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Julien Willig

vendredi 29 juin 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXXI

« Quant à Nephel, elle accueillit l’engeance traitresse des Planhigyn : bien des millecycles devaient s’écouler avant que ne se révèle leur perfidie.

Ses satellites, Ylüne et Kosteth, furent au contraire bénis par l’ondée et la caresse d’Ocrit, car ils accueillirent les sages Dracènes. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

C’est toujours l’encens qui frappe ; Cédalion a beau porter le masque, les fumigations lui pénètrent le cerveau à travers les yeux. Et les psalmodies du chœur de Gargoules accentuent cet étau comme un serre-joint de falsetto.

Qu’en est-il de son crâne, à lui ?

Abîmé dans sa génuflexion, le commandant lutte pour lever son regard lourd, renâclant comme une bête traînée à l’abattoir. Il bute sur le contour des dalles, s’agrippe aux manches des Novarii roides et des prêtres vacillants, se faufile entre les colonnes de la nef, pour enfin se planter au centre du transept. Le sergent Anke gît dans son cercueil à l’armature de fer, tendu de tissu blanc[1]. Droit et impeccable dans un uniforme de cérémonie tout aussi laiteux, il fait face une ultime fois à l’assemblée venue lui faire ses adieux. Contre son cœur scintillent les médailles honorant son mérite ; le masque funéraire en cuivre ponctue en virgule la danse des torches et des braséros. Autour de sa tête fleurissent des coussins pourpres brodés des signes de l’Obscurie et de l’unité de combat Laetere. Derrière ses mains sont déployées des nattes vouées à accueillir les genoux du défunt lorsqu’il se prosternera devant les pieds du Messager, ainsi que des fioles d’huiles destinées à oindre ces derniers.

À côté de Cédalion, Lyuba joue du chef pour soulager sa nuque dès que la prêtresse lui tourne le dos.

« Vous avez tressé l’une de ses nattes ? souffle-t-elle.

— J’ai participé à l’onction du sergent. »

Le commandant peine à en dire plus ; le souvenir des baumes hante encore ses doigts.

« Je n’ai jamais été douée pour ça… C’est rageant, je n’ai pu que contribuer au don d’une des flasques qui l’accompagneront. »

Si la discrétion brille toujours par son absence, Cédalion remarque en sa subordonnée une pointe de solennité qui lui pince le cœur.

« Le dernier voyage n’est pas la seule chose qui importe pour la mémoire du sergent Anke, lieutenant. Nous devons poursuivre son combat et achever son œuvre, celle pour laquelle il aura donné sa vie. »

Lyuba tape du pied ; si les Gargoules n’osent intervenir, quelques frères et sœurs d’armes novarii ne peuvent retenir leur agacement.

« Abriel ne doit plus nous ravir quoi que ce soit. Il périra, et le plus tôt sera le mieux. »

Le commandant la rassérène d’une main sur son avant-bras, et le reste de la cérémonie se déroule dans le calme et les fumées aigres. À son apogée, les proches du sergent défilent devant son cercueil pour des hommages personnels. Cédalion passe en dernier, après une Hydre Communicante de Laetere et tous ses subordonnés. Une fois ses paroles égrenées – un simple souhait de bon voyage –, il se signe de l’étoile à quatre branches puis compose un ultime salut martial, bien que la conviction manque.

Des pas lents, à sa droite, déplacent les grains de poussière jusqu’à s’immobiliser à moins d’un mètre de lui.

« Prêtresse Évala ? »

La Gargoule ne lâche pas des yeux la dépouille d’Anke.

« Merci d’avoir pris le temps d’assister à l’entière cérémonie, mon commandant.

— C’est l’un de mes hommes les plus fidèles ; je lui devais au moins cet honneur. »

Un instant, qui peine à s’écouler.

« Pardonnez mon indiscrétion, commandant Cédalion, mais je crois lire en vous une certaine confusion.

— Ces derniers halos se sont montrés éprouvants.

— Comment se porte votre épaule ?

— J’ai connu bien pire ; le lieutenant Lyuba et moi-même avons déjà oublié nos blessures physiques.

— Quid de celles de l’esprit ? »

Cédalion pivote et surmonte, de toute sa stature, la bure voûtée de la Gargoule. Mais cette dernière ne semble avoir d’yeux que pour le sergent Anke.

« Pour répondre à votre question muette, mon commandant, j’ai reçu une envoyée du vicaire Neptis. Son assistante laborantine  », ajoute-t-elle avec acidité.

Cédalion retient à grand-peine son agacement :

« Que voulait-elle ?

— Me suggérer ce que je compte vous proposer présentement. Une confession. À huis clos, bien sûr, juste entre vous et moi.

— J’ai déjà dit tout ce que j’avais à dire… »

C’est seulement maintenant qu’Évala lève sa capuche à l’attention du commandant :

« Vous l’avez dit pour eux. Mais, qu’avez-vous fait pour vous ? Ne prétendez pas que votre âme est apaisée suite aux récents événements que vous avez traversés – vous mentez trop mal pour me faire avaler ça. »

L’impertinence manque d’étouffer Cédalion. Mais l’esprit du combattant reprend le dessus, et il confirme sans détour l’observation de la prêtresse. Celle-ci reçoit ses paroles comme si elle s’y attendait :

« Je dois clore la cérémonie funéraire du sergent et m’assurer que les derniers rites auront été observés. Retrouvez-moi au confessionnal de l’église dans un degré, mon commandant. »

Évala s’en va rejoindre les Gargoules qui la servent. Cédalion s’efface de la chapelle et gagne la nef ; les soldats l’ont déjà désertée, laissant dans l’air un vide amer. Mais, au lieu de prendre la grande porte qui s’ouvre sur le reste de la caserne, le commandant longe un collatéral jusqu’à une petite ouverture au panneau rouillé. Elle donne sur un cloître entourant un unique arbre, rachitique et crochu. Une nouvelle porte au bout de la galerie, et Cédalion se retrouve dehors.

Dehors. Seul, avec le vent sec qui charrie obstinément ses échantillons de sable le long de la colline. Le souffle incessant louvoie entre maints monticules disséminés sur la pente ; les glissements de terrains ont estompé la grille qu’ils formaient jadis. La faute, dit-on, au trop grand nombre de trous creusés.

Ce soir, le cimetière de la caserne comptera une tombe de plus.

Il est tôt : la lueur au loin est encore faible, le temps que la terre-plaque s’écarte de sa semblable. Une facette de Cédalion voudrait passer ce moment avec Lyuba, goûter avec elle la lenteur du lever d’horizon en partageant leur douleur et leurs souvenirs. Une autre apprécie cette solitude, et le degré s’écoule ainsi. Le commandant n’est qu’à peine plus léger quand il franchit le rideau du confessionnal, de retour dans l’église.

« Soyez le bienvenu, fils du Messager.

— Prêtresse Évala.

— Il n’y a que vous, moi, et bien sûr le Messager qui nous enveloppe de son aura. Vous n’êtes pas obligé de conserver ce formalisme en ce lieu, Cédalion.

— Je… »

Comment dire qu’elle touche là son point faible ?

« Oh, s’amuse-t-elle, seriez-vous donc incapable de vous en détacher ?

— Est-ce pour tenter d’écailler ma diction que vous m’avez fait mander ? D’autres ont essayé avant vous, et même ma fougueuse lieutenante s’y échoue. Tout comme… »

Cédalion tente de rattraper sa pensée avant qu’elle ne sorte, mais le mal est fait.

« Tout comme votre ancien capitaine, L.XIV/2 ?

— En effet, concède-t-il à contrecœur. Mais j’ai déjà parlé de lui. Bien souvent, et à bien trop de monde.

— Je le sais, Cédalion, je le sais. Ce sont les faits récents qui nous importent aujourd’hui.

— Que voulez-vous savoir ? soupire le commandant.

— J’ai ouï-dire qu’une relique de grande valeur vous aurait échappé, lors de la bataille d’Ylüne. »

Cédalion se renfrogne. Cela fait deux halos ; même les grouillots les plus ahuris de Béthanie sont au courant maintenant.

« Dites-m’en plus, insiste Évala.

— L’Orbe de Lumière représentait notre principal objectif… »

 

Nous ne leur avons pas laissé le temps de réagir ; les deux dizaines d’Hydres aussitôt disposées autour du Bouchon des Trépassés, nous lançâmes l’assaut. Mais les Nephélins guettaient. Des fenêtres, ils purent tirer trois décharges de Scoëris, les deux premières tuant une soldate chacune, la dernière arrachant le bras d’une autre. J’ordonnai la réplique, et nous criblâmes le bâtiment. Plusieurs résistants tombèrent et, lorsque leur feu chût en intensité, nous pénétrâmes au sein de l’enseigne. Là encore, chaque mètre dut être payé au prix du sang et du plasma.

Fatalement, trop de renaissances s’écoulèrent lors de cet affrontement – par deux fois un sablier en fut perdu. Soudain, la retraite fut lancée parmi les Nephélins : ils nous abandonnèrent le Bouchon des Trépassés sur un tir roulant. Je laissai le lieutenant Lyuba achever les dernières poches de résistance, dans des chambres et d’autres pièces trop reculées pour permettre à leurs occupants de fuir, et me jetai à la poursuite du gros des rebelles avec une poignée d’Hydres. Or, l’arrière-boutique ne donnait pas sur l’extérieur, comme je le pensai tout d’abord : c’était un réseau souterrain entier qui fourmillait sous l’auberge. La plupart des pièces étaient utilisées en tant que chambres – des dortoirs aux nombreux lits superposés. Les autres, d’après les équipements qui n’avaient pas pu être emportés lors de l’évacuation, avaient à coup sûr servi d’armureries et de salles d’opération. Ce fut dans l’une d’elles que nous capturâmes deux Novarii, ainsi qu’un Rhakyt qui s’est avéré le tenancier.

 

« Et cette prise s’est-elle révélée intéressante, à vos yeux ? susurre la Gargoule.

— Oui ; les Novarii ne tiendront pas longtemps sous la torture, mais le cas du Rhakyt reste problématique. Comme tous ses semblables, son intellect reste limité, et il se pourrait qu’il fût manipulé par les résistants. Bien sûr, il reste sous haute surveillance et sous interrogatoire constant, mais il sera difficile de lui faire cracher ce qu’il sait, en admettant qu’il sache quelque chose. »

Cédalion triture le fer de la grille qui les sépare – l’extrémité d’une des arabesques est déjà courbée, comme s’il n’avait pas été le seul à accomplir ce geste. Nonobstant, Évala opine, lentement :

« Cette opération comporte donc une dose de succès.

— Bien moins que nous l’espérions. Les galeries nous ont menés à une ouverture aménagée dans les égouts de Lengel, où nous trouvâmes les traces de stationnement de plusieurs motomontures. Ces engins antigravs ne laissant aucun indice de leur passage, l’Orbe nous échappa bel et bien. Ils étaient probablement équipés d’attelages, vu le nombre de combattants et d’équipement évacué.

— Et, pour… l’autre cas ? »

Le commandant gronde ; le motif du grillage ploie sous des doigts.

« Cela s’est produit avant même que nous n’arrivions en vue de l’enseigne… »

 

J’avais un mauvais pressentiment, depuis le début du halo, sans savoir pourquoi. Après la bataille d’Ylüne, nous trouvâmes un combattant rebelle à interroger, et il nous livra l’endroit où s’étaient repliés ses comparses. Lyuba et moi devions appeler de nouvelles troupes pour combler nos pertes, car les Hydres envoyées par Ghalya n’allaient pas suffire. J’ai donc sommé la cadette déployée en ville ce halo-là, Nilith, de nous rejoindre – je l’avais laissée avec mon escouade pour encadrer la cérémonie au quartier ouest, après que Laetere m’eut informé avoir potentiellement identifié le fugitif L.XIV/2 sur les lieux.

À l’arche de pierre du quartier nord, je repris le commandement de mes combattantes. Je dois avouer que j’ignorai alors quoi faire de la cadette, car il n’avait pas été prévu de la mobiliser pour une telle opération. Mais ma lieutenante suggéra qu’elle nous accompagnât afin de la confronter à la réalité du terrain. Nous nous mîmes donc en route.

Ce fut là qu’elle s’échappa. Je sais qu’elle gagna le Bouchon des Trépassés pour prévenir les Nephélins, car ils s’attendaient à notre attaque imminente, et je l’aperçus brièvement lors de l’assaut, emmenée par des résistants dans leur fuite…

 

La prêtresse respecte une renaissance de pause. Puis :

« Est-ce cela qui vous laisse un goût amer, Cédalion ?

— Je souffre déjà de la désertion précédente et de ses conséquences ; jamais je n’aurais souhaité revivre cela.

— Pourtant, le capitaine Abriel de Molenravh était votre ami, un frère proche et fidèle. Vous le jugiez tout à la cause du Messager, et vous pensiez le Zélotron-B parfaitement infaillible. »

Nouveau silence, ponctué par un claquement : l’arabesque de fer cède sous les phalanges du commandant.

« Ménagez-vous, Cédalion, reprend doucement Évala. Cette petite, Nilith, n’avait pas encore subi l’ordination. Elle n’était qu’une cadette parmi tant d’autres ; leur échine ploie pour peu de choses avant que les meilleurs ne se distinguent et embrassent la voie de l’Obscurie par leur cœur et leur corps.

— Elle était prometteuse, siffle le commandant entre ses dents. Elle était précoce, et je voulais que Lyuba la forme personnellement de sorte qu’elle atteigne rapidement le niveau requis pour servir le Messager.

— N’est-ce pas ce qui l’attend ? Vos ordres semblent pourtant avoir été clairs.

— Il y a des zones d’ombre… »

 

Je vous ai déjà parlé de cet Agent. Un être impénétrable dans son armure, dont j’ignore tout, du genre à l’espèce, en passant par la taille et le grain de voix. Il serait le représentant d’un nouveau type d’unité spéciale, à en croire l’inquisitrice Artaphernas ; le fruit d’une ordination hybride concoctée par le vicaire Neptis. Or, tous mes… doutes, sur cette affaire, viennent de lui – agir à visage couvert n’est pas dans les us de l’Obscurie, et ses agissements sont plus que troublants.

Cet Agent, faute d’un meilleur nom, est affecté à une enquête liée au fugitif L.XIV/2, même si sa portée semble plus étendue. Nous avions appris, grâce à lui, que l’auberge était le repaire des impies et qu’ils étaient armés – d’où notre attaque éclair. Cependant, les moyens pour obtenir ces informations ont été déployés sans mon consentement, et se sont soldés par la perte d’une prisonnière que j’avais moi-même capturée. Comme le dit la prière, « je suis le bras armé de l’Obscurie, l’acier de sa volonté » ; je tuerais pour elle sans hésiter, si des morts devaient se révéler nécessaires. Mais cet Agent ne laisse dans son sillage que sang et oubli.

Néanmoins, je ne peux nier qu’il nous prodigua de précieux savoirs. C’est d’ailleurs sous son initiative que fut montée la dernière opération contre la Résistance de Nephel établie à Lengel. J’aurais seulement souhaité être tenu au courant de celle-ci avant qu’elle ne soit lancée. J’aurais voulu que mes recrues ne soient pas utilisées comme des pions…

C’est après avoir rejoint les Hydres de Ghalya dans le quartier nord, à la place du Grand Lumineur, que nous reçûmes un appel radio de cet Agent. Il expliqua transmettre les ordres du vicaire Neptis en personne. Selon lui, la cadette Nilith devait feindre une désertion pour intégrer le rang des rebelles et les avertir de notre arrivée imminente, afin de gagner leur confiance et jouer le rôle d’espionne – ce qu’elle fit.

 

« Contestez-vous cet ordre, Cédalion ?

— Non, bien que je m’interroge sans cesse sur le bienfondé de celui-ci. Outre les faibles chances de survie de la cadette, ce changement de plan a conduit à la fuite des Nephélins hors de la ville, et l’Orbe de Lumière avec eux.

— Pourtant, observe Évala, vous avez bien accepté.

— C’était un ordre. Et l’Agent tend à devenir l’émissaire personnel du vicaire dans ses actes les plus nébuleux. »

La prêtresse opine derrière sa grille. Elle inspire, ses doigts triturent également les motifs qui la séparent du commandant – elle semble peser le poids de ses prochaines paroles.

« Alors, commence-t-elle, vous l’avez écouté. Vous avez obéi à la demande de l’Agent du vicaire Neptis.

— Sans discuter.

— Mais l’Agent n’était pas avec vous quand il vous a transmis cet ordre. »

À Cédalion d’aspirer l’air – son masque rend la manœuvre plus bruyante.

« Non. D’après ses dires, il était indisponible car il veillait “à ce que les éléments s’alignent”.

— Je sens la réprobation dans votre voix.

— Je n’ai pas pour habitude de frayer avec les personnalités évasives ; je suis un soldat, pas un politicien.

— Néanmoins, observe la Gargoule, l’Agent vous a promis que les répercussions à long terme seraient fructueuses, et que vous auriez votre rôle à jouer là-dedans. »

Le commandant se redresse dans l’étroite cabine du confessionnal. À sa grande surprise, sa voix monte d’un ton et gagne en clarté lorsqu’il déclare :

« J’ai connu plusieurs échecs depuis son apparition. Pour la première fois, il m’arrive de connaître le doute.

— Nous y voilà, Cédalion. Le doute, voici ce qui vous hante. Vous craignez de ne pas être à la hauteur. Ou pire, vous craignez que vos agissements contreviennent au grand œuvre de l’Obscurie. N’ai-je pas raison ?

— Si, prêtresse Évala. »

Elle tourne le regard dans sa direction, le rive dans ses propres yeux :

« Et votre détermination ne s’en retrouve-t-elle pas grandie ? N’avez-vous point trouvé de motivation à accomplir votre devoir, malgré les déceptions qu’il vous est arrivé de connaître ? »

Dans l’esprit de Cédalion se dessine le tableau qui obsède ses nuits : un cadavre privé de ses chairs, abandonné sur des pavés souillés de sang et bordé d’un lit de carapaces inertes. La pièce antique et son morceau de tissu, bien à l’abri dans la poche intérieure de sa veste, se font soudain plus lourds. D’une voix redevenue normale, le commandant déclare :

« Je défendrai l’Obscurie et ses ouailles contre les mécréants. Quoiqu’il en coûte. »

 

***

De retour dans ses quartiers, Cédalion consulte le rapport qui l’attendait sur son bureau. Outre l’insurrection sur la place centrale de Lengel et la disparition de l’Orbe de Lumière, il y apprend d’autres faits, plus troublants. La filature d’Abriel sur les lieux par les Hydres de Ghalya puis de Laetere. L’affrontement au creux du silo 13, menant à la mort du sergent Anke, et l’escapade du renégat à bord de son vaisseau. Et, ensuite de la bataille céleste, son échappée avec l’aide du baron du crime Arkon, le dernier des Planhigyn.

T’enfuir de l’Obscurie pour traiter avec cette engeance… Vraiment Abriel, tu es sûr que ça valait le coup ?

Une pointe d’agacement : il est fait mention de mouvements extra-atmosphériques par des léviathans, mais la raison de leurs agissements est classée secret-défense – y avait-il un lien avec les combats, ou la disparition d’Abriel ?

Le commandant achève la lecture du dossier puis le dépose au bord de son bureau. Ses doigts pianotent le plateau d’acier ; il est perplexe. Ce n’est qu’alors qu’il remarque la feuille volante sous la couverture. Il la tire…

 

Ordre de mission

 

Commanditaire : château de Béthanie (5.4).

Destinataire : L.XIV/1 Cdt. Cédalion.

Date : 12.721-O1/4/H3-[09’00].

Priorité : urgente.

Objet : répression.

 

Les lèvres de Cédalion se plissent sous son masque quand il découvre son contenu. « Je défendrai l’Obscurie et ses ouailles contre les mécréants. Quoiqu’il en coûte »  ; ses paroles de tantôt lui paraissent plus pesantes désormais. Il examine les détails de la feuille pour être sûr, ainsi que le sceau final – celui du vicaire Neptis. Tout est en règle : il s’agit bien d’une mission officielle. Deux degrés plus tard, un amphiptère le dépose à Lengel, encore une fois…

 

***

La façade de l’église, au-dessus du portail, n’était qu’une paroi de pierres jusqu’au clocher ; depuis la bataille d’Ylüne, elle s’ouvre en grand sur la galerie intérieure, comme un balcon grossier aux contours cicatrisés. Perchées là, plusieurs silhouettes contemplent la place.

Le vent du début de soirée brosse l’uniforme du commandant Cédalion et la bure du père Lupart ; derrière, la paire d’Hydres reste impassible à l’affolement de leurs torches. Le souffle emporte dans ses volutes les murmures de l’assistance. D’un coup d’œil en contrebas, le Novarien s’assure de la bonne tenue de la foule. Il a quadruplé ses troupes et les a munies d’armes lourdes, histoire de prévenir le moindre éclat. Erratiques, les bourdonnements des Guivres équipées de caméra portent parfois jusqu’à lui. Il crispe ses gants.

Le père Lupart laisse échapper un rire discret, guttural :

« Hésiteriez-vous, à présent ? C’est votre moment, pourtant.

— Je doute que ce soit le moment de plaisanter, mon père. Surtout pour vous. »

Cédalion se détourne de la Gargoule et fait un pas en avant. Une sphère-micro s’empresse d’avoisiner son masque, alors qu’il déclare :

« Peuple de Lengel, sujets de l’Obscurie. Comme vous le savez tous, des actes abjects ont eu lieu ici même, il y a deux halos. Des méfaits sanguinaires et sacrilèges. »

Tous courbent la nuque et se signent de l’étoile à quatre branches.

« L’armée de l’Obscurie a connu de nombreuses pertes cruelles, injustes. Beaucoup d’entre vous, également, ont souffert ou ont perdu les leurs. Levez les yeux et voyez. Constatez, sujets de Lengel, le regard de vos semblables. Qui, parmi vous, n’a pas connu la douleur et la violence ? Qui, parmi vous, n’a pas vu la peur et la froidure de la mort ? »

La foule tremble. Au premier rang sur la dragée de pierre, au plus près du portail du lieu saint, une jeune Gargoule se tient droite, les deux mains jointes sous le menton. Contre sa gorge, des boucles acajou qu’elle a oublié de cacher. Elle frémit à s’en briser l’échine, les yeux humides braqués sur Cédalion. Ou, plutôt, sur le prêtre derrière lui. Le commandant la chasse de ses pensées et reprend :

« Ces incidents meurtriers sont l’œuvre de terroristes, de mécréants, qui tuent, violent et détruisent sans scrupule tout ce que nous chérissons. Ils dérobent vos vies, chèrement gagnées à la sueur de votre front. Ils détruisent vos temples, dressés à la gloire de nos créateurs. Regardez notre déesse, jetée à bas dans leur folie, vous obligeant à fouler ses entrailles pour approcher du squelette de votre église ! »

Les fidèles rassemblés autour des bris de la statue d’Ylüne, éparpillés sur les marches de l’esplanade, lèvent les pieds, soudain honteux.

« Il y a deux halos, les impies ont mis fin au miracle de Lumière. La perte de cette prouesse divine est irrémédiable. Quel est votre sentiment, sujets ? Est-ce la tristesse ? »

Un léger flottement, puis les yeux choient.

« Est-ce l’impuissance ? »

Frisson général.

« Est-ce la déception ? »

Hochement de menton.

« Est-ce la colère ? »

Une rumeur s’éveille, lentement.

« Est-ce la colère, sujets ? »

Quelques exclamations, dissoutes dans la torpeur.

« Sujets ! Est-ce de la colère que vous ressentez envers ces traîtres ? Envers les destructeurs du sanctuaire de notre foi ? »

Les cris s’accentuent, prennent vie et force à mesure que s’unissent les cordes vocales. Cédalion tire son sabre ; en bas, la petite Gargoule se teint de la couleur du marbre le plus délavé.

« Si vous pouviez y être, relance le commandant, si c’était à refaire, vous battriez-vous ? »

Il lève haut sa lame. Un reflet de torche sur le fil, et la foule s’embrase.

« Vous battriez-vous pour vos créateurs, sujets ? Livreriez-vous votre sang et votre âme à la merci du Messager, pour le protéger autant qu’il vous protège ? »

Dans leur délire, les citoyens brandissent le poing ; certains sautent sur place, d’autres tapent du pied. Cédalion récite :

« Je suis le défenseur de l’univers et je porte le signe mystique. Et le monde entier est mourant, et le fardeau est mien. Et l’épée noire continue de tuer jusqu’à la fin des temps. »

L’assistance oublie les blessés et les morts, oublie les Hydres armées qui les encadrent. La ferveur soutient leur cœur comme un braséro.

« Et quel châtiment pour les criminels, sujets ? »

Les mots trébuchent sur la langue de la foule avant de franchir les lèvres.

« Quel châtiment ? Répondez ! Est-ce la mort ? »

Le sabre ondoie dans le soir tombant.

« Est-ce la mort ?

— La mort ! répond l’assemblée.

— Et pour les hérétiques ?

— La mort !

— Et pour les mécréants ?

— La mort !

— Et pour les traîtres ?

— La mort ! »

Cédalion rengaine sa lame, puis fait signe aux deux Hydres, qui poussent le père Lupart à le rejoindre près du bord ; à cette apparition, la foule retient son souffle. Impassible, le commandant se tourne vers la Gargoule. La bataille d’Ylüne l’avait privée de ses lunettes, mais même un aveugle aurait perçu la frénésie qui enflait sous ses pieds. Lupart dresse son nez aquilin vers le Novarien ; sa nuque se ploie pour franchir le rempart de la large épaule et atteindre le regard céladon. Les plis autour des paupières grises se creusent, tout comme les lignes du front de la Gargoule. Pourtant, c’est d’un calme exemplaire qu’elle prend la parole :

« Je vois que vous les avez fait choisir.

— Seuls les actes font de nous ce que nous sommes ; ce sont eux qu’ils jugent.

— Vous croyez ? »

La vieille Gargoule s’étonne d’une voix douce, dans un sourire qui sonne presque comme une effronterie pour le commandant.

« Que croyez-vous qu’il adviendra de vous, reprend Lupart, lorsque viendra l’heure de votre propre jugement ? Qu’appréciera davantage le Messager, entre la clarté de vos lèvres et le sang sur vos mains ?

— Il est trop tard pour un sermon, mon père. Accomplissez donc votre rôle, ces paroissiens ont grand besoin de ferveur après ces halos de chaos. Venez donc à la lumière. »

Lupart se dresse du mieux qu’il peut – depuis la place, les flammes des torches doivent auréoler sa silhouette. Une dizaine de mètres plus bas, la jeune Gargoule se tend sur la pointe des pieds dans l’espoir d’accrocher son regard, en vain : le père se perd droit devant lui. Cédalion passe un bras derrière les épaules osseuses de son voisin. Puis il annonce :

« Les traîtres et les incompétents, ceux qui livrent nos richesses à l’engeance ennemie ou qui, par leur faiblesse, leur permettent de s’en emparer, doivent donc périr pour que l’ordre survive. Pour que l’Obscurie perdure jusqu’à ce que la volonté du Messager soit faite ! »

Entre les cris avides de violence et de réparation, des gorges commencent à se serrer.

« Le père Lupart, à mes côtés, a été témoin des violences qui ont déchiré votre église et votre déesse. Pire que ça, le rempart qu’il devait dresser de sa foi contre la barbarie s’est ébréché. Par sa faute, le miracle de Lumière est perdu. Par sa faute, l’opprobre est jeté sur Lengel. »

Sous la paume ouverte du commandant, la respiration de la Gargoule est un soufflet régulier – serein, jusqu’à la fin. Cédalion s’exclame, une dernière fois :

« Peuple de Lengel, sujets de l’Obscurie, vous avez choisi. Pour les défaillants, pour les contrevenants à la bonne marche de l’Obscurie, ce sera la mort ! »

Il pousse le père Lupart dans le vide. La Gargoule bascule sans résister. Sa bure s’étend comme des ailes fatiguées alors qu’il plane entre la blessure de son église et le parvis. Puis la corde à son cou se tend et claque. Un craquement étrangle les derniers cris de la foule ; au sol, la jeunette en robe brune s’évanouit.

 

La réalité enserre les fidèles dans un silence de mort.

 

***

 



[1] Hormis les sarcophages réservés aux éminents d’Ocrit, l’on ne conçoit que trois manières de retourner un corps à Néant. La première et la plus répandue, de loin, consiste à livrer à la terre la dépouille enroulée dans un linceul. La deuxième, vouée à distinguer certains sujets parmi les ouailles de l’Obscurie, est celle du « cercueil », bien que ce coffre ne soit ni de bois ni de fer : il s’agit donc d’un cadre forgé et comblé de voiles, muni de liens permettant de maintenir le cadavre jusqu’à sa mise en terre. Enfin, les incinérations parfois pratiquées ont la double utilité d’honorer le défunt, ou de faire disparaître un corps… indésirable. [retour]

 

Commentaires

J'avais oublier à quel point c'était de la bombe cette histoire..

Je suis tellement impatiente de voir la rencontre Abriel/Cédalion.. ça promet quelque chose de complètement dingue !

Au final, un chapitre assez léger, du coup je suis curieuse et impatiente de voir ce qui arrivera dans la suite des événements!
 1
mercredi 18 juillet à 22h38
"Un chapitre assez léger", c'est pas vraiment comme ça que je le voyais, mais il est plus léger en action, c'est sûr x)
Eeeh, bien, tu sauras, tu sauras
 1
mercredi 18 juillet à 23h04
Léger en actions, oui, c'est à ça que je pensais ^^'

Vivement (même si je stresse bien haha)
 0
mercredi 18 juillet à 23h44
Lupaaaart T_T Il était cool ce prêtre étonnamment.

Ca confirme bien en tout cas que l'Obscurie règne par la terreur (quelle surprise tiens).

Cédalion se pose des questions mais continue pour le moment à suivre aveuglément son dogme et ses ordres. Je me demande toutefois si on ne peut pas espérer un retournement de veste un jour (surtout si Abriel peut lui injecter les mêmes nanomachines). Il m'a l'air d'avoir encore trop de conscience et de se poser trop de questions pour ces fumiers de l'Obscurie.

J'ai bien aimé la confession avec ces morceaux de souvenir intégrés dedans.
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dimanche 25 novembre à 14h10
Cédalion a lui aussi son chemin à parcourir. Cependant, est-ce que ça le mènera sur celui d'Abriel, vu la détermination qu'il s'est trouvée en voyant le martyr dans le Palais des Hauts-Serviteurs ? Qui peut dire quel camp est le bon, quand les idéaux et la réalité se dissocient ?
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dimanche 25 novembre à 23h25
Reprendre la lecture avec Cédalion ♡♡♡
Ce chapitre était très intéressant, et du coup ça m'a permis de replacer plusieurs événements !
Mention spéciale pour l'utilisation de nonobstant ;)
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mardi 18 juin à 09h58
Ah ah, oui, c'est pas Abriel qui ferait l'effort de le placer x)
J'espère que ça n'était pas trop chaud pour reprendre ; ce chapitre est censé clore la deuxième partie du roman, donc c'est presque comme lire un épilogue après plusieurs mois d'arrêt^^'

Pas trop dark comme reprise ?
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mardi 18 juin à 10h17
Heureusement que je t'avais sous la main pour me rafraichir la mémoire !
Nan ça va :)
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mardi 18 juin à 10h22