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Julien Willig

mercredi 27 février 2019

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXXVII

« Enfin, une nova éclata loin dans l’espace. Les omni-élus surent interpréter le signal : le Messager allait venir. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Les Ocritiens en bordure de terre-plaque sont accoutumés à la Saillie : ce moment où le déplacement des différents Secteurs ouvre une brèche dans la surface de l’étoile-sanctuaire. Où la lueur solaire d’Ocrit jaillit dans la nuit et se réverbère sur le Phylactère, embrasant le ciel tout entier à la naissance de l’aube.


C’est l’instant choisi par le détachement aérien dépêché par le château de Béthanie : une poignée de mouches crève l’horizon, enfle patiemment jusqu’à ce que leur grondement s’élève.


« Commandant Cédalion, ici la capitaine Lita, à la tête de l’Escadron Flèche. Commandant Cédalion, vous me recevez ? »


Un coup de vent balaye le complexe d’atterrissage. Le sable frétille sur la courbe des silos. Il crible, au fil des longues allées, les angles des centres de maintenance, des stations de ravitaillement, des postes de sécurité et des embarcadères ; tous déserts. Étirées par la naissance de la Saillie, les ombres du mur d’enceinte émoussent les doigts de sa couronne d’acier dans la poussière.

Plaquées contre le crépi, les Hydres de l’Escouade Une remuent leurs griffes, les échauffent près de la crosse de leur Devarïm. Elles n’ont d’yeux que pour le portail rouillé qu’elles viennent de souder à la hâte, une fois à l’intérieur, pour prévenir toute intrusion.

Et pourtant, ils se montreront sûrement.

Cédalion patiente avec une paire de combattantes au pied d’un silo. Sitôt la communication reçue, il ouvre, sur son oreillette, un canal pour ses troupes.

« Ici le commandant Cédalion. Je vous reçois, capitaine Lita. Ça faisait longtemps, heureux de vous entendre.

— Plaisir partagé, mon commandant. Vous n’avez pas rencontré trop de difficultés pour vous emparer des lieux, je présume ? »

Les points au loin grossissent : les deux plus épais sont plats, ils auraient la forme d’un hexagone s’ils étaient vus du ciel ou d’en bas ; les autres deviennent des têtes d’épingle regroupées en V. Deux amphiptères et leur escorte d’aspics. Cédalion renonce aux questions personnelles – voilà quoi, huit cycles qu’ils n’ont pas servi ensemble ? – pour aller à l’essentiel :

« Aucun problème, au contraire, tout était vide. Vous savez ce que l’on dit des endroits trop calmes ?

— “Ouvrez les yeux et les oreilles, ça risque de sentir le roussi”. Ce brave instructeur Lycon… qu’est-ce qu’il était con. »

Cédalion adresse un sourire à la cadette de jadis avant de refouler ses souvenirs.

« On va tâcher de rester concentrés sur le présent, Lita.

— À vos ordres, mon commandant. Arrivée dans deux renaissances ; quels silos nous avez-vous réservés ?

— Les hangars cinq et six, répond l’officier. Mais ne vous attardez pas trop. Que les passagers et le chargement soient prêts, ce sera un débarquement éclair.

— Cinq sur cinq, Cédalion. On se boira des canons la prochaine fois. »

Le commandant roule des yeux. Les deux Hydres se contentent d’expulser par les naseaux.


C’était environ deux segments avant nos attributions de poste et de portée. Elle avait couru dans les couloirs de la caserne pour me rattraper ; son appel avait résonné sur la pierre millénaire et je m’étais retourné pour l’accueillir.

« Lita ?

— Ced’, enfin ! »

Elle s’arrêtait en dérapant, à peine essoufflée.

« C’est que t’es quelqu’un d’occupé, ma parole !

— Je suis attendu pour entraîner les nouveaux cadets, l’informai-je.

— Je sais. Et moi en tant qu’observatrice pour une patrouille aérienne. Je ferai vite. »

Une précision superflue, elle portait déjà sa combinaison de vol. Je la voyais de plus en plus vêtue ainsi ; un moyen pour elle d’éviter l’uniforme de cadette qui, comme pour moi, devenait trop petit pour nos âges.

« Tu connais les pronostics ? demandait-elle. Même si on attend toujours les résultats des exams, il suffit de parler aux bonnes personnes pour…

— Avoir une idée de notre futur poste ? Oui.

— Le tien ne t’a pas surpris, j’imagine ? Félicitations d’avance. Tu monteras vite avec Laetere. »

Elle attrapait la fine mèche qui barrait son visage pour la ramener derrière l’oreille. Son geste habituel, avec son annulaire et son auriculaire, et j’oubliais, encore une fois, de lui demander pourquoi ces doigts-là.

« Tu me dis ça maintenant ? m’étonnai-je. Attendons les nominations pour ton fameux “verre de la victoire”.

— T’es pas au courant, pour moi ?

— Du fait que tous tes efforts ont contribué à t’écarter des formations de commandement ? Il faudra qu’on en parle. »

Elle enfonçait un pied dans la poussière.

« Purin d’écailles, on ne va pas revenir là-dessus.

— Tu pourrais devenir une bonne commandante, Lita. Tu en as les capacités.

— Pour passer mon temps sur la passerelle d’un destroyer ? C’est voler que je veux. Piloter.

— Et les léviathans ? Tu as pensé à la carrière qui… »

Elle croisait les bras. La posture aurait pu être nonchalante si elle ne me perçait de ses yeux noisette avec autant d’intensité, de volonté. Aussi m’interrompis-je.

« Je vais être mutée, Ced’.

— Pardon ?

— Un escadron d’aspics, dans le Secteur 2.6. »

L’on disait de moi, dans la caserne, que peu parvenaient à m’ébranler ; encore une fois Lita prouvait qu’elle faisait partie de ceux-là.

« On ne se verra pas souvent, précisait-elle à contrecœur.

— Tu pars quand ?

— Demain. »

Nous n’allions même pas pouvoir assister à l’Ordination.


« Tout le monde vous entend, ma capitaine, intervient le commandant. Mais c’est d’accord.

— Parfait. Attention les filles, l’Escadron Flèche arrive ! »

Cédalion bascule sur le canal de ses troupes :

« À vos lunettes, toutes. Keren, votre escouade est-elle en place ?

— Affirmatif, mon commandant. Vous ne nous distinguez pas ? »

Le Novarien ceint ses protections oculaires – des cercles de verre ultrateinté, cernés d’une monture de cuir et de fer isolant totalement les orbites. Puis il porte le regard sur les toits et fenêtres de tout le complexe.

« Non, répond-il, vos postes semblent bons. »

Le grondement des vaisseaux se mue en hurlement alors qu’ils déchirent le matin. Cédalion ouvre sa montre – pile à l’heure – et la range en un tournemain. Inutile de lever les yeux, car l’arrivée des appareils coïncide avec l’instant où l’éclat de la Saillie se fait le plus vif. L’atmosphère n’est qu’une flamme orange et la chaleur éveille les épidermes. Pour repérer l’Escadron Flèche, mieux vaut alors se fier à son ouïe.

« Nous sommes au-dessus de l’objectif, annonce la capitaine. Descente des amphiptères dans les silos cinq et six. »

Les trois chasseurs de tête restent en surface autour des transporteurs et les autres décrochent pour une ronde. Cédalion observe la silhouette des amphiptères s’abaisser lentement vers les cylindres de terre cuite – dépêchez, dépêchez…

« La Saillie commence déjà à s’estomper, mon commandant. Toujours rien en vue ?

— Négatif, Lita. Peut-être ont-ils choisi de dormir ce mat… attendez ! »

Cette bulle noire au-dessus du mur d’enceinte…


Un tir transperce le site – la détonation du Scoëris se noie dans le bruit du moteur. Keren éraille la radio :

« Contact ! Contact au sud-est ! »

Un cadavre s’effondre de la sphère sombre. D’autres machines s’élèvent de derrière le parapet ; la lueur sanguine de leur lentille de contact anime cette nuée.

« Les Guivres ! s’exclame Cédalion. Lita, ils utilisent nos drones. À tout le monde, feu à volonté ! »

Et l’air se charge en plasma. Les Scoëris zèbrent le complexe de filins éphémères, les Guivres crachent leur venin en sens inverse.

Ils n’auront jamais nos vaisseaux avec ces rafales… que veulent-ils ?

La réponse fuse comme un panache de fumée s’élève de l’une des machines. Un missile. Un insurgé à dos de drone vient de tirer une roquette. L’amphiptère le plus proche la reçoit dans le ventre : la secousse manque de l’envoyer heurter le haut du hangar.

« Escouade Six, appelle Cédalion, visez les combattants, oubliez les Guivres. »

Le premier assaillant chute, les bras en croix dans la poussière. Un trait bleu ôte la vie à une deuxième, puis à une troisième silhouette. Avant que la mort les cueille, les insurgés sautent à terre et lancent leurs projectiles. D’autres drones apparaissent.

« Ils ciblent les transports, on ne pourra pas tous les arrêter !

— Bien reçu, Lita. Repli immédiat.

— Navettes Une et Deux, élevez-vous de trente mètres. Flèches Deux et Trois, avec moi, détruisons les missiles ennemis ! »

Les aspics ouvrent le feu. Au moment même où Cédalion commence à se dire que la matinée n’aurait pu être plus bruyante, une explosion engloutit le portail d’entrée. Le souffle mouche les Hydres qui l’encadraient et ébranle, à deux cents mètres de là, la mâchoire du commandant.

« Contact au nord ! »

Il arme son Oblitorion avant de s’élancer vers la brèche. Déjà des insurgés pénètrent les lieux : ils achèvent les reptiles au sol et échangent des rafales avec les Hydres encore debout. Rapidement les belligérants se divisent à la recherche des couverts. Les bâtisses sont criblées d’impacts.

« Lita, faites diriger les amphiptères vers la place d’Ylüne.

— À vos ordres, mon commandant. »

La navette la plus éloignée, entourée des aspics de patrouille, continue de s’écarter. L’autre accuse des difficultés : une colonne de fumée se dégage de son cylindre d’échappement.

« Cédalion, le Transport Un a subi des avaries. Il va falloir qu’on reste pour le couvrir.

— Bien reçu. Envoyez le Transport Deux au centre, la commandante Parme-Alma le recevra. »

L’astronef et son escorte s’estompent au loin. De sa position, Cédalion ouvre le feu sur les insurgés du portail : il lui reste une centaine de mètres à parcourir, mais au moins les tirs épauleront ses Hydres. Il porte l’autre main à son oreillette :

« Commandante Alma, ici Cédalion. Je redirige en urgence les Transport Un et Deux sur la place d’Ylüne.

— Une escarmouche a éclaté tout proche, je ne pourrais garantir leur réception sans soutien.

— Mon Escouade Trois est de garde dans le quartier est… »

Cédalion se jette derrière un mur, aussitôt rongé de plasma.

« … je vous laisse le plaisir de contacter Lyuba ! »

Il coupe le contact, puis reprend le tir. Un insurgé en train de charger se retrouve projeté en arrière, dix mètres de là, la poitrine enfumée.

« Mon commandant, appelle Keren, des Guivres visent le moteur du transport.

— Elles ne sont pas assez puissantes, oubliez.

— Non, elles ne tirent pas : elles s’y précipitent. »

Cédalion agrippe l’arête d’un mur pour interrompre net sa course. Il patine dans le sable, ôte ses lunettes…

« Escouade Six, détruisez en priorité les drones proches des transports. Escadron Flèche, même ordre. »

Les fusils de précision se révèlent tout de suite inefficaces ; les chasseurs s’en sortent mieux et annihilent les Guivres les plus lentes.

« On dirait que leur blindage a été renforcé, constate Keren.

— Lita, attention, deux sont passées. Tirez !

— Négatif, on toucherait le transport… Et merde. »

L’aspic de tête met les gaz. Dépasse les Guivres, entame un virage serré…


Détonation.


Des bombes !


Autre détonation.


Le chasseur amorce une violente embardée et percute, par l’arrière, le flanc de l’amphiptère. Celui-ci tangue, dérive de plusieurs mètres, mais sa lourdeur le stabilise. L’aspic, en revanche…


« Lita ! »


L’appareil tombe en flèche. Il s’embrase. Cogne le sol, rebondit. Choit encore et laboure une tranchée dans un bruit de tonnerre, avant de finir sa course en éventrant une station d’accueil. Laquelle, les appuis brisés, s’effondre à moitié sur le vaisseau.

« Lita ? Lita, répond ! »

Cédalion se précipite.


Abriel avait vite compris que quelque chose me perturbait, quand nous nous étions retrouvés sur le terrain d’entraînement.

« Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demandai-je en essuyant une perle rouge à la commissure de mes lèvres.

— D’ordinaire, c’est toi qui verses le premier sang. »

Nous échangeâmes quelques frappes de plus, mais je capitulai, entravé par mon évidente léthargie.

« Elle s’en va ? demandait Abriel une fois que je l’eu informé du départ de Lita. Comme ça, d’un coup ?

— Ce sont les ordres, mon vieux. »

Il s’épongeait machinalement le front avec sa serviette, penaud.

« Je devais prendre ma revanche à la thorée-cordière, elle arrête pas de me taquiner avec ses victoires… Tu sais quand on la reverra ?

— Bientôt, j’espère. »


Dans sa course, Cédalion continue de distribuer les ordres :

« Flèche Deux et Flèche Trois, escortez sans tarder Transport Un vers la place d’Ylüne.

— Mais, la capitaine…

— Exécution !

— Oui, mon commandant. »

Les ennemis hurlent leur joie et se lancent eux aussi vers l’appareil encastré – peut-être espèrent-ils y glaner quelques pièces… ou faire une prisonnière.

« Laetere, en soutien pour l’aspic ! »

L’Escouade Une confirme par radio et prend en chasse les insurgés. Keren, également :

« On descend vous rejoindre, mon commandant. »

Les combats éclatent au nord du complexe. Trois insurgés se détachent d’une mêlée et pénètrent dans les ruines de la station d’accueil…

Cédalion dégaine son sabre et se rue à leur suite.

« Lumière et le Messager ! »

À la force de son cri de guerre, il charge et percute une Novarienne à l’entrée. Atteinte entre les omoplates, elle glisse sur plusieurs mètres de gravas. Dedans, les deux autres se retournent ; Cédalion égorge un Novarien avant qu’il puisse lever son Devarïm. Une Gargoule s’écarte d’un bond et ouvre le feu avec son pistolet. Malgré son tir réflexe, elle manque le commandant qui se fond à l’abri d’un pilier. Dès la rafale terminée, Cédalion surgit et abat son opposante.


L’atmosphère s’apaise soudain. Seuls les cris et la mitraille assourdie, à l’extérieur, ainsi que l’odeur de brûlé détaillent encore le chaos. Un râle s’élève parmi les débris ; le commandant s’avance vers la Novarienne en train de se traîner. Il la retourne du pied et presse son ventre avec sa semelle puis, doucement, appose la pointe de son sabre contre le cœur de l’ennemie.

« Qui êtes-vous ? »

Pas une militaire, manifestement. Entre les sillons sanglants qui labourent désormais son visage, il devine une peau douce, accoutumée à un maquillage dont elle a refusé de se priver, même aujourd’hui – par orgueil, ou par coquetterie ? Ses vêtements fantômes confirment les soupçons de Cédalion : une citadine.

Elle crache son ichor en reprenant son souffle – le flegme ne franchit pas le menton.

« Qu’est-ce que ça peut vous faire ? articule-t-elle.

— Qui vous dirige ?

— Plus vous, en tout cas. Sachez seulement que l’oppression s’achève… »

Pauvre petite, que sais-tu vraiment de la vie…

Le temps a déjà trop coulé. D’un coup sec, Cédalion perce le buste de la femme et rengaine sa lame sans plus un regard.

« Lita. »

Le hall de la station disparaît sous le toit effondré et, avec lui, le nez de l’aspic. L’habitacle semble épargné – un miracle –, mais la vue de la carcasse cabossée et fumante empèse la poitrine du commandant ; il s’empresse d’escalader la paroi. À travers la verrière brisée scintillent quelques foyers d’étincelles parmi les circuits du cockpit…

D’un coup de crosse, le Novarien fait sauter le capot de métal recouvrant une poignée rouge : l’ouverture d’urgence. Il l’actionne. Rien ne se passe.

« Purin d’écailles. »

Nouvel essai, tout aussi infructueux.

« Lita, c’est Cédalion, tu m’entends ? Fais attention, je vais faire sauter la verrière. »

Il arme de nouveau l’Oblitorion et vise les charnières. Elles sautent, l’habitacle s’ouvre de lui-même.

« Lita ! »


Elle est là, livide au fond de son siège. Sa tête alourdie dodeline sous son casque.

Elle est sonnée…


Elle est vivante.


Le commandant brandit son poignard de survie et tranche les sangles de sécurité. Il s’entaille un doigt dans sa hâte, mais c’est à peine s’il enregistre l’information. Lita exhumée, il la hisse sur son épaule – il manque, au passage, de se casser le nez sur la crosse du Peccamineux à la hanche de la capitaine. Enfin, il saute en bas de l’aspic. Le choc est plus dur que prévu et, pour qu’elle ne lui échappe pas, Cédalion fait glisser le corps de Lita dans ses bras. Elle chancelle sur ses jambes. Dévoile ses prunelles, humides…


« … Ced’ ? »


La voir s’animer donne des ailes au Novarien – si seulement il pouvait les rendre à Lita !

« Tu peux marcher ? »

Elle gémit, confuse, avant de hocher la tête. Ses doigts ne cessent d’agripper les coudes de son sauveur. Elle tousse ; à la lumière des à-coups, Cédalion distingue les encoches pratiquées sur le casque de son amie. Une pour chaque ennemi abattu, soit une quarantaine d’appareils. Le temps de glisser un bras derrière sa taille, il la voit passer le dos d’une main sur son arcade, fendue. Alors qu’il s’apprête à la lâcher, elle pouffe :

« À croire qu’on ne se boira jamais ce fameux verre, hein ? »

Une rafale de plasma tourmente la scène. De la senestre, Cédalion dégaine le pistolet de sa sœur d’armes et, en deux tirs experts, expédie les insurgés aux pieds du Messager.

« C’étaient les derniers, mon commandant », confirme Laetere par radio.

Le casque de la capitaine pèse sur l’épaule du Novarien. En réalité, elle est curieusement lourde. Il l’éloigne de son buste : Lita bascule en arrière, le brun-vert de ses iris levé, voilé, sur un ciel qu’elle ne sublimera plus. C’est seulement maintenant que Cédalion sent le liquide chaud couler sous ses doigts.

Il soulève son amie. Doucement. Une dernière étreinte, avant de la porter à son vaisseau. Là, le commandant s’agenouille et l’assoit délicatement, adossée à la paroi. Il écarte la seule ombre à ce tableau serein, une mèche de cheveux échappée de sous le casque, en la ramenant derrière l’oreille de la Novarienne endormie. Avec l’annulaire et l’auriculaire, comme elle. Il est alors libre de clore ses paupières, de la contempler un instant.


« Au revoir, Lita. Éclaire le chemin pour moi jusqu’aux pieds du Messager. »


Cédalion se lève et laisse, une dernière fois, la capitaine de l’Escadron Flèche partir avec son appareil.


***

Tous les ennemis ont été éliminés. Leurs armes, ramassées par les Hydres restantes.

Keren s’approche ; si propre, si impassible dans son uniforme cintré sans plis ni poussière. À côté, les lézards ont des airs de cadavres ambulants.

« Que doit-on faire des corps, mon commandant ?

— Pas d’égard pour les mécréants. Quant à nos Hydres, contentez-vous de récupérer l’équipement. »

Cédalion, durant ce temps, inspecte brièvement les restes des Guivres abattues. Bombes et blindages artisanaux, quelques traces de circuits grillés antérieurement : peut-être les insurgés ont-ils bénéficié d’armes paralysantes afin de reprogrammer les drones ? Ce n’est pas le genre de matériel que l’on trouve dans une ville, même une ville marchande…

Le soulèvement de Lengel n’est pas soudain, il a été préparé.

Il accorde deux renaissances de plus pour que les blessés soient bandés et les fusils rechargés, puis ordonne le départ.

« Comment se porte votre escouade, sergente Keren ?

— Bien, mon commandant. Aucune perte à déplorer, et le repos de cette nuit nous a été salutaire. »

Cédalion apprécie la réponse. Voilà moins de deux segments que la Gargoule a pris ses fonctions et, jusqu’ici, elle a l’air de bien s’en sortir.

« Je vais vous demander de prendre la garde de l’avant-poste est, Lyuba ayant dû partir en urgence réceptionner les amphiptères au centre.

— À vos ordres, mon commandant.

— Prenez une partie des munitions ramassées avec vous, conseille Cédalion. Gardez aussi toutes nos rations : on vous en apportera d’autres après le ravitaillement. »

C’est ensuite au pas de course que la troupe du commandant chemine vers la place d’Ylüne. Elle est rejointe à mi-route par un détachement de Ghalya, additionné de Lyuba. La rue du rendez-vous, perpendiculaire au boulevard qui entoure le centre, sommeille calmement… mais les volets auraient dû être ouverts en ce degré. Qu’importe, le cri de la lieutenante s’efforce de réveiller la voie :

« Ced’ ! »

Et de courir jusqu’à l’atteindre.

« Ced’, ça va ? Où est Keren ?

— Tout va bien, lieutenante. La sergente et son escouade sont parties assurer l’avant-poste est.

— Laetere m’a appris pour Lita ; je sais qu’elle comptait pour toi, je voulais… »

Cédalion rompt le fil de parole du tranchant de sa main gantée.

« Plus tard. Ghalya, les amphiptères ont-ils pu atterrir sans dommage ?

— Oui, mon commandant, grâce aux efforts combinés du capitaine Grebin et de votre lieutenante, assure l’Hydre.

— À la bonne heure. Allons-y. »


La place centrale. La Communicante de Ghalya a expliqué, sur le chemin, que les lieux ont été conquis en un rien de temps ; l’inspection de toutes les demeures et des établissements du quartier, avec sécurisation, enquête et recensement, en revanche, avait duré jusqu’à ce matin.

Seul un amphiptère occupe l’endroit : à son moteur décapoté et aux mécaniciens qui s’affairent dessus, Cédalion devine qu’il s’agit du Transport Un. En haut de l’esplanade, une petite assemblée se tient, composée à première vue de reptiles et d’ecclésiastiques. Enfin, dans le fond, d’imperturbables Rhakyts continuent les travaux de réparation de l’église.

Parme-Alma, Grebin et un quatuor d’Hydres viennent à la rencontre des nouveaux arrivants.

« Commandant Cédalion, ravie de vous voir en un seul morceau.

— Commandante Alma, salue-t-il.

— C’est un sacré guet-apens qui vous attendait, à ce que l’on m’a raconté. Néanmoins, l’Obscurie a pu aujourd’hui récupérer le centre et reprendre aux insurgés une partie de leurs armes. Un début de victoire, en somme. »

Cédalion acquiesce et jette un autre regard sur la place. Il prend le temps de peser ses paroles avant de répondre :

« Je doute que les efforts de l’adversaire s’en trouvent contrés pour autant ; il se pourrait même que leur soutien de l’extérieur soit plus conséquent que prévu.

— Je suis du même avis, Cédalion. Mais n’ayez crainte, Béthanie met au point une opération de grande envergure pour défaire le siège et les barrages qui bloquent les sorties de la ville.

— Par “grande envergure”, j’espère que vous ne parlez pas de frappe orbitale », rebondit le commandant d’une voix plus dure.

Parme-Alma reste aussi impassible que lui. Et ses foutus yeux diamant qui pourraient scruter jusque sous sa peau…

« Les directives viennent de l’inquisitrice Artaphernas en personne. Si Lengel est irrécupérable, alors qu’elle serve d’exemple aux esprits faibles, quoi qu’il en coûte au Secteur. »

Les muscles crispant la mâchoire du commandant doivent le trahir. Parme-Alma ajoute, d’un ton plus conciliant :

« Mais nous n’en sommes pas là, et il tient à nous d’éviter le désastre. À ce propos, les navettes nous ont laissé un détachement d’Hydres issues de nos deux portées. Les vôtres sont avec les miennes, là-bas sur l’estrade. »

Surpris, Cédalion se retourne vers la Communicante de son escouade :

« Pourquoi n’êtes-vous pas venue présenter vos nouvelles soldates, Laetere ? »

Ses yeux s’écarquillent et ses dents s’écartent sans savoir quel son produire. C’est la commandante qui explique pour elle :

« Étant données les circonstances, j’ai profité du départ du transport opérationnel pour y envoyer autant de mes combattantes que possible au repos. Mais rassurez-vous, le deuxième vaisseau sera bientôt prêt à partir avec vos Hydres.

— Je ne vous cache pas que la gestion de cette crise commence à me laisser perplexe, Alma.

— Les circonstances sont exceptionnelles : l’ennemi sait très bien ce qu’il fait. Mais n’oubliez pas que nous vouons tous nos vies au Grand Œuvre du Messager, quoi qu’il se passe. »

Cédalion sent un spasme secouer son épaule – il n’en a cure.

« Si Laetere m’avait informé des derniers déplacements ennemis, je… »


Une main, dans son dos.


J’aurais pu sauver Lita.


C’est Lyuba. Elle seule ose amadouer son commandant comme il l’apaise, de ce genre de geste qui suscite des regards dérobés et des bruits de couloir.

Je suis le bras armé de l’Obscurie, l’acier de sa volonté. Que le vent de l’oubli balaye les cendreux.


« Oublions, achève Cédalion. J’imagine que le nouveau prêtre a été réceptionné ?

— Oui, répond Parme-Alma. Il est sur l’estrade, avec les Gargoules de l’église et quelques margoulins tout juste capturés.

— Il est avec les prisonniers ? Pourquoi donc ?

— Venez. »

Le ricanement qui s’échappe de Grebin en cet instant est tellement prévisible que Cédalion aurait pu le notifier sans s’en émouvoir, s’il n’avait été nimbé de cette joie sinistre qui déclenche chez l’officier un tressaillement glacial. Avec hésitation, il emboîte le pas de Parme-Alma et de son capitaine. Alors qu’il gravit les marches, les Hydres sur l’esplanade se tournent vers lui et saluent. Des Hydres intactes, reposées, bien nourries et bien armées…

Le commandant salue en retour, déjà requinqué par cette vision. Les reptiles se retirent pour laisser passer les arrivants dans le cercle. Deux rangées se font face à l’intérieur : des prisonniers à droite, amochés, maintenus à genoux par les guerrières, et les Gargoules de l’église à gauche – difficile de dire lesquels sont les plus intimidés. Entre, une silhouette fait les cent pas, mains croisées dans le dos, tête baissée comme plongée dans une intense réflexion. Les traits de l’individu sont gargouliens, mais il ne porte pas la bure : c’est une veste noire, boutonnée tout le long de la poitrine, qui le cintre, de son col droit montant jusqu’aux pans évasés aux chevilles. Enfin, une capuche est rabattue sur son crâne. Toute son allure évoque la rigueur, la sécheresse. À vrai dire, son maintien comme la coupe de ses atours rappelle quelque chose à Cédalion…

« Mon commandant, commence Parme-Alma, laissez-moi vous présenter le révérend Bredin, le nouveau maître de l’église lengelienne. Révérend, voici le commandant Cédalion, à la tête de la portée Laetere. »


La Gargoule se tourne vers eux. La flamme de bétyle tapie sous ses iris électrise le Novarien. Et ce sourire sec, qui étire sa peau grise comme un parchemin. Un sourire qu’il reconnaît à force de se l’être imaginé.

« Commandant Cédalion, commence le révérend en inclinant légèrement la tête sans daigner décroiser les mains. C’est un honneur de vous être enfin présenté.

— L’honneur est partagé. Vous étiez vivement attendu à Lengel. »

Derrière la Gargoule, les créatures en bure semblent porter un poids supplémentaire tant elles ploient l’échine. La plus frêle, en bout de file, est même secouée de tremblements. Une mèche de cheveux acajou glisse subitement de sa capuche et elle s’empresse de les dissimuler, fébrile. Bredin n’est témoin de rien : son attention dérive sur Parme-Alma. Vers son ombre, surtout.

« Pardonnez-moi, révérend, reprend Cédalion. Je reconnais ne pas être expert en physionomie gargoulienne, loin s’en faut, mais vous me semblez familier. »

Nouveau sourire, qui dévoile des dents pointues. Au fond d’orbites profondes, la paire d’étoiles noires scintille de plus belle.

« C’est tout à fait exact, mon commandant, et vous pouvez féliciter votre intuition. »

Plutôt que de continuer là, il tend la paume en direction de Parme-Alma. Mais c’est bien à un pas d’elle qu’il se dirige, jusqu’à atteindre le capitaine Grebin. Les deux partagent une accolade silencieuse, puis ils se séparent sans mot dire, et Bredin regagne sa place.

« Grebin et moi sommes frères, mon commandant. Frères jumeaux, pour être précis. »

Un vent froid lacère la place – Cédalion n’aurait trouvé meilleure illustration de son sentiment.

« Les voies du Messager sont parfois bien nettes sur l’étoile-sanctuaire, se contente-t-il de commenter.

— N’est-ce pas ? Je dois aussi vous dire que vous arrivez juste à temps, commandant Cédalion. J’étais en train de mettre les choses au point.

— Avec vos Gargoules. En quoi cela…

— Pas seulement, mon commandant, pas seulement. »

Cédalion se tourne vers Parme-Alma :

« Qu’a-t-il à voir avec les prisonniers ?

— Vous verrez », promet-elle sobrement.


Le révérend se retourne vers l’église. Vers les deux rangs d’êtres qui, plus que tout, tentent d’épargner leur regard du sien. Il écarte les bras, lentement.

« Saints. Ecclésiastiques. Politiques. Combattants. Servants. Laïcs. Mécréants. Ces distinctions n’ont pas d’important car tous, à la fin, accompliront ce pour quoi ils ont été créés : servir le Messager jusqu’à l’Obscurité. »

Cédalion envisage de déclarer sa lassitude devant le grotesque de la situation quand Bredin fond sur l’un des captifs, un Novarien au visage tuméfié, couvert de poussière et de sueur séchée. Il se délave alors que le révérend encadre ses joues de ses doigts, le nez presque contre le sien.

« Et celui-là ? Quel fut son accomplissement sous les feux de l’étoile-sanctuaire ? »

Le prisonnier gémit, se débat – ses mains liées dans le dos ne lui sont d’aucune aide.

« Il ne répond pas ? Que lui est-il arrivé ? »

L’Hydre qui le maintient à genoux, les serres pressées sur ses épaules, répond à sa place :

« C’est un combattant insurgé, révérend. Il nous guettait dans l’une des habitations, mais nous l’avons intercepté alors qu’il tentait de prévenir les siens. »

Bredin lève une face courroucée sur le reptile, mais retourne vite à sa proie.

« Un combattant ! Tant de volonté, la mise en danger de sa vie et des siens… Tout ce potentiel, cette force, engagés dans une lutte égarée de la voie du Messager. Quel dommage… »

À entendre la curieuse logorrhée de la Gargoule, le captif gagne en vigueur. Il dresse le menton et grince, rogue :

« J’en ai tué des tordus comme toi, et j’en tuerai encore. »

Le révérend parcourt, d’un index effilé, l’arête de la mâchoire du Novarien.

« De la détermination… il ne dira rien sur les autres pécheurs.

— Sur ce point-là on est d’accord », conclut le prisonnier.

Bredin monte le regard sur l’Hydre :

« Tenez-lui la tête. »

Le reptile lâche les épaules du Novarien pour lui enserrer le crâne. L’étau arrache un cri et des sursauts à la victime. En vain. C’est quand elle distingue les pouces crochus du révérend approcher ses rétines que le captif comprend. Que la panique le prend. Et, avec elle, les hurlements…

« Qu’est-ce que… Non, pas ça. Non, arrêtez ! »


Cédalion tourne la tête vers sa lieutenante. Lyuba l’interroge sans mot dire, sa simple expression suffit. Ce n’est pas de voir le sang couler, ruisseler sur les joues, dans la bouche et jusque sur les pavés. Ce n’est pas non plus d’entendre les globes oculaires éclater dans leur cavité, fouillés par des ongles froids. Après tout, le commandant a déjà brûlé la face d’un Nephélin ici même, contraint par les circonstances. Non, ce qui le gêne vraiment, c’est le regard fasciné de Parme-Alma ; celui, enflammé, du capitaine Grebin. Mais, surtout, c’est de voir le révérend agir de la sorte. Que lui, le représentant du culte, l’autorité ecclésiastique attendue pour ordonner les cœurs de Lengel, se salisse les mains avec tant de cruauté sur un sujet, aussi rebelle soit-il. Et ce avec une délectation palpable.


Bredin s’écarte enfin. Il extirpe, délicatement, un mouchoir de la poche pectorale de sa veste, mais se fige soudain.

« Que se passe-t-il, jeune servante ? »

Tous se tournent vers la Gargoule incriminée. Une silhouette fragile, percluse de tremblements, qui enserre son ventre de ses bras. Sa chevelure acajou, pendante par endroits, ondule sous les saccades de sa respiration.

La panique.

Le bas du vêtement du révérend frôle le prisonnier novarien prostré au sol – désormais pathétique amas de chair et de souffrance – alors que Bredin franchit les quelques pas le séparant de la jeunette.

« Que se passe-t-il, ai-je demandé. »

Elle relève la tête, sanglote.

« Rien, révérend, pardonnez-moi.

— Jugerais-tu mes actes un tantinet directs ?

— Je… non.

— Ou bien est-ce le sort de ce misérable qui te choque ? »

Cédalion sent son cœur se serrer. Il ne va quand même pas s’en prendre à ses propres Gargoules ?

« Le… , balbutie la petite, je…

— Allons, allons, mon enfant, interrompt Bredin. Parle, raconte-moi ton tourment. »

Je ne sais même pas si je pourrai intervenir , pense le commandant.

« Eh bien… le sujet… Le père Lupart disait que tous…

— Aaaah, le père Lupart ! »

Le révérend esquisse un tour sur lui-même, embrassant la place de ses bras tendus, l’expression illuminée d’une joie creuse. Puis il revient se planter devant la jeune Gargoule.

« Le père Lupart a-t-il réussi à épargner les murs de son église ? Est-il parvenu à écarter votre cité de la perversion qui la frappa ? Vos sujets d’ignobles projets de sédition ? »

La petite frémit à s’en briser.

« Il… le père Lupart était bon avec… avec tout le monde, il…

— Il “était”, ma douce, c’est là toute la nuance. Et qu’est-il à présent ? Réponds. »


Silence.


« Réponds ! »

Les échos cinglent la jeune Gargoule de toute part.

« Il est… il est mort.

— Pourquoi ?

— S’il vous plaît… »

Des traînées brillantes coulent le long de ses joues jusqu’à se précipiter à terre.

« Comment t’appelles-tu, ma petite ?

— Lua.

— Écoute-moi, Lua. »

Le révérend se glisse tout contre elle, plus près encore qu’il ne l’était du prisonnier énucléé. Lua tombe à genoux avant même qu’il lève la main sur elle…

Cédalion amorce un pas en avant. Un étau de fer lui retient le bras – Lyuba. Du coin de son champ de vision, il capte l’œillade mauvaise sous la capuche du capitaine Grebin. Le commandant ne peut qu’observer le jeu du révérend : la manière dont il dresse ses pouces, luisants de rouge, jusqu’à caresser les pommettes de la petite en pleurs. Puis son nez, ses lèvres…

« L’important pour le Messager n’est pas ce que tu peux être, sermonne Bredin, mais ce que tu peux faire. Faire pour le servir, lui et son Grand Œuvre. »

Il saisit violemment le menton de Lua :

« Tu sers le Messager, et j’en suis le représentant ici-bas. Tu es à moi et tu feras ce que j’ordonne, sans douter jamais plus du bien-fondé de mes actes. »

Il repousse la petite sur le côté ; la Gargoule s’effondre dans ses sanglots, meurtrie par la pierre et souillée d’un sang qui n’est pas le sien. Le révérend, lui, s’essuie enfin les mains avec son mouchoir comme si rien ne s’était passé.

Cédalion souffle, sa lieutenante le relâche.


« Et vous ? Quelle faute vous a envoyé là ? »

Ça n’en finira donc jamais…

Bredin se tient désormais devant un autre captif, à côté du premier blessé. Un Novarien au léger embonpoint et au visage doux. Du premier regard, le commandant l’avait identifié comme l’un de ces bourgeois oisifs, la mise soignée et le physique du bon vivant confortable. Bref, un couard. Pourtant, il est frappé par sa mine : au lieu de la peur de tout perdre qui amollit la face de ses semblables, lui rive ses yeux dans ceux de la Gargoule avec une ténacité sereine et… cordiale. Aucune haine chez lui.

« Je suis confus, commence le citadin, de quelle faute parlez-vous ? »

Il ose même un sourire – sincère, mais risqué. Bredin jubile à son tour ; la fausseté de la joie ambiante ajoute à la pression. Cédalion capte, en fond, l’œil de Lua : à distinguer le commandant, la petite se recroqueville un peu plus sur les dalles et dans son désespoir. C’est lors seulement qu’il se rappelle l’avoir vue au pied de l’église, au moment où il exécutait le père Lupart. Il sent peser, un peu plus, la pièce antique qu’il garde dans sa poche depuis le martyr de Ruth – le poids des conséquences, aujourd’hui encore.


Le révérend, indifférent à tout le reste, poursuit son manège :

« Vous êtes Anthémis, n’est-ce pas ? Le corps et l’esprit du Palais d’Anthémis.

— Je suis flatté que vous vous soyez intéressé à moi, révérend. Vous paraissez bien renseigné pour un étranger ; bienvenue dans notre ville si tranquille.

— Ah, Anthémis, vous n’avez pas idée à quel point. »

Cédalion soupire et regarde ailleurs, ennuyé par la comédie. Plusieurs mètres en bas de l’esplanade, les techniciens s’affairent toujours sur l’amphiptère : les pièces sont réinstallées les unes après les autres et des essais de moteur commencent à faire gronder la bête.

L’éclat d’une claque rappelle l’attention du commandant. Il surprend Bredin en train de frotter ses phalanges meurtries – Anthémis, lui, a tout juste pivoté la joue. La demi-douzaine de prisonniers autour de lui, en revanche, exsude la peur par tous leurs pores. Et le captif aux yeux crevés qui gémit au sol…

« Connaissez-vous les motifs de votre présence parmi nous, cher Anthémis ? »

Celui-ci remue la langue et agite sa mâchoire avant de répondre.

« Je suppose que vous vous ferez une joie de me l’apprendre, révérend.

— Vous supposez bien, mon brave. L’on vous accuse d’avoir accueilli, dans votre établissement pourtant si réputé, plusieurs individus liés à des réseaux rebelles et insurgés. D’avoir hébergé, très récemment, des agents et des combattants recherchés par les forces obscuriennes. Niez-vous avoir été l’hôte de tels personnages ?

— En somme, vous m’accusez d’avoir fait… mon travail ? »


Ça suffit.

Cédalion descend les marches. Ses gants crissent nerveusement alors qu’il détaille le dallage crevé, les maisons aux fenêtres éventrées et aux toits meurtris, le rouge et le noir qui maculent les surfaces de formes improbables. Il en a plus qu’assez de tout ça. Le doigt à son oreillette, il appelle doucement :

« Sergente Keren, me recevez-vous ?

— Cinq sur cinq, mon commandant.

— Comment s’est déroulée l’occupation de l’avant-poste ?

— À merveille, mon commandant, répond la Gargoule. Quelques individus ont détalé dans les rues à notre arrivée, mais aucune tentative d’insurrection nouvelle n’a eu lieu à l’est.

— Ils ont dû être prévenus, des suspects ont été pris au centre. C’est bien, sergente, nous allons vous envoyer des ressources, tenez bon. Et faites-moi un rapport à chaque degré. »

Il rompt le contact, respire. Échanger avec une personne aussi saine et intègre que Keren lui fait beaucoup de bien. Je dois trouver une recrue de la même trempe pour remplacer… pour investir le poste du sergent Anke.

Il a à peine le temps de songer à Nilith, envoyée ailleurs contre le gré de Cédalion, qu’un nouvel éclat le ramène à l’interrogatoire du révérend. Celui-ci agrippe la crinière d’Anthémis et entraîne son crâne en arrière, sous les glapissements des autres captifs et les pleurs convulsifs de Lua. Anthémis, pourtant, ne pipe mot.

« Qui sont vos complices ? hurle Bredin. Qui tire les ficelles de cette bravade pathétique ?

— Je doute avoir ce genre de clients dans mon établissement. Ou alors, c’est que vous les connaissez mieux que moi. »

Il conserve un timbre sûr malgré sa gorge tendue et sa nuque pliée. La Gargoule le lâche et tourne autour de lui.

« Vous êtes un homme simple, Anthémis. Bon et appliqué, je n’en doute pas. Pourtant, vous vous êtes rendu complice et coupable de crimes à l’encontre du Messager. »

Bredin claque des doigts et pointe le chef du prisonnier. Comme pour le premier captif, l’Hydre qui l’entrave saisit sa tête.

« Il est regrettable, poursuit le révérend, que vous ayez choisi de ne pas coopérer. Vous pensez n’avoir rien à perdre, Anthémis, mais je sais qu’un homme comme vous chérit son métier d’hôte. Ses chambres, ses salons. Ses cuisines, peut-être ? (Il se retourne :) Grebin, veux-tu bien venir ? »

À la vue de l’ombre à capuche croissant vers eux, Lua redouble de sanglots. Anthémis lui-même abandonne ses couleurs. Bredin exulte :

« Voyez-vous, nous savons déjà l’implication de la bourgeoisie lengelienne et de quelques cercles marchands dans l’insurrection actuelle. J’aurais aimé des noms et des détails, mais vous savez tenir votre langue. Du moins, pour l’instant… Grebin, arrache-la-lui, je te prie. »

Alors, Anthémis commence à ruer. À se débattre. À remuer. À trembler…

« Parme ! lance Cédalion en la rejoignant. À quoi rime… »

Elle le tait d’un geste, comme il l’a fait avec Lyuba plus tôt. Puis lâche :

« Après ça les autres parleront. »


Un raclement de gorge distrait Cédalion de l’horreur à venir. C’est une Hydre, une Communicante de Laetere ; elle le convie à l’écart, et c’est avec soulagement qu’il accepte.

« Mon commandant.

— Oui, Laetere ?

— Vous êtes sommé de regagner sans délai le château de Béthanie. »

Avec le siège de Lengel en cours ? C’est une blague !

Mais le reptile semble on ne peut plus sérieux. Au contraire, c’est à grand-peine qu’il retient l’agitation qui tressaille sous ses écailles.

« Maintenant ? cède enfin Cédalion. Mais comment ?

— Avec l’amphiptère, dès qu’il sera réparé. Cela devrait vous intéresser. »

Le commandant balaye la place de sa paume :

« Qu’y a-t-il de plus important que ça ? Mes troupes ont besoin de moi.

— Il s’agit du capitaine, annonce sobrement Laetere.

— Quoi, le bourreau de Parme-Alma, le frère jumeau du révérend dément ? »

L’Hydre trille et dilate les naseaux – une expression nébuleuse, à la fois rire, impatience ou surprise, selon les circonstances.

« Je veux parler de notre capitaine, précise-t-elle. De L.XIV-2. »


Abriel…

Derrière s’élèvent des cris terribles, inarticulés.


***

Commentaires

Ce chapitre est peut-être bien mon préféré de tout ce beau tome 1. Il nous arrache une nuée de sentiments en un rien de temps, avec des personnages qu'on connaît depuis peu, et ça nous soumet à un tsunami d'émotions contradictoires sans qu'on puisse y faire quoi que ce soit. C'est énorme. Bravo !
(Lita <3)
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mercredi 27 février à 13h56
Hem. Wow. Eh bien... merci :')
À vrai dire je ne pensais pas arriver à ce résultat, donc ça fait bien plaisir !
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mercredi 27 février à 19h39
Mes aïeux mais CE CHAPITRE. Il est extraordinaire. On passe de l'enthousiasme de la bataille à la tristesse pour Lita puis au dégoût avec ce... Gredin !
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jeudi 28 février à 08h02
Mais... J'ai vraiment pas prémédité l'alliance de leur deux noms, je te jure x)
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jeudi 28 février à 11h01