4

Julien Willig

jeudi 15 novembre 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXXIII

[Résumé des chapitres précédents]

C’est moi, Abriel, chasseur de trésor et fugitif recherché pour désertion, chargé de retrouver la Médaille du Messager. Avec Thalie, nous avons dérobé dans l’église de Lengel le cahier du prêtre, qui devrait nous apporter les indices nécessaires à notre quête. À bord du vaisseau d’Arkon, j’ai observé l’Hydre que j’ai capturée – je lui ai inoculé un sérum censé la délivrer de l’asservissement mental de sa Dracène –, j’ai appris les raisons pour lesquelles Arkon souhaite m’offrir les commandes de son vaisseau, je me suis aussi castagné plusieurs fois avec ses sbires, puis on a entendu une chanson naze.


***


« Malheureusement, le dépérissement de Zvat força ceux qui s’imposèrent comme les omni-élus à migrer sur Nephel ; au privilège ultime de la connaissance divine s’accompagna le martyr de la race messianique. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Un frisson embrasse mes lèvres. Au bout d’une éternité, je commence à assimiler la sensation qui me tire du sommeil : le va-et-vient de crins légers comme un rêve qui me chatouillent la barbe. J’inspire. Un souffle se mêle au mien. Il n’est pas très chaud ; au contraire, il instille une humidité évanescente et se faufile jusqu’aux fragments de ma mémoire. Encore un bain ?

Des petites pressions remontent mon menton. J’y devine la douceur d’une pulpe, la solidité des ongles. Je souris :

« Vous êtes revenue… »

Si j’ai le cerveau trop embrumé pour m’étonner, la savoir si entreprenante réveille mon corps avec douceur.

« Vous savez, vous auriez pu rester tantôt. »

Un mouvement plus sec : l’un des doigts se retire et laisse l’ombre d’une griffe sur ma lèvre inférieure.

« Promis, je serai plus gentil. »

Les ongles escaladent mon visage, jusqu’à cerner la pointe de mon nez.

« Thalie ? »

Morsure vive. J’hurle.

« Scouic ? »

La bestiole, là. Cirice. La putain de sylicate d’Arkon juste devant mes yeux.

« Fille d’inceste, qu’est-ce que tu fous là ? »

L’animale sursaute, la terreur dans son regard orange – eh ouais ma vieille, t’as réveillé le colosse ! À la lueur chétive des veilleuses automatiques, son pelage noir et gris se hérisse. La sylicate esquive mes bras balourds et se jette en dehors du lit. Je l’entends détaler alors que je tâte le mur pour activer la lumière. Sa queue bouffante a déjà disparu quand j’allume – mes jurons ne suffisent pas à la retenir.

Je laisse mon crâne retomber ; il manque l’oreiller et se fracasse contre ma coquille de métal.


Sonné.


Je presse ma crinière dans l’espoir d’atténuer le chaos dans mon cerveau. Mes doigts amassent quelques perles fiévreuses nées de mon agonie – réfléchis, putréciel, réfléchis quand tu fais des trucs… Enfin, je tâtonne dans le renfoncement de chevet : derrière la tasse abandonnée par Thalie, j’attrape ma vieille montre de cuivre[1]. Septième degré, troisième sablier. Le temps de dompter les galops de mon cœur, le halo sera bien entamé.

« Merdelle… »


***

J’ai passé mes nerfs dans la salle de bain des invités. Accroupi dans le bassin de céramique, j’ai ciré mes chaussures et graissé les cicatrices de ma veste de cuir – le souvenir débraillé des gardes du Sylvaer me motive à prendre soin de ma mise. Un petit temps après mes ablutions, me voici devant le bureau du chambellan. La porte coulisse avant même que je frappe. Philandre ouvre, surpris :

« Abriel ? L’entraînement des Alfar n’a lieu que dans trois degrés, je ne vous attendais pas dès à présent.

— J’avais prévu de me lever tôt. »

Il loue mon sérieux et j’en profite pour demander ce qu’il s’apprêtait à faire.

« Je dois me rendre dans la salle du trésor pour vérifier des comptes. Rien de bien passionnant, mais vous ne l’avez pas encore vue, non ? »

Je le suis avec enthousiasme. Contrairement à ce que j’imaginais, la salle du trésor n’est pas située près de la chambre palatiale – j’aurais bien vu Arkon s’enraciner à son pécule à la force des centycles. Philandre m’emmène à l’arrière du vaisseau, dans les niveaux supérieurs abritant les archives et les capsules de sauvetage. Curieuse association – je subodore quelqu’un d’avoir voulu assurer ses arrières.

Ici, point d’obscurité, tout n’est que courbes et peinture blanche. Certaines cloisons, tout comme les huis que nous traversons, sont percées de verre soufflé. Je ne peux m’empêcher d’y passer ma main :

« Comme quoi, on peut vraiment faire du beau avec les matériaux les plus anodins[2].

— Certains Keroubs feraient mieux d’entendre ça.

— De l’aigreur, Philandre ? Vous ?

— Regardez nos recrues novarii. L’élitisme aveugle de l’Obscurie réduit notre peuple à la misère, à la violence et la bassesse. Les voir est triste à pleurer.

— Vous entrez dans les bases de la politique, mon cher. Notre nombre est un danger pour eux.

— Quand même, se prétendre les omni-élus, choisis par les dieux autant que par l’ensemble des Ocritiens…

— Ils savent tordre la vérité à leur avantage. »

La présence de gardes autour de l’ouverture indique la salle du trésor. Philandre est sommé de réciter son mot de passe, avant d’être autorisé à taper son code d’identification sur le pavé mural.

« Il vous sera communiqué quand vous obtiendrez le grade de commandant en second », m’informe-t-il.

C’est sans cérémonie que le chambellan m’invite à entrer. L’endroit manque cruellement de charme, avec ses alignements d’étagères froides divisées par des rangées d’éclairages zénithaux. Alors que Philandre vérifie ses comptes, j’observe quelques objets – après la promesse de ne rien abîmer ni rien “oublier dans mes poches”.

Malgré la distance, la léthargie d’Arkon semble asphyxier la salle du trésor. Sous l’ombre des rayonnages dorment de vieilles coupes, des diadèmes, des couronnes ouvragées ou de lourdes bagues. Sur la neige courbe des vases, les veinures bleues ou rouges ont l’inconsistance du rêve. Les piles de pièces anciennes, elles, ne scintillent ni ne chantent à présent. À vrai dire, toutes ces trouvailles peuvent bien taire leur histoire : pour nombre d’entre elles, je l’entends déjà.

À gauche, une paire de bougeoirs susurre le souvenir de mon altercation avec Saren dans Lengel, avant qu’il m’envoie me frotter à l’accueil des margyrens. À droite, les mailles ovales d’un magnifique collier d’or étreignent doucement les petits disques d’argent qui les séparent. En leur centre sommeille un médaillon à la perle de nacre ; seule une fêlure discrète pourrait gâter son cœur, mais j’y vois l’imperfection qui en rehausse le charme. C’est un bijou si fin, j’enrage de le voir dépérir dans ce local sinistre. J’en regrette presque de l’avoir dérobé à la matriarche du caveau kérubin que je pillais[3].

Je trompe mon ennui avec quelques inédits, comme ces masques antiques des Nuits du Messager. La collection est complète : les trois déesses, Kosteth en rouge et blanc, Ylüne en noir et orange, et Zvat en turquoise et doré, me sondent de leurs orbites vides. Les intendants me toisent : Pitamn en rose et violet, et Sorkat en jaune et blanc. J’aime bien Sorkat, c’est le genre de plaisantin qui tape l’incruste chez les déesses – je vous raconte pas les barres en soirée[4]. Ces accessoires sont aussi fins qu’entretenus : j’y devine les fastes surannés auxquels Philandre se raccroche désespérément, quand la majeure partie de l’équipage sombre dans la dépravation. Peut-être que ce vaisseau abritait encore quelques valeurs il y a un centycle ou deux.

À côté, un cadre de verre m’arrache une réaction contradictoire – ou plutôt, le planisphère ocritien en peau de thoriné à l’intérieur. Je me marre en me rappelant avoir balancé un bel horion à la face de ce gros con de Directeur général du Service de Prospection et d’Exploration, avant de fuir en fauchant la carte dans son bureau… Puis me renfrogne au souvenir de la trempe écopée moi-même en rentrant à Lengel, tout ça pour que les sbires d’Arkon me fauchent mon butin, une fois encore.

Heureusement, Philandre ne traîne pas et finit par m’arracher à la désagréable impression d’avoir contribué pour beaucoup aux derniers enrichissements du Sylvaer. Alors qu’il se retire, je profite de ma liberté pour aller saluer l’équipage de la passerelle, puis observer les gardes s’entraîner au pas de tir. Je vais ensuite rendre visite à l’Hydre dans le quartier des cellules, y croisant Saren traîné par Kia. Enfin, une dernière visite…

Antée m’annonce que Thalie n’est pas à la Frondaison. La robe crème de la Gargoule scintille dans les lueurs matinales : d’après le baillement diaphane du plafond de verre, le vaisseau commence à sortir des eaux.

« Et vous ignorez où elle se trouve ?

— Je regrette, Abriel. Je lui dirai que vous la cherchez à son retour, n’hésitez pas à revenir ici quand vous le souhaitez.

— Je n’y manquerai pas. Merci, Antée. »

Je prends congé de l’archiviste, puis rebrousse chemin. Au milieu de ces interminables couloirs bleutés me vient l’idée de bifurquer : pas besoin de repasser par le quartier des “invités”, autant prendre au plus près des hangars. Je connais mal l’itinéraire, ne l’ayant emprunté que lors de mon atterrissage en urgence la dernière fois…

… Du coup, je déboule forcément dans un endroit imprévu. C’est un carré d’une cinquantaine de mètres, une placette en plein carrefour. Ampoule pointée vers le haut, une paire de luminaires encadre chaque sortie en piliers blancs qui percent la nuit d’azur. Une myriade de plafonniers constelle cette aire d’un souffle stellaire, et leur lueur se diffuse comme un nuage sur les étoffes claires tendues comme un ciel. Une veillée de lampadaires aux sphères opaques sublime doucement cette ambiance de vèpres mystiques.

Des tables et des bancs patientent sous le cul des Sylvariens au repos[5]. Les murs s’ouvrent sur différentes installations : deux restaurants minuscules, le double de bars – pas étonnant – et même quelques… magasins ? C’est bien, ça, il me faudra des vêtements neufs. J’esquive un chapelet de trois gardes en train de siffler leur bière en silence, puis un plateau de thorée-cordière où une navigatrice semble plumer deux infirmiers. L’ambiance m’arrache un sourire.

Le portail suivant, en revanche, me le dérobe pour de bon. Mes yeux se heurtent aux encensoirs ballants dans leurs ténèbres béantes, poisseuses comme seules savent l’être les églises obscuriennes. Une voix d’entre-tombes saille à travers cette manne de poussière spirituelle et vient confirmer mes craintes :

« Elle m’approcha avec le baiser d’un serpent alors que l’Œil du Soleil se levait sur ses lèvres. Le clair de lune saisit mes larmes d’argent…

— Foutu prêtre, craché-je dans ma barbe.

— … nous reposons dans une étreinte obscure…

— Y a vraiment des pieds au derche qui se perdent. »

J’accélère. À peine reporté-je mon regard à l’avant qu’apparaît celle que je cherche. Elle m’aperçoit au même instant, c’est-à-dire bien trop tard pour rompre notre élan : en clair, nous nous rentrons dedans. Douloureux, comme coup de chance.

« Abriel ? Pardon, je…

— Thalie, vous êtes là.

— Vous me cherchiez ? Parce que j’étais en train de…

— Oui, en fait je voulais vous…

— C’était pour… »

Nos souffles meurent, gênés de s’être mêlés. Je fais un pas en arrière, elle aussi. Thalie baigne dans une blouse nocturne piquetée d’étoiles : l’ensemble lui va tellement bien qu’elle pourrait s’y draper et s’envoler dans un coin de ciel. Son pantalon blanc s’évase au mollet pour laisser respirer de discrètes chaussures à talon. Seul un petit sac noir semble la maintenir au sol, de sa frêle bandoulière.

Je lui adresse un simple “vous d’abord”. Thalie se détend, inspire et chasse de ses soleils jaune et bleu le fiel que j’y lisais. Puis :

« Je voulais vous voir, Abriel. Ne vous exaspérez pas, c’était surtout pour vous parler.

— J’ai rien dit.

— Je sais qu’on a eu des moments difficiles, réunis et jetés ensemble par la force des choses. Vous êtes tellement… (elle semble peser ses mots, je m’efforce de rester neutre :) différent de tout ce que j’ai pu connaître. Non pas que je ne le sois pas pour vous, je le conçois ! Seulement, nos caractères à l’évidence opposés sont autant nos forces que nos faiblesses. C’est une vérité qui me hante depuis plusieurs jours et j’y ai songé de plus en plus – cette nuit, notamment. Nous sommes voués à travailler ensemble, Abriel, à nous côtoyer pour cette mission et, si les choses se passent comme prévu, pour les prochaines. Vous… nous avons chacun nos défauts, comme nos qualités. Et j’ai pensé… Voilà, le mieux pour nous, je pense, serait d’enfin apprendre à se connaître. De prendre le temps d’échanger, de ne pas se voir uniquement sous la contrainte, mais au moins de communiquer de façon ouverte, d’assurer ce lien tissé par les circonstances et qui fait de nous, aussi inattendus qu’ils soient, des partenaires dans une équipe. Qu’en pensez-vous ? »

Il me faut bien quelques secondes pour la digérer, celle-là.

« Vous ne dites rien ? »

Je souffle, soudain plus léger :

« Si. En fait, je voulais vous dire tout pareil, et aussi vous offrir ceci. »

Je sors le poing fermé de ma veste. Intriguée, Thalie lève une paume hésitante : j’ouvre les doigts pour y laisser couler mon offrande. Ses paupières s’écarquillent doucement. Ses lèvres s’arrondissent, sa mâchoire frémit :

« C’est…

— Un cadeau. »

Elle lève le collier à portée de visage, admire le scintillement des disques et des mailles. La perle de nacre oscille entre nos gorges et je constate qu’elle se mariera à merveille avec sa crinière, qu’elle soit lâchée comme l’halo-ci ou tressée pour des mises plus cérémonielles.

« Où l’avez-vous trouvé ?

— Secret. Je voulais qu’il soit à vous. »

Mon sourire est sincère. Le sien s’effondre :

« Ne me dites pas qu’il vient de la salle du trésor.

— Eeeeh bien…

— Vous l’avez volé ? »

J’abandonne un nouveau pas vers l’arrière :

« Écoutez, j’voulais juste vous…

— Vous saviez qu’il n’était pas à vous, Abriel ?

— Alors ça on peut en discuter ! Parce qu’il fait partie des nombreuses babioles que j’ai exhumées pour votre trône d’écorce au péril de ma vie. Oui, Damoiselle, et sans une once de gratitude en plus ! »

Elle reporte son attention sur le bijou et, d’une voix plus calme :

« Vous l’avez donc volé deux fois ?

— Ça aurait été dommage de passer à côté…

— Je suis d’accord. »

C’est là qu’elle me surprend le plus : elle ouvre le fermoir sans hésitation et attache la chaîne autour de son cou.

« Il me va bien ? »

Je lève la main, ose l’aventurer vers sa poitrine. Du bout de mes doigts gourds, j’attrape le médaillon afin de tourner la gemme à l’extérieur.

« Là, c’est mieux. »

Son regard s’arque en croissant, léger comme une aube de sourire.

« Eh, vous deux, pas de ça ici ! »

Ça ne pouvait pas durer…

Une voix grêle s’éboule sur ce moment. Thalie et moi tournons la tête vers l’entrée du temple.

« Khadel, se pince la Damoiselle d’Ormen.

— Allez donc vous bécoter ailleurs, margoulins de Novarii, que vos saletés épargnent mon parvis ! »

Le prêtre correspond parfaitement à l’image que je m’en faisais : un vieux débris perdu dans sa bure, tremblant dans son propre squelette, la capuche mal rabattue sur un crâne vierge de pousses et pourtant labouré de sillons secs. Ses genoux s’entrechoquent alors qu’il surgit des ombres pour brandir un poing serré sur la chaîne d’un encensoir aussi rouillé que lui[6].

« Dégagez de mon église, misérables pécheurs, et laissez la décence aux fidèles qui…

— Khadel ! Khadel, c’est moi, c’est Thalie. »

La Gargoule se fige en plissant ses petits yeux. Son encensoir continue son balancement et manque d’emporter sa jambe au passage. Malgré les quelques mètres qui nous séparent, le crouton paraît trop bigleux pour la reconnaître.

« C’est à la Damoiselle d’Ormen que vous parlez, Khadel.

— Thalie ?

— Oui.

— Vous, en train de…

— En train de rien du tout, Khadel, vous vous méprenez. Vous pouvez rentrer et terminer votre office. »

Il ne doit pas percevoir l’éclair qu’elle lui lance, sinon il sentirait ses miches s’embraser. J’avale en silence de peur d’un ricochet. Le visage de Thalie se ferme et elle me dépasse d’une démarche décidée. Le temps de comprendre, de me retourner, elle oublie la placette en quelques enjambées.

« Attendez ! »

Pour quelqu’un qui voulait améliorer nos rapports, elle a bien vite retrouvé son aura glacée.

« Thalie ! »

J’arrive à saisir le bout de sa manche. Elle se fige et redécouvre mon visage, surprise.

« Je voulais vous demander… J’ai été convié à assister à l’entraînement des Alfar. Ça vous dirait d’en être ?

— Quoi ?

— Vérin n’est pas encore réparé. Philandre m’a garanti qu’une gondole pourra suivre les manœuvres. »

Elle accepte dans le vide, l’air ailleurs. Nous rebroussons chemin et je la guide jusqu’au hangar 5, où embarquent déjà les voltigeurs. La gondole à ciel ouvert n’attend plus que nous. Je laisse Thalie monter la rampe ; près y avoir posé un pied, elle fait une pause et rallume son regard vers moi. Un ongle effleure la nacre à sa poitrine alors qu’elle susurre un “merci” sincère.


***

La gondole est un frêle cocon de luxe, avec un baldaquin et des rideaux fins. À l’instar de son vaisseau mère, c’est une dragée blanche qui évolue paresseusement dans le ciel du Secteur 5.16, à l’est du massif lengélien et de la Désolation de Lumière. Nous sommes au centre de la terre-plaque, ainsi l’horizon est doux et son feu ne heurte pas nos visages. Debout à l’arrière, Philandre manœuvre la godille de façon à suivre un filet de vent : nous dérivons avec le Sylvaer tandis que, sur le côté, l’essaim des alfars s’épanouit au centre d’un cratère antique.

« Escadron Alfar, crache la radio, en formation patrouille. Alfar 4, corrigez votre approche, vous vous écartez. »

Je suis accoudé à la rambarde, assis sur un canapé, observant l’évolution des aéronefs entre les monts édentés. Il fait plus froid que dans le Secteur 5.4, à tel point que des zones blanches paressent dans les plus hauts creux de la roche. Thalie, assise à l’autre bord, extirpe de son sac le cahier du père Fibert.

« Vous ne voulez pas profiter de la scène ? »

Elle relève la tête dans une moue gênée.

« J’aimerais profiter du moment pour continuer à travailler.

— Moi aussi, rétorqué-je. J’ai l’intention de me faire une idée des capacités réelles de tout l’équipage.

— La dernière intervention des alfars ne vous a pas suffi ?

— J’étais concentré sur autre chose. Les ressources du Sylvaer sont uniques en leur genre et je veux les comprendre. »

Elle perd ses prunelles au-dehors avant de les ramener sur le livre. Une hésitation plus tard, elle le range et décroise les jambes.

« D’accord, expliquez-moi. »

Je lui fais signe d’approcher, elle vient s’assoir derrière moi. Je pointe un doigt à l’extérieur de la chaloupe :

« Regardez ces appareils. Je ne les connais que très peu, car j’ai passé la plupart de mon service pour Arkon à l’extérieur. Je sais pourtant qu’ils n’ont rien en commun avec les chasseurs de l’Obscurie. Vous savez pourquoi ?

— Je dois avouer que non.

— Escadron Alfar, verrouillez la congère en forme de crochet au nord-est : séparation en parité pour une neutralisation en vingt secondes chrono. Les pairs attaquent, les impairs contournent les sommets nord pour interception. À mon signal… »

Je baisse le volume de la radio de bord, histoire de garder l’attention de ma partenaire. Cependant, je lui laisse le temps d’observer la manœuvre. En bas dans le cratère, les chasseurs pairs mettent les gaz et, à portée, lâchent une première salve avant de se retirer. Derrière l’amas de neige, les alfars impairs déboulent de leur couvert de roche pour mitrailler à leur tour. Fauché à la base, le crochet de la congère explose et s’effondre lentement.

Je reprends mes explications :

« Vous avez vu la double attaque ? La première frappe visait à attirer l’attention de “l’ennemi”, afin que les alfars suivant le détruisent pour de bon. La coordination était idéale ; la flotte de l’Obscurie, à l’inverse, compte davantage sur son équipement que son personnel.

— Comment ça ? Son armée est très étendue.

— C’est un artifice. Les troupes sont nombreuses, certes, et ça lui permet de contrôler la majorité des territoires habités d’Ocrit. En revanche, si les officiers bénéficient d’une formation d’élite, comme j’ai pu l’avoir, le reste des effectifs n’a pour vocation que de gonfler les chiffres. »

La Damoiselle d’Ormen ouvre sa main au vent.

« Vous ne pouvez tout de même pas prétendre que la domination de l’armée obscurienne n’est pas efficace.

— C’est la quantité qui fait sa force. Ça se voit avec les faiblesses des Dracènes, même si la création des Hydres permet un renouvellement régulier des troupes. Et encore plus avec les unités aériennes.

— Ce ne sont pas les Dracènes qui s’en occupent ? s’étonne Thalie.

— Non. La tâche est trop complexe, elle demande des réflexes bien affûtés. Les Dracènes sont stériles depuis des millecycles, peut-être même depuis la colonisation d’Ocrit. À l’instar de notre cher Arkon, elles subissent leur âge. »

Elle opine, baignée du reflet de l’horizon.

« D’où les recrutements parmi les Novarii et les Gargoules.

— Vous comprenez. L’Obscurie aura beau nous cracher dessus autant qu’elle veut, notre “espèce servile” lui sera toujours bien plus utile au combat que les Rhakyts »

Je ne peux retenir un petit rire mauvais, avant de reprendre :

« Quant aux Keroubs, j’aimerais bien voir ça…

— Vous n’aimez pas beaucoup les Keroubs. »

Une bourrasque passe ses doigts dans ma crinière, je ferme les yeux et profite. Rapidement, des souvenirs transforment cette étreinte en étau…

« Vous savez ce qu’il fabrique dans son laboratoire, le vicaire Neptis ? »

Ma voix s’emballe, faut que je me calme…

« En dehors de ses fonctions obscuriennes ? demande Thalie. J’ai ouï-dire qu’il nourrit une passion pour la science du vivant.

— On peut dire ça comme ça. Peut-être que la fragilité de sa morphologie qui lui a donné la volonté “de modeler la chair et d’en expérimenter les rouages”, comme il dit. Mais quel que soit le mystère que ce taré cherche dans le sang et les entrailles, une chose est sûre, ça n’est pas le secret de l’âme… »

Même sans la voir, je perçois le frisson de Thalie derrière moi. Elle se frotte les bras tandis que son visage se perd dans le brasier du lointain. Je poursuis :

« Avant ma désertion, j’ai pu apercevoir son dernier projet. Une plante parasite, conçue pour piquer ses victimes afin d’y planter ses graines – cette saloperie devait même injecter du venin anesthésiant pour que la proie ne se doute de rien. Alors, les semences pourraient grandir dans le corps infecté jusqu’à le faire mourir, et prendre au piège de nouvelles proies.

— C’est affreux…

— Ça vous laisse une idée des vicelards qui œuvrent dans les ombres de notre chère Obscurie. »

Un bouquet de chaleur éclot sur mon avant-bras : la main gauche de Thalie s’y est posée.

« Restez dans la lumière, souffle-t-elle dans une pousse de sourire. Vous n’avez pas connu que les ténèbres dans votre vie. »

J’étouffe le songe d’un rire – moins que ça, un simple souffle :

« On croirait entendre Antée. Ou Lua, même.

— Lua ?

— La petite Gargoule qui assiste le père Fibert, celle que vous avez pressée pour faciliter mon infiltration[7]. Gentille, pour…

— “Pour une Gargoule” ? »

Je dois m’avouer vaincu :

« C’est ça.

— Vous voyez que la monstruosité n’est pas la seule facette cachée parmi les espèces de l’Obscurie. Vous le découvrez parmi les Gargoules, ne pourrait-il pas en être de même avec les Keroubs ? »

Un souvenir du Palais d’Anthémis me revient : Lavin, le pèlerin venu de Vigante, avec sa voix douce et sa générosité. Le fruit d’un quiproquo, certes, mais il avait été si prévenant. Quant à Ellis, à bord même du Sylvaer…

« Ouais… faut voir. »

Thalie répond du même amusement étouffé que le mien :

« Laissez le temps gommer la foi des esprits et ranimer celle des vivants.

— Vous êtes bien inspirée, ce matin, dites-moi. Et vous, avec votre parcours ? Vous devez bien en avoir, des démons à exorciser, non ? »

Le vent se tait. Tandis que Thalie retire sa main, sa crinière immobile marque la lourdeur qui s’abat soudain.

« Vous parliez des ressources du Sylvaer. En quoi nous seraient-elles un atout ? »

Sujet clos pour le moment, donc.

« Quand nous sommes revenus de Lengel, commencé-je après une poignée de secondes, l’Escadron Alfar s’en est bien sorti dans l’urgence face aux aspics. Ces voltigeurs ont l’habitude de lutter contre plus fort qu’eux, contre de meilleurs équipements. Ils savent qu’ils n’auront pas de renforts. Pourtant, ils se sont jetés au cœur de la bataille sans hésiter, et cela a payé.

— Il y a eu des pertes, soulève Thalie prudemment.

— Oui, car les aspics sont puissants et robustes : à l’inverse des alfars, ils peuvent descendre facilement un adversaire pour peu qu’ils touchent au but. »

L’attention dérive en contrebas, attirée par les aéronefs en train de fondre sur des cibles distinctes : des arêtes de roche, quelques saillies de glaciers. Il leur faut bien une rafale soutenue, nourrie par plusieurs appareils, pour les détruire.

« Et les pilotes ? s’enquiert ma partenaire.

— Ceux de l’Obscurie sont plus faibles parce qu’ils manquent d’expérience. Ils servent d’escorte et de dissuasion. Il faut voir l’effet que provoque l’apparition d’un léviathan : les pilotes obscuriens restent les seuls maîtres du ciel. Pourtant, au sein de l’armée ils sont méprisés car ils ne sont que des Novarii sans grade, sans parler des Gargoules.

— Donc, selon vous, les pilotes de chasseurs obscuriens sont mauvais ?

— Pas tous, non. »

Je m’interromps. Il y avait bien cette camarade, Lita. Ses compétences auraient pu la mener très loin, probablement dans le commandement à l’instar de Cédalion, mais ce qu’elle voulait, c’était voler. Nous étions très proches d’elle, lui et moi, si bien que nous disputions sa présence par des moyens détournés : lui par de l’entraînement individuel, et moi… eh bien, disons qu’elle avait une sacrée descente, elle aussi.

Il m’arrive encore de regretter sa compagnie, mais c’est une pensée que je préfère garder pour moi[8]. Thalie prend le relai et m’initie aux divers éléments de la vie du Sylvaer. J’apprends les raisons de la présence du temple de Khadel : si l’autorité de l’Obscurie est rejetée, sa religion demeure comme une évidence. Le culte ne connaît pas l’assiduité de Lengel, mais les Sylvariens fêtent les Nuits du Messager, par exemple.

Au-dessus de son épaule, je vois Philandre jouer de la godille : nous rentrons à bord. Alors que l’ombre du hangar nous drape, Thalie se lève. J’en fais de même, mais elle reste debout devant moi.

« Théadrine nous prépare un dîner à la Frondaison, ce soir. Voudriez-vous vous joindre à nous ? »

Je dévoile toutes mes dents pour lui répondre :

« Avec grand plaisir. »

Elle volte quand Philandre arrive à notre niveau. L’œil du chambellan tique sur la chaîne d’or et d’argent au cou de la Damoiselle d’Ormen. Je n’ai même pas le temps de le foudroyer pour lui intimer le silence : il se contente d’une petite moue avant d’extirper son carnet et d’expédier l’affaire par un simple griffonnage.

Au bas de la rampe, Thalie m’attend.

« L’Ouverture arrive à son terme. Je vous propose d’aller manger au Carré des chemins – Philandre, vous en êtes ?

— Avec plaisir, Damoiselle d’Ormen », répond celui-ci.

Je m’esclaffe :

« Le “Carré des chemins” ? C’est quoi ce nom ?

— La placette où nous nous sommes rencontrés tout à l’heure, répond Thalie. C’est un endroit populaire mais nous y serons à notre aise, je vous l’assure.

— Très bien. »

Elle amorce un demi-tour dans un cyclone de crins blancs et de blouse indigo. Entre deux claquements de talons sur le plancher de métal, elle tapote le cuir de son sac.

« Ensuite, poursuit-elle, nous pourrons enfin nous lancer dans l’étude de ce fameux livre. »

Un frisson descend le long de ma colonne. Je me racle la gorge :

« À ce propos… j’avais prévu d’aller voir l’Hydre durant la Sacrificiale. »

Elle s’arrête net. Et, sans même se retourner :

« Vous n’êtes pas sérieux ?

— Bah… j’ai le sentiment qu’elle pourrait vraiment nous être utile, et je dois être là alors que sa conscience commence à émerger. »

L’effort que Thalie déploie pour contenir son exaspération est exemplaire : je pourrais presque voir à travers sa peau les muscles se raidir pour la forcer au silence. Je la rejoins, ose une main sur son avant-bras dans un geste d’apaisement.

« Je comprends votre empressement, mais je suis convaincu de son utilité à terme. Et puis nous pouvons tout aussi bien consulter ce cahier sur place, non ? »

Elle acquiesce lentement. J’abuse – j’ai raison, et elle le sait. Soudain, elle redresse le menton et amorce une marche vive.

« Dans ce cas, il nous faudra quelque chose pour masquer l’odeur de clapier : j’irai distraire Khadel pour que vous lui empruntiez de l’encens et quelques coussins. Sur ce, allons manger. »


***




[1] Ça fait un moment que je ne l’avais pas sortie du coffre de Vérin. Sans mauvais jeu de mot, cette relique date de mon temps chez l’Obscurie. [retour]


[2] Le bois est rare sur Ocrit, mais le sable est omniprésent : un feu au gaz solaire est hop, du verre en veux-tu en voilà ! [[retour]


[3] Elle tenait le collier entre ses doigts, mais comme sa main m’est restée dans la mienne, j’ai cru qu’elle me la forçait. [retour]


[4] Quant à Nephel, elle est bien évidemment absente : on n’arbore ses couleurs cendre et rouille qu’en étant couvert de chaînes, jugé pour crime grave envers la sanctosphère. [retour]


[5] J’ai entendu Philandre utiliser le terme “Sylvarien”, mais il a mis longtemps à s’ancrer dans ma cervelle étant donné que je voyais l’équipage sous un angle tout militaire : les combattants, les navigateurs, les médecins, etc. Il s’agit tout de même de vrais personne, mieux vaut s’en souvenir.

Par contre, les gars, si je parle de “cul” c’est pas anodin : gardez votre ceinture au moins quand vous vous asseyez, c’est pas super de vous voir de dos… [retour]


[6] J’avais raison ! Sur toute la ligne ! [retour]


[7] J’espère qu’elle va bien depuis la bataille. La pauvre, elle avait l’air pas mal secouée… Eh, mais je lui avais pas demandé de m’attendre d’ailleurs ? [retour]


[8] Ayant descendu plusieurs aspics depuis ma désertion, j’ai toujours espéré ne jamais l’avoir affrontée. Cependant, si cela avait été le cas, je n’aurais probablement pas pu en réchapper. [retour]


Commentaires

Ahahahah la rencontre avec la sylicate. Pauvre Abriel, il y mettait tellement d'espoirs...

Le reste du chapitre est cool, bien que calme. J'aime beaucoup l'ambiance du vaisseau (même si c'est une petite ville au final vu tout ce qu'il y a dedans). Ca change totalement de contexte, et ça donne une (fausse) sensation de sécurité, impossible à avoir lorsqu'on était à Lengel par exemple. Abriel est beaucoup plus détendu, il prend même le temps de conter fleurette le bougre.

Par contre, j'ai raté le moment ou ils sont ressortis du lac ? J'ai bien vu qu'Abriel demandait à la scientifique de les faire sortir, mais j'ai pas vu une mention expresse. Ca me perturbe un peu vu que les Alfars font leur entrainement dans le ciel du coup.
 1
dimanche 25 novembre à 16h15

Citation de @JulieNadal :
Par contre, j'ai raté le moment ou ils sont ressortis du lac ?



Arf, ouais, j'ai peut-être un peu expédié la chose, j'y retournerai plus tard [EDIT : c'est fait]
 1
dimanche 25 novembre à 17h13
Intéressant ce chapitre, on découvre pas mal de choses, et le calme est agréable. Abriel commence à sérieusement en pincer pour Thalie xD
 1
jeudi 5 septembre à 18h27
... un peu x)
Merci, j'ai apprécié écrire cette poignée de chapitres ; c'était aussi relaxant pour moi
 0
jeudi 5 septembre à 18h58