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Julien Willig

lundi 28 janvier 2019

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXXVI

[Résumé des chapitres précédents]

Abriel, le traître à l’Obscurie, prend ses marques dans le vaisseau d’Arkon afin d’en devenir le futur commandant en second. Il y élève une Hydre déconnectée de sa mère Dracène – une aberration prénommée Darse. Aidé de Thalie, l’assistante d’Arkon, Abriel a découvert dans le cahier du père Lupart un indice crucial concernant l’emplacement du Tombeau du Messager. Prochaine étape de son hérésie : infiltrer le château de Béthanie. Le commandant Cédalion, de son côté, doit raffermir le pouvoir de l’Obscurie sur Lengel suite à la bataille menée par la Rébellion Nephéline ; son premier acte a été d’exécuter le père Lupart, accusé de lâcheté.


***


« La colonie de Nephel fut alors fondée. Avec elle furent coulées dans l’or le plus pur, celui de la foi, les fondations de l’instrument du Salut : l’Obscurie. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Le son du silence s’écoule dans les fissures du sol et sous les grains de poussière.

La prophétesse aurait pu en frissonner sous sa peau de pierre si elle ne gisait là, abattue par les violences qui avaient déchiré la place d’Ylüne. Cédalion réprime un mouvement de tête, désolé. Roide en haut des marches de l’esplanade, il surplombe l’assemblée. La bourgeoisie de Lengel se masse dans le centre de la ville comme une grappe de lamiacettes au fond d’un pressoir. Quant à la lie, elle assiste à l’événement depuis les différents quartiers grâce aux caméras. Sujettes et sujets tenus à l’œil par les pelotons d’Hydres, qui les entourent – les encerclent, plutôt – dans un décor à peine cicatrisé.

Le commandant ose un discret regard à droite, vers la Novarienne qui, comme lui, tient sa casquette sous le bras. Les rayons matinaux auréolent son crâne rasé et dorent ses traits impassibles. Son visage lapis-lazuli, assombri par son métissage, en paraît par contraste plus froid encore. Elle aurait pu prétendre substituer la statue déchue, si ses yeux diamant ne trahissaient son acuité. Même le léger anneau à l’oreille ne parvient à rompre ni la délicatesse de sa silhouette, ni son immobilisme ; à l’instar d’un esprit malin penché sur son épaule, il saisit au vol la lueur du halo pour la modeler sur sa courbe en un arc embrasé, comme un clin d’œil à l’attention de Cédalion.

Celui-ci réprime un sourire, tant l’image lui semble incongrue. Il n’a pas besoin de lire les lettres à son col, “G.VI-1”, pour se rappeler que cette femme, la commandante Parme-Alma, demeure son égale et qu’à ce titre, il lui doit le respect.

Alors qu’il reporte son attention sur la place du centre, il entend les bures du chœur gargouléen claquer au vent – il pourrait presque sentir l’odeur de l’encens qui leur colle à la peau, aussi bien que ces infâmes tissus bruns. Les ecclésiastiques sont seuls sur l’esplanade, et pourtant Cédalion les sait dépassés d’au moins une bonne tête par la majorité des Novarii présents sur les marches.

Au plus haut se tiennent Parme-Alma et lui, commandants des portées Ghalya et Laetere. Sur les paliers inférieurs sont disposés les sous-officiers, malgré certains espaces libres laissés en l’honneur des disparus[1]. Se trouvent d’abord les capitaines ; l’absence devant Cédalion paraît abyssale et donne en bas sur la tresse de sa lieutenante, Lyuba[2]. Sur la marche la plus en dessous, un autre trou trahit la mort du sergent Anke, sans même parler d’Adélie dont l’enseigne ne brave plus les vents. Quelques vides parmi les effectifs de Parme-Alma rappellent à Cédalion que les derniers halos ont été éprouvants dans le Secteur 5.4 – il n’ose se demander si constater les pertes de la portée Ghalya le rassure ou l’attriste davantage. Maîtrise tes pensées : nous ferons front ensemble.

Ensemble… même si cela signifie composer avec la main de G.VI-1. La silhouette du capitaine Grebin, l’une des rares Gargoules à combattre pour l’Obscurie, semble rejeter la lumière autant que sa supérieure l’attire. Il ne porte pas la veste réglementaire de l’uniforme, mais un long manteau de style similaire, pourvu d’une capuche que Cédalion n’a jamais vu baissée. Grebin se tient plus droit que les « carins d’église » – c’est ainsi qu’on l’entend qualifier ses consœurs Gargoules – mais son décharnement contraste fatalement avec la carrure des Novarii. Ses traits sont à peine visibles et seul son masque subsiste : le profil d’un assassin…

Le commandant déglutit. Ses pensées s’allègent lorsqu’un battement s’élève au loin. Un pas sûr, réglé comme un métronome, qui approche à l’est et à l’ouest. Puis les frappes, martiales, jouées par les percussionnistes. Les porte-étendards sont néanmoins les premiers à apparaître : les couleurs de Laetere à gauche, celles de Ghalya à droite. Les escouades d’Hydres suivent et envahissent la place ; elles serpentent autour des groupes de civils pour se reformer un peu partout – un défilé anarchique pour le profane, mais l’œil observateur constaterait le déploiement stratégique. Arme à la main, les soldates ont tôt fait de couvrir les lieux devant le regard ébahi des Gargoules, des Novarii et des Keroubs contraints de composer leur public.

Un tremblement secoue la place quand les tambours entament la marche. Les cuivres lancent la mélodie, rapidement enrichie par les tambourins, les orguillons et les violons. Une dernière mesure, et c’est au tour des officiers sur l’estrade. Portés par la musique et les chœurs, ils ôtent leur masque et chantent l’hymne de l’Obscurie avec toute la force de leur foi :


« Nous sommes les soldats de l’ordre et de l’église

Sainte et juste, dont la voix aiguise

Nos lames dévouées au serment éternel,

Proclamé sous le noir des chandelles.


Nous défendrons notre Messager, ainsi que ses parents,

Néant et Lumière, créateurs de l’univers.

Pour qu’advienne enfin l’Obscurité, nous verserons notre sang

Sur l’étoile-sanctuaire et dans nos temples de pierre.


Le Palais des Hauts-Serviteurs demeurera l’emplacement de notre cœur,

Et en orbite les léviathans seront nos yeux dans le Croc du Serpent.


N’ayez crainte, car même égaré dans la foule

Le Messager vous voit, et ses Gargoules

Dispensent le savoir de l’absolution ;

Vous protéger est notre mission.


Nous défendrons notre Messager, ainsi que ses parents,

Néant et Lumière, créateurs de l’univers.

Pour qu’advienne enfin l’Obscurité, nous verserons notre sang

Sur l’étoile-sanctuaire et dans nos temples de pierre.


Les Hydres et leurs mères Dracènes vous préserveront des agissements obscènes,

De nos fusils jaillira le feu purificateur des abîmes et des cieux.

Gloire au Seigneur-guide et aux prophétesses ; que nos armes bénies diffusent leur sagesse…

Gloire au Seigneur-guide et aux prophétesses ; que nos armes bénies diffusent leur sagesse. »


Les voix se taisent sous le poids des bannières. Seules les percussions demeurent, et tressaille l’assemblée. Les sous-officiers rattachent leur masque, abandonnent l’estrade. Ils rejoignent leurs escouades qui défilent sur la place, armées selon leur spécialité : fusil automatique ; longue portée ; arme lourde. Les troupes de Lyuba et de Grebin arborent des sabres acérés dont le tranchant luit d’une virgule de feu. Impassibles, les deux commandants se recoiffent ; sous l’ombre de leur visière, le jade et le diamant détaillent la foule pour éviter de se croiser.

Des marchands, des restaurateurs, des prêteurs sur gage et des politiciens, tous impressionnés par le déploiement des troupes obscuriennes. Ce sont eux qui ont le plus à perdre, et ils n’ont pas intérêt à l’oublier.

Soudain, tous ploient l’échine : une flèche rugit dans le ciel. L’escadron d’aspics passe à toute vitesse, il ébouriffe les têtes et soulève une traînée de poussière, doublée de colonnes de fumée dans les airs. En admirant la course des vaisseaux spatiaux au-dessus de la ville, Cédalion distingue la silhouette de quelques harpuï plus haut. Puis son regard tombe à nouveau sur les sujets, tremblants de toute leur chair.

Misérables. C’est devant le Messager que vous auriez dû choir à genoux quand il était encore temps, et non dans la mire de Ses bombardiers.

Isolé dans le bruit des moteurs, des tambours et des pavés battus, Cédalion s’accorde un soupir désabusé. Il a alors la surprise d’entendre la voix profonde de Parme-Alma – elle ne se tourne même pas vers lui pour lui adresser la parole.

« Impressionnant, n’est-ce pas ? »

Cédalion coule un œil furtif vers la commandante.

« Le défilé ou les manœuvres aériennes ? Je vous pensais accoutumée à de tels mouvements.

— Je parlais d’eux. Les plébéiens.

— “Impressionnant”, disiez-vous ? »

Ses sourcils indigo se soulèvent légèrement – le commandant n’a jamais su s’il s’agissait d’une crispation passagère ou de l’esquisse d’un sourire.

« Allons, ne voyez-vous pas leur comédie ? Vous les feriez plier pour peu que vous parliez un peu fort. Mais, malgré les moyens colossaux employés par l’Obscurie, son armée et son église, ils ne se soumettront que pour s’accorder un soupçon de contrôle ou une miette de privilège. C’est cela qui m’impressionne : la faculté des créatures à rester conformes à leur nature, en dépit de la raison et du cœur. Jamais ces mécréants n’oseront s’en prendre au bras armé du Messager maintenant que nous sommes là. »

Cédalion abaisse son regard sur la place, une fois de plus.

« Et pourtant, reprend Parme-Alma, les efforts de guerre ici ont été conséquents. L’on vous aurait cru apte à mater la rébellion tout seul. »

Ça y est, on y vient…

Le ton est cordial, la remarque assassine.

« Qui vous dit qu’elle ne l’a pas été ?

— Les principaux suspects n’ont pas été appréhendés. Et vous avez perdu l’un de vos sergents lors de l’opération. Dois-je vous rappeler de quelle manière ? »

Sur la place, les escouades continuent leur marche et sortent du centre. Seul le capitaine de Ghalya, Grebin, s’en détache pour rejoindre sa commandante.

« De la même manière dont vous en avez perdu un, il y a de cela plusieurs renaissances. Dans des catacombes, si j’ai tout saisi.

— Selon vous, qui est le responsable de tout ceci ?

— Pour toute question concernant la défaillance de l’ordination, vous feriez mieux de vous adresser au vicaire Neptis. »

La Gargoule encapuchonnée rejoint Parme-Alma et se positionne trois marches plus bas sans même saluer, les bras croisés sous son manteau – les doigts à portée de quelques poignards, probablement.

« Vous savez ce que l’on murmure, reprend la Novarienne, dans les couloirs de Béthanie ? »

Je sens que je vais apprécier.

« Certains prétendent que vous vous refusez à châtier votre capitaine, mon commandant. »

Un rire guttural, si discret qu’il paraît imaginaire, s’échappe de la capuche de Grebin. Cédalion inspire un bon coup avant de répondre :

« Ces racontars viennent-ils de vous et de l’ombre qui veille sur la vôtre, ou bien de votre Dracène ?

— Décrispez vos mains, Cédalion. Vous êtes entouré d’alliés, ne vous méprenez pas.

— Toujours est-il que je n’apprécie pas vos insinuations, ma commandante. Auriez-vous fait mieux si vous aviez été prise dans l’embuscade qui fondit sur nous ici même ? »

L'échine de la Gargoule se crispent. Parme-Alma, elle, reste impénétrable.

« Peut-être, glisse-t-elle, que mes soldats auraient donné leur vie pour que l’église reste intacte.

— Alors j’aurais étudié la bataille avec le plus grand intérêt. Il est rare de vous voir une arme à la main, paraît-il, en particulier lors des combats. »

Un double feulement remonte les marches : un souffle outragé et une lame dénudée de son fourreau.

« Tout beau, Grebin. »

L’ordre de la Novarienne est légèrement voilé par un ton nasillard, sans doute sorti à contrecœur. Cédalion saisit l’ouverture :

« Vos subordonnés manqueraient-ils de discipline, ma commandante ?

— N’ayez crainte. Grâce à la présence de mon peloton, l’insurrection sera tuée dans l’œuf. Avec votre aide, ou non.

— Desserrez vos dents, Alma. Vous êtes entourée d’alliés, vous le savez bien. »

Un tic sous la paupière de la Novarienne rompt fugacement sa froidure sculpturale. Elle lisse le bord de sa veste jusqu’à ce que la tension s’estompe. La joute semble s’achever ainsi, et Cédalion se félicite de lui avoir épargné ce « Parme » qu’elle déteste tant – nul besoin d’ajouter du venin à l’acide.

Les deux officiers regardent le défilé s’achever jusqu’à ce que les sujets rentrent chez eux ou regagnent leur office. Alors qu’ils s’apprêtent à retrouver chacun leur peloton pour reprendre les patrouilles, une Hydre de Ghalya se rue sur eux, hors d’haleine :

« Ma commandante ! Une escouade est attaquée dans le quartier ouest ! »

L’oreillette de Cédalion s’éveille au même moment. Plasma. Explosions. Lyuba, une embuscade à l’est. Au milieu de l’agitation qui électrise la place, les directives commencent à fuser – seuls les deux officiers conservent leur sang-froid.

Grebin crache :

« Que le hurle-vorcin emporte les impies. »

Cédalion réplique directement à Parme-Alma :

« Il semble que, malgré la présence de vos reptiles, l’insurrection a finalement pu éclore. »


***

Cédalion penche la tête au coin de la rue. Un trait de plasma le frôle avant de se perdre au loin. Il se retire, l’odeur d’ozone encore dans les narines, et se tourne vers l’Hydre qui l’épaule.

« Je vous avais dit que c’était à moi de le faire, mon commandant.

— Ça ira, Mère Laetere. Ils ont tiré au jugé, dans la panique.

— Avec tout mon respect, ne risquez pas votre vie inutilement. »

Cédalion lève la main pour l’interrompre :

« Cela fait quatre halos, Laetere. Quatre halos de combat sans repos.

— Je peux encore tenir, répond-elle vertement.

— Mais vos Hydres auraient dû être remplacées par d’autres escouades. Je tiens à la précision de mes informations, le débat est clos. »

Elle obtempère. Cédalion embrasse l’ensemble de leur ruelle. La troupe d’Hydres, armée de Scoëris, est prête à en découdre. À leur tête, une jeune Gargoule en uniforme patiente, impassible sous son chignon serré et son béret oblong, fusil de précision en bandoulière[3]. Elle semble à sa place au front, malgré sa nomination d’urgence pour combler le manque du sergent Anke. Sacré baptême du feu.

« Sergente Keren ?

— J’ai compté cinq cibles derrière les barricades nord, mon commandant. Plus quatre potentiels d’après les fenêtres ouvertes.

— Trois tireurs au sud, avec trois fenêtres ouvertes. Rien au milieu ?

— Il ne semble pas.

— Préparons-nous. »

La sergente arme son fusil. L’œil dans les réglages de son viseur, elle marmonne :

« Quel dommage que nos Guivres aient été abattues, elles auraient affiné le comptage.

— Prudence, répond Cédalion, les insurgés ont peut-être pu en reprogrammer. Lyuba, vous avez tout entendu ? »

La radio crépite :

« Cinq sur cinq, mon commandant. L’escouade se tient prête à intervenir.

— Mère Laetere, à vos grenades. Lancez pour mon groupe et celui de la lieutenante : aveuglantes pour les barricades, fumigènes pour le point de rendez-vous. Ensuite, feu à volonté.

— À vos ordres. »

Une paire d’Hydres se place aux angles de la ruelle. Elles dégoupillent et jettent les projectiles. En face, une cinquantaine de mètres plus loin dans l’allée occupée, deux autres font de même.


Explosions.


En l’espace d’une seconde, la tension silencieuse de la grande artère se mue en une colère chaotique. Aux extrémités, un éclair assourdit et aveugle les tireurs embusqués derrière leurs barricades. Cris de surprise, tirs paniqués. Un nuage de fumée émerge au centre : il gonfle et absorbe le vide qui sépare les ruelles de Cédalion et de Lyuba.

Le commandant hurle l’ordre d’avancer, se jette en avant. Son escouade le talonne. Les Hydres lèvent leur fusil et l’air devient saturé de longs filaments bleus : le résidu du plasma de précision. Les ennemis tombent dans leur abri de fortune. Les représailles ne tardent pas, quelques lézards s’effondrent. Une décharge manque Cédalion. Il se retourne, distingue la silhouette en haut d’un toit proche. Il fait feu : sa cible se jette à plat ventre et esquive.

Trop loin pour l’Oblitorion.

Rapide coup d’œil : ses combattantes sont occupées à cribler les barricades. Il en saisit une à l’épaule.

« Laetere ! »

Le commandant pointe la cible. L’Hydre écarquille les yeux le temps de la trouver. Lève son arme… et s’effondre, un trou fumant dans le poitrail.

« Laetere, le tireur ! »

Une autre combattante se retourne et fait feu. Le filin bleu manque l’ennemi de deux bons mètres.

L’enfoiré, il a une vue dégagée au-dessus de la fumée. S’il a compris que les Dracènes sont défaillantes, le prochain tir est pour moi.

Nouvelle décharge d’Oblitorion : l’arête du toit éclate près de l’insurgé sans l’ébranler. En revanche, celui-ci décoche son dernier trait.

Merdelle…

Le plasma explose dans le vide, à un pied du visage de Cédalion. Crispé par réflexe, il n’en croit pas ses yeux. Une fois ses moyens retrouvés, il distingue le cercle d’énergie déployé devant lui : un écran transparent crépitant de vagues bleues et blanches.

Bouclier personnel.

Il a pour origine le bracelet tendu devant lui. Un bras d’écailles, pour une Hydre bardée de lames : l’escouade de Lyuba !

Cédalion n’a pas le temps de bouger qu’un nouveau tir lui chatouille l’oreille. Le plasma trace et harponne le tireur ennemi à la base du cou. L’impact est tellement violent que sa trachée explose ; le corps se soulève, désarticulé, et retombe hors de portée. Le commandant expulse une goulée d’air et se retourne pour de bon. Keren abaisse son fusil, le doigt encore sur la détente.

« Merci, sergente. »

Autour, les Hydres continuent de délivrer leur déluge de feu. Les ripostes ennemies diminuent à vue d’œil. L’escouade de Lyuba, depuis l’autre côté de la rue, rejoint le nuage de fumée, bouclier d’énergie levé. Leur sabre inutile est laissé au fourreau et elles crachent leurs ultimes cartouches de Devarïm – certaines sont déjà à sec et se contentent de courir. Enfin, la lieutenante L.XIV-3 gagne elle aussi au point de rendez-vous, l’Oblitorion crépitant.

« Ravi de vous revoir, ma lieutenante.

— C’est ce qu’ils disent tous, mon commandant. Du moins, ceux que j’épar… »

Une volée de plasma leur fait ployer l’échine – l’œil de Lyuba s’assombrit d’une colère froide.

« Mère Laetere, ordonne Cédalion, repli immédiat des escouades trois et six ! »

Les troupes reculent vers l’intersection du commandant et des siens. Seule une Hydre n’obéit pas, toujours en train de viser les barricades.

« Laetere ! »

Elle tourne vaguement la tête vers lui avant d’amorcer un premier pas. Ce sera son dernier : un tir lui perce le crâne. Cédalion peste, ouvre le feu vers l’ennemi pour couvrir son recul à l’abri. Il franchit l’angle avant que des rafales en fassent sauter la brique.

Keren souffle de soulagement, aussitôt remerciée par Lyuba d’un coup de poing à l’épaule. Le commandant, lui, fulmine. Il enserre le poignet d’une Hydre occupée à recharger son arme et gronde, tout près de ses naseaux :

« J’avais dit “repli immédiat”, Laetere.

— Toutes mes excuses, commandant Cédalion.

— Combien d’Hydres avons-nous laissées sur le carreau parce que le contrôle de vos troupes vous échappe ?

— Je ne pense pas que…

— Combien. »

Une langue poisseuse parcourt les crocs du reptile.

« Cinq, mon commandant. Quatre tireuses de l’escouade six, et une lame de l’escouade trois. »

Les Hydres de la ruelle baissent la tête à l’unisson. Dans leur uniforme blanchi de poussière, les deux sous-officières restent impassibles. Seul le commandant est en droit de remettre en question les actes de sa Dracène quand la situation l’exige – leur regard, de toute manière, parle pour elles.

« Cinq pertes en une escarmouche. Mère Laetere, c’est inacceptable. Osez donc me dire que la fatigue ne vous fait pas perdre vos moyens.

— C’est… possible, mon commandant.

— En temps normal, vous recevriez un blâme pour votre ingérence. Ne laissez pas votre orgueil voiler la gravité de la situation. »

Les bras du reptile pantèlent, sa queue devient flasque. Mais la progéniture des Dracènes n’est pas la seule à souffrir de l’épuisement : Keren n’a jamais été aussi pâle – Lyuba non plus, à vrai dire. Celle-ci remarque les tressaillements de la Gargoule et se tourne vers Cédalion :

« On a tous besoin de repos, Ced’. Si nous regagnions la base ? »


***

La base était encore, il y a peu, un modeste hôtel en périphérie du centre-ville. Réquisitionné après la première nuit d’échauffourées, il fut vidé sans délai : les gérants priés de se trouver un autre toit, les clients sommairement jetés dehors. Depuis lits, armoires, tables et chaises closent les fenêtres[4]. Les Novarii et les Gargoules se partagent les matelas restants au sein de la salle commune, tandis que les Hydres s’entassent dans les chambres sur des couvertures au sol, à défaut de paille.

Les ténèbres commencent à engloutir la façade de l’hôtel Du Relh lorsque Cédalion et ses troupes gagnent le refuge, en mire des sentinelles. Le feu vert donné, l’entrée leur est ouverte. Parme-Alma en personne les accueille : elle a ôté veste et casquette pour vaquer en simple chemise, une tasse fumante à la main et la paille de son masque dépliée. Néanmoins, elle conserve son maintien martial, et les ombres des quelques lampes à huile lui creusent des fossettes froides.

« Commandant Cédalion, salue-t-elle. Heureuse de vous voir revenir avec votre escouade… égarée. »

La cicatrice lunaire de Lyuba, en surplomb de son sourcil, se fronce pour lui retourner la politesse. Cédalion l’ignore et réplique :

« Commandante Alma, merci d’avoir gardé la base au chaud. À propos, quelle est cette boisson ?

— Du thé à la fleur de chimère. Il faut croire que quelques malandrins ont décampé avec le contenu du bar, mais j’ai mis la main sur la réserve des propriétaires. La théière y est encore tiède, servez-vous donc. »

Lyuba décline et s’éclipse pour « chercher quelque chose de plus fort ». Parme-Alma poursuit :

« Qu’avez-vous fait de votre escouade longue portée ? J’espère qu’elle n’est pas tombée.

— Merci de vous en inquiéter. J’ai laissé la sergente Keren dans l’avant-poste sud-est : il nous faut garder l’accès aux silos d’atterrissage pour l’arrivée du nouveau prêtre, demain. »

Un ricanement sourd s’élève dans l’ombre de la Novarienne, si ténu qu’il aurait pu passer pour un murmure de moquette. Cédalion saisit l’aura du garde du corps avant même de le voir, adossé à côté d’une porte entrouverte[5]. Les contours de Grebin se dessinent dans les fumeroles ténébreuses qui se dégagent de l’huis avec une odeur d’encens – quelqu’un en train de faire sa prière du soir, probablement. Est-ce l’éducation, ou bien le sang, qui pousse inconsciemment la Gargoule à avoisiner le matériel sacré ?

« Votre capitaine douterait-il des capacités de ma tireuse d’élite ?

— Il n’y a rien de personnel dans la réaction de Grebin, Cédalion. Du moins, pas en ce qui vous concerne. N’y voyez pas offense. »

D’un mouvement de doigts, Parme-Alma intime à la Gargoule d’aller la protéger de plus loin. Le commandant apprécie sa neutralité : les rivalités sont absconses au milieu d’un siège. La femme au regard clair semble gagner un soupçon de légèreté, alors qu’elle déclare :

« Merci de vous occuper de cette réception, Cédalion.

— La pacification du centre mobilise toutes vos ressources, c’est normal. Et puis, mes troupes sont davantage accoutumées à la périphérie de la cité. »

Elle acquiesce. Le Novarien ôte sa veste et ses armes, qu’il dépose sur le dos d’un canapé aussi épuisé que lui. Parme-Alma désigne une pile de petites caisses éventrées à côté de l’accoudoir :

« Le dernier largage de réserves nous laisse assez de Zélotron-B pour passer la nuit, ainsi que des rations jusqu’à la fin de l’Ouverture de demain. Votre escouade de réserve a eu la bonté de monter la garde lors des derniers degrés ; nous en ferons de même pour vous, alors prenez du repos à présent.

— Merci, Alma. Mais pas avant que vous ne partagiez avec moi l’une de ces infusions que vous avez dénichées. »

Une paupière plisse le bleu profond de la commandante.

« Votre lieutenante n’y trouverait-elle pas matière à jalousie ?

— Vous pourriez inviter votre capitaine à lui tenir compagnie, ça les détendrait. »

Elle s’autorise un rire doux – plus que léger, évanescent.

« Vous venez ? »


***




[1] Jusqu’à ce que le mérite permette à un combattant prometteur de monter en grade. [retour]


[2] Il n’y a qu’un capitaine par escadron, car il endosse le rôle de bras droit pour le chef. Si L.XIV-3 rempli désormais ce rôle de manière officieuse, ce n’est un secret pour personne ; il en sera ainsi tant que le cas Abriel ne sera pas réglé. [retour]


[3] L’Obscurie ne ferme pas l’ordination aux recrues gargouléennes, même si celles-ci ont toujours été rares. Plus exceptionnels encore sont les officiers novarii à les accueillir sans préjugés raciaux. Cependant, bien qu’il soit sûr de son esprit ouvert, Cédalion n’a jamais su contrôler ses frissons à proximité de Grebin.

L’uniforme des Gargoules est adapté en conséquence : plutôt que la casquette à base ronde, le béret épouse la forme de leur crâne étiré, et celles qui le désirent peuvent se munir d’une capuche-écharpe. Même le masque de l’ordination embrasse l’allonge de leur mâchoire au lieu de l’élargissement des Novarii. [retour]


[4] Des draps tendus sur les encadrements masquent le mouvement des occupants, tandis que ceux-ci observent l’extérieur à travers des trous dans le tissu : une astuce omise par l’amateurisme des insurgés. [retour]


[5] L’absence d’électricité impose sans doute de la faire coulisser manuellement. [[retour]


Commentaires

I'm back ! :3

Pourquoi je n'ai pas lu ce bouquin depuis aussi longtemps ?
 1
vendredi 19 juillet à 18h09
Tu lui as manqué :'(
 1
vendredi 19 juillet à 19h11
Cédalion, mi amor ♡♡♡
Ça commence à bien chauffer de partout !
 1
lundi 13 avril à 11h59
Uuuun peuuuuu^^
 0
mercredi 15 avril à 01h04