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Julien Willig

vendredi 28 décembre 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXXV

« Mais les Dracènes, douées de télépathie par le don de Lumière, entendirent la détresse des causes sacrées : elles fondirent sur Nephel et immolèrent les mécréants. Les survivants capitulèrent et s’en retournèrent à leur sommeil, repoussés dans les étendues sauvages. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Je ne pensais pas faire dégueuler autant de poussière dans la Frondaison.

Les tourbillons s’éventent sur l’allée de graviers, saupoudrent les arbustes secs d’une seconde couche d’oubli. Ils s’élèvent dans les airs en délicates volutes et matérialisent le double du brouillard qui englue mon crâne – même si mon cerveau y git comme un vieux tapis, mon enthousiasme le secoue afin d’en délester la crasse.

On se réveille, Abriel. T’as passé une bonne soirée, mais la matinée promet un halo meilleur.

Un garde vient me voir ; sans son armure ni ses copains goguenards, il semble tout petit dans cet écrin propre. Il regarde ses pieds – de peur de souiller le gazon ou les allées de fleurs sauvages, peut-être – alors qu’il marmonne :

« M’sieur, on en fait quoi de ça ? »

Un pouce par-dessus son épaule me désigne le « ça » : une sorte de pupitre incliné sur un pied massif, à bonne hauteur pour un écrivain ou un lecteur en station verticale. Les contours du plateau peints en or, le tout sculpté, détaillé, ornementé et ouvragé sur bois. Et un vrai bois sombre, aussi lourd que deux Novarii, si j’en crois le visage essoufflé des porteurs que j’ai débauchés.

« C’est un ambon, ça. Laissez-le dehors avec le reste. »

Portés par des râles et des grognements, l’objet rejoint le mobilier évacué de la maison de Khadel. Des coupes, des vases en bronze, tout un tas d’armoires, des réserves de chandelles suffisantes pour un centycle au moins, idem pour l’encens, et même un placard empli du modèle de bure idoine à tous les prêtres de l’Obscurie.

Tu parles d’un bordel… c’est pas une demeure, c’est une remise.

Derrière moi, Darse trépigne avec, à l’épaule, un sac en toile où dorment ses équipements obscuriens ainsi que la radio subtilisée à ses geôliers. Il s’est avéré psychologiquement impossible pour lui d’ôter son plastron s’il devait être vu, mais au moins avons-nous pu le délester des pièces les plus dangereuses, sans compter les munitions, les armes blanches et autres joyeusetés. Lors du passage au Carré des chemins il a également tenu à se draper d’un long manteau brun, retaillé pour l’occasion : un moyen pour se démarquer de ses jumeaux pantins. Ajoutez à sa vêture la démarche chaloupée d’un enfant soustrait à la raideur martiale, et vous obtenez un tourbillon massif de vie et d’écailles.

« T’es content, mon grand ? Tu vas avoir une vraie maison comme ça. »

Il opine avec frénésie et reporte son attention sur les ballots de paille fraîche qu’il a tenu à emmener lui-même.

« Abriel ? »

Antée remonte l’allée depuis son habitation : elle doit être la seule à demeurer dans la Frondaison, vu le degré avancé de l’Ouverture. À son approche, son œil dirigé sur Darse s’assombrit – j’ai eu beau passer le mot sur « notre » Hydre, je comprends que la chose soit difficile à intégrer[1].

Je tapote le bras de mon lézard :

« Tu vois la rivière, derrière la maison ? »

C’est la même qui, après un léger coude, passe derrière chez Thalie.

« Oh, s’exclame l’Hydre, de l’eau qui court !

— Va te baigner, fais-toi plaisir. »

Et de décoller dans des geysers de gravillons.

« N’oublie pas d’enlever tes vêtements d’abord ! »

La Gargoule arrive à mon niveau. Après une salutation du chef, toujours aussi courtoise, elle s’enquiert d’une voix douce :

« Vous récupérez la maison de Khadel, si je comprends bien.

— Il ne s’en sert pas, ça aurait été dommage de ne pas l’habiter.

— C’est pour votre usage ? »

Les éclaboussures retentissent dans le calme du matin. Je désigne à Antée la paille et le manteau de l’Hydre, lâché sur un buisson :

« Je vais m’occuper de Darse : il était inconcevable de le laisser croupir en cellule.

— Vous êtes très prévenant. Votre cabine au quartier des invités n’était pas suffisante, j’imagine.

— Sans compter son état déplorable. »

L’archiviste acquiesce et murmure une formule d’excuses.

« Je ne suis pas la seule pièce vieillissante du Sylvaer, rit-elle ensuite.

— Vous rendez pourtant bien meilleure grâce que nombre de choses ici. »

Elle pouffe des souffles rauques, à la limite de la toux.

« Vous me flattez. »

Un cri retentit derrière les maisons, entre les arbres et les remous : clair, long, pur, aussi frais que la rivière dont il s’élève. Le hurlement d’une femme dont je commence à connaître les humeurs.

« On dirait bien que Thalie aussi se réveillait dans l’eau, constaté-je.

— Elle est levée plus tard que d’habitude, je la pensais ailleurs. »

Je m’abstiens d’en supposer la raison à voix haute, mais il m’est avis que le vin d’hier n’y est pas étranger. De là, l’entrée de la maison de Khadel, nous entendons plus que nous voyons la damoiselle d’Ormen émerger en panique dans son jardin, jusqu’au refuge de la serviette qui patientait au bout d’une branche.

« Je vais vous laisser, annonce Antée, vous serez mieux à même de gérer cette curieuse rencontre. »

Elle me salue, amusée, et j’en fais de même. Les gardes autour de moi sont penchés au-dessus des plantes et à côté des arbres pour en voir un peu plus du côté de chez Thalie. À mon tour d’élever la voix :

« Allez au boulot les gars ! Si vous voulez la voir de plus près, je me chargerai de la laisser vous corriger elle-même ! »

L’annonce a l’effet d’un coup de pied au derche ; amélioration notable, leur effort dure bien quelques renaissances. Jusqu’au moment où une autre voix vient nous interrompre. Des cris bien plus rêches :

« Par le sommeil des trois déesses, cessez donc votre entreprise sacrilège, misérables insectes dégénérés ! »

Merdelle.

Moi qui croyais que le prêtre ne quittait plus son église, voilà qu’il revient précisément ce matin-là. Branlant sur ses articulations érodées, il fond directement sur moi en vitupérant, le poing levé.

« Eh là, doucement. Je ne fais que réquisitionner, hein, c’est pour une mission import…

— Vous osez dérober les biens du Messager, mécréants !

— Prêtre Khadel, il m’a été conféré l’autorité nécessaire à…

— Vous ne me délogerez jamais de mon sanctuaire ! Je suis la mousse de foi sur le roc de l’église, je suis le vent humble qui charrie le sable sacré ! »

Si les pans de sa robe ne s’accrochaient pas aux branchages, il serait déjà sur moi. C’est à peine s’il se rend compte de son ralentissement tant sa frénésie lui insuffle la force.

« Mais qu’est-ce que ça peut vous foutre, à la fin, vous qui ne posez pas un pied ici ?

— Vous êtes chez moi, hurle-t-il en avalant les derniers mètres, chez moi !

— Vous vivez dans votre église, tout le monde le dit, espèce de vieux débr… »

C’est la première fois qu’il me surprend : ses serres agrippent le col de ma chemise. La Gargoule ne s’arrête pas là. Trop petite pour atteindre mon visage, elle parvient par je ne sais quel sursaut à m’attirer jusqu’à sa trogne. Mon sang ne fait qu’un tour. Trop époumoné pour hurler, c’est en crachant que Khadel me maudit :

« Que le hurle-vorcin se repaisse de votre ombre. »


***

D’accord, j’aurais peut-être dû retenir mon bourre-pif…

Une fois passé l’esclandre et qu’Ellis eut pris en charge le prêtre, Darse et moi nous sommes établis dans la demeure de la Frondaison. J’y ai emménagé le gros de mes affaires planquées dans Vérin – une première depuis plusieurs cycles. Ma malle de vêtements, mon pécule, les munitions amassées çà et là, ainsi que mon matériel d’exploration qui mériterait une sévère révision. J’ai ensuite mis à profit la bonne volonté de l’Hydre pour aménager un terrain d’entraînement derrière la maison[2]. Rien de bien compliqué, il suffisait d’abattre les arbres morts, de débroussailler les fatigués et d’agencer les troncs en parcours de sauts d’obstacles.

Si Antée et Philandre s’inquiétaient du remue-ménage qui écorchait la sérénité de leur havre vert, ils ont vite changé d’attitude en voyant renaître la propriété que délaissait Khadel ; ils se sont enchantés en constatant le souffle de vie et d’humeur légère exhalé par Darse. Ce jeunot a rapidement mis à profit la grande réserve énergétique de son corps de bataille pour assister l’archiviste lors de ses tâches manuelles. Rangement, jardinage, soin des angelots du parc – rien de plus attentionné qu’un enfant pour s’occuper de nourrissons – et aide aux cultures de Théadrine.

L’Hydre s’est également fait remarquer parmi la clique des combattants. Pas pour son espèce, non, le Sylvaer a accueilli bien des créatures atypiques avant elle. Ce fut l’alliance de sa force et de sa candeur qui le couronna de l’admiration des gardes – enfin, d’après ce qu’il imagine, moi je crois plutôt qu’ils l’ont élu leur mascotte. Quoi qu’il en soit, les pilotes et les navigateurs se sont aussi pris d’affection pour Darse, et il s’est imposé comme la coqueluche du vaisseau. Je l’ai souvent vu débouler, braillant ses je-ne-sais-quelles découvertes : un nouveau mot appris, ou des objets insolites. C’est comme cette fois-là où j’attendais Thalie pour la former au combat après m’être moi-même échauffé. Elle venait de l’arrière de sa propre maison, mais s’était vite figée à l’entrée du terrain :

« Vous auriez pu mettre une chemise, au moins. »

Je laissai tomber la serviette avec laquelle je m’épongeai la tête :

« Vous avez une idée de ce que c’est, transpirer ? Ou même respirer fort, au moins ? »

Thalie se rapprochait de mauvaise grâce.

« J’aurais dû me rappeler que ce n’est pas la décence qui vous étouffe, répliquait-elle, toutes mes excuses.

— Rien ne vous empêche d’en faire de même, vous savez. »

J’avais pensé la taquinerie évidente, mais, après avoir baissé la tête sur sa brassière élastique, Thalie l’avait relevée armée en foudres :

« Restez correct, espèce de mufle.

— Euh, c’est quoi cet animal ? »

C’est donc au milieu de cet échange rompu par l’habitude que Darse fit irruption, et dévia sans la voir l’envie de meurtre embrasant les prunelles de Thalie comme un Oblitorion chargé. L’Hydre brandissait une quinquapicaille entre ses doigts. Les paupières écarquillées sur sa pièce de monnaie triangulaire aussi pauvre en valeur qu’en alliage, il nous bafouillait de sa gueule béante :

« Regardez, regardez, c’est mon trophée !

— Quel trophée, Darse ? », demandait Thalie.

La fille de glace avait déjà fondu.

« Celui du concours de bras de fer : j’ai gagné tout ! Regarde mon trophée, regarde !

— C’est bien, Darse. Tu es très forte, je suis fière de toi. »

Une question me taraudait. Il m’a fallu tapoter le bras couvert d’écailles plusieurs fois pour que l’Hydre me remette, tellement qu’elle était excitée.

« Bravo, mon grand. Qui t’a donné cette récompense ?

— Le grand copain de Kia qui m’a donné.

— Saren[3] ?

— Il a dit c’est très précieux : je vais garder le trophée toujours avec moi. »

Et c’est ce qu’a fait Darse. Afin de veiller sur sa foutue pièce – de l’arborer, carrément – il l’a percée pour la passer dans un collier de ficelles. Et vous savez quoi ? À voir la pâleur d’Éloane lors de la première visite de l’Hydre sur la passerelle, je me suis rendu compte que même avec sa quinquapicaille au cou et son manteau fendu sur le dos, le lézard borgne en impose. Quand il ne s’adresse pas à quelqu’un, son enthousiasme s’intériorise et sa face reprend le masque froid du tueur né…

C’est ce masque qui me fixe à présent. Je réprime un mouvement de malaise en ouvrant les yeux. La lumière de l’extérieur, filtrée par la baie vitrée, me brûle doucement alors que le salon de Thalie se matérialise entre les voiles blanches qui ondulent en silence. Darse, profondément enfoncé dans son fauteuil, n’amorce aucun geste, tandis que la maîtresse des lieux réitère sa demande depuis l’autre siège :

« Abriel, vous m’écoutez ?

— Bien sûr.

— Quand allez-vous comprendre que votre admiration quant à mes goûts en matière de canapé ne vous dispense pas de rester attentif ? »

L’Hydre percute la pique et s’ébranle dans un rire saccadé. J’ignore et je réplique :

« Mes oreilles sont vôtres, très chère.

— Alors qu’est-ce que je disais ?

— Vous parliez des secrets contenus dans le Palais des Hauts-Serviteurs.

— Je… euh, eh bien… oui. »

Elle parcourt la double page du cahier béant sur ses genoux. Elle mordille sa réplique quelques secondes en ramenant une mèche derrière son oreille.

« Je vous demandais donc ce que vous connaissiez à propos du… “Réceptacle”.

— Pas grand-chose.

— Il est écrit dans ce livre que cette… chose, quoi qu’elle puisse être, repose dans les entrailles du Palais. Le texte demeure nébuleux, mais il mentionne le Réceptacle comme le cœur d’Ocrit et la raison d’être de l’Obscurie même. »

Je me redresse. Un courant d’air éveille mon visage avec ses délicats effluves boisés.

« D’après mes souvenirs, expliqué-je, il n’en est mention nulle part ailleurs que dans le cahier. Les Gargoules doivent se révéler oralement la signification de tout ceci – si tant est qu’elles la connaissent.

— Pensez-vous qu’il puisse s’agir là du Tombeau ? »

Darse lève la truffe et se dandine sur son siège. Je calme bien vite l’excitation naissante :

« Non. Le Messager a créé l’Obscurie pour servir Lumière et Néant et permettre l’avènement de l’Obscurité. Lui-même n’est pas la “raison d’être” citée dans ce bouquin. Et si son corps et son Tombeau étaient importants pour le futur de l’Obscurie, on en entendrait parler. Or, la dépouille comme le lieu où elle repose nous sont invariablement cachés.

— Que fait-on alors ?

— On continue de chercher. »

Thalie soupire :

« Ça vous arrange bien de me laisser lire.

— Voulez-vous que je prenne le relai, damoiselle ?

— Ça ira. »

Darse lève un doigt goguenard sur moi et s’esclaffe.

« Ça va, p’tite écaille, tu sais même pas lire toi t’façon.

— Abriel ! Soyez plus gentil avec elle, enfin !

— Vous verriez les mandales qu’il me met à l’entraînement, vous sauriez qu’il a la peau dure, et le crâne aussi ! »

Mais la damoiselle d’Ormen n’a d’yeux que pour l’Hydre, à qui elle propose de venir voir le livre par-dessus son épaule – Darse a coutume de l’observer lire ainsi, et Thalie de suivre avec son ongle verni pour lui permettre d’identifier les mots. Il ne me reste plus qu’à étreindre mes contusions et maugréer dans mon drap de silence. J’écoute la fin du passage consacré au Palais des Hauts-Serviteurs, convaincu que nous n’y trouverons rien d’utile. Thalie susurre ses explications à l’Hydre et c’est à peine si je l’entends. Enfin, elle relève la tête :

« Et les attaques de la Rébellion Nephéline ? Elle a bien tenté plusieurs assauts contre le Palais au cours des millecycles.

— Elle voulait couper la tête de l’Obscurie, ou au moins causer assez de dégâts pour montrer qu’elle était capable de la blesser. Si elle cherchait quelque chose de précis, elle ne se serait pas attardée pour détruire tout ce qui passait à sa portée. C’est pour cela que, lors de ses rares percées réussies, jamais la Rébellion n’a pu atteindre les profondeurs du Palais. Et même, pourquoi rechercherait-elle le Tombeau du Messager ou sa Médaille ? »

La réponse vient d’au-delà la baie vitrée :

« Peut-être parce que les Nephélins veulent s’approprier le plus de reliques obscuriennes possibles afin de faire pencher la balance du pouvoir ? »

Philandre franchit la terrasse. Il s’arrête dans l’encadrement en saluant d’un signe, avant de poursuivre :

« Une révolte vient d’éclater à Lengel.

— Encore ? m’étonné-je.

— C’est suite à la bataille d’Ylüne, sur la place centrale. L’Obscurie est furieuse depuis la disparition de l’Orbe de Lumière ; elle a envahi la ville. Tout contrevenant à l’ordre est châtié sans préavis par des emprisonnements arbitraires – Anthémis nous a même prévenus de quelques exécutions sommaires. »

Thalie se lève :

« Les Nephélins ont à nouveau attaqué ?

— Pas que je sache. L’origine de la résistance se trouve chez les bourgeois, apparemment : ils ont su attiser la colère des citadins à l’encontre de l’oppression obscurienne. Tout ça risque de finir en guerre civile », se désole Philandre.

Je m’éclaircis la gorge :

« À ce point-là ? Les soldats de l’Obscurie qualifient les bourgeois de “petites gens”, ils n’ont jamais eu à les craindre.

— Ce sont pourtant les laïcs les plus puissants de la cité, Abriel, réplique Thalie. Ils gèrent les affaires courantes comme le commerce ou l’urbanisme.

— Ah. Oui, bien sûr[4]. Mais est-ce que ça nous concerne directement ? Vous avez l’air soucieux, tous les deux. »

Philandre reprend :

« Le Sylvaer accuse des difficultés à recruter son personnel, tant les navigateurs qualifiés que les combattants et la main d’œuvre. Lengel est notre principal point de chute, un conflit en son sein risque de nous pénaliser à la longue. Sans parler des… commerces établis par Arkon[5]. »

Darse met plusieurs secondes à briser le calme gêné :

« Et si on va chercher les pas contents ? Les Dracènes elles ont peur des pas contents quand ils sont beaucoup. »

Suite à cette perle de réflexion, le chambellan considère effectivement de tenter l’approche des défavorisés de Lengel. Puis vient le moment de la pause : un instant de détente que les occupants de la Frondaison ont coutume de partager. Philandre s’efface sur la terrasse. Thalie le suit après avoir décroché la vibroline de son présentoir – j’admire le soin tout particulier avec lequel elle la manipule.

J’ai eu l’occasion de la détailler ces derniers temps, alors que j’écoutais ma partenaire me faire la lecture. C’est un instrument à cordes pincées – cinq doubles cordes, pour être précis. Le manche est assez court et la tête, allongée pour accueillir les dix mécaniques d’accordage, semble l’endroit privilégié par le luthier pour exprimer sa fantaisie : celle de Thalie, par exemple, s’achève par une gracieuse volute enroulée sur l’arrière. Les cordes sont en acier, contrairement aux plus gros instruments – j’imagine qu’on ne les entendrait pas assez si elles étaient en boyaux de groc. Le corps de la vibroline est composé d’un joli bois brun veiné et verni, et sa forme en goutte n’est interrompue que par deux échancrures : une sur la tranche du haut pour épouser le corps de la musicienne, et une autre en bas pour la caler sur sa cuisse. De part et d’autre du chevalet où sont fixées les cordes, une ouïe en forme de f laisse discrètement entrevoir le mécanisme interne : des bouches de cuivre à rotation permanente, si j’ai bien compris, qui permettent l’effet vibrato ayant donné son nom à l’instrument. Enfin, sous le chevalet, la vibroline est équipée d’une pédale sur ressort – recouverte d’un velours pourpre, s’il vous plaît – destinée à accueillir le coude de la joueuse : en gérant la pression exercée, elle contrôle la vitesse du vibrato.

D’accord, si j’en sais autant, peut-être que mon attention a souvent dérivé lors de nos séances de lecture. Mais, pour ma défense, Thalie m’a déjà parlé de son instrument : elle en est passionnée.

Alors que Darse et moi gagnons la terrasse, Philandre ouvre l’étui qu’il a laissé sur la mosaïque. Aussi précautionneusement que la damoiselle, il en extirpe son orguillon. C’est un drôle d’objet, un gros instrument à vent. Le bec transmet le souffle dans un conduit jusqu’à déboucher sur une large évacuation conique. Des petites cheminées sont pratiquées sur toute la longueur du corps pour la sortie de l’air, et, sur un côté, des « clés » – en vérité, des boutons plats – en maîtrisent l’occlusion pour moduler le son. De l’autre côté, des sortes de tirettes, proches des touches d’un clavier, permettent de jouer la note souhaitée. Le tout est d’un noir laqué du plus bel effet, avec des clés d’argent et des touches ivoire. Le bord de la bouche, lui, est de cuivre.

Le chambellan passe la sangle de l’orguillon sur son épaule et nous propose de prendre place, l’Hydre et moi, sur les bancs, fauteuils et méridiennes d’osier agrémentés de coussins blancs[6]. Comme de coutume lors de la pause, Antée s’invite à son tour, guitare à la main : un instrument en quart de caisse, creusé des mêmes ouïes que sur la vibroline de Thalie autour des deux micros plats. De chaque côté du manche, une double échancrure lui procure un large accès aux notes aigües et le détache du corps, lui donnant une allure assez élancée malgré les rondeurs de la belle. Plus que tout, c’est le vernis lie de vin et l’accastillage doré des parties métalliques de la guitare qui attirent l’œil – la frêle Antée s’efface presque derrière.

Enfin, ils s’accordent et commencent à jouer. Ce moment de grâce, si régulier qu’il puisse être, n’a jamais lieu au même degré et j’ignore comment ils se concertent, tout comme j’ignore s’ils interprètent un morceau existant ou improvisent selon leurs émotions. Peu importe, en fait ; ils jouent.

L’orguillon déploie des notes longues, denses, aussi lourdes que celles d’un orgue, mais nées d’un souffle organique. Un système de sustain interne permet au chambellan de respirer sans altérer le dynamisme du jeu : en coule une nappe épaisse. La vibroline s’adjoint et délivre des arpèges éthérés, tremblotants, mais fermement présents ; Thalie, sûre de son jeu, construit la base de la musique. Enfin, la vieille archiviste éveille les plaintes de sa guitare. Tantôt pleurs, tantôt chuchotis ou cris du cœur, les cordes exsudent une mélancolie que jamais je n’avais décelée chez la Gargoule. Et la musique saisit nos oreilles, enlace nos crânes afin de les alléger des ombres. Elle sinue autour de nos chevilles pour nous enjoindre de battre la mesure, délivre nos pupilles de la nécessité de voir et s’élève jusqu’à se diluer dans la moiteur duveteuse du jardin.

Darse s’assied en tailleur sur la terrasse de pierre, museau affaissé et paupière fermée ; ses petites plumes frissonnent. Un bond de poils noirs et gris surgit sur une méridienne : Cirice, la vieille sylicate d’Arkon, s’enroule sur un coussin crème et dresse les oreilles en arrière. Elle aussi abaisse les paupières sur ses prunelles couleur de soleil. Les trois musiciens baladent leur regard au gré de leur jeu. Ils s’observent parfois pour la nécessité du rythme ou plongent dans les vagues de leurs émotions, quand les yeux ne sont pas simplement clos.

Et moi, comme de coutume, je me coule dans un divan, une main sur mon front. Les harmonies pénètrent mon encéphale d’une manière plus douce qu’aucun verre d’alcool… mais peut-être plus fourbe encore. Le temps ne passe pas, il tressaille, et ma perception avec. Je manque de m’abîmer dans un état qui n’est ni le sommeil, ni l’ivresse ou l’errance, mais une sorte d’hébétement omniscient. Seul le vertige me fait réagir, il me faut trouver de quoi me raccrocher avant de sombrer. Et je le vois, là, abandonné sur une table basse : le cahier du père Lupart. Aucune idée de qui a pu le sortir sur la terrasse, mais je l’attrape sans attendre. L’ouvre, le feuillette. Les pages défilent, les textes aussi ; la voix de Thalie surgit de ma mémoire pour m’en susurrer le contenu. Je découvre, enfin, les enluminures qu’elle me décrivait. Les arabesques dansent en compagnie de Gargoules encapuchonnées, d’angelots dodus portés par des volutes et de Keroubs auréolés. Parfois, des feuilles et des fruits soulignent la richesse de lieux ou de personnes. D’autres fois, des annotations dans la marge, des remarques ou des tentatives de traduction. Mais rien de surprenant, alors je passe au papier suivant, puis à l’autre, puis encore à l’autre. Jusqu’à…


La pousse.


Je n’avais jamais pu lire un cahier de Gargoule dans son intégralité, lorsque je servais l’Obscurie : c’était toujours une exploration brève et furtive, et je ne savais quoi chercher. C’est bien la première fois que je distingue ce symbole dans un grimoire. Pourtant, je le reconnais. L’œil en ivoire – le même que dans le signe d’Ocrit, l’ovale avec son point central. Il git au milieu d’un trapèze horizontal, côté long vers le bas, au noir brillant que seule peut rendre la poudre de bétyle. Et, s’élevant de l’amande oblongue comme si elle sortait de terre, une racine écarlate perce le cadre de la figure géométrique pour donner naissance à une jeune feuille, vert émeraude.

L’escalier de pierre. Le couloir obscur. La fresque…

J’ai à peine conscience de m’être assis, tant je tremble. Une fois, une seule, j’ai eu l’occasion de voir cette représentation. Une peinture murale aux contours dorés, entourée des déesses, des astres et d’autres êtres mythiques. L’œil en dehors du signe de l’étoile-sanctuaire m’avait intrigué, tout comme le trapèze : je connaissais cette forme comme symbole des tombes et des cimetières, image de la terre nourrie et forte des âmes qui la rejoignaient. Mais ce n’était rien par rapport à la curiosité née de cette représentation de la pousse… Une pousse qui m’avait motivé à toujours aller plus loin dans mes explorations secrètes.

Elle orne un haut de page, comme pour ouvrir un nouveau chapitre. En dessous, une lettrine et quelques paragraphes…


Quasar déploya toutes les ressources de son Soi prodigieux pour bâtir et consolider les terres-plaques de l’étoile-sanctuaire. À mesure que Son projet prenait forme autour d’Ocrit et que la guerre de Nephel battait son plein, Il mit toute son énergie pour achever le plus saint de tous les édifices, celui qui devait accueillir le peuple élu et ses serviteurs. L’Œuvre consuma Ses forces vitales et, lorsque l’étoile-sanctuaire fut terminée et les perfides Planhigyns éradiqués, Quasar entra dans le Dernier Sommeil avant l’Obscurité.


Ainsi fut plantée la première Graine qui poussera dans la terre d’Ocrit pour nourrir Ses sujets de Sa lumière spirituelle.

Ainsi repose-t-Il sur Son trône.

Ainsi ne doit-Il jamais être dérangé dans son Dernier Sommeil avant l’Obscurité.


Car Quasar repose sous le sceau de la Graine qui ne doit jamais être reproduit ailleurs : l’excommunication, l’opprobre et l’oubli éternel s’abattra sur les malheureux qui auront l’impudence de chercher à pénétrer Son trône, car Son Dernier Sommeil avant l’Obscurité est sacré plus que toute chose sur et au-dedans de la terre de l’étoile-sanctuaire.


« Par le squelette de Kosteth ! »

Ça, je m’en souviens : Quasar était le premier nom avec lequel le Messager s’était fait connaître en débarquant sur Nephel. Et même s’il n’est jamais représenté qu’en silhouette de bétyle, c’est souvent juché sur son foutu trône. Bordel, comment a-t-on pu louper ce lien-là !

« Abriel ? »

J’ai toutes les peines à arracher mes yeux du grimoire – je m’aperçois du même coup avoir bondi sur mes pieds. Philandre me couve d’un air inquiet tandis qu’Antée et Darse s’interrogent. Cirice s’est levée, en alerte. Quant à Thalie, elle fait simplement la gueule parce que j’ai interrompu leur communion musicale.

Je lui envoie le livre, qu’elle rattrape de justesse ; claque l’épaule du chambellan ; embrasse l’archiviste sur la joue, et entraîne l’Hydre dans une danse enjouée.

« Abriel, enfin, qu’est-ce qu’il vous prend ? », s’inquiète Philandre.

Thalie se lève en feuilletant le cahier, confuse :

« Vous n’avez pas sorti une de vos flasques en cachette, j’espère ? »

J’attrape la vibroline et improvise un accord atrocement faux, puis lève l’index sur le Novarien :

« Allez chercher Théadrine et dites-lui de sortir sa meilleure bouteille : je l’ai trouvé.

— Trouvé quoi ? »

Je rends son instrument à ma partenaire. Ses mains s’y referment, et les miennes sur les siennes.

« Le Tombeau. J’ai trouvé où se cache le Tombeau du Messager. »


***

La grande artère aux murs incurvés frémit sous notre pas décidé. J’ouvre la marche dans mon impeccable costume noir. Philandre me talonne de près – j’aurais bien qualifié sa mise d’impeccable aussi, mais lui l’est toujours. Suit Darse, à l’air terrible dans son ample manteau et la cuirasse en dessous. À ses côtés, Thalie porte son élégante combinaison de cérémonie au tour du cou délicat, comme à chaque fois qu’elle va se présenter devant Arkon. Sa coiffure sophistiquée, à la tresse épaisse et aux bagues d’or, redonne de la superbe à un visage voilé par le doute.

« Tout va bien se passer », lui avais-je promis un peu plus tôt. Je la voyais se tourmenter alors que le degré de l’entrevue avec le Grand Séculaire approchait. Au bout des quelques halos que dura l’élaboration de notre plan, elle avait fini par avouer que le Planhigyn l’intimidait – c’est normal, après son traitement de la dernière fois. Et les récents événements à Lengel ne sont pas pour la rassurer.

Néanmoins, notre équipée fait forte impression dans la coursive. Les soldats s’écartent et s’empêtrent. Les navigateurs, les ingénieurs et le personnel d’entretien pensent, eux, à nous saluer dans les règles. Tous font place. Tous, sauf trois glandus qui nous tournent le dos. Deux combattants – une femme et un homme – et un mécano. Le soldat tend une affiche devant lui et les deux autres se pressent pour la voir.

« Regardez ça, dit-il, faut avouer qu’elle en a une sacrée paire ! Ça vous donne pas envie de vous engager, ça ? »

L’autre gars, outils sous le bras, opine et y va de son commentaire :

« C’est juste dommage que ce masque lui cache le visage. Elle doit avoir un de ces sourires carnassiers ! Plus sauvage encore que le tiens, Khoras, qu’est-ce que t’en penses ? »

À la soldate d’acquiescer. Avec ses boucles sombres, je crois reconnaître celle contre qui je me suis battu dans le réfectoire. Son timbre gaillard confirme mes soupçons :

« ’Savez, les mecs, j’m’en fous du visage quand j’vois comment son uniforme lui moule son petit… »

Je passe la main au-dessus de leurs épaules pour nous épargner la suite. Ils sont trop surpris pour m’empêcher de leur arracher l’affiche.

« Voyons ça. »

C’est ce que je craignais. Une réclame de recrutement pour l’Obscurie, probablement arrachée d’un mur à Lengel, à en sentir les grains de crépis dans le dos. Mais le pire n’est pas là. Il n’est pas non plus dans les caractères monolithiques du slogan tendancieux : “Votre âme au Messager. Votre corps à l’Obscurie”. Non. Le pire, c’est pour moi de reconnaître, sur l’uniforme de l’égérie du château de Béthanie, les galons de lieutenante et la plaquette au col gravée du matricule L.XIV/III. Ça, ainsi que la crête prolongée d’une longue tresse, et le crâne rasé aux côtés. Ça, et la cicatrice en croissant de lune sur son front. Ça, et la cambrure à outrance pour pointer l’énorme canon de son Oblitorion droit sur l’observateur – une posture aberrante dont elle disait tirer le ratio suivant : “Vingt pour cent de précision perdue pour trente pour cent d’aura de puissance en plus : j’y gagne”. Et, pour parfaire le tout, un petit regard vicieux où se reflète le feu des explosions derrière elle…

Lyuba.

« Salope. »

Thalie et Philandre s’indignent.

« Quoi ? Vous pouvez me croire, je l’ai assez connue pour… »

Le chambellan balbutie une nécessité pour moi de contrôler mon langage devant les Sylvariens, mais Darse intervient :

« Je sais pas ce que c’est, mais Laetere elle pensait pareil.

— Vous voyez ? Merci mon grand. »

Je le gratifie d’une grande tape sur l’épaule, l’équivalent pour lui d’une caresse sur ses muscles d’écailles[7]. Histoire de ne plus entendre parler de ça, je reprends la marche.

« Eh, m’sieur ! »

C’est la combattante. Khoras.

« Qu’y a-t-il ?

— Vous pouvez me rendre l’affiche ? »

Le sang me monte à la tempe.

« Si vous avez l’intention de rejoindre l’Obscurie, autant vous débarquer sur le champ du Sylvaer. La terre ferme se trouve cinq kilomètres plus bas, ça vous laissera quelques secondes pour réfléchir au bienfondé de votre décision. »

Son front se plisse et ses lèvres s’écartent, alors qu’elle tente de comprendre ce que je dis.

« Nan, c’est pas ça. C’est pour… »

Sa phrase meurt dans un râle indécis alors que le rouge saupoudre ses joues – ses camarades n’en mènent pas plus large. Je déchire l’affiche, en jette dédaigneusement les morceaux et repars.

Bande de cons.

Thalie trottine pour atteindre mon niveau.

« Vous l’auriez fait ? La jeter par-dessus bord ?

— Je ne laisserai personne rejoindre l’Obscurie. Jamais. Encore moins pour cette furie libidineuse de Lyuba.

— Vous semblez en savoir long sur la question… »

Je manque de trébucher sur mon propre pied. Le ton était taquin, mais j’adresse à ma partenaire une œillade noire pour clore le sujet. Elle reprend néanmoins, plus grave :

« Je suis déjà tombée sur elle, vous savez. »

Cette fois, je fais halte pour de bon.

« Sérieux ?

— À Lengel, sur la place d’Ylüne, alors que je m’extirpais des ruines de l’église.

— Mais… elle vous a… vous êtes… »

Elle me rassure d’un sourire frais.

« J’ai pu m’en sortir, vous le voyez bien. »

Puis, avec un rictus :

« Mais je confirme votre premier commentaire. Allons, venez, oublions-la. »

Elle m’entraîne, son bras sous le mien.

Oublions-la…

À l’embranchement suivant notre coursive, nous retrouvons Kia à la porte du pas de tir, notre point de rendez-vous. Darse se jette sur l’artilleuse pour l’étreindre, et il me faut toutes les peines de l’étoile-sanctuaire avant de réussir à me faire écouter. Obligé d’élever la voix :

« Où est Saren ?

— Toujours en train de mener l’entraînement. Il a été contraint une nouvelle fois de répéter certaines consignes de sécu… Darse, tu m’étouffes !

— Vous lui avez…

— Darse, arrête ! »

Je m’éclaircis la gorge.

« Vous lui avez bien présenté notre plan ?

— Oui, monsieur. Je vous assure qu’il se tenait prêt à nous rejoindre. »

Saren se pointe au bout de plusieurs renaissances. Il ronchonne une excuse en franchissant l’huis, mais je n’en ai que pour sa coiffure. Les flancs du crâne à ras, et une crête de cadenettes achevée par une tresse grossière. Le tout crève le déjà-vu… Mais il l’a fait exprès, ce con ?

Je crois que le pilote a capté ma surprise, à le voir lever le menton et rouler les mécaniques. Philandre le complimente sobrement pour l’initiative d’avoir rehaussé son esprit guerrier ; Thalie, elle, se marre dans mon dos. Enfin, tout ce beau monde – et Saren, aussi – s’achemine vers la chambre palatiale. Même la présence des deux Alfar ne nous dispense pas du contrôle de sécurité, la mitrailleuse pointée sur nous. Personne ne porte d’arme ostentatoire, mais le chambellan extirpe un pistolet des plis de sa robe et le confie aux gardes en faction. Plus surprenante, ma partenaire tire deux dagues de la doublure de ses bottes – « en cas d’urgence », se justifie-t-elle. Alors, la porte s’ouvre.

Seul Philandre s’avance.

« Noble Arkon, Planhigyn éternel. Votre chambellan vous adresse ses plus humbles salutations et renouvelle son désir de vous servir. »

Il s’incline, et nous le rejoignons.

« À genoux devant le Grand Séculaire. »

Nous nous exécutons.

« Noble Arkon, voici la damoiselle Thalie d’Ormen, votre assistante ; Abriel de Molenravh, candidat au poste de commandant en second pour le Sylvaer ; Saren Rahn, chef de l’Escadron Alfar et Kia Bahn, son artilleuse ; voici enfin Darse, l’Hydre affranchie et renégate dévouée à votre cause. »

Les échos s’égarent derrière les piliers de pierres. Absorbés par la mousse odorante, ils laissent place au poids du silence. Au bout d’interminables secondes, des craquements nous cernent : notre employeur se réveille. Un râle profond fait vibrer jusqu’aux os de nos mâchoires – l’eau des petites mares autour de nous en tremble. Les racines, lianes et autres appendices finissent par se secouer lentement de leur torpeur.

« Une… Hydre… ici… »

Les branches souples sinuent jusqu’à Darse, qui ne bronche pas.

« Un… rejeton des Dracènes perfides… mariées aux Draconens cracheurs de feu… »

Le ton monte, il presse nos tympans avec la force sourde qui fait les plantes briser la pierre.

« Une… envoyée de l’ennemi. »

Les lianes s’enroulent autour des membres de l’Hydre. Thalie pâlit à l’extrême : elle sait, tout comme moi, à quel point la constriction peut-être éprouvante.

« Jamais l’ennemi… n’aura pénétré… aussi… »

Un couinement interrompt la logorrhée du Planhigyn. Personne n’a vu la sylicate grimper sur le lézard borgne, tant celui-ci s’est évertué à rester immobile. Pourtant, la bestiole est bien là, juchée sur sa tête.

« Cirice… ma Cirice chérie… que fais-tu sur… cette créature ? »

Elle se frotte les joues sur l’extrémité des lianes qui vont la flatter, les babines retroussées à en dévoiler les canines. Darse se retrouve désentravé du même coup.

« Cirice… j’en déduis que tu as toute… confiance… en cette Hydre… »

La sylicate court d’une épaule écailleuse à l’autre dans un panache de poils, et recommence, recommence, ce qui déclenche le lent rire d’Arkon. Elle attrape ensuite l’un des membres végétaux alors qu’ils se retirent, et se laisse hisser jusqu’au visage d’écorce pour finir par se nicher sur la saillie d’un sourcil broussailleux. Philandre attend que l’attention du Planhigyn retombe sur nous, puis il se lève et lisse sa mise avant de reprendre parole.

« Noble Arkon, je puis vous assurer que cette Hydre n’a plus aucune connexion mentale avec sa génitrice et demeure à nos côtés de son plein gré.

— Soit, répond Arkon, qu’elle reste… à notre bord. »

D’un geste, le chambellan invite Thalie à prendre le relai ; elle se met debout à son tour.

« Merci de la part de tout le personnel, commence-t-elle, ô grand Arkon, dernier des Planhigyns. J’ajoute que cette Hydre nommée Darse nous sera très utile dans notre opération visant à nous emparer de la Médaille du Messager. »

Un gargouillis profond ébranle la chambre palatiale. À la manière d’un astre harassé, le Planhigyn explose lentement, mais lourdement :

« Quoi ? Osez-vous… paraître… sans ma Médaille ? »

Les lianes fusent. Elles s’enroulent autour de Thalie. Elles serrent, elles serrent tellement que ma partenaire quitte les dalles de pierres – mon cœur semble au contraire s’y écraser. J’amorce un mouvement quand la main d’un garde s’abat sur mon épaule. De son « Abriel ! » suppliant, Philandre m’enjoint à l’immobilisme, que son regard nuance d’un « pour l’instant ». Impuissant, je dois me résoudre à voir la Novarienne résister seule à l’étreinte. Et de se justifier malgré la douleur :

« La… tâche est très ardue… ô Grand Séculaire… et personne ne sait où il se trouve… Néanmoins, nous… »

Les appendices commencent à entraver la parole dans son cou. Hors de question de la voir étranglée encore ! Je me lève. Le mouvement est trop soudain pour le sbire derrière moi, mais plusieurs Devarïms cliquettent autour de nous. Qu’ils aillent se faire foutre.

« Arkon ! »

Je me plante devant Thalie, bras écartés en face de la vieille souche.Regarde, regarde ma bidoche, con de bout de bois desséché !

« On l’a pas, cette Médaille, c’est vrai ! On ne l’a pas encore. Mais on en sait plus, on sait où elle se trouve et on a un plan. Arkon, je t’en prie, libère ton assistante et laisse-moi parler !

— Abriel… je reconnais bien… là… ton impétuosité.

— Arkon, j’accomplirai tes désirs mais je t’en supplie, épargne de ta colère la damoiselle d’Ormen : elle n’a de souhait que de te servir et sa présence nous est essentielle pour exhumer la Médaille que tu convoites. »


Une seconde.


Deux…


Les lianes se retirent.


J’en frémis bien trop fort, mais j’ai pu obtenir gain de cause. L’adrénaline me traverse de part en part. J’ose même, lorsque ses talons retrouvent le sol, tourner le dos au Planhigyn pour soutenir ma partenaire. Elle abandonne ses prunelles humides dans mon cou alors que mes bras apaisent ses épaules d’une chaleur dont la sève est à jamais dénuée. Heureusement que cette bûche se paye une gueule de bois millénaire au point de méconnaître les émotions faciales, sinon il aurait ordonné mon exécution sur le champ pour la haine que lui crachent mes yeux.

La prochaine fois que tu lèveras quoi que ce soit sur elle, je jure de te cramer la gueule.

« Abriel… je suis… tout à ton écoute… »

Je ravale mes insultes pour lui régurgiter le plan d’infiltration que nous avons conçu, Thalie et moi, avec l’aide de Philandre, Saren, Kia… et Darse, bien entendu :

« Nous pensons avoir localisé le Tombeau du Messager. Il serait dissimulé dans les murs du château de Béthanie… »


***





[1] Surtout qu’Antée n’est pas du genre à s’aventurer souvent hors de la Frondaison. [retour]


[2] Ce prêtre est d’un morbide, je ne décrirai même pas l’intérieur. [retour]


[3] J’en étais sûr. Il a fait ça pour m’emmerder, à tous les coups. [retour]


[4] Peut-être qu’Anthémis nous l’a dit. Ou pas. J’en ai pas souvenir, tant pis. [retour]


[5] La vente d’armes, le trafic de reliques, tout ça… Merci Philandre, je le sais. [retour]


[6] Thalie avait raison, elle s’y connaît en sièges. [retour]


[7] Par contre, il m’a fallu plusieurs roustes avant de lui faire comprendre la différence de résistance entre nos épidermes. J’ai eu mal. [retour]


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