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Julien Willig

mercredi 28 novembre 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXXIV

« Une première guerre éclata alors : ce fut le conflit colonial de Nephel. Les Keroubs, avisés, eussent beau avoir pris soin d’entraîner les durs Rhakyt avec eux, les implacables Planhigyn imposèrent leur force. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

C’est à croire que nous sommes faits pour le larcin, Thalie et moi.


Nous avons mangé au Carré des chemins, comme prévu – nourriture correcte, rapidement servie, même si Philandre n’a pas manqué de vanter la cuisine de la cheffe cuisinière en comparaison[1]. C’est après que c’est devenu drôle : la demoiselle d’Ormen, en voyant ma mise, a tenu à ce que je m’achète des vêtements neufs[2]. Après plusieurs passages en cabine – elle a eu beau rester impassible, je la soupçonnais de multiplier les essais pour me charrier –, j’en suis ressorti avec un costume noir et une chemise pourpre.

« Ce n’est pas un peu sombre ? s’est inquiété Philandre.

— Peut-être trop solennel », a jugé Thalie.

Je leur ai fait remarquer que s’ils voulaient du moins solennel, je pouvais toujours remettre mes anciennes fringues, déjà. Ensuite, que ça allait très bien avec la robe de cérémonie de ma coéquipière. Et qu’enfin, faute d’uniforme je préférais ne pas m’orienter vers du blanc comme tout le personnel. Mes arguments ont vite fait mouche. J’avais maintenant l’air d’un civil, mais d’un civil présentable[3].

« Gardez vos anciens vêtements dans les sacs du magasin, m’a dit Thalie.

— Vous savez, un seul peut suffire.

— Justement, il faut y garder de la place. »

Le chambellan a pris congé et elle m’a traîné dans l’église du vieux Khadel.

« Il a fini son office, je vais aller le voir pour lui proposer le repas à la Frondaison de ce soir. Pendant ce temps, gagnez les bancs des premiers rangs et prenez les coussins réservés aux personnes âgées – pas d’inquiétude, il n’y en a pas à bord. Vous devriez pouvoir attraper un peu d’encens sur l’autel du même coup. »

Ça a marché. J’ai cherché à subtiliser une bouteille de vin derrière la table, mais je n’en ai pas trouvé. Nous nous sommes retrouvés, Thalie et moi, à la sortie du temple une poignée de renaissances plus tard.

« Alors ? ai-je demandé en écartant les bras, goguenard et la toile des sacs gonflée par les coussins.

— Khadel ne viendra pas, il délaisse la Frondaison à force de passer presque tout son temps ici.

— Non mais… enfin, j’ai réussi quoi.

— Ah, certes. Je n’en attendais pas moins de vous. »

Ça devait la faire marrer de me faire lambiner comme ça, je suis sûr qu’il y a autre chose sous sa carapace. Quoi qu’il en soit, c’est dans son rôle de fille de glace qu’elle m’a accompagné au quartier des cellules.


***

« Voici donc cette fameuse Hydre. »

Elle est là, debout de l’autre côté des barreaux, la queue balayant lentement derrière elle. Tout dans son attitude montre qu’elle m’attendait. Je passe la main à travers la grille : Thalie se tend, mais je peux gratouiller le menton du reptile sans réaction hostile. Au contraire, il lève la tête et vibre chaleureusement.

« Salut mon grand.

— C’est un mâle ? »

Je me tourne vers ma partenaire :

« Les Hydres sont asexuées.

— Pourquoi lui parler au masculin, alors ?

— Bah… je sais pas, c’est un peu comme mon petit gars, quoi.

— C’est une Hydre, Abriel, répond-elle dans un haussement de sourcils. Le féminin serait plus logique. »

Je ne relève pas et continue de gratter le lézard ; ses narines hument en même temps et il commence à glapir.

« Ah ah, tu sais ce qui t’attend, hein. »

Je sors de ma sacoche et lui tend son morceau de viande du jour. Il l’attrape dans ma paume ouverte d’un coup de dents maîtrisé, s’assoit pour déguster.

« Elle a un nom ?

— Pas encore. Ça fait plusieurs jours que je bloque, mais je ne trouve rien de bien satisfaisant.

— Peut-être n’étiez-vous pas prêt à vous retrouver si vite avec un petit gars ?

— Rooh, ça va. »

Des ricanements derrière. La paire de gardes vautrés sur leur chaise, assortie à la table pliable comme un kit d’automates au rabais, a délaissé sa partie de cartes pour nous scanner d’un regard synchrone.

« Ça ira, les mecs, vous pouvez nous laisser. »

Thalie tue dans l’œuf leurs protestations :

« C’est à un ordre de votre futur commandant en second que vous désobéiriez ?

— Non, mademois…

— Alors sortez. »

Ils se déplient d’un même mouvement et sortent en ronchonnant.

« Parfait, constate-t-elle, nous avons des sièges maintenant. »

Nous traînons les meubles vers la cage. Je dispose les coussins et pose le porte-encens sur le plateau, près de la radio endormie. Nous nous asseyons.

« Vous avez de quoi l’allumer ? » demande Thalie.

Sans un mot, je m’attaque au bâtonnet parfumé. Le briquet que je sors de ma sacoche est un modèle de « chantier », prévu pour allumer des charges explosives sous n’importe quelle condition météorologique. Du coup, je manque de faire cramer l’encens sous sa puissance ignifuge. J’écrase l’extrémité enflammée sur la table, et le reste de la baguette se met à dégager sa fumée.


« En fait l’odeur des lieux n’est pas si forte. Mais merci. »

Elle pose le cahier entre nous. Ses doigts pianotent sur sa couverture au lieu de l’ouvrir, alors qu’elle reporte son attention sur l’Hydre tapie sur sa paille.

« Que diriez-vous de Darse ? demande-t-elle soudain.

— Pardon ?

— Comme nom, pour l’Hydre : Darse. C’est un prénom mixte.

— Pourquoi Darse ?

— Je vous expliquerai. Mais plus tard. »

Je me lève sans même y penser et viens m’accroupir contre les barreaux. Je fais des bruits de bouche et de doigts, tout ce que je peux pour attirer l’attention du reptile.

« Eh. Eh, viens voir. »

Il se lève et s’installe en face de moi. Curieux, la tête penchée de côté comme s’il guettait une nouvelle friandise. Petit glapissement.

« Ça te plairait, comme prénom, Darse ? »

Il redresse le chef, darde son regard vif dans plusieurs directions.

« Moi, c’est Abriel. Je m’appelle Abriel, c’est mon nom. Et elle, c’est Thalie. Tu n’avais pas de nom avant : ça te dirait d’en avoir un ? »

L’Hydre me fixe.

« Thalie a proposé de t’appeler Darse. Tu es d’accord ?

— Oui. »

Un réflexe propulse mon corps en arrière. Ma main palpe ma hanche mais n’y trouve que du vide – merdelle, mon flingue… Thalie s’en sort mieux : elle a rejeté sa chaise dans un raclement métallique pour se figer en position de tir, bien campée sur ses deux jambes et un Peccamineux braqué sur l’Hydre.

« D’où vous sortez ça ? lancé-je.

— De mon sac. C’est la première fois que vous entendez l’Hydre parler ?

— Oui.

— Alors c’est Laetere. »

Une pichenette pour ôter la sécurité de son arme et Thalie s’avance sur la cage, mire droit sur le cœur du captif.

« Non, soufflé-je en me relevant, non non non, attendez. »

Je m’interpose. Elle me foudroie, c’est limite si je l’imagine me trouer le corps pour descendre le lézard. Paumes doucement levées vers elle, j’ignore les ruades du troupeau sanguin dans mon cœur, mon cou et mes oreilles pour apprivoiser ma voix au mieux :

« C’est son premier mot, Thalie. Son premier.

— Et ?

— Ça fait plusieurs jours que je l’observe ; elle ne s’est mise à marcher qu’hier. »

Le canon s’abaisse. La fille de glace ne tient sa pétoire que d’une main nonchalante à hauteur de hanche.

« Expliquez-vous.

— En clair, notre captif est un enfant. Un esprit jeune qui vient enfin de crever le voile de sommeil sous lequel sa Dracène l’étouffait. »

Le gel craque, creuse des crevasses sur le front de ma partenaire au mouvement de ses sourcils de neige.

« Un enfant, dites-vous ?

— Dans un corps d’adulte, c’est vrai. Un corps qui a déjà parlé, déjà marché. Déjà combattu. Qui a servi dans les rangs de l’Obscurie et qui doit avoir entendu bien des choses… »

Elle commence à comprendre.

« Comment être sûrs que ce n’est pas Laetere qui la contrôle encore ?

— Croyez-moi, je le sais, c’est aussi sûr que l’affranchissement à ma propre ordination. »

Les pupilles de Thalie se dilatent ; je lève la main pour sceller ses lèvres d’un « pas maintenant » et poursuis :

« Quant à la maîtrise de ses capacités, je pense tout simplement que l’Hydre redécouvre ses réflexes sans savoir vraiment les utiliser… Venez. »


J’installe les coussins devant les barreaux. Thalie abandonne son pistolet sur la table et s’assied en tailleur à mes côtés. L’Hydre aussi se trouve au niveau du sol : elle nous observe de son air curieux, la tête qui s’incline en mouvements secs. Je m’éclaircis la gorge et, de ma voix la plus douce :

« Darse ? »

Il me fixe.

« Darse, tu me compr…

— Pourquoi elle est méchante avec moi ? »

C’est bien le ton éraillé des Hydres de Laetere. Le même, exactement le même. Mais l’intonation, elle, fluctue et vacille comme un oisillon au bord de son nid, s’écorche sur l’arête des dents qui la mâchonnent plus qu’elles ne la modulent.

« Qui est méchante avec toi ?

— La madame, là (elle pointe Thalie et s’ébroue dans un frisson épileptique). C’est elle qu’elle veut me tuer, l’autre madame est plus gentille. »

Très bien, il va falloir s’accrocher là…

J’effleure l’avant-bras de ma partenaire et la regarde d’un grand, grand sourire – faites-en de même, s’il-vous-plaît. Passée l’incompréhension, son minois s’ouvre, il accueille le chuchotis des éclairages pour y briller, ses saillies devenues courbes. Ses iris dépareillés se gorgent d’éclat alors que les perles d’encre qu’ils recèlent se mettent à scintiller.

Oui, c’est un sourire, franc et sincère. Du genre de ceux dont on se damnerait pour se le voir adressé. En coule une voix aussi fraîche qu’un duvet de neige :

« Pardon de t’avoir fait peur, ma chérie. Je t’ai prise pour quelqu’un d’autre et je ne le referai plus. Tu veux bien faire la paix ? »

L’Hydre recule le chef. Les embryons de plumes, au sommet qui couronne ses yeux, marquent une interrogation tellement exagérée, sur ce corps taillé pour le combat, qu’il me donne l’envie de m’esclaffer un bon coup. Je taquine discrètement les côtes de Thalie, lui tend ma sacoche ouverte. Elle en sort une cuisse de gallinet – l’attention de l’Hydre lui est désormais toute acquise.

« Regarde, annonce ma partenaire, je t’ai amené ça pour prouver ma bonne foi.

— La foi c’est pas pour l’Obscurie ?

— Pardon ?

— Je te pardonne, madame, mais je veux bien du manger. »

La demoiselle d’Ormen perd de sa superbe ; c’est d’un air confus qu’elle tend la viande au reptile. Celui-ci la gobe et ne se rappelle de ses propos qu’après quelques bouchées :

« La foi c’est ce que disent les vieux paîtres. »

Je prends le relai :

« Les prêtres, tu veux dire ?

— Oui, les tout petits dans la fumée. »

Les os craquent dans sa gueule et engloutissent la discussion. Je souffle à Thalie que nous ferions mieux d’y aller doucement avec Darse. Elle opine.

« Que faisons-nous, alors ? »

J’attrape le livre gisant sur la table.

« Ce que vous aviez prévu. »

Je le feuillette distraitement. Les enluminures sont magnifiques et je sens, à son souffle parfumé, que Thalie les admire aussi. Enfin, j’applique ma méthode d’investigation habituelle : prendre une page au hasard et commencer la lecture.

« … il est vrai que le désert d’Or… – d’Ormen ? ah non, d’Ouden-Ankh – n’est pas réputé pour la sûreté de ses sectes – non, ses sentes. Pourtant, ce genre d’endroit désolé prêtre – prête, pardon – à l’envie de re… de recueillement, à la quête de spiritualité. La situation n’était point favorable dans la masure – euh, mesure – où l’on sait que cette connerie – ah ! colonie, je me disais aussi – était constituée principalement de la race esclave. À bien y réfléchir, il peut être considéré que c’est ce manteau – ce matériau – le plus brut, à l’instar d’un terreau sauvage, qui favorisa le fleurissement de la fol… de la foi ? oui, de la foi chez la petite Berïn… »

Je relève le nez des feuilles comme un insecte s’affranchit de la poussière.

« D’accord, c’est une analyse du conte de Berïn la vertueuse ; je connais déjà, je doute que ça nous soit utile. »

Les narines de Thalie se plissent légèrement alors que sa bouche se vide de toute expression. Je vois, en positif, sa langue appuyer l’intérieur de ses lèvres comme si elles lui scellaient l’accès à l’air libre. Enfin, elle ose :

« Abriel, lisez-vous toujours de cette manière à voix haute ?

— Oui, pourquoi ?

— Alors on va dire que, dorénavant, c’est moi qui ferai la lecture du cahier. »

Et elle s’y applique. Dès le début du livre, cette fois en m’exhortant à prendre des notes si nécessaire. Darse se roule en boule, bercé par la voix-fleuve de Thalie tandis que j’alterne entre mes scribouillages, et des pliages distraits quand une carte laissée par les gardes me tombe sous la main.

« Oh, regardez cette jolie illustration, Abriel.

— Mh ?

— Là, ces fleurs de chimère enroulées autour de la lettrine.

— Non, c’est bon. »

Elle pouffe :

« Pourquoi, vous ne voulez pas voir ? »

Jambe repliée sur l’autre genou, je triture la boucle de mes lacets : ils sont usés, je devrais passer au Carré des chemins pour les changer…

« Vous boudez ?

— Pas du tout.

— Allez Abriel, ne faites pas la tête. »

Et c’est dans ce genre de moment qu’elle me sourit de toutes ses dents, celle-là !

« Bon, sinon, se reprend-elle, qu’en pensez-vous ?

— De quoi ? »

Les yeux au ciel :

« De l’influence des éléments et des ascendants lors des naissances.

— Les ascendants en astrologie ?

— C’est le thème du passage que j’étudiais, oui », rétorque-t-elle d’une langue râpeuse comme le blizzard.

Nous avons le réflexe, tous deux, de sauver la conversation en reportant notre attention sur l’Hydre. En fait, nous lui ouvrons même la cage.

« Darse ?

— Darse c’est moi, annonce-t-il en se relevant. Puis, avec fierté : c’est mon prénom.

— Tu en as de la chance. Dis, tu te souviens de quand tu es né ? »

Ni une ni deux, c’est d’un ton administratif qu’il annonce la date d’éclosion de sa portée : 12.714-P2/3/H12-[16’22]. Soit lors du cycle 714 – on fera grâce du douzième millecycle, personne hormis les Dracènes et ce vieil Arkon n’en a vécu d’autre –, au segment Psi de la deuxième phalange et au douzième halo de sa troisième révolution. Dans le dix-septième degré, le dernier de l’Ouverture, pour la précision[4].


Sacrée mémoire résiduelle, le lézard.

« Tu as donc sept cycles, Darse, constate Thalie. C’est bien, tu es devenue grande. »

Il sort de l’enclos et s’enorgueillit de sa « grandeur » à force de cabrioles et de démonstrations de puissance – il m’éclate au bras de fer –, tandis que ma partenaire calcule son signe astrologique avec un carnet extirpé de son sac.

« Donc, Darse, tu aurais vu le jour sous le feu d’Ylüne, qui apporte la force et la passion. Oh, et tu as un ascendant Stellaire-poussière, soit le double alignement avec le Référenciel, l’astre élémentaire et Nepheee… »

Abîmée dans ses calculs, elle n’a pas vu venir Darse qui, dans son enthousiasme, la soulève par les aisselles en clamant « J’ai la force ! ». L’éclat combiné de la chute de la table, des rebonds de la radio et de la panique de Thalie n’émoussent en rien l’énergie de l’Hydre qui, pour endiguer la frénésie des jambes de sa poupée bleue, passe un bras sous ses genoux. Il la porte à présent comme un parent avec son enfant… ou un séducteur avec sa conquête. Darse se fige soudain lorsqu’il rencontre le regard miroitant de sa prise, pendue à son cou.

« Ça veut dire quoi la passion ?

— Darse, demande Thalie d’une voix blanche, repose-moi au sol, tu veux bien ? »

Il la libère avec une douceur insoupçonnée – je revois furtivement les gamins de Molenravh au pied des montagnes, qui pouvaient déployer des trésors de délicatesse lorsqu’ils trouvaient des boules de plumes tombées de leur nid. L’oiselle blessée tremble sur ses talons, les mains hagardes tentant d’arranger sa crinière. Je renonce à lui manifester mon soutien – elle pourrait le prendre mal – et préfère remettre de l’ordre sur la table et les chaises. Je tire la sienne pour y disposer un coussin que j’époussette, et elle me remercie d’une pression sur le bras avant de s’assoir.

Darse, la tête et les épaules basses, fait mine de rentrer dans la cage, mais je l’en dissuade d’une gratouille sous le menton ; je lui laisse mon siège pour entreprendre une série d’étirements. Je m’interromps vite devant la galère de l’Hydre à tenir sur une chaise pensée pour des êtres sans queue – en réalité, je me bidonne, et même Thalie se déride. Enfin, Darse parvient à s’installer sur le côté. La demoiselle d’Ormen reprend :

« Et vous Abriel ?

— J’suis de l’élément Sorkat.

— L’indépendant. Comme c’est pratique.

— Quoi, vous m’croyez pas ?

— Donnez-moi votre date de naissance, je vais voir si vous avez un ascendant.

— C’est pas la peine, je vous l’ai…

— Abriel de Molenravh est né en 12.687-P2/2/H3-[6’33] », intervient Darse.

Thalie hausse un sourcil et détaille le calendrier de son calepin.

« Ce qui vous a fait naître sous le signe de… Abriel, vous êtes né sous Zvat. L’Eau, pour les bons et les fidèles. »

Darse s’esclaffe de mon « erreur », se méprenant sur le sourire que Thalie me jette. J’ai chaud au visage tout d’un coup – sûrement mes étirements. Je continue quand même pour mettre au second plan les braillements de l’Hydre, en train de sautiller pour presser Thalie de révéler son propre élément.

« Je suis née dans l’Air de Sorkat, avec un ascendant Triple-bois Kosteth.

— Oooh, s’extasie Darse, c’est très rare ça, hein, dis ? »

Ça y est, ça me gonfle. J’écrase le bouton de la radio afin d’avoir autre chose à entendre.


***

« Et là, raconte Thalie, Darse s’est redressée dès les premières notes et s’est mise à danser convulsivement. Elle était en transe à un point tel qu’elle nous a oubliés. Nous l’avons observée un moment avant de changer de musique – c’était de la stoa-kov et, malgré l’avis d’Abriel, elle était trop violente pour travailler en même temps. Le shinë-stem a achevé l’Hydre, et elle est allée d’elle-même se coucher dans sa cage pour y dormir[5]. »

Il fait doux sous le kiosque de la Frondaison. La verrière en amande laisse deviner l’assombrissement de l’horizon alors que le halo s’éteint. En accord avec ces empreintes de feu sur les nuages cendreux, les lueurs intérieures se tamisent : un moyen pour les résidents de garder un rythme biologique naturel. Les angelots des bosquets semblent le suivre également, puisque leurs pépiements s’atténuent à mesure que le repas s’étire. Il n’y a que le chant de la rivière pour s’insinuer entre le cliquetis des couverts et les éclats de rire afin de rappeler sa présence, malgré le rempart des lanternes et des rambardes de fer.

Vous l’aurez compris, Thalie et moi-même racontons notre journée avec, en ce qui concerne nos observations sur Darse, de nombreux détails. Notre enthousiasme crève le calme du parc – les étoiles sur les prunelles dansantes de ma partenaire révèlent que je ne suis pas le seul à profiter du vin.

Sage et digne dans sa robe blanche, Antée nous écoute attentivement et hoche la tête à chacune de nos phrases, n’hésitant pas à nous questionner sur des éléments qui ne nous auraient pas sauté aux yeux, comme le langage corporel de l’Hydre ou son comportement face à nous.

À l’autre extrémité de la table, Théadrine et Philandre dévorent nos dires comme leur assiette. Les traits acérés de la cuisinière en chef s’étirent et dévoilent ses crocs alors qu’elle se régale de son scrofineux à la sauce de lamiacette ; ses cheveux presque ras, à la fine proue sur le devant de son crâne, accrochent la lumière par leur teinte grise bleutée tandis que l’inertie de l’anneau assorti, à son oreille, fait écho à ses mouvements. Et, à côté d’elle, le chambellan ne la lâche pas des yeux.

À nous de l’asticoter un peu.

« Eh, Philandre, il n’était pas censé venir le vieux prêtre ?

— Khadel ? Oui, il aurait dû.

— Il habite ici en plus, c’est pas comme si c’était loin.

— C’est dommage, il n’a pas pu profiter de ce merveilleux repas concocté par notre chère cuisinière. »

Il la couve d’un grand sourire dont elle ignore totalement l’existence – il ne se trouve pas dans son assiette. Après un rongement d’os, Théadrine se cure les dents et élève provisoirement son attention :

« Ouais, c’est bête. T’façon cette brindille ne becte pas grand-chose ; ça vous en laisse largement assez pour vous faire péter la panse comme ça. »

Et de remplir à grands gestes son verre et celui de son admirateur – quelques gouttes indigo franchissent le bord et dégringolent par à-coups. Le chambellan remballe son mouvement de refus quand elle lui flatte l’épaule du poing pour le détendre.

« Il est super ce vin, Théa’, lancé-je par-dessus la table (Philandre s’empresse d’en prendre une gorgée pour confirmer). C’est vous qui faites pousser les lamiacettes bleues ?

— Eh ouais ! C’est ma cuvée perso que vous buvez là. J’ai un jardin derrière ma piaule, mais ça me permet pas de produire pour tout l’équipage ; Antée et moi on bosse sur un système pour cultiver dans un vaisseau spatial, mais il nous manquerait de la place dans le Sylvaer. »

Elle m’explique, avec des termes simples, que les lueurs violettes au cœur de l’appareil ont pour fonction de favoriser la pousse et le bien-être des plantes : un moyen pour Arkon de pallier le manque des rayons stellaires[6]. Ce qu’elle espère, c’est détourner ce système pour produire des fruits et des légumes à plus grande échelle.

À ma droite, Thalie déguste sa lampée et se passe la langue sur les lèvres – il lui reste bien quelques traces sur son joli baume, mais j’aime la voir rompre son masque de perfection. Ses commissures semblent avoir saisi un hameçon dans la discussion ; il m’apparaît lorsqu’elle prend la parole :

« Et vous avez de l’aide pour vos plantations ? »

Un très léger bafouillage, mais personne ne s’en émeut et la voix profonde de la cuisinière vient prendre le relai :

« Antée vient m’aider parfois (Théadrine la remercie d’un pouce levé).

— J’apprécie ce travail manuel, confirme la Gargoule. Il me permet d’aérer mon esprit après l’avoir empoussiéré dans les archives.

— Ah, et Philandre passe régulièrement aussi ! Il est parfois un peu empoté, mais toujours serviable ; c’est qu’il est chou not’ chambellan, hein ? »

Ce ne sont pas les épices qui le font rougir en cet instant. Thalie a saisi l’émoi et se tourne vers moi : la connivence fuse et nous amuse.

« Abriel, vouvez-lous… pardon, voulez-vous un peu de vin ?

— Avec grand plaisir, réponds-je d’un sourire tout aussi grand, comment vous le refuser ? Oh, attendez. »

Alors qu’elle penche la carafe au-dessus de ma coupe, je saisis la feuille esseulée qui s’était nichée dans ses cheveux. Certains fils d’or essayent de la retenir : ils tombent paresseusement le long de sa joue et ne font que frémir lorsqu’elle tente de les déloger d’un souffle.

« Faites voir ? »

Elle tend sa main gauche et examine l’objet du crime, une forme kaki en longueur agrémentée de nombreux appendices, comme une chenille dodue qui écarterait toutes ses pattes.

« C’est une feuille de pimin ; il y en a autour de ma maison. »

Mon attention délaisse la palme pour remonter le long de ses doigts. Ceux de la main gauche, dont les deux derniers sont déformés comme si leurs os avaient été brisés puis ressoudés. Plusieurs fois. J’en effleure la ligne de mon ongle :

« Thalie, je ne vous ai jamais demandé…

— Pour mes doigts ? »

Je hoche la tête. Elle interprète mal et reprend d’une voix peinée :

« Je l’avais évoqué, je me les suis brisés lorsque des clients violents s’en prenaient à moi, à Lua ; je pensais que vous retiendriez.

— Ce n’était pas ma question. Je voulais vous proposer de vous apprendre à… »

J’oublie mes mots – ma bouche commence à se faire pataude – mais mes poings fermés miment fort bien la baston.

« Oh ! C’est gentil ; vous pensez que je risque d’en avoir besoin ?

— Eh bien… mes missions s’achèvent rarement dans la courtoisie et la diplomatie. »

Thalie se plie sur les rires de sa poitrine. La perle de nacre se balance au bout de sa chaîne jusqu’à ce qu’elle saisisse le bijou pour le garder en main.

Le dîner s’est poursuivi tard entre bonne chère et bonne ambiance ; nous avons passé tout notre temps à table, un luxe qui n’est pas permis à Lengel – les sirènes de l’Obscurie et les Hydres en patrouille y veillent. « Heureusement que Khadel n’est pas là, a observé Théadrine, il aurait insisté pour qu’on célèbre la Nocturnale. » L’assemblée s’est close sur des crêpes au servalon garnies de fruits frais et accompagnées d’une eau de vie maléfique. Puis, en fatale déesse des vêpres et des ténèbres, la fatigue a lesté nos paupières.

J’ai aidé Thalie à rentrer chez elle : ma partenaire avait une légère tendance à tituber et il s’en est fallu de peu pour qu’elle égratigne sa blouse ou tache son pantalon blanc. Elle a eu du mal à lâcher mon épaule, mais nous nous sommes finalement séparés après de brèves salutations, sous le regard d’Antée qui avait eu l’extrême bonté de m’accompagner pour que je sache trouver la sortie…


***

Devoir regagner ma minable cabine m’irrite passablement, je l’avoue. Les mains dans les poches et la tête basse, je grommèle dans ces foutus conduits sombres. Au deuxième couloir, une silhouette se détache du mur – elle devait y être appuyée.

« Abriel ? T’aurais quelques minutes ? »

Quoi encore…

Je me frotte les yeux. Il me faut un petit moment pour reconnaître le Novarien.

« Saren ? Qu’est-ce que tu veux ? »

Je ne sais pas si c’est l’ambiance bleuâtre ou les cônes blancs des lampions de direction, mais il arbore une expression que je ne lui connais pas. Gênée, presque soucieuse – rien à voir avec le connard habituel.

« J’espère qu’il te reste quelques lumières, parce que j’en aurais besoin.

— Bah, j’ai bien une lampe torche dans ma sacoche, mais pas d’autres à prêter quoi[7].

— Mais non… »

Le pilote s’interrompt plutôt que de céder à la vulgarité. Il prend le temps de se gratter le crâne et poursuit :

« J’ai besoin de conseils, Abriel. Ça te dit une bière au Carré des chemins ?

— Au point où j’en suis… Allez, c’est parti. »

Nous sommes parmi les derniers à rester attablés dans la placette – la serveuse faisait un peu la tronche quand elle nous a apporté nos chopes, la journée a dû être longue. C’est un moment étrange : nous avons partagé tellement d’animosité avec Saren qu’il nous est difficile de passer au-delà. Les efforts sont visibles, dans tous les sens du terme.

« Alors, qu’est-ce que tu veux ?

— C’est à cause de Kia.

— Ton artilleuse.

— Oui.

— Si c’est pour des questions sentimentales, je suis loin d’être assez dégourdi pour…

— Non… Non. »

Ça ne l’empêche pas de se mordre les lèvres et de lever son verre pour cacher son embarras.

« En fait, elle m’a emmené plusieurs fois voir ton Hydre.

— Ah, Darse.

— Tu l’as appelée Darse ?

— Une idée de Thalie. »

Ça lui fait un choc. Il passe un moment le front dans la paume.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— Darse. C’était le nom de l’artilleur Alfar 3. »

Maintenant le choc est partagé. Nous buvons en silence, cloués sur nos chaises par le poids de l’hommage. La fermeture des bars et le départ du personnel me réveillent un peu :

« Tu parlais de Kia, du coup ?

— Ma tronche faisait peur à l’Hydre, apparemment. »

Je suis trop fatigué pour le chambrer, c’est à s’en mordre les doigts…

« Peur, comment ?

— Elle me prend pour un des gardes, souffle Saren.

— Ils sont très cons avec elle. Je dois la sortir de là au plus vite.

— Justement, ce constat touche le cœur du problème. »

Je le laisse continuer. Les mots perdent pied et il préfère les noyer à petites doses de houblon.

« J’étais un des gardes, Abriel, tu le sais, on en est suffisamment venus aux mains à cause de ça.

— Mais tu diriges l’escadron Alfar maintenant.

— Justement. Kia insiste pour que je me démarque des autres bourrins et que je change de coupe de cheveux. »

Obligé de pouffer, là.

« Et c’est ça qui te tracasse ?

— Bah… j’veux que ça soit bien. Que ça lui plaise, aussi.

— Que ça lui plaise, ou que tu lui plaises ?

— On bosse toujours ensemble, j’aimerais éviter qu’elle me fasse toujours la remarque. »

C’est ça, tourne autour du pot.

« Et pourquoi tu ne vires pas ces cadenettes, alors ? Ça rappelle la tête de racaille de la majorité des gardes ; si encore ils étaient soigneux dans leur apparence, mais même pas. »

Il inspire un grand coup.

« C’est pour ça que je te demande conseil à toi, Abriel. Je sais que t’as eu la tête rasée lorsque tu servais l’Obscurie, et maintenant tu portes la crinière plus courte que la majorité des Novarii.

— J’en ai pris l’habitude. Enfin, c’est surtout que j’ai jamais eu la patience de la laisser repousser, avoué-je en la flattant d’une main engourdie.

— Et qu’est-ce que je peux faire, moi ? »

Je m’autorise un instant de réflexion. Les cadenettes sont faites par une série de nœuds dans les cheveux, ça ne va pas être facile de s’en débarrasser comme ça…

« Déjà, coupe tous ces trucs, même si tu les aimes bien, sinon on te prendra pour un garde.

— D’accord, se résout Saren.

— Après… »

J’hésite. L’image d’un grand baraqué au crâne rasé s’impose dans mon cerveau martelé.

« Ne te rase pas la tête non plus, ça rappellerait l’Obscurie et je doute que ça soit bien vu.

— Je fais comment alors ?

— J’sais pas, un entre-deux ? Sois créatif, merdelle. »

Mon ton le fait marrer, il faut croire, et d’en avoir parlé rend le pilote plus léger. Nous finissons nos chopes – question d’honneur ! – avant de nous séparer. Enfin, je gagne le quartier des invités.


Même pas un garde en faction, bande de fainéants…

Je pénètre dans ma cabine, largue les sacs de fringues et ma sacoche. Puis mes vêtements neufs, bien pliés et rangés sur le dossier d’une chaise solitaire. Plus qu’à aller me pieuter…


« Couic ? »


Non…

Non, pas encore !


La tasse tinte dans le renfoncement de chevet. Elle est là, la scélérate !

« Cirice ! »

Je me jette sur le lit, toutes griffes dehors. La sylicate sursaute ; ni une ni deux, elle dévale les dunes de draps. Je chope le godet et le balance sur la boule de poils. Cirice évite de peu. À mon grand regret, les éclats de céramique de ma grenade à thé ne sont pas assez tranchants pour la couper en morceaux – c’est à peine si elle chancelle.

Par contre, qu’est-ce qu’elle couine !

« Foutreciel, tu vas voir ! »

Dans la panique, la sylicate peine à trouver une sortie : elle tourne en rond, cette conne. La fureur martèle mes tempes à contretemps de l’alcool – il va me falloir une mort pour me calmer, au moins. J’attrape mon Oblitorion pendu dans son étui sur le portemanteau. Il émet un grondement statique l’espace d’une seconde ou deux, puis son canon s’illumine.

« Bouffe ça ! »

Une boule de feu d’un bleu turquoise éclate dans la cabine. L’animale se précipite et échappe au volcan qui naît sur le plancher. Un nouveau tir pulvérise le système de chauffage sous lequel elle pensait s’abriter.

« Espèce de lâche, montre-toi ! »

Encore une décharge : un mur s’éventre et ses étincelles vont roussir le pelage de la sylicate. La lumière principale décède et les veilleuses automatiques tremblent devant ma fureur. Dans la pénombre orangée, je vois la boule de poils sauter à nouveau sur le lit. Je tire par réflexe : mes draps se percent dans un « pouf ! » de regret et un champignon fumant s’en extirpe comme l’âme d’un exécuté.

J’ai tout juste le temps d’apercevoir la touffe de queue se faufiler dans un trou au pied du mur, tout près de l’encadrement de la porte.


Elle s’est enfuie…

« Merdelle. »


Je désactive l’Oblitorion et contemple la ruine. Un fluide visqueux dégouline du chauffage crevé, reflète le brasillement du mur meurtri. Quant à mes draps, ils sentent nettement le cramé. Force m’est de reconnaître que j’ai perdu cette manche aussi…


Sylicate victorieuse par chaos.


***

 



[1] Il aime bien parler de Théadrine, le chambellan… [retour]

 

[2] Je tairai pour la postérité les termes moins élogieux qu’elle usa pour qualifier mes fringues – et non, je ne jetterai pas ma veste en cuir. [retour]

 

[3] Non seulement c’est classe – surprise pour elle –, mais surtout c’est elle qui a payé – surprise pour moi. [retour]

 

[4] Si vous arrivez à comprendre cette date sans jeter un œil dans les annexes, je vous paye ma tournée de sang de dragon. Heureusement que Darse n’a pas à le faire – jeter un œil, je veux dire… [retour]

 

[5] Le shinë-stem est l’une des formes de musique les plus anciennes sur Ocrit. Elle emploie des sonorités suaves et décrit la nature dans toutes ses humeurs, de la douceur à la puissance la plus brute. Les compositeurs ou mélomanes les plus riches peuvent s’offrir des orchestres avec des instruments en vrai bois, comme ce cher Arkon – étrange, hein ? C’est comme si je jouais sur de la peau de Novarii ou de Gargoule, moi…

La stoa-kov, à l’inverse, s’interprète en groupe plus réduit. Ça tape, ça crie, ça grince des décibels gras et métalliques. Bien plus intéressant que les niaiseries du kansan comme la Ballade du pèlerin, par exemple. [retour]

 

[6] Même avec sa gueule de bois séculaire, il parvient à appesantir son vaisseau de sa simple présence. Il a la vieillesse tenace, le dernier des Planhigyn… [retour]

 

[7] D’ailleurs, il faudrait que je me rachète une lampe-main ! [retour]

 

Commentaires

Beaucoup trop cool <3
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dimanche 2 décembre à 00h14
Merci bien xD
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dimanche 2 décembre à 10h45