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Julien Willig

jeudi 16 août 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXXII

« Alors, une voix sans âge traversa le cosmos jusqu’au système Ocrit. Les Planhigyns endormis, tout comme les Rhakyt bestiaux, l’ignorèrent. Les Gargoules s’en effrayèrent. Les Dracènes l’écoutèrent, mais ne surent l’interpréter.

Seuls les Keroubs, dans leur sagesse innée, tendirent l’oreille. Ils furent témoins alors de ce que l’on appelle aujourd’hui la Prophétie du Messager. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



J’entends les cris avant même le raffut des griffes et du métal. Ce qui n’était qu’une rumeur bondissant de couloir en couloir – sans laquelle je n’aurais peut-être jamais trouvé mon chemin – éclate pour de bon.

« C’est ça, mont’ les dents ! Tu peux rien cont’ nous ici ! »

Puis des rires gras. Et des chocs répétés, sûrement contre les barreaux de la cage.

Les cons.

Je presse le pas. Le quartier de détention est loin d’être l’endroit le plus vaste du Sylvaer, niché entre les cales les moins usitées et la salle des machines – je ne vous raconte pas la chaleur. Des entrailles de l’appareil montent, par endroits, quelques effluves brûlants révélés en filets de fumée orange par les lampes. Je m’efforce de marcher sur les tôles les moins rouillées ; l’humidité a rongé certaines au point qu’elles en sont percées. Il me faut même tortiller des épaules pour contourner une poutre à la verticale, tombée à travers le plafond il y a des cycles, à en croire la poussière.

Enfin, les cellules.

« Eh ! », crié-je.

Les trois sbires d’Arkon tournent la tête, surpris. Penchés sur une cage, ils avaient tendu entre les barreaux des baguettes d’où jaillit un arc électrique.

« T’es qui, toi ?

— Mais. C’est moi qui ai pris la barre lors de la bataille de Lengel : je suis le prétendant au poste de commandant en second. Crâne de scrofineux[1], je vais quand même pas devoir le dire à chaque bras cassé de ce foutu rafiot ! »

Ma colère résonne contre les parois de métal. Ils échangent des regards torves, suivis de bâillements de paupières – les synapses qui se réveillent, peut-être. L’un d’eux ouvre grand la bouche :

« Ah, mais c’est lui le monsieur dont parlait le chambellan ! »

Les deux autres comprennent enfin.

« Mais du coup, on doit lui obéir ou pas ?

— À votre avis ?[2] »

Je réponds en tapant du pied, les bras croisés. Les trois débiles commencent à comprendre que j’ai d’autres choses à foutre qu’échanger les présentations.

« Qu’est-ce que vous faisiez ? interrogé-je.

— Bah, on… on s’occupait de la prisonnière.

— S’occuper, hein ? Avec des baguettes de contention pour groc ?

— Elle était agressive… »

Je les écarte et m’avance près de la cage – un carré de deux mètres de haut, le double de côté. C’est la plus grande et elle semble adaptée à contenir la plupart des créatures – c’est à se demander si le Sylvaer n’a jamais connu d’activité de braconnage.

« Elle n’attaquait pas, ducon… »

Une lumière trop vive embrase la cellule. Zénithale, elle installe aux brins de paille, et à d’infimes os brisés, un lit d’ombres tremblantes au fond duquel scintille un œil unique. L’Hydre, recroquevillée sur elle-même, plante ses griffes dans le sol, prête à bondir, toutes dents dehors et la langue dardée. Elle adopte l’attitude figée de la chasseresse : membres à l’arrêt et muscles silencieux malgré sa nervosité, trahie par son furieux battement de queue.

« … elle est juste effrayée. »

Je m’agenouille au plus près, appose mon front contre le métal qui nous sépare.

« Salut, toi. »

L’Hydre penche la tête à droite et à gauche dans des gestes secs, la pupille plantée sur mes mains : j’effectue des mouvements lents pour l’attirer, les paumes en creux pour suggérer une mangeoire. De quoi, j’espère, la mettre en confiance.

« Tu te souviens de moi ? »

Ses narines palpitent ; elle tend le mufle en essayant de saisir mon odeur.

« Mais, M’sieur, reprend l’un des sbires, bien sûr qu’elle se souvient de vous, c’est la Dracène que vous avez combattue… »

Je soupire, me relève.

« Ouvrez-moi au lieu de raconter des conneries.

— Ouvrir… la cage ?

— Bah oui, la cage. »

Ma piètre imitation de son air ahuri ne le chamboule pas plus que ça.

« Mais… elle va vous…

— Non. Ouvrez. »

Ils s’exécutent en silence. Je rentre avec précaution et ils referment la grille sans attendre. Devant moi, l’Hydre commence à gronder. Le tremblement de sa glotte agite la peau flasque qui l’entoure. Ses pattes arrière fouissent la paille et ses dents claquent dans le vide, indécises.

« Tout doux, tout doux. »

Je fléchis les genoux en tendant mes paumes vides.

« Je suis là pour m’occuper de toi, tu n’as rien à craindre. »

Elle lâche une série de glapissements saccadés – je retiens à grand-peine mon mouvement de recul.

« Tu as faim, peut-être ? »

Je passe lentement une main dans ma poche et en extirpe une cuisse de gallinet froid dans un torchon. L’Hydre redresse la tête et le buste, claque du bec comme un piaf devant un ver de terre. Un hululement aigu, presque plaintif, s’échappe de son gosier alors qu’elle fixe la viande sans oser avancer.

« En tout cas, moi j’ai faim. »

Je m’assois en tailleur et vole une petite bouchée de mon cadeau. Nouveau cri, bref et ténu – le sifflement d’un oiseau dix fois trop grand.

« N’aie pas peur. C’est pour toi. »

Je lui tends la cuisse.

« Attention, M’sieur.

— La ferme », glissé-je entre mes dents.

Seule la viande de gallinet brille dans la pupille veuve. L’Hydre avance doucement, à quatre pattes. Allonge le cou. Ouvre grand la…

Dzzrrt.

Une lueur bleue inonde la cellule. Le lézard sursaute, hurle, va se replier au fond.

« Non ! »

Elle se retourne et décide de pointer ses griffes vers moi. Merdelle…

J’ouvre le vantail ; sors dans un saut ; verrouille derrière moi. Un battement de cils plus tard, deux bras d’écailles frôlent ma gorge à travers les barreaux.

« Bordel !

— J’vous avais dit de faire atten… »

J’arrache la baguette de contention au Novarien et la retourne contre lui. Il grésille en bleu et blanc alors que ses cadenettes dansent sur ses épaules. J’attends cinq secondes avant d’arrêter ; il s’effondre en fumant.

« C’est toi qu’aurais dû faire attention. »


***

Ma lèvre inférieure pulse un goût de fer dans ma bouche et me lance à chaque battement de cœur. Le soldat qui « m’escortait » me pousse dans le bureau du chambellan. Philandre blêmit, lâche ses papiers et se lève dès qu’il me voit :

« Abriel, q-qu’est-il arrivé ? »

— Vos gars ont pas l’air de comprendre la situation. J’suis arrivé trop tôt, vous avez pas eu le temps de les mettre au jus, c’est ça ? »

D’un coup de langue, je rattrape une perle de sang qui menaçait mon menton.

« Les… les hommes s’en sont pris à vous ?

— J’me suis pas fait ça tout seul.

— C’est inacceptable, veuillez recevoir nos plus plates excuses, au nom d’Arkon… »

Il est trop confus pour voir mes yeux levés au ciel. Pourtant, il y en a un bien plus à la masse que lui :

« Du coup j’le relâche, m’sieur chambellan ? »

Philandre se reprend : le regard noir qu’il lance au garde agrippé à mon bras m’aurait collé des frissons.

« Disparaissez, raclure de valetaille. Que je ne vous revoie plus d’ici à ce que les plaies de notre hôte se soient effacées.

— Mais, m’sieur, il nous a…

— Silence ! »

Un doigt impérieux : le sbire s’éloigne.

« Au fait, Nevin.

— M’sieur chambellan ? »

En fait non, il s’arrête.

« Vous êtes de corvée de commodités pour une révolution.

— Commodités des ingénieurs ?

— Non. Des gardes. »

Et puis finalement, Nevin repart en gémissant. Philandre l’oublie et se reporte sur moi ; il tire un mouchoir de son vêtement et me le tend. Je lève la main pour couper court à ses balbutiements :

« C’est quoi, mon statut ici, en fait ? »

Le chambellan se passe la main sur la nuque et cherche l’inspiration dans son bureau. Une pièce oblongue murée d’étagères aux dossiers trop bien rangés. Son seul ornement consiste en une plante sur le comptoir qui nous sépare, alanguie dans son pot – elle en a, de pouvoir rester pénarde au sein de cette maison de fous.

« Il est vrai que la situation est un peu précipitée. Vous ne deviez accéder au poste de commandant en second qu’après avoir récupéré la Médaille du Messager pour notre Grand Séculaire.

— “Grand Séculaire” ?

— Arkon.

— Ah, oui. Mais ?

— Nous avons besoin de vous, Abriel. »

Son visage est crispé : c’est presque de la douleur qui perce l’embarras.

« Je sais bien que vos gardes sont des boulets, mais quand même, le personnel de navigation…

— Savez-vous qui est notre commandant ?

— Arkon ?

— Lui-même. »

L’immobilité de la plante attire notre attention – du moins, j’y rejoins celle du chambellan pour ignorer ses doigts en torsion constante.

« Vous devez savoir qu’il est le dernier des Planhigyns. Et qu’à ce titre, c’est un être plurimillénaire, plus ancien encore que l’étoile-sanctuaire que nous foulons. »

J’opine. L’amertume empèse ses épaules.

« Nous avons tous connu Arkon vieux, Abriel. Mais je dois avouer qu’il semble atteindre maintenant un stade critique.

— Il se meurt ?

— Étant donnée sa longévité, il pourrait végéter encore plusieurs centycles. Mais ses facultés l’abandonnent jour après jour, et du fait de son rôle nous avons du mal à le dissimuler à l’équipage, la damoiselle d’Ormen et moi. »

J’affronte à nouveau son visage : je dois savoir.

« C’est pour ça que vous m’accueillez ?

— Notre commandant ne pourra bientôt plus assurer ses fonctions, Abriel. »

Vertige.

« Je commanderai ce vaisseau ?

— Nous en avons longuement débattu, le Grand Séculaire, Thalie et moi. Passer la main à quelqu’un de compétent nous paraît la meilleure solution. Toutefois, il y a un impératif.

— La Médaille ? »

Philandre lisse les plis de sa robe :

« Oui. Vous n’aurez le poste qu’en nous la livrant. »

Une récompense aussi écrasante que sa condition…

Le chambellan s’éclaircit la gorge :

« Bien sûr, le Sylvaer est à votre disposition, ainsi que ses ressources, pour mener à bien votre quête. »

Mon plus grand sourire :

« Vous avez besoin de moi, hein mon grand. »

Il me faut peu de temps pour convaincre le chambellan de me présenter à l’équipage en bonne et due forme. Finies les surprises et les quiproquos, j’ai ma dose. Nous quittons son bureau, planté dans un nœud de coursives tout proche de la chambre palatiale. À nouveau, la semi-pénombre indigo embue les corridors.

« Alors, on va où en premier ? Le mess ? Il est bientôt midi. »

Philandre commence déjà à s’essouffler – il n’a pas l’air habitué à crapahuter.

« Pas tout de suite. J’aimerais d’abord vous emmener sur la passerelle : les navigateurs ont tendance à poursuivre leur Ouverture, nous les y verrons[3].

— Espérons que mon estomac tienne jusque-là… »

Je pensais l’avoir murmuré pour moi-même, mais il hisse la tête par-dessus son épaule :

« Allons, gardons le meilleur pour la fin, Abriel. »

La passerelle, donc. Contrairement à la veille, les mâtons nous permettent de passer sans même nous regarder – j’ignore s’ils auraient pris mon Oblitorion malgré la compagnie du chambellan, vu que je l’ai laissé en cabine. En dessous, la chambre palatiale est plongée dans le bleu : Arkon doit dormir. Je pensais le dôme occulté, mais quelques mouvements à l’extérieur me détrompent. Des rocs, des algues, quelques bulles… Nous sommes toujours sous la terre-plaque, loin du gouffre d’Enn-Kor.

« Mesdames, messieurs, s’il-vous-plaît. »

Suite à l’injonction de Philandre, ingénieurs et timoniers se retournent et saluent. Leur visage se dessine à la lueur du Joyau de Pénitence, et leur livrée crème copient sa teinte flavescente. J’en reconnais quelques-uns ; eux n’ont d’yeux que pour le chambellan.

« Loin des tumultes d’hier, je profite de la quiétude actuelle pour vous présenter celui qui nous tira hors des griffes de l’Obscurie. Voici Abriel de Molenravh, le candidat au poste de commandant en second pour le Sylvaer. »

Nouveau salut, cette fois à mon égard. Et un mouvement que je ne comprends pas : ils joignent leurs mains paume contre paume, doigts vers le bas.

« Sachez qu’il sera à l’essai dans notre appareil le temps qu’il lui faudra pour accomplir la quête que lui confia le Grand Séculaire ; j’attends écoute et discipline sans faille de votre part, car vous êtes sous ses ordres. Monsieur Abriel pourra venir vous voir s’il désire en apprendre plus sur vos fonctions. »

Philandre se tourne vers moi :

« Cela vous convient-il ?

— Très bien, merci. »

J’ai déjà fait mon choix. À gauche de la barre, l’Ingénieure d’Analyse Météorologique et Atmosphérique est plongée dans sa console. Je prends le temps de l’observer avant de la déranger. Je me rends compte que, malgré une expression ferme sous son chignon serré, elle garde des traits poupins – son uniforme adhère droit à sa silhouette, comme si son corps lui refusait la pleine entrée dans l’âge adulte. Je ne lui donne pas plus de vingt cycles. Pourtant, j’ai pu constater en elle un grand sérieux doublé d’un esprit affuté.

« Salut.

— Monsieur. »

Au garde-à-vous. J’y réponds et lui fait signe de se relâcher. Un rayon du Joyau effleure ses pommettes et j’y distingue, pour la première fois, quelques éphélides accordées à sa chevelure cramoisie.

« Merci encore d’avoir permis au Sylvaer et à son équipage d’échapper aux bombes de l’Obscurie, monsieur. »

Je m’efforce de rester impassible, en espérant que sa manie de donner du « monsieur » à tout va se dissipera. Elle réplique avec tellement d’entrain que ses paupières trahissent ses émotions – tout à leur confusion, elles luttent entre battements et écarquillement, et tâchent de retenir, à leurs extrémités, des embryons d’humidité. À sa poitrine, l’insigne I.A.M.A. réfléchit une vague indigo sur une plage grenat parfaitement lisse : soit la plaque est récente, soit elle la lustre avec soin – ou les deux.

« Oh, ça n’était rien… Éloane, c’est ça ?

— C’est exact, monsieur.

— Vous avez très bien réagi en situation de crise. C’était votre première fois ?

— Oui, monsieur.

— “Oui” tout court. »

Autour de nous, l’intérieur du dôme n’affiche que des lignes verticales, courbes ou parfois anguleuses, qui signalent un décor abyssal. Aucun mouvement ?

« Vous avez pu vous charger de la mission que je vous ai confiée, Éloane ?

— “Trouver un endroit suffisamment froid et isolé de la surface pour que nous puissions progressivement redémarrer les fonctions motrices du Sylvaer, sans prendre le risque d’être détectés”. C’est fait, monsieur : nous sommes à soixante-dix kilomètres de notre point d’entrée, ancrés dans un nœud stable entre plusieurs boyaux de courant faible. »

Soixante-dix kilomètres ! Le tout sans moteurs, en n’utilisant que la traction des eaux et les ajusteurs de position… Elle m’impressionne de plus en plus. Je la félicite et annonce à la passerelle que grâce à elle, nous redémarrerons plus tôt que prévu. Puis je prends congé.

« Au revoir, monsieur. »

Quelques timoniers plus tard, nous quittons la passerelle. Philandre s’enjoue :

« Nous avons vu la majorité du personnel de navigation, donc je suggère de faire un saut à la cantine des combattants avant d’aller nous-mêmes nous sustenter – je vous garantis que le mess des navigateurs vaut le détour. »

Forcément, l’annonce accélère la marche – enfin, la mienne, car le chambellan traîne son souffle court comme une nuée de douleur, condamné à la recracher à chaque instant. Nous quittons progressivement les luxueux couloirs incurvés pour des corridors métalliques à l’éclairage approximatif. Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille, mais c’est seulement en entendant le brouhaha, difficilement contenu par ce que Philandre m’informe être la porte du réfectoire, que j’anticipe les complications. Il n’y a personne pour garder l’entrée. Le chambellan appuie sur le bouton d’ouverture, mais le panneau rechigne : il ne daigne coulisser qu’à la deuxième commande, non sans traîner.

Des beuglements, des applaudissements. Les relents âcres de la bière de servalon[4]. Dans la grande salle aux poutres fatiguées, au milieu des rangées de tables et de bancs, s’agglutine la majeure partie de ce que Philandre considère comme les « combattants » d’Arkon – vous savez, l’armure composite débraillée, les cadenettes, et l’incomparable expression faciale de ceux qui utilisent leur cerveau principalement comme masse pour donner des coups de crâne. Ajoutons, pour faire bonne mesure, le claquement de la chair contre la chair – poings et mâchoire, pour être précis.

J’ignore d’où elle vient, mais de la stoa-kov beugle ses décibels de notes grasses et de cris vindicatifs – pas le style de musique qu’on écoute pour rester calme. Debout sur une table, un Novarien plus jeune agite bras et jambes en rivant ses yeux sur le cercle des gardes. Ses longs cheveux châtain brossent son col tandis que son petit bouc pointu accentue ses ébahissements. Il a les traits plus fins que la plupart des rustres ici-bas, mais je doute que ses neurones soient davantage sollicités.

« Avex ! », crie Philandre.

Le jeunot ne s’aperçoit de rien. Le chambellan réitère son appel, sans succès. J’attrape un gobelet de fer sur un plateau proche et le lance devant son nez : il sursaute et constate enfin notre arrivée. Il accourt après un bond maladroit, plus proche de la chute que de l’acrobatie.

« M’sieur chambellan ?

— Mais bon sang, que se passe-t-il ?

— Oh, une p’tite altercation entre les pilotes alfar et…

— Faites cesser cela immédiatement.

— Mais… »

Je le reconnais, maintenant : c’est celui qui essayait de piloter le Sylvaer lorsque je suis arrivé sur la passerelle. Philandre commence à s’énerver.

« C’est devant votre bonne volonté que je vous ai nommé au poste de chargé des communications, Avex. Maintenant, montrez-vous à la hauteur et communiquez notre arrivée à cette bande de soudards nourris aux frais d’Arkon. »

Le chambellan pousse Avex par les épaules, et celui-ci chancèle jusque dans le cercle. Les secondes passent, sans changement…

Je me racle la gorge :

« Ils ne manqueraient pas un peu de rigueur, vos soldats ? »

Philandre acquiesce mollement, la mine basse, concentré à jouer du pied avec une fourchette abandonnée.

Ils commencent à me gonfler, ceux-là.

J’écarte biceps après biceps pour frayer au centre. On ne prête pas attention à moi tant que je veille à ne pas renverser les bières. Enfin, je déboule dans l’œil du cyclone. Quatre Novarii s’affrontent. Une paire de gardes en face et, juste devant moi, le dos de deux pilotes en combinaison : un ensemble fauve aux coutures blanches. Ces derniers sont, à gauche, une femme de petite taille qui tient les gredins en respect par ses poings brandis – ses lunettes de vol souples, relevées sur son front, maintiennent en arrière ses mèches mi-longues d’un vert turquoise. Et un homme à droite, plus haut de bien une tête, qui harangue ses adversaires. Les deux portent le même « 1 » dans un insigne rond, à l’épaule. J’attrape celle du mec et le retourne vers moi. Saren. Alors que sa surprise ne lui arrache qu’un grognement inintelligible, c’est moi qui gueule :

« Purin d’écailles, mais qu’est-ce que vous foutez ? »

C’était mal joué : les deux gardes profitent de la diversion pour attaquer. Je reconnais brièvement la soldate à laquelle j’ai rabattu son clapet hier, sur la passerelle, avec ses lèvres charnues et ses sourcils sombres, aussi fournis que sa chevelure. Puis son poing embrasse mes lèvres.

Le choc ébranle mon crâne et ma nuque. Sacrée frappe. Je crache un globule rouge et m’essuie. Saren et sa pilote m’observent ; je devine leur embarras à leur pâleur soudaine. Colère, surprise… excitation. Ma gorge vibre dans le flot des émotions contradictoires :

« D’accord… Si vous le prenez ainsi, c’est la soupe de phalanges au dessert. Escadron Alfar, avec moi ! »


***

« Bah voilà, tu t’es fait les deux côtés comme ça. »

Chacune des commissures me brûle mais Saren ne s’en sort pas mieux, à presser une serviette de table sur son arcade sourcilière comme je le fais sur ma mâchoire. Il a un bras passé autour des épaules de sa pilote, Kia[5]. Nous sommes quelques Novarii à cheminer dans les couloirs, clopin-clopant derrière un Philandre plus tremblant que jamais. Lui-même exhibe de jolis bleus aux paupières, récoltés avant d’avoir pu rétablir le calme – ce qu’il a fait en tirant au plafond avec un Peccamineux[6].

« Au fait, reprend Saren : “purin d’écailles” ?

— Un juron de l’armée obscurienne.

— Pas de très bon goût.

— Votre discipline non plus, apparemment… »

Il ricane dans sa barbe – nous aurions pu en venir aux mains si nous ne sortions tout juste d’une belle bagarre. Un détail me revient :

« Philandre ? Ça voulait dire quoi, le geste des timoniers, quand ils ont joint les mains vers le bas ?

— En raison de la fréquence grandissante des sommes du Grand Séculaire, nous avons développé un langage silencieux. Celui-ci substitue les applaudissements. »

Saren déballe sa moquerie sur moi – s’ils nous voyaient maintenant… – mais Kia le calme d’un coude dans les côtes. Il inspire, longtemps, et demande :

« Philandre, Ellis est à l’infirmerie ? Je n’ai pas eu le temps de faire mon bilan après la bataille d’hier. »

L’artilleuse tique :

« Tu as été blessé ? Tu ne m’as rien dit !

— Je me suis cogné la tête dans l’habitacle pendant la bataille. »

Elle balaye les cadenettes du pilote.

« Si tu coupais ces machins histoire de porter ton casque correctement, aussi !

— Ouais, ouais… Sinon, Philandre ?

— J’ai demandé à Ellis de rester à l’infirmerie et d’envoyer une unité de la main de Kosteth à la cantine des combattants. C’est que vous y avez laissé quelques dormeurs… »

Un souvenir me traverse l’esprit :

« Ellis, c’est la… la Keroube, là ?

— Oui, notre médecienne, répond le chambellan. Un dernier couloir et nous y sommes. »

Hors de question.

Je m’arrête.

« Ça ira pour moi, je me sens bien.

— Mais vous saignez.

— C’est pas grave, j’ai l’habitude.

— Abriel, intervient Saren, qu’est-ce que tu fous ?

— Allez-y, je viens de me souvenir que j’ai d’autres trucs à faire. »

Je fais volte-face. Manque de trébucher sur quelque chose.

Bordel.

Elle doit m’arriver au-dessus du nombril. Sa « hauteur » est maintenue par une blouse opaline au large pan, remontée par deux rangées de boutons espacés. De longs gants bruns enserrent l’essentiel de ses bras, tout comme ses bottes sur ses mollets. De la même teinte, une collerette plate orne ses épaules et son col, épaissie à l’arrière pour soutenir la nuque, et ornée à l’avant de la main de Kosteth en blanc. La tenue, si imposante soit-elle, n’est rien face à l’exubérance de sa coiffure : un savant mélange de nattes aux mèches noires et roses qui s’entremêlent en boucles et nœuds tout le long de son crâne, heureusement moins long que celui du vicaire[7]. Son visage, enfin, présente des traits pleins de courbes avec un nez retroussé, des joues rebondies encadrant un menton souriant. Ajoutez à cela des yeux bordeaux pétillants, et vous obtenez la représentante d’une forme d’existence qui me paraissait impensable : une Keroube jeune.

« Eh bien, quelle fougue. »

Pas de ton effrité ni de syllabe croulante : à la voix comme au minois, je ne lui donne pas plus de trente cycles. Elle lève le chef vers le mien, l’occasion de me rendre compte qu’elle se tient sans appui. Une main tendue :

« Abriel, je suppose ? Antée m’a parlé de vous et Éloane ne tarit pas d’éloges à votre égard. Je suis enchantée. »

Elle est accueillante comme une hôtesse dévouée et professionnelle comme une guérisseuse accomplie : impossible de m’esquiver. Foutreciel.

« Vous devez être Ellis, la première médecienne. Pareil, ravi de faire votre connaissance. »


***

Je me souviens, alors que je devais avoisiner les quinze cycles, avoir écumé en cachette les réserves de l’armée obscurienne avec Cédalion. Notre mets favori était la terrine de vermal à dents de sabre – en tartine sur une tranche de pain et agrémentée d’une petite prisure, c’était le bonheur. Nous en raffolions à tel point que nous rationnions les fins de bocaux pour les éterniser. Nos dernières tranches n’accueillaient que des perles écrasées, trop étirées pour qu’en émane encore la saveur musquée – seule notre imagination pouvait rappeler à nos papilles la force du félin sauvage.

C’est un peu comme ça que je me sens à présent : écrasé par les allers-retours de la lame, froide et implacable, des responsabilités.

Sur Ocrit, on ne prononce la paix qu’à demi-mot, de peur de l’effrayer et de la perdre à jamais…

En clair, je me sens las. J’ai pu quitter l’infirmerie, suite à un bref rapiéçage et un sermon sur la manière dont je gère ma santé, et gagner le mess des navigateurs. J’y ai glané quelques restes, que je porte dans un sac de toile. Et me voici à nouveau en direction du quartier de détention, accompagné du chambellan, de Kia – je n’ai pas bien compris pourquoi – et de Corin, un infirmier gargouléen dépêché par Ellis. À les voir, ils ne s’attendaient pas à trouver l’endroit aussi délabré : Philandre prend même des notes à la dérobée dans un petit calepin.

Ce ne sont pas les mêmes gardes que ce matin, heureusement. Ils se contentent de glander sur leur chaise, un appareil de thorée-cordière au sol, un jeu de cartes sur une table pliable. Une radio crachote une chanson vieillotte :



« J’étais dans le désert, au large de Béthanie.

La Mer de sable chaud me brûlait les sandales,

Et je n’avais plus d’eau, ni d’ombre sous mon voile,

Mais jamais la misère n’assombrissait ma vie.


Ô Lumière, Lumière, guide-moi dans la poussière.

Pèlerin, j’honore-j’honorerai ton destin.


L’Arbre de la Vallée des Morts hantait mes sommes,

Jusqu’à ce que je prenne enfin dans mes bagages

Le courage et la peine de te rendre un hommage

Digne de ta beauté, pour laquelle je frissonne.


Salutaire est la voie-la voie que tu éclaires,

Illumine-moi le chemin, le chemin de Berïn.


Je crois que viens mon heure ;

Tout seul dans la tempête,

Je suis le détenteur

Du secret de ta quête.


Mes vêtements sont clairs, à l’image de ton cœur,

L’étoile à quatre branches sur le mien choie mon âme.

Le Grand Livre à ma hanche me réchauffe de sa flamme :

Ni détresse ni manières n’écorchent mon bonheur.


Ô Lumière, Lumière, guide-moi dans la poussière.

Pèlerin, j’honore-j’honorerai ton destin.


Salutaire est la voie-la voie que tu éclaires,

Illumine-moi le chemin, le chemin de Berïn.


Illumine-moi le chemin, le chemin de Berïn.

Illumine-moi le chemin, le chemin de Berïn… »


J’en connais des plus fins qui râlent devant tant de platitude, mais les gardes écoutent la Ballade du pèlerin sans même s’en rendre compte. C’est à peine s’ils se lèvent quand nous entrons dans la cale, mais au moins ils la bouclent.

« Alors c’est elle… »

Kia s’avance aussitôt vers la cage. À l’intérieur, la captive fait les cent pas et fourrage la paille.

« Abriel, interroge Philandre, pourquoi avoir introduit cette Hydre ici ? Sa Dracène pourrait en tirer des renseignements. »

Je souris durant plusieurs secondes afin de ménager mon effet. Le chambellan est dubitatif, l’infirmier reste stoïque, et Kia est agenouillée devant les barreaux à observer la prisonnière. Les mâtons, eux, s’en cognent.

« Elle ne pourra rien communiquer à sa Dracène, pour la simple et bonne raison que le lien qui les unissait, cette Hydre et sa génitrice télépathe, a été rompu. »

Corin fronce les narines, interloqué :

« Comment ? C’est impossible, elles sont liées mentalement dès la naissance. »

Philandre reste interdit tandis que l’artilleuse essaye d’attirer le lézard, en s’extasiant au moindre geste. Les gardes continuent de s’en foutre.

« En quoi est-ce impossible ? J’ai moi-même réussi à briser l’asservissement de mon Ordination et je m’en porte à merveille.

— J’ai eu œuvré comme assistant hospitalier au sein de l’Obscurie et jamais je n’ai pu constater quelque chose de semblable. Chaque Dracène menait à la baguette ses escouades d’Hydres étant donné que sa personnalité se substituait à…

— À la leur, vous alliez dire ? »

Il passe une main sous sa capuche pour se gratter les cheveux.

« Les Hydres n’ont pas de personnalité, affirme-t-il.

— C’est ce qu’on veut vous faire penser. »

Il se renfrogne : pas facile d’ébranler les croyances des Gargoules si ce sont elles qui gardent le savoir.

« Cela voudrait dire que, depuis des millecycles, la conscience de chaque Hydre génétiquement produite serait écrasée continuellement par la projection mentale de leur mère ? Ce serait folie. »

Je pointe notre captive – son œil plus précisément, celui à jamais fermé par la décharge de son propre Devarïm – et enjoins Corin à regarder :

« Si vous travailliez comme infirmier, vous deviez savoir ce qu’il advenait des combattantes blessées au combat. Les plus grièvement, j’entends.

— À moins d’un caprice de la Dracène, comme cela peut arriver avec Kazh-Uhar, elles sont exécutées. C’est la procédure.

— Et pourquoi ? »

Il se presse les lèvres. Puis, à contrecœur :

« Afin de prévenir une perturbation dans les manœuvres obscuriennes. C’est tout ce qu’on devait savoir. »

Si le visage de Corin reste gris, celui de Philandre s’éclaire – il ouvre son calepin et griffonne avec frénésie. Kia, à des lieues de notre conversation, s’amuse à envoyer des brins de paille, noués entre eux pour plus de masse, aux quatre coins de la cage – l’Hydre s’y rue en couinant. Je m’approche des barreaux et plisse le nez : l’air sent le renfermé et le fond d’écurie[8].

« J’ai une théorie là-dessus. Je pense que la douleur, à un point élevé, perturbe le lien mental que la Dracène tisse en continu avec ses combattantes.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

La Gargoule me rejoint et sa voix s’ouvre : l’intérêt professionnel prend le pas sur le scepticisme ethnique.

« J’ai déjà vu Laetere pédaler avec ses troupes quand elle est distraite – c’est aussi pour ça qu’on ne déploie jamais un escadron entier, ça serait ingérable. La douleur doit amplifier le phénomène : soit elle est trop dure à supporter pour la Dracène, soit l’esprit de l’Hydre devient plus fort que l’intrus, je suppose. »

La voix de Philandre tonne derrière nous :

« Pourquoi avoir récupéré cette Hydre, alors ? »

Il a parlé fort, comme s’il émergeait de ses pensées – de son carnet serait plus exact. J’ignore le sursaut de Corin et réponds sans me retourner :

« Avez-vous déjà vu une Dracène, vous deux ? »

Silence, gêné.

« Savez-vous au moins à quoi elles sont censées ressembler ?

— Seulement ce qu’en disent les textes saints, ose la Gargoule. Depuis que je travaille pour le Sylvaer, j’ai pu prendre conscience du décalage entre le dogme et la réalité. »

Une Keroube jeune, et maintenant une Gargoule qui réfléchit : si on m’avait dit ça il y a seulement une révolution ou deux, j’aurais bien rigolé.

À ma propre surprise, c’est une voix au niveau de mon genou qui décrit les Dracènes pour ce qu’elles sont vraiment – Kia semble connaître avec précision l’anatomie des reptiles draciens[9]. De gigantesques quadrupèdes traversés d’une crête jusqu’à leur longue queue. Au bout d’un cou épais, un énorme crâne hérissé d’une quantité indécente de dents. Pour finir, des pupilles qui, si elles n’étaient pas voilées par la cécité, scintilleraient d’une intelligence perfide.

« Ce que les écrits ne disent pas, dit-elle à la cage, c’est que leur âge ancestral comme leur tendance à l’oisiveté les ont rendues impotentes et grabataires – certaines sont tellement déglinguées que les savants kerubins font des pieds et des mains juste afin de les maintenir en vie. »

Je confirme, en ayant vu plusieurs au château de Béthanie, et demande à la Novarienne d’où elle tire son savoir.

« J’aime les reptiles. »

Et de replonger au fond des barreaux. Je rebondis sur l’intervention de l’artilleuse :

« Les Dracènes sont donc faillibles. Pourquoi se débarrasserait-on de leurs Hydres en souffrance, quelle en est la raison, si ce n’est leur perte de contrôle ? »

Corin fait la moue – il m’opposera sa résistance jusqu’au bout :

« Même si vous aviez raison, qu’est-ce que cette Hydre nous apporterait ?

— Un moyen d’infiltration ! Avec elle lors de mes prochaines opérations, je n’aurai pas à craindre la curiosité des visages bleus. Qui sait, avec un peu de chance, ses souvenirs nous seront utiles…

— Mais ça n’est qu’une coquille vide ! Un corps animal mû par ses seuls instincts. Qu’en feriez-vous ? »

Il est buté, le bougre…

J’ouvre mon sac de toile. Pas de cuisse de gallinet cette fois, mais des abats glissés par une cuisinière en échange d’un clin d’œil. J’en donne une poignée à Kia. Aussitôt, l’Hydre se dresse, museau en l’air. L’artilleuse envoie des bouts de viande à droite à gauche, et le lézard s’amuse à parcourir la cage pour les gober en plein vol. Sa vitesse est impressionnante, tant pour les jambes que les mâchoires. L’infirmier et le chambellan maintiennent une certaine distance. Moi, je m’accoude à la grille.

« Qui vous dit qu’elle ne peut rien apprendre, ou réapprendre ? Ce matin, elle ne marchait même pas… »


***

Clang, clong, clang, clong…

Par le squelette de Kosteth, que ces couloirs sont bruyants… Et puis cet éclairage qui palpite comme une luciole à l’agonie, qui me crame les pupilles aussi bien qu’une rafale de Devarïm – manquerait plus que je ressemble à cette fichue Hydre, tiens. J’ai mal à la gueule à force d’avoir pris des mandales, mal aux poings à force d’en avoir distribué. Foutu vaisseau… foutu halo !

Il est tard. J’ai fait tellement de trucs aujourd’hui… m’en reste tellement à faire demain…

Un angle de mur me donne un coup d’épaule : je manque de choir et me rattrape à une poutre. Au silence qui m’enserre, je percute que le tintamarre venait de mes propres pas.

Allons, tiens bon Abriel, t’as plus qu’à gagner ta cabine.

Je dois sûrement m’en plaindre depuis longtemps, je sais même plus, mais cette dernière révolution a vraiment été usante pour moi. Elle semble tellement loin, l’époque où je vivotais grâce aux indications de Gaeth, où je me contentais de l’écouter me parler de cette vie meilleure qu’il promettait. S’il a un moyen d’échapper aux sbires d’Arkon en plus de l’Obscurie, je suis preneur !

Enfin, la porte de mes quartiers. Elle s’écarte et une langue de lumière se déroule à l’intérieur, remonte paresseusement la paroi d’en face jusqu’à son lit incrusté, puis meurt dans les draps. Ça ne suffit qu’à m’indiquer le chemin pour me pieuter, et c’est tout ce qu’il me fallait. De vagues ombres se dessinent bien sur ma couche – j’y ai peut-être encore oublié quelques affaires, un sac ou des vêtements – mais merdelle alors, j’en peux plus ! Je tombe ceinture et chemise. La porte se referme automatiquement alors que je me glisse sur le matelas…


Je cours dans un vaisseau spatial. Pas le Sylvaer, mais un autre, bien plus ancien – ça ne me perturbe en rien. À ma gauche, de grandes baies percent l’acier. À travers, le paysage n’est que nuit sans sol ni couleur. Je croise quelques silhouettes dénuées de visage, qui se raidissent à mon passage.

Des escaliers. Je les monte au pas de course malgré la plainte avérée d’une de mes jambes. Sur la passerelle droite qui traverse une salle trop immense pour en saisir la réalité, je retrouve celle que je traquais : une Gargoule. Alors que j’arrive à son niveau, elle se détourne pour perdre son regard dans la vitre. Je l’attrape et l’oriente vers moi – elle a beau piquer du chef, je distingue son expression. La crainte de lever les yeux.

Je lui propose d’abaisser sa capuche, que rien ne l’oblige à porter désormais – ma voix est plus rauque, j’ai du mal à la reconnaître – et ma phrase sonne comme si je la répétais depuis des cycles. La Gargoule s’en défend :

« Je ne peux pas… La Lumière…

— Quelle lumière ? C’est derrière nous, tout ça. »

Elle pince les lèvres et pointe un doigt derrière elle. Les hublots. Avant d’observer, je remarque déjà nos deux ombres en train de s’étirer sur le maillage usé de la passerelle, cernées d’ondes orange. Puis…


« Aaargh… »

Un feu éclate. Démiurge, immédiat. Du moins, c’est ce que mes paupières closes suggèrent, irradiées d’un carmin démentiel.

« Vous ronflez toujours aussi fort ? »

Les braises contre mes yeux, et maintenant le givre dans mes oreilles. Mes lèvres se décollent trop vite – sèches, la séparation est douloureuse. Je tousse une question réflexe :

« Que-h-quel degré h-on est ?

— Le cinquième, à un sablier près. »

Recouvrer la vue est une épreuve supplémentaire. Je suis toujours dans le creux de mon lit. À côté, Thalie s’élève. C’est seulement en découvrant son coude appuyé contre mon ventre – elle s’est penchée pour allumer la chambre – que je remarque mon souffle coupé.

« Eh ! »

Je balaye son bras. Elle aurait basculé au-delà de la couche si une jambe, déjà dehors, ne l’avait pas soutenue. Enfin, de l’air ! De quoi cracher :

« Qu’est-ce que vous foutez là ? Attendez, on n’a quand même pas… vous et moi, enfin, on… »

Non : si ce n’est sa chemise, baillant au point de dévoiler une épaule aventureuse, elle est habillée. Alors que je la détaille, la fille de glace brandit quelque chose : un cahier de cuir fin aux coutures blanches, dégoulinant d’un signet pourpre entre ses pages. C’est le livre du prêtre de Lengel. Les serres de Thalie l’agrippent à l’en transpercer tant sa contrariété s’efforce d’égaler la mienne.

« Je vous ai attendu toute la Fermeture durant, s’écorche-t-elle. Puis lors de la Nocturnale – j’ai juste pris le temps d’aller chercher à manger pour revenir ici même. Et vous n’étiez pas là !

— Ouais, bah… j’étais occupé. »

Elle gronde en tendant la main libre vers moi. Je m’écarte vivement, mais elle se contente de ramasser sa veste, chiffonnée. Je distingue une tasse dans le renfoncement de chevet, et elle n’est pas à moi.

Elle a vraiment pris ses aises, en fait !

« Ça n’explique pas ce que vous glandiez dans mon plumard.

— J’étais là à guetter votre apparition ! J’ai dû m’assoupir à force de travailler toute seule sur votre mission !

— Z’étiez endormie… ici ? J’vous ai même pas vue. »

Thalie tend les bras contre ses hanches et crispe la nuque, noyée de cheveux libres. Les veines de ses tempes, marines, n’ont jamais été aussi vives. De ses lèvres délicates ruissèle un grognement long. Trop aigu, pas assez guttural, il m’évoque un petit groc barbotant dans la férocité – trop mignon. J’ignore si c’est le degré matinal ou le gloussement que j’échoue à garder pour moi, mais elle volte sec et s’écoule de ma cabine.

Elle a l’air en forme…


***




[1] Un suidé domestique élevé pour sa viande et sa graisse. Il paraît aussi que ça mange toutes les saletés, cette bestiole-là. « Crâne de scrofineux » est un juron figurant le ras-le-bol des merdes du quotidien. [retour]


[2] En fait, j’en sais rien moi-même. Mais bien sûr, je ne le leur dirai pas. [retour]


[3] J’arrive toujours pas à l’intégrer, mais, à l’instar de la vie militaire, les civils ont eux-aussi leur halo découpé en fonctions précises. Par exemple, après la Matine qui voit les ablutions et les premières prières vient l’Ouverture, le travail du matin pour huit degrés. Ensuite lui succèdent au son des cloches le Midi, puis la Sacrificiale – une autre prière – la Fermeture et ainsi de suite. Seulement, je ne peux pas dire m’être vraiment inséré dans la vie plébéienne après ma désertion… [retour]


[4] Le servalon est une céréale cultivée en masse car elle ne nécessite pas beaucoup d’eau : l’ingrédient idéal pour les décoctions populaires. [retour]


[5] En fait, elle n’est pas pilote mais artilleuse. L’uniforme ne le précise pas, car les combattants de vol sont formés pour remplacer quiconque si besoin est – le numéro de vaisseau est même détachable. [retour]


[6] Je ne savais pas qu’il était armé : attention, bonhomme à ne pas sous-estimer. [retour]


[7] Peut-être celui-ci se développe-t-il avec l’âge ? [retour]


[8] À votre avis, comment est né le juron « purin d’écailles » ? [retour]


[9] C’est le terme qu’on utilise pour qualifier l’espèce, la femelle – Dracène – et le mâle – Draconen – possédant des termes distincts. [retour]


Commentaires

L'hydre est beaucoup trop chou ! Jamais vu Abriel aussi civilisé avec quelqu'un...
 1
jeudi 16 août à 16h22
He oui : c'est pas qu'il ne sait pas l'être... c'est qu'il n'a pas envie x)

L'Hydre prendra de plus en plus de place, au sens propre comme au figuré, tu verras ;)
 1
jeudi 16 août à 17h08
Abriel et l'hydre, j'adore! On sent qu'elle va avoir de l'importance!
J'aime beaucoup la musique ajoutée ; ça apporte un plus intéressant.
 1
dimanche 19 août à 14h40
Oui, je vais m'amuser à développer son personnage, je pense, et tu n'es pas au bout de tes surprises ;)
Tu voudrais avoir plus de contenus sonores, dont musicaux ? J'aimerais explorer cette voie (sans trop forcer, bien sûr)
 1
dimanche 26 août à 21h06
J'en doute pas haha
Yep ! ça apporte un grand plus !
 1
lundi 27 août à 15h42
Un "grand" plus, carrément ! C'est noté^^
 1
lundi 27 août à 16h40
Thalie de retouuuur <3 Ahahah cette fin de chapitre, Thalie en grande forme, Abriel en mode connard attendri au saut du lit, j'aime les retrouver comme ça tous les deux ! Leur dynamique fonctionne toujours aussi bien.

L'Hydre promet des passages vachement intéressants, j'ai hâte de voir ce que tu lui réserves.
 1
dimanche 25 novembre à 14h40
Ah et j'ai oublié de le dire parce que je l'avais déjà écoutée, mais la musique est chouette et immerge bien dans l'ambiance !
 0
dimanche 25 novembre à 14h47
Merci beaucoup :3
 1
dimanche 25 novembre à 17h09
J'ai adoré ce chapitre ! Kia avec l'hydre ♡
Pourquoi Abriel fuit la Keroub ? Juste parce que c'est une Keroub ? Hm hmmm
La fin m'a bien fait marrer x) et les réflexions en notes m'avaient manquées !
Ton style d'écriture aussi d'ailleurs, ça fait plaisir de te relire !
 1
mardi 18 juin à 11h45
Oui, Abriel a de gros préjugés sur les Keroubs (comme sur les Gargoules avant ça). En même temps, il ne côtoyait pas les plus sympa...
Merci beaucoup, ça me fait très plaisir que tu reprennes :3
 0
mardi 18 juin à 11h59