les muscles de mon torse. »

Une seconde de réflexion, puis elle s’exclama :

« Oubliez, oubliez ! »

Le robinet s’interrompit, mais Thalie frottait toujours. Je finissais par lui demander si ses vêtements étaient tachés. Sa réponse parvint, étouffée :

« Je pourrai récupérer la blouse. Et vous avez réussi à éviter à la fois le blanc du pantalon, et celui de ma capeline, félicitations.

— Eh, je vous ai dit que j’ai pas fait exprès, c’est un gars qui a cogné mon bras quand je levais mon verre. »

Silence. Je continuais :

« Vous savez quoi ? Demain, quand on aura réussi cette fichue mission, je vous invite. Je vous paye à boire. À manger, même, tout ce que vous voulez. »


C’est à Thalie que je l’avais proposé. Pas à toute l’équipe.

J’espère qu’elle va bien.

La porte de l’amphiptère chuinte et s’ouvre lentement. Darse descend, roide. Je le suis. Le ciel est clair, d’un jaune apaisant qui dore les dunes et les montagnes. Devant, les deux paires d’Hydres délimitent le bord de la piste ; elles ont leur Devarïm en main, sans le braquer. L’une fait un pas vers nous alors que nous avançons. Ses yeux d’argent, irisés de rose, auscultent la scène jusqu’à ce qu’elle prenne la parole :

« Si peu d’entre vous reviennent ?

— C’était un transport urgent, répond Darse. Je devais rapatrier mon capitaine au château.

— On ne m’a rien dit. J’ignorais que Cédalion avait retrouvé un capitaine. Son capitaine ?

— Voyons, Ghalya, ne vous laissez pas aller. C’est Lengel qui vous brouille l’esprit ? »

L’Hydre mauve souffle des naseaux.

« Vous avez l’air de revenir d’entre les morts, répond-elle.

— Je viens de loin, vieille écaille, si vous saviez. »

Le ton de Darse est si proche de Laetere qu’il me glace. Les deux lézards, eux, semblent s’amuser.

« Allez vous reposer, œil de soufre, reprend Ghalya, avant que le deuxième ne tombe. »

Les Hydres se mettent à piailler et leur torse se gonfle en saccade – un rire ? Puis elles reprennent leur sérieux. En même temps.

« Vous pouvez entrer, Laetere. Bienvenue, mon capitaine. »

L’escorte salue du même geste, et nous suit quelques pas en arrière. Je me penche vers Darse :

« “Œil de soufre” ?

— C’est un surnom. Maman et Ghalya sont de très vieilles amies.

— Comment t’as fait ? Elle a l’air d’y avoir vraiment cru.

— C’est mes souvenirs, affirme Darse. Leurs discussions se ressemblent toutes…

— T’as assuré, mon grand.

— … un peu comme quand Madad’Ormen Thalie et toi vous vous disputez. »

Je manque de trébucher. Sale gosse.

« On dit “Damoiselle d’Ormen”. Ou juste Thalie. »

Le gosier de pierre nous avale. Nous quittons la piste de fer, l’éclairage électrique supplante le jour ocritien. C’est à cet endroit que le quatuor de Ghalya prend congé.

« Et on ne fait pas que s’engueuler avec Thalie, d’accord ? »

Nous nous dirigeons vers un portique de sécurité – impossible de pénétrer plus loin sans y passer. Néanmoins, la gardienne mauve fait signe à la Gargoule chargée des autorisations de nous ouvrir : pas besoin d’un protocole quand une Dracène de Béthanie vous accompagne. Une fois de l’autre côté, Darse poursuit la conversation comme si de rien n’était :

« C’est vrai, des fois vos yeux ils sont différents. Ça me rappelle les souvenirs de maman dans sa jeunesse, quand elle cherchait les Draconens les plus beaux pour…

— Ça va, ça va, on va s’arrêter là avant de se faire démasquer, d’accord ?

— Oui, mon capitaine, répond l’Hydre, stoïque.

— C’est mieux. »

Nous sommes encore dans le haut de la forteresse, là où se trouvent les canons et les pistes d’atterrissage dites « rapides », par comparaison avec les silos qui sont utilisés pour le chargement. Le moment est venu pour Darse et moi de nous séparer.

« Le poste de contrôle radio est à droite », annonce-t-il.

Je ne peux m’empêcher de le fixer. Poitrine nouée, cœur compressé. Saleté d’uniforme, j’ai dû trop le serrer.

« Ça ira, mon grand ?

— C’est encore Ghalya qui est à la radio, je vais y arriver, affirme Darse.

— T’as du courage, tu sais. Après tout ça, tu pourras demander ce que tu veux à Thalie. Ou à moi. D’accord ? Des vêtements, des friandises, des jouets… tout ce que tu veux.

— Je peux avoir l’ordonnance ?

— Hein ? Ah, oui… »

Je sors de mon étui de ceinture un rouleau parcheminé, griffonné et englué du sceau officiel des communications internes. La marque et le papier nous ont été fournis par un trafiquant lié à Arkon, un certain Angelot – ils auraient été récupérés sur des cadavres obscuriens suite à la bataille d’Ylüne. À mon grand étonnement, Philandre a parfaitement falsifié le document. Moi-même je m’y serais fait prendre ; il nous faudra au moins ce subterfuge pour obtenir le droit de déplacer notre amphiptère dans un silo, surtout… le silo.

« Allez. »

Darse empoigne le parchemin et disparaît dans le couloir. Quant à moi, j’emprunte le premier ascenseur qui vient pour descendre – une cage de fer dans une gorge de pierre. Je saisis mon oreillette et envoie un signal sur le canal de Thalie : juste une vibration qui l’informera de notre entrée réussie, à Darse et moi, puis de notre convergence vers nos objectifs.

La gravité me rattrape et la plateforme ralentit avant de s’arrêter tout à fait – j’ai l’impression de m’engluer dans les sucs d’un intestin mécanique. La chaleur est également plus présente. Plus moite. Cette sensation se confirme quand les portes s’ouvrent : je suis proche des entrailles de Béthanie. Plus précisément, c’est dans la cage thoracique que je descends. Elle s’impose de son immense, immense cavité ; les vents gargouillent, les projecteurs grondent, et la vie… pulse. Sur les balcons, les allées et les ponts livides qui structurent le gouffre comme des os géants, s’affairent çà et là des grappes d’Hydres, de Gargoules et de Novarii. Tantôt devant des consoles informatiques, des râteliers d’armes ou d’équipements, des postes radio, des panneaux de maintenance, ou des sanctuaires.

Le vide lui-même grouille, sillonné par le phare des tritons – des modules antigrav monoplace grouillant dans un bourdonnement dissonant. Ils prennent soin d’éviter la « Colonne » d’en face, le conduit de pierres massif qui traverse la cage dans toute sa hauteur. C’est une sorte de tour dans la tour qui, dit-on, débouche directement à l’air libre au sommet des murailles du château. À l’instar des cervicales d’un colosse acéphale, peut-être.

Bordel.

J’avais minimisé les effectifs dans mes souvenirs. Je dois me rendre de l’autre côté – soit parcourir la cage dans son ensemble – et descendre de deux niveaux. J’aurai beaucoup de monde à éviter… Au sein de cette bête immonde, un cœur se met à palpiter, vite. Des artères à battre plus fort. Des tympans se bouchent, des tempes s’humidifient. Une gorge se noue dans un col trop serré ; il faut que je l’aère d’un doigt pour me rendre compte de ma propre réaction. Et si je ne trouvais pas ? Et si… j’y restais ?

Il me vient tout à coup un sentiment bien étrange. J’hasarde un œil sur l’une des longues, très longues bannières qui pendent et claquent dans le gouffre. À la vue du blason de l’Obscurie, la sanctosphère blanche sur fond de lie-de-vin, mes côtes broient mes poumons alors que, tour à tour, mon ventre se relâche. Me revoici… chez moi. Dans un foyer mortifère avec, pour mère, discipline, et effroi comme père. Mais un foyer tout de même…

L’oreillette vibre dans ma ceinture-étui – déjà ? Je me recule dans un coin sombre et prends la communication.

« Abriel, c’est Darse, tu me reçois ? Abriel, c’est Darse, réponds. Abriel…

— Darse, foutrecouille, la couverture !

— Pardon. Laetere XIV/2, l’ordre de déplacement de votre amphiptère a bien été transmis, reprend Darse.

— Très bien. On avance vers l’objectif suivant.

— Vous n’avez pas encore été… remarqué, mon capitaine ?

— Négatif, je continue. Transmission terminée. »

J’aurais pas dû jurer, il va encore me demander ce que ça veut dire…

J’ôte le communicateur, j’ajuste mon uniforme et fais un pas sous la lumière. C’est parti. Non loin, une Gargoule courbée devant sa console me zyeute par-dessus son épaule… Peut-être a-t-elle été tentée de surprendre mon échange ? Je la foudroie du regard, menton bien haut, si bien qu’elle tressaille et fait mine de ne jamais m’avoir vu. Je continue. Les serviteurs et les combattantes s’écartent et me saluent à mon passage ; je leur réponds à peine, en bon sous-officier très occupé que je suis.

La longue plateforme sans balustrade court le long du mur. Premier angle atteint. Un pont descend en pente douce jusqu’au niveau inférieur, aussi l’emprunté-je. Le bourdon électronique et le claquement des bottes commencent à me taper sur les nerfs ; les stridulations des tritons, elles, me donnent déjà envie de dégainer l’Oblitorion…

Eh bien, du calme !

Je me rassure comme je peux à mesure que je progresse – jusqu’ici tout va bien – et serre les doigts pour apprécier le crissement du cuir. C’est à ce moment qu’une paire d’Hydres débarque à l’autre extrémité de la passerelle. Plastron beige, écailles vertes. Laetere.

Merdelle.

Évidemment, je me grillerais en rebroussant chemin : le mieux est de continuer. Elles m’atteignent au bout de quelques mètres, portées sur leurs jambes solides. Je dresse à nouveau le menton et elles s’écartent pour me laisser passer. Alors que je franchis l’obstacle, je capte du coin de l’œil le regard orange de l’une d’elles, plissé sur les lettres à mon col.

Double merdelle.

J’ai encore assez de contrôle sur moi-même pour continuer comme si de rien n’était. Je m’empresse de quitter le pont et rase le mur sous les cônes de lumière, plonge mon visage dans l’ombre de ma visière. Une vieille Gargoule encapuchonnée manque de laisser échapper son encensoir alors que je traverse l’écran de fumée d’un sanctuaire. Une Hydre se raidit sur mon passage – je me fige. Il me faut bien deux secondes avant de reconnaître le mauve de Ghalya… et écarter la main de ma crosse. Je réponds au salut du reptile et reprends ma marche.

Ma tignasse commence à gratter sous ma casquette, et j’y hasarde mes doigts histoire de la dépoisser. Tout aurait pu se dérouler sans problème si je n’avais trouvé moyen de heurter, du coude, la nuque d’une cadette en train de glander devant un panneau d’affichage.

« Eh ! »

Elle s’exclame fort, j’ai dû lui faire mal – c’est ce qu’elle beugle alors qu’elle se retourne, mais sa phrase meurt en se posant sur moi.

« Doucement, cadette.

— Oh ! Pardonnez-moi, mon… mon capitaine ? »

La petite pâlit et ses yeux s’écarquillent. Un regard de braise me fusille derrière elle…

Lyuba.

Il me faut l’absence un battement de cœur pour percuter : immobile, elle est imprimée sur son affiche de recrutement, la même que celle dégotée par les Sylvariens la dernière fois. Une autre, à côté, représente la lieutenante dos à dos avec… Cédalion ? Elle a réussi à le convaincre de poser, lui ? Ils tiennent chacun leur Oblitorion : lui canon levé, coudes pliés, et elle au bout de son bras tombant. Tant de nonchalance, d’arrogance. Et la troisième affiche…

Triple merdelle.

Là, j’ai vraiment un problème :


Avis de recherche


Capitaine L.XIV/2 , portée Laetere.

Connu sous le nom d’Abriel de Ravh.

Égaré du château de Béthanie.


200 Ocrines pour toute information.


Contactez l’Obscurie sans délai, le Messager vous le rendra[1].


Et ma gueule crayonnée quatre fois au milieu : avec ou sans masque, de face et de profil. Je comprends l’expression ahurie de la cadette… Discrètement, mes mains tâtent ma ceinture. C’est seulement maintenant que je me rappelle avoir brisé mon poignard en grattant des reliefs d’or sur la tombe d’un Keroub du clergé, un segment auparavant – abruti, tu t’étais juré d’en acheter un autre !

Ni une ni deux, je retrouve le réflexe de mes galères habituelles, à savoir improviser. Je me coule à côté de la Novarienne et lui passe un bras sur les épaules.

« Tiens, te voilà, toi, m’exclamé-je. Dis-moi, comment se passe ta formation ? »

Prise au dépourvu, elle balbutie alors que je l’entraîne vers une console informatique. Ou plutôt derrière, là où les ombres avalent les câbles et les boîtiers. La cadette commence à peine à réagir, à se débattre, gauchement.

« Mon capitaine, je… »

Un coup sur la nuque – un vrai, cette fois – et la voilà couchée pour un moment. Je la planque dans un coin, replie ses jambes pour que rien ne dépasse. Après un regard alentour, je regagne l’allée. J’avise une station pour tritons quelques cinquante mètres devant. Le monde s’y croise, s’y agglutine, c’est l’endroit parfait pour se fondre dans la masse. J’en profiterai pour descendre à mon dernier niveau.

Trente mètres. Un petit troupeau de cadets se divise alors que je traverse. Ils saluent respectueusement mais sans vraiment me regarder, tout à leur conversation :

« … moi je te dis qu’elle ne va pas venir, Falko.

— Mais si, elle nous attend au panneau d’affichage.

— Avec les examens qui approchent, elle…

— Jill aussi se défile, vous savez… »

Je continue. Vingt mètres. Une procession gargouléenne me coupe le passage. Elle traîne, laborieusement, un chariot rempli de Devarïm posés sur des caisses de munitions fluorescentes. La vue du clerc de tête, mains jointes sur une ampoule d’huile, confirme ce que je pensais : ces malades vont bénir les armes. La procédure habituelle avant la mise en service d’un nouvel armement[2]. Allez, allez, grouillez-vous.

Enfin ! Dix mètres. Un autre groupe de cadets ; il est brisé, cette fois, par deux Hydres en face de moi. Je salue par réflexe.

« Mon capit… »

Elles s’interrompent. Leur plastron crème, leurs écailles vertes, cessent tout mouvement.

« Abriel. Abriel de Ravh ! »

C’est Laetere.

Merdelle en myriade !

« Eh eh, salut ma vieille. »

Ce foutu masque empêche mon sourire charmeur de l’amadouer. Au contraire, les deux lézards dressent leur fusil.

« Ça faisait longtemps, tenté-je, dans mes bras ! »

Je jette ma casquette aux yeux de la première et calme la seconde d’un horion dans le museau. C’est un point sensible : elle clôt les paupières et relâche la prise sur son arme, juste le temps pour moi de la lui arracher. D’une rafale, j’expédie les deux Hydres aux pieds du Messager.

« Comme à l’entraînement. »

Forcément, tout le monde s’éloigne. Ça s’exclame, ça s’agite. Je tire en l’air pour les calmer.

« On s’écarte ! »

Un triton vient se poser tout près. En sort un sous-officier gargouléen, portant déjà la main à sa crosse.

« Ne bouge pas ! », ordonne-t-il.

Ma semelle désobéit et frappe son ventre. Projeté en arrière, il dégringole de la plateforme, son cri strident sur ses talons.

« Trop de zèle ne donne pas d’ailes, mon gars. »

Il a tout de même eu la bonté de laisser son module activé : je m’en empare et fonce au niveau inférieur. Le plasma ne tarde pas à saturer l’air. Je les pensais incapables de m’atteindre, mais un tir explose l’un de mes propulseurs. Ma monture subit des embardées…

Inutile de lutter. Je joue le jeu, j’accentue la dérive : les tireurs ne savent plus où viser et les décharges s’éparpillent. Devant, au-delà de la fumée et des faisceaux, se dessinent la passerelle et la porte qu’il me faut gagner.

J’y suis presque…

Un rugissement hérisse mes épaules. Je jette un œil. Imprime, en une seconde, le triton en train de fondre sur moi avec, aux commandes, une armure plus noire que les entrailles du vide.


Choc.


Le haut et le bas s’inversent,

reviennent,

s’inversent encore.


Mes jambes lâchent et me soulèvent dans une apesanteur confuse, une béance extatique, jusqu’à ce qu’un grappin impalpable réussisse à me saisir par les viscères… pour me tirer dans les abîmes.

Je m’écrase.

Plus tôt que prévu ?

La pierre crayeuse vibre autant que mes os craquent.


La douleur…


La plainte descendante de mon triton s’abrège dans une explosion qui me chauffe les oreilles. Le fer qui coule dans mon masque a un goût de sang…

Le deuxième module se pose un peu plus loin. Une paire de bottes renforcées en sautent et se rapprochent.

Abriel, lève-toi.

Mes yeux reprennent vie et balayent l’horizon renversé. J’ai dû choir sur une des plateformes en contrebas ; elle se dessine, petit à petit…

Au-dessus des bottes, une armure noire. Une cape noire. Un masque noir. Impénétrable.

Je t’en prie, Abriel, lève-toi.

Une lueur descend le fil de l’épée à sa hanche. Aucune trace de mon Devarïm, il a dû tomber… J’érafle mes coudes sur les dalles. Je tire sur mes jambes, jusqu’à redresser un genou.

J’y arriverai pas… à quoi bon…

Bouge, Abriel, bouge.

J’en ai marre de toujours devoir sauver ma peau. Qu’est-ce que j’ai accompli jusque-là, à part piquer des trucs pour une voix dans ma tête ?

Je douille, bordel.

Thalie. Tu l’as jetée dans la gueule du mal… bouge-toi !

Première respiration. Elle m’embrase les poumons. Réveille mon cerveau. Je commence à soulever ma carcasse…

« Abriel de Molenravh, enfin à ma merci. Mais relevez-vous donc, mon capitaine. »

Et dire que je trouvais la voix de mon masque sinistre… Son timbre glace le feu en moi jusqu’à l’éteindre – même la douleur se recroqueville dans l’espoir de se faire oublier. Je n’arrive pas à identifier l’origine de mon assaillant : ni le sexe, ni l’espèce ne franchissent cette carapace tant l’armure fait corps.

« T’es qui, toi ? »

J’arrive enfin à faire face. L’armure rit. Elle rit, et tire son épée si vite que je n’esquisse pas le moindre mouvement. La lame siffle. Elle heurte mon masque qui, sur le coup, se brise et renonce à me couvrir. Je roule à terre. La force de frappe est telle qu’elle aurait pu me dévisser le crâne.

« Toujours dans la bravade, capitaine Laetere XIV/2. Voyons combien de temps tu tiendras, vaurien. »

Bon, cette « armure » commence à me fatiguer… Je me relève de nouveau. Prêt, cette fois, à en découdre.

« Alors, toussé-je, on se tutoie ou pas ? Est-ce qu’on se connait, déjà ? »

Son masque s’incline légèrement. L’armure se tient droite, bien campée sur ses appuis.

« Je suis la sentinelle, annonce-t-elle, j’observe la terre et le ciel parmi les étoiles. Je corrige les chemins, j’aiguille les esprits pour les mener au Grand Œuvre. Je suis l’Agent des Quatre Harmonies, l’unificateur du cœur unique au centre des pointes ocritiennes, et mes ennemis tremblent à la simple ombre de mon titre.

— Ah… bah moi je suis capitaine. Mais dis-moi : t’es combien dans ton armure ?

— La pertinence de cette question sera dûment enregistrée, Abriel de Molenravh. J’ai cependant une autre réponse à présenter. »

Mon adversaire dresse son arme devant lui. La lame semble du même matériau que son armure et elle paraît, de mon point de vue, couper la silhouette en deux parts égales.

« Voici Régente. L’épée de la rédemption.

— Par “rédemption”, t’entends quoi, me découper en morceaux ? »

Oui et non : l’armure me frappe à la cuisse, mais du plat de la lame. L’impact est tel que je m’effondre encore.

« Ce serait trop d’honneur que de t’expédier maintenant devant le Messager, Abriel. Relève-toi. »

Tout autour de nous, des combattants commencent à se pointer : lézards, cadets et gradés. Mais l’armure s’interpose d’un gant et fait signe de ne pas intervenir. Je me redresse, vacillant, et crache au sol.

« Tu veux en découdre, c’est ça ? lancé-je. Viens, je t’att… »

Nouveau coup d’épée. Touché à l’épaule. Je valdingue jusqu’aux pieds d’une Hydre qui s’écarte avec dégoût. Elle me repousse alors que je me lève, et me voilà précipité sur l’Agent des Quatre… L’Agent des… L’agent, quoi.

C’est ma chance. La chute devient élan. Je cours, j’arme un poing. Vise la glotte. Cogne.

Rien. C’est à peine si la combinaison, sous l’armure, ploie sous mes phalanges. Je comprends maintenant de quoi cette carapace est faite : un assemblage de plaques et de mécanismes, comme des moteurs procurant force et vitesse à la personne qui la porte.

Mes doigts, eux, craquent et m’envoient un pic de douleur. L’armure me repousse d’un revers de main – je recule de trois mètres. Mes lèvres brûlent et je sens le goût du sang. Combien de temps ça va durer ?

Je tente le tout pour le tout et saisis la crosse de mon Oblitorion. Mon adversaire n’attendait que ça : le plat de sa lame me cogne à la mâchoire. Le sol m’embrasse de nouveau, il égratigne mes tempes et en garde quelques traces. Jamais je n’aurai l’occasion de dégainer…

« Lève-toi, lance l’armure. Montre-moi ce que tu vaux. »

Je me hisse encore. Ça m’est de plus en plus difficile, je crois qu’au prochain coup je ne me relèverai pas. Je me paye le luxe de tourner le dos à l’armure, vu qu’elle prend un malin plaisir à me laisser mobiliser mes forces. Mon regard se brouille… Me fixent, en rangs dépareillés, une poignée d’Hydres et une demi-douzaine d’ecclésiastiques. Devant se sont faufilés quelques cadets ; dans mon état, je ne distingue ni leur visage ni leur âge – qu’importe, ils auront tous la même gueule avec le masque. Et derrière… le vide. Les tritons.

Je me retourne vers l’armure et ricane.

« Ce que je vaux ? Mais tu l’as dit toi-même : je suis un vaurien… regarde ce que ça donne ! »

Et de me ruer en un demi-tour sur les Gargoules abasourdies. J’en cogne une et la jette dans les pattes des jeunots. Les Hydres, bloquées, s’empêtrent dans l’amas de chair. Je me fraye un chemin en distribuant les bourre-pif. Le triton, là… Un lézard s’interpose, couteau brandi. Je continue – quitte à mourir…

Pourtant, je m’arrête. Ou, plutôt, mon col me retient. Puis on me tire en arrière. C’est un gant noir, celui de l’armure. Je me stabilise avant de tomber, cette fois, mais me voici de retour au milieu du cercle. Le regard des Obscuriens se brouille alors que je volte, bien décidé à sortir mon Oblitorion…

« Il suffit. »

La voix de l’armure tonne. Le temps d’armer mon flingue, je la vois dévisser le pommeau de son épée. Alors la lame se pare d’un halo bleuté, uni et délicat. Je lève mon pistolet. Tire. Le salopard caparaçonné esquive d’un pas de côté et la détonation se perd – elle doit bien exploser quelques cadets derrière, mais personne n’en a cure. Je vise. L’armure fonce…

Nouveau coup d’épée. Cette fois, une décharge électrique me traverse le corps. Ma carcasse se dissout et mon âme s’effiloche : la puissance est terrible.

Je tombe à genoux – ai-je encore des genoux ?

Le masque noir se penche vers moi :

« Ne meurs pas trop tôt, Abriel, j’ai encore des projets pour toi. »

Il doit sentir ma bile se charger, aussi ne me laisse-t-il pas le temps d’en placer une. Il applique le plat de sa lame, doucement, contre ma joue. Le courant passe entre nous et je dégouline au sol. Je ne suis qu’une larve incapable du moindre mouvement, la bouche amorphe et béante, tout juste bonne à enduire les dalles osseuses de salive et de rouge.

À travers l’apathie qui m’étreint comme une vieille amie, je distingue des griffes reptiliennes approcher de ma caboche. Je comprends à peine le timbre de l’Hydre :

« Que fait-on de lui ?

— Amenez-le au vicaire Neptis, ordonne l’armure, il sera ravi de s’entretenir avec lui.

— Vous ne venez pas ?

— J’ai quelqu’un à prévenir. Quelqu’un qui sera très intéressé par la tournure des événements. »

Ça y est, je m’élève. C’est donc ainsi que l’on meurt ? Je pensais que l’âme s’enfouissait sous terre, là où l’esprit du Messager est censé régner de sa toute-puissance. Mais non. Peut-être irai-je jusqu’au ciel ? Au-delà, alors, me fondre parmi les étoiles ? J’aurais aimé en parler à Thalie, ça lui aurait plu… car voici que le voile de la nuit se matérialise. Je peux le voir ! C’est bien un voile, et la quadrabranche y brille ! C’est un écran, c’est un…

Masque.

L’armure me tient devant elle, à la force de ses bras.

« N’abandonne pas trop vite, capitaine : la délivrance est encore loin. »

Je crois que son poing se lève. Qu’il se lance sur moi… Je ne sais plus. Je ne sens rien.


Tout s’obscurcit.


***




[1] Sous-entendu « le Messager vous rendra ce service ». Parce que les slogans frontaux ça en jette, mais trop frontal c’est aussi assommant qu’un coup de boule. Et puis cet « égaré du château », là… Jamais ils n’admettraient une désertion, non, l’Obscurie ne connaît pas la désertion étant donné que tout le monde veut rejoindre ses troupes. Remarquez, ça reste à moitié vrai vu que personne ne sait comment j’ai pu contrer l’ordination. M’est avis qu’ils donneraient cher pour le savoir, d’où l’absence de leur chère mention « mort ou vif ». [retour]


[2] C’est pas eux qui doivent se taper le nettoyage, ensuite : l’huile s’infiltre partout, surtout là où il ne faut pas. [retour]


Commentaires

C'était certain que ce chapitre serait catastrophique pour ABRIEL ! Il n'y a plus de choix, il faut que je termine ce bouquin !
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vendredi 19 juillet à 22h20
Bah écoute :3
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vendredi 19 juillet à 22h25
Pauvre Abriel, ça s'est joué à pas grand chose ! Il morfle bien.
J'aime beaucoup le "Tout s'obscurcit." qui rappelle l'Obscurie !
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mercredi 6 mai à 23h41
Oui, là clairement il ramasse. C'est peut-être même, selon moi, LE moment où il douille le plus^^'
Merci, c'était l'idée ;)
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jeudi 7 mai à 11h54