4

Julien Willig

mercredi 28 novembre 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXXIV

[Résumé des chapitres précédents]

C’est moi, Abriel, chasseur de trésor et fugitif recherché pour désertion, chargé de retrouver la Médaille du Messager. Me voici dans le vaisseau d’Arkon, mon employeur, où j’alterne entre différentes tâches : observer l’émergence de la conscience de mon Hydre capturée, libérée de sa Dracène ; apprendre mes fonctions de futur commandant en second ; rencontres et présentations avec l’équipage. J’ai aussi piqué un collier dans la salle du trésor, je l’ai offert à Thalie lors d’une rencontre assez douce, puis nous avons observé les manœuvres des alfars – les petits chasseurs du Sylvaer – à l’extérieur.


***


« Une première guerre éclata alors : ce fut le conflit colonial de Nephel. Les Keroubs, avisés, eussent beau avoir pris soin d’entraîner les durs Rhakyts avec eux, les implacables Planhigyns imposèrent leur force. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



C’est à croire que nous sommes faits pour le larcin, Thalie et moi.

Nous avons mangé au Carré des chemins, comme prévu. Nourriture correcte, rapidement servie, même si Philandre n’a pas manqué de vanter Théadrine, la cheffe cuisinière de la Frondaison, en comparaison[1]. C’est après que c’est devenu drôle : en détaillant ma mise, la Damoiselle d’Ormen a tenu à ce que je m’achète des vêtements neufs[2]. Après plusieurs passages en cabine, j’en suis ressorti avec un costume noir et une chemise blanche. Simple, quoi.

« N’est-ce pas un peu sombre ? s’est inquiété Philandre.

— Peut-être trop solennel », a jugé Thalie.

Je leur ai fait remarquer que s’ils voulaient du moins solennel, je pouvais toujours remettre mes anciennes fringues, déjà. Ensuite, que ça allait très bien avec la robe de cérémonie de ma coéquipière. Et qu’enfin, faute d’uniforme je préférais ne pas m’orienter vers du blanc comme tout le personnel. Mes arguments ont vite fait mouche. J’avais maintenant l’air d’un civil, mais d’un civil présentable[3].

« Gardez vos anciens vêtements dans les sacs du magasin, m’a dit Thalie.

— Vous savez, un seul peut suffire.

— Justement, il faut y garder de la place. »

Le chambellan a pris congé et elle m’a traîné dans l’église du vieux Khadel.

« Le prêtre a fini son office, je vais aller le voir pour lui proposer le repas à la Frondaison de ce soir. Pendant ce temps, gagnez les bancs des premiers rangs et prenez les coussins réservés aux personnes âgées – pas d’inquiétude, il y en a peu à bord. Vous devriez pouvoir attraper un peu d’encens sur l’autel du même coup. »

Ça a marché. J’ai cherché à subtiliser une bouteille de vin de messe dans les placards, mais il n’y en avait pas. Nous nous sommes retrouvés, Thalie et moi, à la sortie du temple une poignée de minutes plus tard.

« Alors ? ai-je demandé en écartant les bras, goguenard, les sacs de toile gonflés par les coussins.

— Khadel ne viendra pas. Il délaisse la Frondaison à force de passer presque tout son temps ici.

— Non mais… enfin, j’ai réussi quoi.

— Certes. Et ça vous étonne ? »

Elle n’a rien laissé transparaître de sa carapace. Pourtant je devais bien l’avoir, là, ma “tête d’ahuri”.


***

« Voici donc cette fameuse Hydre. »

Debout de l’autre côté des barreaux, la “fameuse Hydre” balaye lentement la paille du bout de sa queue nonchalante. Tout dans son attitude montre qu’elle m’attendait. Je passe la main à travers la grille : Thalie se tend, mais je peux gratouiller le menton du reptile sans réaction hostile. Au contraire, il lève la tête et vibre chaleureusement.

« Salut mon grand.

— C’est un mâle ? »

Je me tourne vers ma partenaire :

« Les Hydres sont asexuées.

— Pourquoi lui parler au masculin, alors ?

— Bah… je sais pas, c’est un peu comme mon p’tit gars, quoi.

— C’est une Hydre, Abriel, répond-elle dans un haussement de sourcils. Le féminin serait plus logique. »

Je ne relève pas et continue de gratter le lézard ; ses narines hument en même temps et il commence à glapir.

« Ah ah, tu sais ce qui t’attend, hein. »

Je lui tends son morceau de viande. Il l’attrape dans ma paume ouverte d’un coup de dents maîtrisé, s’assoit pour déguster.

« Elle a un nom ?

— Pas encore. Ça fait plusieurs jours que je bloque, mais je ne trouve rien de bien satisfaisant.

— Peut-être n’étiez-vous pas prêt à vous retrouver si vite avec un “p’tit gars” ?

— Rooh, ça va. »

Des ricanements, derrière. La paire de gardes vautrés sur leur chaise, assortis à la table pliable comme des automates au rabais, a délaissé sa partie de cartes pour nous scanner d’un regard synchrone.

« Ça ira, les mecs, maugréé-je, vous pouvez nous laisser. »

Thalie tue dans l’œuf leurs protestations :

« C’est à un ordre de votre futur commandant en second que vous désobéiriez ?

— Non, Damois…

— Alors sortez. »

Ils se déplient d’un même mouvement et dégagent en ronchonnant. La Damoiselle d’Ormen se satisfait de trouver leurs sièges libres, et nous les traînons vers la cage. J’y dispose les coussins, puis allume l’encens près de la radio endormie – j’ai réglé mon briquet de chantier tellement fort que je manque de faire crâmer le bâtonnet, mais doucement l’odeur se fait moins âcre.

« L’odeur des lieux n’est pas si terrible, finalement. Mais merci. »

Thalie pose le cahier entre nous. Ses doigts pianotent sur sa couverture au lieu de l’ouvrir, alors qu’elle reporte son attention sur l’Hydre tapie sur sa paille.

« Que diriez-vous de Darse ? demande-t-elle soudain.

— Pardon ?

— Comme nom, pour l’Hydre : “Darse”. C’est un prénom mixte.

— Pourquoi “Darse” ?

— Je vous expliquerai. Mais plus tard. »

Je me lève et viens m’accroupir contre les barreaux. Avec des bruits de bouche et de doigts, je tente d’attirer l’attention du reptile.

« Eh. Eh, viens voir. »

Il se lève et s’installe en face de moi. Curieux, la tête penchée de côté comme s’il guettait une nouvelle friandise. Petit glapissement.

« Ça te plairait, comme prénom, Darse ? »

Il redresse le chef, darde son regard vif dans plusieurs directions.

« Moi, c’est Abriel. Je m’appelle Abriel, c’est mon nom. Et elle, c’est Thalie. Tu n’avais pas de nom avant : ça te dirait d’en avoir un ? »

L’Hydre me fixe.

« Thalie a proposé de t’appeler Darse. Tu es d’accord ?

— Oui. »

Un réflexe me propulse en arrière. Ma main ne trouve que du vide à ma hanche – merdelle, j’ai laissé mon flingue en cabine ! – mais Thalie s’en sort mieux : elle a rejeté sa chaise pour se figer en position de tir, un Peccamineux braqué sur l’Hydre.

« D’où vous sortez ça ? lancé-je.

— De mon sac. C’est la première fois que vous entendez l’Hydre parler ?

— Oui.

— Alors c’est Laetere. »

D’une pichenette, Thalie ôte la sécurité de son arme avant de pointer sa mire sur le cœur du captif.

« Non, soufflé-je en me relevant, non non non, attendez. »

Je m’interpose. Elle me foudroie, c’est limite si je l’imagine me trouer le corps pour descendre le lézard. Paumes doucement levées vers elle, j’ignore les ruades du troupeau sanguin dans mon cœur, mon cou et mes oreilles pour apprivoiser ma voix au mieux :

« C’est son premier mot, Thalie. Son premier.

— Et ?

— Ça fait plusieurs halos que je l’observe. Elle ne s’est mise à marcher qu’hier. »

Le canon s’abaisse.

« Expliquez-vous.

— En clair, notre captif est un enfant. Un esprit jeune qui a tout juste crevé le voile de sommeil sous lequel sa Dracène l’étouffait. »

Le gel craque, creuse des crevasses sur le front de ma partenaire au mouvement de ses sourcils de neige.

« Un “enfant”, dites-vous ?

— Dans un corps d’adulte, c’est vrai. Un corps qui a déjà parlé, déjà marché. Déjà combattu. Qui a servi dans les rangs de l’Obscurie et qui doit avoir entendu bien des choses… »

Elle commence à comprendre.

« Comment savoir si ce n’est pas Laetere qui la contrôle encore ?

— Croyez-moi, je le sais, c’est aussi sûr que l’affranchissement à ma propre ordination. »

Je lève la main pour sceller les lèvres de Thalie avant qu’elles ne s’ouvrent, et poursuis :

« Quant à la maîtrise de ses capacités, je pense tout simplement que l’Hydre redécouvre ses réflexes sans savoir vraiment les utiliser… Venez. »

J’installe les coussins devant les barreaux. Thalie abandonne son pistolet sur la table et s’assied en tailleur. L’Hydre aussi est au niveau du sol : elle nous observe de son air curieux, la tête qui s’incline en mouvements secs. Je m’éclaircis la gorge et, de ma voix la plus douce, demande :

« Darse ? »

Il me fixe.

« Darse, tu me compr…

— Pourquoi qu’elle est méchante avec moi ? »

C’est bien le ton éraillé des Hydres de Laetere. Le même, exactement le même. L’intonation, elle, fluctue et vacille comme un oisillon au bord de son nid, s’écorche sur l’arête des dents qui la mâchonnent plus qu’elles ne la modulent.

« Qui est méchante avec toi ?

— La Madame, elle (elle pointe Thalie et s’ébroue dans un frisson épileptique). C’est elle qu’elle veut me tuer, l’autre Madame plus gentille elle veut pas que moi mal. »

Très bien, il va falloir s’accrocher là…

J’effleure l’avant-bras de ma partenaire et la regarde d’un grand, grand sourire – faites-en de même, s’il-vous-plaît. Passée l’incompréhension, ses iris dépareillés se gorgent d’éclat alors que les perles d’encre qu’ils recèlent se mettent à scintiller. Le visage se détend, la peau se plisse sous les pommettes… Oui, c’est un sourire, franc et sincère. En coule une voix aussi fraîche qu’un duvet de neige :

« Pardon de t’avoir fait peur, ma chérie. Je t’ai prise pour quelqu’un d’autre et je ne le referai plus. Tu veux bien faire la paix ? »

L’Hydre recule le chef. Les embryons de plumes, à la couronne de ses yeux, marquent une interrogation tellement exagérée sur ce corps de combat qu’il me donne l’envie de m’esclaffer. Je taquine discrètement les côtes de Thalie, lui tend ma sacoche ouverte. Elle en sort une cuisse de gallinet : l’attention de l’Hydre lui est désormais toute acquise.

« Regarde, annonce ma partenaire, je t’ai amené ça pour prouver ma bonne foi.

— La foi c’est pour l’Obsicurie ?

— Pardon ?

— Je te donne pardonne Madame mais je veux bien du manger. »

La Damoiselle d’Ormen perd de sa superbe, et c’est d’un air confus qu’elle tend la viande au reptile. Celui-ci la gobe, il ne se rappelle des propos de Thalie qu’après quelques bouchées :

« La foi c’est ce qui disent les vieux paîtres. »

Je prends le relai :

« Les “prêtres”, tu veux dire ?

— Oui, les tout-petits dans la fumée. »

Les os craquent dans sa gueule et engloutissent la discussion. Je murmure à Thalie que nous ferions mieux d’y aller doucement avec Darse. Elle opine.

« Que faisons-nous, alors ? »

J’attrape le livre gisant sur la table.

« Ce que vous aviez prévu. »

Je le feuillette distraitement. Les enluminures sont magnifiques et je sens, à son souffle lent, que Thalie les admire aussi. Enfin, j’applique ma méthode d’investigation habituelle : prendre une page au hasard et commencer la lecture.

« … il est vrai que le désert des Pierres d’Or… – d’Ormen ? ah non, d’Ouden – n’est pas réputé pour la sûreté de ses sectes – non, ses sentes. Pourtant, ce genre d’endroit désolé prêtre – prête, pardon – à l’envie de roucoule… de recueillement, à la quête de spiritualité. La situation n’était point favorable dans la masure – euh, mesure – où l’on sait que cette connerie – ah ! colonie, je me disais aussi – était constituée principalement de la race esclave. À bien y réfléchir, il peut être considéré que c’est ce manteau – ce matériau – le plus brut, à l’instar d’un terreau sauvage, qui favorisa le fleurissement de la fol… de la foi ? oui, de la foi chez la petite Berïn… »

Je relève le nez des feuilles comme un insecte s’affranchit de la poussière.

« D’accord, c’est une analyse du conte de Berïn la vertueuse. Je connais déjà, je doute que ça nous soit utile. »

Les narines de Thalie se plissent légèrement. Je vois sa langue appuyer l’intérieur de ses lèvres comme si elles lui scellaient l’accès à l’air libre. Enfin, elle ose :

« Abriel, lisez-vous toujours de cette manière à voix haute ?

— Oui, pourquoi ?

— Alors on va dire que, dorénavant, c’est moi qui ferai la lecture du cahier. »

Et elle s’y applique. Dès le début du livre, cette fois, et en m’exhortant à prendre des notes si nécessaire. Darse se roule en boule, bercé par la voix-fleuve de Thalie tandis que j’alterne entre mes scribouillages, et des pliages distraits quand une carte laissée par les gardes me tombe sous la main.

« Oh, regardez cette jolie illustration, Abriel.

— Mh ?

— Là, ces fleurs de chimère enroulées autour de la lettrine.

— Non, c’est bon. »

Elle pouffe :

« Pourquoi, vous ne voulez pas voir ? »

Jambe repliée sur l’autre genou, je triture la boucle de mes lacets : ils sont usés, je devrais passer au Carré des chemins pour les changer…

« Vous boudez ?

— Pas du tout.

— Allez, Abriel, ne faites pas la tête. »

Et c’est dans ce genre de moment qu’elle me sourit de toutes ses dents, celle-là !

« Sinon, se reprend-elle, qu’en pensez-vous ?

— De quoi ? »

Les yeux au ciel :

« De l’influence des éléments et des ascendants lors des naissances.

— Les ascendants en astrologie ?

— C’est le thème du passage que j’étudiais, oui. »

J’arrache difficilement mon attention de l’Hydre. En réalité, Thalie sauve la conversation en proposant d’ouvrir sa cage. Je déverrouille la grille, puis l’appelle :

« Darse ? »

Il passe la tête à l’extérieur et annonce, fièrement :

« Darse c’est moi. C’est moi mon nom.

— T’en as de la chance. Dis, tu te souviens de quand t’es né ? »

Ni une ni deux, c’est d’un ton administratif qu’il annonce la date d’éclosion de sa portée : “12.714-P2/3/H5-[16’22][4]”. Soit lors du cycle 714 – on fera grâce du douzième millecycle, personne hormis les Dracènes et ce vieil Arkon n’en a vécu d’autre – au segment Psi de la deuxième phalange et au cinquième halo de sa troisième renaissance. Dans le dix-septième degré, le dernier de l’Ouverture, pour la précision. Sacrée mémoire résiduelle, le lézard.

« Tu as donc sept cycles, Darse[5], constate Thalie. C’est bien, tu es devenue grande. »

Il sort de l’enclos et s’enorgueillit de sa “grandeur” à force de cabrioles et d’étirements délirants. Je lui propose un bras de fer pour le calmer, mais il m’éclate avant même d’en comprendre les règles. À côté, Thalie calcule tranquillement le signe astrologique de l’Hydre avec un carnet extirpé de son sac.

« Donc, Darse, tu aurais vu le jour sous le feu d’Ylüne, qui apporte la force et la passion. Oh, et tu as un ascendant Stellaire-poussière, soit le double alignement avec le Référenciel, l’astre élémentaire et Nepheee… »

Abîmée dans ses calculs, elle n’a pas vu venir Darse qui, dans son enthousiasme, la soulève en clamant “J’as la force !”. L’éclat combiné de la chute de la table, des rebonds de la radio et de la panique de Thalie n’émoussent en rien l’énergie de l’Hydre… avant qu’elle ne se fige soudain, le regard plongé dans celui de sa prise pendue à son cou.

« Qu’est-ce que ça dit la “passion” ?

— Darse, repose-moi au sol, tu veux bien ? »

L’Hydre la libère avec une douceur insoupçonnée. En voyant la déconfiture de Thalie, tremblant sur ses talons, Darse baisse les épaules et fait mine de rentrer dans sa cage, mais je l’arrête et lui propose mon siège. Et là, surprise totale : le lézard galère comme jamais à tenir sur une chaise ! La faute à sa queue, bien sûr, mais ses gesticulations me font bien rire, et même la Damoiselle d’Ormen se déride. Celle-ci finit par s’installer, les couleurs claires regagnant son visage.

« Et vous, Abriel ?

— Hein ?

— Quel est votre alignement ?

— Euh, Sorkat.

— “L’indépendant”, alors. Comme c’est pratique.

— Quoi, vous m’croyez pas ?

— Donnez-moi votre date de naissance, je vais voir si vous avez un ascendant.

— C’est pas la peine, je vous l’ai…

— “Abriel de Molenravh est né le halo trois, deuxième renaissance, Psi deux du six cent quatre-vingt-septième cycle, à la trente-troisième minute du sixième degré”, intervient Darse. C’est maman Laetere qu’elle a dû dire ça beaucoup à l’Obsicurie depuis que le fugitif il commence à bien lui chauffer les…

— Ça va Darse, merci mon grand. »

J’ose même pas imaginer ce qu’il allait sortir si je ne l’avais pas interrompu. Thalie hausse un sourcil et détaille le calendrier de son calepin.

« Ce qui vous a fait naître sous le signe de… Abriel, vous êtes né sous Zvat. L’Eau, pour les bons et les fidèles. C’est peut-être pour ça que cette petite Gargoule vous avait à la bonne. »

Darse s’esclaffe de mon “erreur”, se méprenant sur le sourire que Thalie me jette. J’ai chaud au visage tout d’un coup – sûrement le bras de fer de tantôt. L’Hydre braille, sautille et presse la Damoiselle de révéler son propre élément.

« Je suis née dans l’Air de Sorkat, avec un ascendant Triple-bois Kosteth.

— Oooh, s’extasie Darse, c’est très très très rare ça, hein, dis, hein ? »

Ça y est, ça me gonfle. J’écrase le bouton de la radio afin d’avoir autre chose à entendre.


***

« Et là, raconte Thalie, Darse s’est redressée dès les premières notes et s’est mise à danser convulsivement. Elle était en transe à un point tel qu’elle nous a oubliés. Nous l’avons observée un moment avant de changer de musique – c’était de la stoa-kov et, malgré l’avis d’Abriel, elle était trop violente pour travailler en même temps. Le shinë-stem a achevé l’Hydre, elle est allée d’elle-même dormir dans sa cage[6]. »

Il fait doux sous le kiosque de la Frondaison. La verrière en amande laisse deviner l’assombrissement de l’horizon alors que le halo s’éteint. En accord avec ces empreintes de feu sur les nuages cendreux, les lueurs intérieures se tamisent. Les angelots des bosquets semblent le suivre également, puisque leurs pépiements s’atténuent à mesure que le repas s’étire.

Thalie et moi-même racontons l’halo-ci avec, en ce qui concerne nos observations sur Darse, de nombreux détails. Notre enthousiasme crève le calme du parc – les étoiles dansantes sur les prunelles de ma partenaire révèlent que je ne suis pas le seul à profiter du vin. Sage et digne dans sa robe blanche, Antée nous écoute attentivement, n’hésitant pas à nous questionner sur le langage corporel de l’Hydre ou son comportement face à nous.

À l’autre extrémité de la table, Théadrine et Philandre dévorent nos dires comme leur assiette. Les traits acérés de la cuisinière en chef s’étirent et dévoilent ses crocs alors qu’elle se régale de son scrofineux en sauce. Ses crins coupés court, à la fine proue sur le devant de son crâne, accrochent la lumière tandis que le balancement de l’anneau à son oreille fait écho à ses mouvements. Et, à côté d’elle, le chambellan ne la lâche pas des yeux. Elle croise son regard après un rongement d’os et, se méprenant sur son sens, s’empresse de remplir la coupe de son admirateur – le flot bleu, mal assuré, franchit parfois les bords du verre. Philandre remballe son mouvement de refus quand elle lui flatte l’épaule pour le détendre – un bon coup de poing.

« Il est super ce vin, Théa’, lancé-je par-dessus la table (Philandre s’empresse d’en prendre une gorgée pour confirmer). C’est toi qui fait pousser les lamiacettes ?

— Eh ouais ! C’est ma cuvée perso que vous buvez là. J’ai un jardin derrière ma piaule, mais ça me permet pas de produire pour tout l’équipage ; Antée et moi on bosse sur un système pour cultiver dans un vaisseau spatial, mais il nous manquerait de la place dans le Sylvaer. »

Elle m’explique, avec des termes simples, que les lueurs violettes au cœur de l’appareil ont pour fonction de favoriser la pousse et le bien-être des plantes : un moyen pour Arkon de pallier le manque des rayons stellaires[7]. Ce qu’elle espère, c’est détourner ce système pour produire des fruits et des légumes à plus grande échelle.

À ma droite, Thalie déguste d’une lampée et se passe la langue sur les lèvres. Ses commissures semblent avoir saisi un hameçon dans la discussion ; il m’apparaît lorsqu’elle prend la parole.

« Et vous avez de l’aide pour vos plantations ? »

Un très léger bafouillage ; personne ne s’en émeut et la voix profonde de la cuisinière vient prendre le relai :

« Antée vient m’aider parfois, annonce Théadrine en la remerciant d’un pouce levé. Ah, et Philandre passe régulièrement aussi ! Il est parfois un peu empoté, mais toujours serviable – c’est qu’il est chou not’ chambellan, hein ? »

Ce ne sont pas les épices qui le font azurer en cet instant. Thalie a saisi l’émoi et se tourne vers moi, amusée. Elle me propose même du vin, tout sourire, mais le mien est plus grand encore.

« Avec grand plaisir. Oh, attendez. »

Alors qu’elle penche la carafe au-dessus de ma coupe, je saisis la feuille esseulée qui s’était nichée dans sa crinière. Certains fils d’or essayent de la retenir ; ils s’étendent paresseusement le long de sa joue et ne font que frémir lorsqu’elle tente de les déloger d’un souffle.

« Faites voir ? »

Elle tend sa main gauche et examine l’objet du crime, une feuille kaki en longueur agrémentée de nombreux appendices, comme une chenille dodue qui écarterait toutes ses pattes.

« C’est une feuille de pimin, il y en a autour de ma maison. »

Mon regard délaisse la palme pour remonter le long de ses doigts. Ceux de la main gauche, dont les deux derniers sont déformés comme si leurs os avaient été brisés, puis ressoudés. J’en effleure la ligne d’un ongle :

« Thalie, je ne vous ai jamais demandé…

— Pour mes doigts ? »

Je hoche la tête. Elle interprète mal et reprend d’une voix peinée :

« Je l’avais évoqué, je me les suis brisés lorsque des clients violents s’en prenaient à moi, à Nurin. Je pensais que vous retiendriez.

— Ce n’était pas ma question. Je voulais vous proposer de vous apprendre à… »

J’oublie mes mots – ma bouche commence à se faire pataude – mais mes poings fermés miment fort bien la baston.

« Oh ! C’est gentil. Vous pensez que je risque d’en avoir besoin ?

— Eh bien… mes missions s’achèvent rarement dans la courtoisie et la diplomatie. »

Thalie se plie sur les rires de sa poitrine. La perle de nacre se balance au bout de sa chaîne jusqu’à ce qu’elle saisisse le bijou pour le garder en main.

Le dîner s’est poursuivi tard entre bonne chère et bonne ambiance. L’assemblée s’est close sur des crêpes au servalon garnies de fruits frais et accompagnées d’une eau de vie maléfique. Puis la fatigue, fatale démonesse des vêpres et des ténèbres, a lesté nos paupières.

J’ai aidé Thalie à rentrer chez elle : ma partenaire avait une légère tendance à tituber et il s’en est fallu de peu pour qu’elle égratigne sa blouse ou tache son pantalon blanc. Elle a eu du mal à lâcher mon épaule, mais nous nous sommes finalement séparés après de brèves salutations, sous le regard d’Antée qui avait eu l’extrême bonté de m’accompagner pour que je sache trouver la sortie…


***

Devoir regagner ma minable cabine m’irrite passablement. Les mains dans les poches et la tête basse, je grommèle dans ces foutus conduits sombres. Au deuxième couloir, une silhouette se détache du mur – elle devait y être appuyée.

« Abriel ? T’as quelques minutes ? »

Quoi encore…

Je me frotte les yeux. Il me faut un petit moment pour reconnaître le Novarien.

« Saren ? Qu’est-ce que tu veux ? »

Je ne sais pas si c’est l’ambiance bleuâtre ou les cônes blancs des lampions de direction, mais il arbore une expression que je ne lui connais pas. Gênée, presque soucieuse – rien à voir avec le connard habituel.

« J’espère qu’il te reste quelques lumières, parce que j’en aurais besoin.

— Bah, j’ai bien une lampe torche dans ma sacoche, mais pas d’autres à prêter quoi[8].

— Mais non… »

Le pilote prend le temps de se gratter le crâne, avant de poursuivre :

« J’ai besoin de conseils, Abriel. Ça te dit une bière au Carré des chemins ?

— Au point où j’en suis… Allez, c’est parti. »

Nous sommes parmi les derniers à rester attablés dans la placette – la serveuse faisait un peu la tronche quand elle nous a apporté nos chopes. C’est un moment étrange : nous avons partagé tellement d’animosité avec Saren qu’il nous est difficile de passer au-delà. Les efforts sont visibles, dans tous les sens du terme.

« Alors, qu’est-ce que tu veux ?

— C’est à cause de Kia.

— Ton artilleuse.

— Oui.

— Si c’est pour des questions sentimentales, je suis loin d’être assez dégourdi pour…

— Non… Non. »

Ça ne l’empêche pas de se mordre les lèvres et de lever son verre pour cacher son embarras.

« En fait, elle m’a emmené plusieurs fois voir ton Hydre.

— Ah, Darse.

— Tu l’as appelée “Darse” ?

— Une idée de Thalie. »

Ça lui fait un choc. Il passe un moment le front dans la paume.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— Darse. C’était le nom de l’artilleur Alfar Trois. »

Maintenant le choc est partagé. Nous buvons en silence, cloués sur nos chaises par le poids de l’hommage. La fermeture des bars et le départ du personnel me réveillent un peu :

« Tu parlais de Kia, du coup ?

— Ma tronche faisait peur à l’Hydre, apparemment. »

Je suis trop fatigué pour le chambrer, c’est à s’en mordre les doigts…

« Peur, comment ?

— Elle me prend pour un des gardes, souffle Saren.

— Ils sont très cons avec elle. Je dois la sortir de là au plus vite.

— C’est là le cœur du problème. »

Je le laisse continuer. Les mots perdent pied et il préfère les noyer à petites doses de houblon.

« J’étais un des gardes, Abriel, tu le sais, on en est suffisamment venus aux mains à cause de ça.

— Mais tu diriges l’escadron Alfar maintenant[9].

— Justement. Kia insiste pour que je me démarque des autres bourrins et que je change de coupe de crinière. »

Obligé de pouffer, là.

« Et c’est ça qui te tracasse ?

— Bah… j’veux que ça soit bien. Que ça lui plaise, aussi.

— Que ça lui plaise, ou que tu lui plaises ?

— On bosse ensemble, j’aimerais éviter qu’elle me fasse toujours la remarque. »

C’est ça, tourne autour du pot.

Il inspire un grand coup.

« C’est pour ça que je te demande conseil à toi, Abriel. Je sais que t’as eu la tête rasée lorsque tu servais l’Obscurie, et maintenant tu portes la crinière plus courte que la majorité des Novarii.

— J’en ai pris l’habitude. Enfin, c’est surtout que j’ai jamais eu la patience de la laisser repousser, avoué-je en la flattant d’une main engourdie.

— Et qu’est-ce que je peux faire, moi ? »

Je m’autorise un instant de réflexion.

« Déjà, raccourcis ça, qu’on te prenne plus pour un garde et que tu vires tes nœuds abîmés.

— D’accord, se résout Saren.

— Après… »

J’hésite. L’image d’un grand baraqué au crâne rasé s’impose dans mon cerveau martelé.

« Ne te rase pas la tête non plus, ça rappellerait l’Obscurie et je doute que ça soit bien vu.

— Je fais comment alors ?

— J’sais pas, un entre-deux ? Sois créatif, merdelle ! »

Mon ton le fait marrer, il faut croire, et d’en avoir parlé rend le pilote plus léger. Nous finissons nos chopes – question d’honneur ! – avant de nous séparer. Enfin, je gagne le quartier des invités.

Même pas un garde en faction, bande de fainéants…

Je pénètre dans ma cabine, largue les sacs de fringues et ma sacoche, puis mes vêtements neufs, bien pliés et rangés sur le dossier d’une chaise solitaire. Plus qu’à aller me pieuter…

« Scouic ? »


Non…

Non, pas encore !


La tasse tinte dans le renfoncement de chevet. Elle est là, la scélérate !

« Cirice ! »

Je me jette sur le lit, toutes griffes dehors. La sylicate sursaute ; ni une ni deux, elle dévale les dunes de draps. Je chope le godet et le balance sur la boule de poils. Cirice évite de peu. À mon grand regret, les éclats de céramique de ma grenade à thé ne sont pas assez tranchants pour la couper en morceaux – c’est à peine si elle chancelle.

Par contre, qu’est-ce qu’elle couine !

« Foutreciel, tu vas voir ! »

Dans la panique, la sylicate peine à trouver une sortie : elle tourne en rond, cette conne. La fureur martèle mes tempes à contretemps de l’alcool – il va me falloir un meurtre pour me calmer, au moins. J’attrape mon Oblitorion pendu dans son étui, sur le portemanteau. Il émet un grondement statique l’espace d’une seconde, puis son canon s’illumine.

« Bouffe ça ! »

Une boule de feu d’un bleu turquoise éclate dans la cabine. L’animale se précipite et échappe au volcan qui naît sur le plancher. Un nouveau tir pulvérise le système de chauffage sous lequel elle pensait s’abriter.

« Espèce de lâche, montre-toi ! »

Encore une décharge : un mur s’éventre et ses étincelles vont roussir le pelage de la sylicate. La lumière principale décède et les veilleuses automatiques tremblent devant ma fureur. Dans la pénombre orangée, je vois la boule de poils sauter à nouveau sur le lit. Je tire par réflexe : mes draps se percent dans un “pouf !” de regret, un champignon fumant s’en extirpe comme l’âme d’un exécuté. Cirice, elle, s’enfuit : j’ai tout juste le temps d’apercevoir la touffe de queue se faufiler dans un trou au pied du mur.

« Merdelle. »

Je désactive l’Oblitorion et contemple la ruine. Un fluide visqueux dégouline du chauffage crevé, reflète le brasillement du mur meurtri. Quant à mes draps, ils sentent nettement le cramé. Force m’est de reconnaître que j’ai perdu cette manche aussi…

Sylicate victorieuse par chaos.


***




[1] Il aime bien parler de Théadrine, le chambellan… [retour]


[2] Je tairai pour la postérité les termes moins élogieux qu’elle usa pour qualifier mes fringues – et non, je ne jetterai pas ma veste en cuir. [retour]


[3] Non seulement c’est classe – surprise pour elle – mais surtout c’est elle qui a payé – surprise pour moi. [retour]


[4] Si vous arrivez à comprendre cette date sans jeter un œil dans les annexes, je vous paye ma tournée de sang de dragon. Heureusement que Darse n’a pas à le faire – jeter un œil, je veux dire… [retour]


[5] Bon allez, je vous aide un peu. Nous sommes au 12.721e cycle, dans le segment Shesh 2. Il y a quatre noms de segments, mais ils se répètent dans chacune des trois phalanges que contient un cycle : Shesh est le premier segment, il ouvre la deuxième phalange. Après viendront Psi, Kamet et Onah. Quand j’étais dans les catacombes du Puits-secs, nous étions en Onah 1, le dernier de la première phalange. C’est clair ou faut que j’répète ? [retour]


[6] Le shinë-stem est l’une des formes de musique les plus anciennes sur Ocrit. Elle emploie des sonorités suaves et décrit la nature dans toutes ses humeurs, de la douceur à la puissance la plus brute. Les compositeurs les plus riches peuvent s’offrir des orchestres avec des instruments en vrai bois.

La stoa-kov, à l’inverse, s’interprète en groupe plus réduit. Ça tape, ça crie, ça grince des décibels gras sur des cordes métalliques. Bien plus intéressant que les niaiseries du kansan comme la Ballade du pèlerin, par exemple. [retour]


[7] Même avec sa gueule de bois séculaire, il parvient à appesantir son vaisseau de sa simple présence. Il a la vieillesse tenace, le dernier des Planhigyns… [retour]


[8] D’ailleurs, il faudrait que je me rachète une lampe-main ! [retour]


[9] Au fait, c’est pour ça qu’ils l’appellent “Alfarin” ? [retour]


Commentaires

Beaucoup trop cool <3
 1
dimanche 2 décembre à 00h14
Merci bien xD
 0
dimanche 2 décembre à 10h45
J'ai tellement ri dans ce chapitre, et du vrai rire à haute voix ! C'était super sympa ! J'aime beaucoup Darse, même si son évolution est très rapide de mon point de vue. Quand il a parlé en premier, j'ai eu un mouvement de recul aussi, je ne m'y attendais pas.
Thalie se dévergonde dis !
 1
mercredi 1 avril à 21h57
Eeeh, content de te voir de retour ! :)
Et merci, merci beaucoup pour tes retours, ça me fait très plaisir !

C'est vrai, Darse évolue très vite. J'aurais aimé m'étendre bien plus sur sa, mh, maturité, mais c'était dur de faire rentrer ça dans l'histoire. Mais, aussi, les souvenirs et les réflexes sont déjà en lui grâce à Laetere, donc Darse n'a plus qu'à se les réapproprier. Après rassure-toi, il a encore beaucoup à apprendre ;)
 0
mercredi 1 avril à 22h59