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Julien Willig

dimanche 29 avril 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXX

« Les planètes et les lunes chérirent alors ce don des Entités.

Au plus loin, Sorkat vit la naissance des Rhakyt, forts travailleurs destinés aux basses œuvres, quand la grande Pitamn fut curieusement boudée par la création.

Autour de cette dernière, la lune Zvat accueillit les serviles Gargoules et les nobles Keroubs, dépositaires des savoirs divins. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Le hangar a pu être évacué. Du moins, en partie : nous ne pulvérisons que deux trois piles de caisses, un escabeau malchanceux et une paire de barils de carburant. Vérin éventre aussi le fer du plancher, dans des gerbes d’étincelles qui sèment quelques brasiers derrière nous. Puis les chocs, rebonds, glissades et amortis…

Une dernière cognade, et c’est le silence.

Je reste là, hébété, à fixer la paroi que nous avons heurtée par le flanc. Le mur du fond.

Plus d’alarme, cette fois, car le spationef est inconscient. J’écarte mes mains des commandes. Le temps que ma vision redevienne nette, j’ai identifié l’odeur de grillé : mon pauvre moteur. Se dessinent, progressivement, des taches sombres et gluantes sur mes doigts et les manettes de contrôle. Du sang…

Thalie.

Je tourne la tête.

« Thalie ? »

Léthargique. Des sillons d’ichor partout sur son visage. Sur ses épaules. Sur sa poitrine, son bras, ses vêtements…

Je m’élance. Le harnais de sécurité me cloue au siège. Je m’en libère et recommence.

« Thalie ! »

Je me précipite, la palpe, tâte les blessures, le pouls… Elle gémit. Vivante !

Un œil s’ouvre, le jaune. Je frictionne doucement ses joues et ses tempes, cherche une réaction dans sa peau. L’iris bleu point à son tour – j’ai rarement été si heureux de voir ces couleurs. Elle marmonne une syllabe. Non, deux. Mon nom, je crois.

« Thalie… comment vous sentez-vous ? Vous êtes blessée, vous… »

À la voir émerger, je me rappelle seulement que ce sang n’est pas à elle. Mon cœur explose alors que mon visage s’embrase. Au moins est-elle sauve.

Des coups vibrent sur la coque en métal. On s’escrime, on tire, jusqu’à écarter la porte coulissante de Vérin. J’ouvre à peine le fermoir de la ceinture retenant Thalie que des exclamations résonnent :

« Attention, une Hydre ! »

Je hurle de ne pas tirer, me précipite dans la pièce de vie. On braque Devarïms et Peccamineux sur moi :

« Identifiez-vous !

— Abriel de Molenravh. J’bosse pour vot’ chef, bande de cons. »

Au moins, le ton est donné : je baisse les bras, eux leur canon. Ils sont six – deux femmes, quatre hommes, sapés avec l’armure composite habituelle, mais en plus… propre. L’une porte une mallette avec le logo des soins d’urgence – la main de Kosteth – et un autre trimballe déjà un extincteur vers les réacteurs. J’ouvre le casier de rangement et récupère ma sacoche – le livre est toujours à l’intérieur – avant de me tourner vers l’équipe d’intervention. Je n’ai pas dit mon dernier mot :

« La damoiselle d’Ormen est dans le cockpit, prenez soin d’elle. Et cette Hydre, là, conduisez-la en cellule, mais sans la blesser. Elle pourrait être importante.

— Ce sera tout ? ironise le grand dadais qui mène la troupe.

— Non. Menez-moi à la passerelle. »

Un échange de regards, circonspects.

« Seul le personnel autorisé peut accéder… »

En deux pas rageurs, je lui pointe mon index sous le pif :

« Écoute-moi bien, semelle de Keroub. Je suis celui que votre Grand Séculaire a prévu de nommer commandant en second, celui qui connaît les manœuvres de l’Obscurie et sûrement le plus insaisissable de leurs fugitifs. Alors, vous pouvez rester là à souffler sur les flammèches qui grignotent votre petit embarcadère, ou me guider à la timonerie à temps pour que je vous emmène loin des deux léviathans qui vont nous débiter en copeaux calcinées. C’est à vous de choisir, mais à votre place je n’hésiterais pas trop. »

Il lui faut peu de temps avant d’aller dans mon sens – juste celui de déglutir. Des brancardiers chargent Thalie et l’Hydre, puis nous quittons Vérin. Du coin de l’œil, je saisis à peine le nuage de fumée noire dans lequel les quatre alfars de Saren se posent : nous empruntons le premier couloir au pas de course. Comme pris au dépourvu, le boyau émerge en retard de ses vêpres indigo : la rangée de lampions blanc peine à suivre nos pas. Heureusement, mon escorte connaît le chemin. D’après ses dires, il nous faut aller plus haut que la chambre palatiale. Après une série de virages, croisements et pentes douces, une ouverture hémisphérique se présente. Devant, deux factionnaires me somment de laisser mon arme.

« Mais ils les gardent bien, eux. »

Je montre les Devarïms de l’équipe. On me grogne quelque chose, comme quoi eux font partie de l’équipage et disposent des autorisations. N’ayant pas le temps pour ces bouffonneries, je leur cède sacoche et Oblitorion sans cacher mon mécontentement. En échange, mes guides s’arrangent pour que je ne sois pas fouillé en détail avant d’entrer.

Une alarme retentit. Pas stridente comme dans mon amphiptère, mais plutôt boisée, comme une plainte soufflée dans une corne. L’effet reste le même, le meneur pâlit et tremble. Puis bégaye :

« Les léviathans, ils doivent…

— Pressons. »

On commence à m’écouter. On me laisse même franchir l’ouverture de la passerelle. Impossible de la décrire sans rappeler la chambre palatiale : Arkon y végétant sans bouger, elle constitue, de fait, le cœur du Sylvaer. Or, le dernier des Planhigyns détient le poste de commandant du navire, et celui-ci se doit d’être aménagé en conséquence. Au-dessus du hall de pierres et de mousse, nimbé de son aura pollinifère, se dresse une plateforme aux entrelacs de fer. Un croissant truffé d’écrans, de consoles, d’enceintes, de leviers et d’appendices en tout genre. La structure est pensée pour être mobile : elle s’agrippe aux piliers massifs de la chambre, comme des rails verticaux, et peut s’abaisser au besoin jusqu’au trône du vieil arbre. Les bras d’Arkon peuvent alors saisir la barre, dont les rayons sont assez longs pour ses lianes.

En ce degré, la tête de buche pique un roupillon. La passerelle demeure en hauteur, sous un dôme gigantesque aux arêtes métalliques. Je n’ai jamais su de quoi étaient constituées les parois : leur matière semble plus complexe que du simple verre blindé, et elles peuvent, à loisir, passer d’une transparence totale à un voile occultant. C’est le cas à présent. L’ambiance est tamisée, la lumière indigo ruissèle sur les murs et jaillit, en contre-plongée, par les projecteurs de la passerelle. Le décor – principalement les montagnes – est souligné par des lignes bleues et vertes sur les vitres du dôme.

J’entre à droite de la plateforme en arc de cercle – ou tribord, pour être précis, car la courbe extérieure pointe vers l’avant. L’air est moins moite qu’en bas grâce au crépitement des machines et à leur bourdonnement statique. Plus limpide, également, malgré la pénombre. Un Novarien traverse la passerelle du haut de ses grandes jambes, bousculant çà et là quelques ingénieurs pour venir vers nous. La robe de cérémonie blanc crème, serrée sur la bedaine, me rappelle sa fonction : c’est lui, le chambellan d’Arkon. Philandre se plante devant moi et se plie en deux, le temps de souffler.

« Chambellan, le salué-je.

— Abriel, où est… la damoiselle d’Ormen ?

— À l’infirmerie, si vos gars font bien leur boulot. Rien de grave, mais elle est sonnée.

— Venez… »

Nous traversons l’édifice jusqu’à son centre. Sur notre passage, une console accroche mon regard : dans un écrin de cuivre, entre les câbles noircis et les boulons ébréchés, repose un cristal taillé à la serpe. La lueur dorée qui y pulse paraît se diluer dans les appareils qui l’entourent, au lieu d’en jaillir comme la première fois. Je reconnais le Joyau de Pénitence. Greffé sur la commande de vol spatial… pourquoi ?

À côté, un écran photomobile me dévoile le ciel à travers le Phylactère, centré sur les deux léviathans. Malgré la distance, je distingue leurs ornements et j’arrive à les identifier : Escamoth et Straton. « Le Balafré » et « l’Observateur ». Si nous étions tombés sur « le Terrible » ou « le Pur », je n’aurais pas donné cher de notre peau[1]…

Dans mon dos, un garde s’impatiente et me pousse. Je suis Philandre alors que les sbires d’Arkon grommèlent – ils commencent à comprendre que j’ai un rôle important à jouer ici, et ça ne leur plait guère. Nous esquivons des timoniers à la livrée sobre, de la même teinte que celle du chambellan. Ils ont l’air paniqué, et pour cause : le bleu ambiant est agressé par les salves rouges des lampes d’alarme. Les léviathans nous visent, et le Sylvaer se met à tanguer.

Nous arrivons à la barre. Juchée sur un piédestal de trois marches, la commande du gouvernail est un poste de choix : elle surplombe les écrans principaux, sur les consoles installées devant elle, et gratifie celui qui la manie d’une vue large à travers le dôme. C’est un grand cerceau de cuivre présenté de face, la tranche traversée par huit poignées à intervalle régulier. Un modèle très archaïque, qui permet néanmoins d’ajuster la direction horizontale avec précision. À son pied, un pédalier à clics détermine l’axe vertical.

C’est une mécanique subtile et délicate, comme toute création planhine[2]… mais un jeune Novarien s’y agrippe et semble faire son possible pour la malmener. Un curieux spécimen, ébouriffé, qui tourne la barre de droite à gauche par à-coups et martèle la pédale comme s’il battait la mesure. Un œil à l’extérieur et sur le radar me confirme ce que je pensais : il impose au Sylvaer une trajectoire complètement erratique.

Mais quel boulet…

« Avex ! », s’exclame Philandre.

Il n’entend même pas alors que le chambellan réitère son appel. Soudain, un fracas retentit, ébranle l’appareil de toute sa carcasse. Un ingénieur crie, au loin :

« Les léviathans nous tirent dessus ! »

Si nous n’avons pas été pulvérisés, c’est que l’équipage a au moins pensé à activer le champ de protection. Mais il va falloir sérieusement les secouer pour qu’on s’en sorte vivant… Je monte les marches de la barre et tire en arrière le jeune imbécile. Il se retourne, les yeux encore perdus dans son délire :

« Quoi ?

— Mais qu’est-ce que tu foutais ?

— Bah, le chambellan m’a dit de prendre les commandes le temps de…

— C’est une frégate de luxe planhine que tu pilotes, gamin, pas un alfar ou une guivre.

— Et alors ?

— Et alors tu vas dégager d’ici et me laisser les commandes. »

Je l’écarte sans lui laisser le temps de se décider. Avex rate une marche et manque de s’étaler au sol, voire de choir au-delà. Je lève les yeux au ciel – y a du boulot. L’un des mastards d’Arkon s’insurge auprès de Philandre :

« Qu’est-ce qu’il fait ? Il n’a pas les accréditations pour…

— Le Grand Séculaire envisage de le nommer commandant en second : laissons-le faire ses preuves. »

Nouvel impact. Une alarme gémit, cuivrée, presque mélancolique. Un ingénieur – peut-être le même que tout à l’heure – m’informe que nous avons été touchés. Les autres restent là, tremblants, alors qu’une soldate l’ouvre :

« Nous n’avons pas été informés d’un changement de comman…

— Vous n’avez pas été informés de grand-chose, visiblement, lancé-je par-dessus mon épaule. Vous jouez aux durs pour vous donner une image, mais vous n’êtes pas foutus de tenir ce vaisseau correctement. Allez ! Rassemblez vos neurones et prouvez-moi que vous n’êtes pas définitivement que des gueules de groc ! »

L’insulte est très réductrice : il aura fallu au moins ça pour qu’ils s’activent. Les timoniers se concentrent sur leur console respective et les soldats nous laissent le champ libre. Philandre se tient derrière moi, prêt à m’assister. Je saisis la barre – elle coulisse parfaitement.

« Alors, alors… »

J’ai fait le malin, mais je n’ai jamais vraiment piloté ce genre d’appareil non plus. Il répond facilement et la vue est idéale.

« Abaissez l’opacité de l’écran à trente pour cent.

— Mais, le sommeil du Grand Séculaire… »

Je foudroie du regard l’ingénieur qui est intervenu. Il s’exécute. Le dôme dévoile maintenant le relief des montagnes. Les lignes lumineuses s’affinent, mais demeurent : ça pourrait m’être utile pour une navigation de précision.

Une explosion à bâbord. Le Sylvaer est tellement balloté que l’équipage vacille – certains tombent à genoux.

« Au rapport !

— Nous avons perdu l’artillerie bâbord arrière et les cales dix et douze sont en feu.

— Envoyez des équipes incendie et faites confiner les lieux.

— À vos ordres, mon command… euh, mon… »

Je balaye l’hésitation d’un revers de main puis retourne au gouvernail. L’idée est de nous faufiler au nord, entre différents monts. Philandre s’agite :

« Où nous emmenez-vous ? Le Sylvaer n’est pas conçu pour de telles manœuvres.

— C’est que personne ici n’a les capacités pour les tenter, visiblement. Les sommets nous offriront une protection relative face aux bombardements.

— Ce ne sera jamais suffisant.

— Je sais. Je nous amène dans le Secteur 7.22. »

Puis, aux ingénieurs :

« Abaissez la vitesse de quarante pour cent et rentrez les canons. »

Ils s’exécutent : le navire adopte une allure mesurée sous les nuages de haute altitude.

« Remontez l’opacité à soixante-dix pour cent. Non, soixante-cinq. »

Le dôme souligne davantage les reliefs. À vitesse réduite, les choses ont l’air se calmer ; les léviathans cessent même de tirer.

Quelque chose cloche…

Un radar et son timonier s’affolent : j’avais vu juste.

« Monsieur, je détecte plusieurs signatures sortant des léviathans. Ce sont des harpuï ! »

Merdelle, les destructeurs… Chaque harpuia est presque aussi grosse que le Sylvaer – autant dire que nos chances sont minces.

« Timoniers, vitesse atmosphérique maximale.

— Monsieur ?

— Obéissez ! »

Les moteurs rugissent. Les escarpements rocheux défilent derrière le dôme, et je m’escrime sur la barre pour les contourner – nous partons tellement vite que j’ai failli basculer en arrière. J’esquive un sommet, puis un deuxième. Le troisième passe mal : le Sylvaer tremble à nouveau.

« Rapport d’avarie ?

— Trois cales endommagées à tribord et coque ébréchée aux abords du réacteur. Mais rien de critique, monsieur. »

Le silence feutré de la passerelle n’est perturbé que par les grondements de l’extérieur, comme si le déluge des harpuï ne pouvait nous atteindre. Je ressens la même impression de sécurité que lorsque j’assiste à un violent orage, bien à l’abri derrière la verrière de Vérin. Ne pas relâcher la pression maintenant…

« Il nous faut fuir, Abriel, me glisse Philandre. Ne pas s’attarder ici. »

J’opine, mais il insiste :

« Où nous emmenez-vous ? Il n’y a rien dans cette direction.

— Vous connaissez la Désolation de Lumière ?

— Vaguement. C’est une terre détruite depuis la Guerre de Nephel, on l’a traversée loin à l’ouest pour venir vous chercher…

— Au lac de Nahash, oui.

— Où voulez-vous en venir ?

— Je connais l’endroit ; l’Obscurie ne s’y est jamais intéressée. »

Le massif lengélien se poursuit au nord et traverse la frontière. Nous passons la profonde fissure marquant l’entrée dans le Secteur 7.22, toujours dans les montagnes. Petit à petit, le relief devient accidenté, malmené. Les cols se font cratères, les glaciers surfaces vitrifiées. Nous pénétrons l’étendue scarifiée de la terre-plaque, témoin des terreurs d’antan. J’explique, le temps de trouver ce que je cherche :

« Les bombardements n’ont pas fait que ravager la surface de la terre-plaque. J’ignore comment était constitué le sol, mais il s’y est formé au fil du temps un réseau de crevasses, des galeries pour la plupart indiscernables depuis le ciel. »

Les bombes pleuvent toujours ; une dernière nous frôle et empoigne le navire dans sa rage. Il frémit, gémit… mais tient bon. Enfin, il garde le cap en tout cas. Nous quittons l’altitude et les nuages s’amoindrissent. Un ravin se dessine devant nous : une bouche vaguement circulaire dans la désolation, tordue de douleur. Je demande un ralentissement et nous y emmène tout droit.

« Mais, hésite Philandre, c’est le gouffre d’Enn-Kor ? Il est connu et représenté sur les cartes, jamais nous ne pourrons leur…

— Silence sur la passerelle. »

Mon ton est ferme : c’est pas le moment de m’emmerder. Je nous positionne au-dessus de l’abîme. Enfin, nous descendons. Les projecteurs illuminent les parois du cylindre creux. La lumière se réverbère dans l’abysse, chasse les ombres pour dévoiler ici quelques nids de rinoptères, là un agglomérat mousseux ou un bouquet de champignons, tous terrés dans les replis stratigraphiques d’Enn-Kor.

« Caméra ventrale. »

Il y est toujours. L’écran photomobile rend mal sa teinte, mais le lac souterrain demeure fidèle à mes souvenirs, lors de ma dernière exploration – cette fois-ci, Gaeth s’était planté en beauté et je repartis bredouille. À mesure que nous approchons, les clapotis se saisissent de nos lueurs pour les déchiqueter, les mastiquer, puis nous les recracher à leur guise.

Soudain, des gravats crèvent sa surface. Le pilonnage reprend.

« Les harpuï ! Elles sont juste au-dessus de nous !

— Parfait. »

Philandre me saisit par les épaules, me retourne. J’en suis tellement surpris que je le laisse faire.

« Vous êtes sérieux ? Qu’est-ce que vous cherchez, notre capture ou notre mort ? »

Je me libère et le calme d’une baffe :

« La ferme ! »

À tout le monde :

« Préparez-vous à couper les moteurs à mon commandement. Non, mieux, toute source d’énergie importante. Mais avant ça, isolez les déflecteurs et les systèmes de guidage, nous en aurons besoin.

— Monsieur ? s’inquiète une timonière.

— Faites-moi confiance. »

Elle programme ma demande sur sa console. Le chambellan revient, plus prudent.

« Abriel, nous tomberions dans la mare. Nous ne pourrions même plus nous échapper…

— Pas par-là, non. »

Je nous stabilise grâce au radar de précision – dans ce gouffre, l’écho fait des merveilles. Direction nord-ouest.

« Ici, je crois que c’est très bien. Juste au-dessus.

— Vous visez le lac ?

— Le Sylvaer est prévu pour voguer dans l’espace comme dans l’eau, vous le savez ; les champs de protection compenseront les brèches dans la structure.

— Mais ils vont nous enterrer ! »

Le prochain bruit confirme sa théorie : le gouffre explose. Le ciel orange disparaît sous le ballet des rocs arrachés par la mitraille, des gravats propulsés sous les bombes. Des pans sautent, rebondissent entre eux et s’abattent sur nous.

« Coupez tout ! Maintenant ! »

Tout s’effondre : la pierre, le vaisseau, l’équipage. L’ombre s’abat sur la passerelle et nous crevons les flots. Le choc est moins terrible que ce que j’imaginais, grâce aux courbes suaves de l’architecture planhine, peut-être, ou aux boucliers. Personne ne saurait dire à quelle vitesse file le temps tandis que le Sylvaer s’enfonce, aussi serein qu’une coulée de sève. Chacun retient son souffle. Le dôme, éteint, laisse totalement passer la lumière – ou, plutôt, ce que les ténèbres daignent nous dévoiler. Les algues mates et les éponges phosphorescentes dansent dans notre sillage et chatoient de mille couleurs, avant de mourir sous la pluie molle des débris. Encore un lieu bousillé par ma faute…

« Abriel ? »

Le chuchotis de Philandre est le premier à rompre le silence. Il a lâché sa console et s’est approché de moi, tellement courbé qu’il en est presque à genoux. Je lui fais signe de ne pas élever la voix.

« Que va-t-on faire, maintenant ?

— Ils ne vont pas détecter de signature énergétique. Ni thermique, si le lac joue bien son rôle. Ainsi, ils nous croiront morts. »

Des bruits étouffés : le bombardement continue.

« Et ça ?

— Ils veulent nous enterrer pour être sûrs.

— Nous ne pourrons pas en réchapper.

— Attendez. »

Nous restons là, immobiles, à écouter les bris de roche tomber sur notre coque. Les renaissances défilent, et nous passons notre premier sablier à guetter. Puis un second. L’atmosphère est lourde, à la tension s’ajoute la pression du fond lacustre…

Soudain, un soubresaut. L’équipage met plusieurs secondes avant de réagir :

« Eh… on bouge ! »

Le Sylvaer se met en branle. Nous disparaissons petit à petit des tréfonds du gouffre d’Enn-Kor. À ma gauche, l’Ingénieure d’Analyse Météorologique et Atmosphérique – si j’ai bien compris son titre – se retourne et m’annonce :

« Monsieur, je crois que nous sommes pris dans un courant sous-marin. Il semblerait qu’une veine passe sous le lac. »

J’acquiesce, satisfait. Philandre échappe un hoquet :

« Vous le saviez ?

— Vous pigez pourquoi vot’ vieille branche me lâche jamais la grappe, maintenant ? »

Un ange passe, le temps pour lui de digérer les événements. Il s’inquiète, se demande ce qu’il adviendra de nous.

« On va laisser les choses se tasser pendant plusieurs degrés. Un halo ou deux ne serait pas de trop. Puis on ressortira d’une crevasse – c’est pas ça qui manque, ici. Il nous faudra tout de même parcourir plusieurs dizaines de kilomètres et s’éloigner d’ici. À énergie réduite, si possible. »

Je sollicite l’ingénieure – ouais, définitivement je ne m’étais pas planté : son uniforme indique I.A.M.A. Elle est jeune, son regard perçant trahit sa vivacité d’esprit.

« Quel est votre nom ?

— Éloane, monsieur.

— Très bien, Éloane, écoutez. J’ai joué mon rôle, à vous, maintenant. Je vous charge de nous trouver un endroit suffisamment froid et isolé de la surface pour que nous puissions progressivement redémarrer les fonctions motrices du Sylvaer, sans prendre le risque d’être détectés.

— À vos ordres, monsieur.

— Faites utiliser les ajusteurs de position si besoin : les souffles d’air ne devraient pas figurer sur les radars de l’Obscurie. Pas de question ?

— Non, monsieur. Et, monsieur ?

— Oui ?

— Merci d’avoir été là. »

Elle commence à tirer l’équipage de sa torpeur alors que je m’esquive. Philandre me fait guider jusque dans mes quartiers, avant de se retirer voir Arkon. Paraîtrait que mes manœuvres ont réveillé le Grand Séculaire…


***

J’ai déposé mes effets dans ma cabine : sacoche et pistolet sur le lit, veste déchirée sur un étendoir – dire que c’était la livrée super classe offerte par Anthémis, j’aurais voulu la garder plus longtemps. Puis je me suis hâté de déguerpir du secteur des « invités ». Un endroit qui porte bien mal son nom, puisque tout y suinte la mauvaise grâce, des meubles branlants aux lampes poussiéreuses – du moins, celles qui survivent – en passant par le personnel, ronchon au possible. L’éclairage indigo est tellement défaillant que des projecteurs d’appoint ont été dispersés dans les couloirs – des cônes jaunâtres y fleurissent à intervalle irrégulier. « Secteur des invités », ai-je dit ? Lors de mes visites précédentes, les gardes parlaient du « coin des bouche-trous ».

Un de ces fainéants roupille contre un mur : je le réveille d’un pied dans le mollet. Confus, il laisse échapper son arme, mais sauve les apparences en se mettant au garde-à-vous. Je lui demande de me mener aux quartiers de la damoiselle d’Ormen. Il me baragouine des histoires d’autorisation – encore – mais j’hausse le ton. Ça lui suffit.

Y a vraiment du boulot.

C’est à la Frondaison que nous allons. Si la chambre palatiale est le cœur du Sylvaer, celle-ci est son âme : l’endroit le plus chic du vaisseau, le fleuron de l’art planhin. Elle se situe à l’avant du dôme, sous l’arête de l’appareil, et épouse la forme d’une goutte pointant vers la proue. Son faîte est percé d’une vitre de la même forme. C’est tout ce que j’en sais, pour le moment, n’ayant jamais pu y mettre un pied.

Inutile de décrire mon parcours dans les corridors étranges de la frégate, ils se ressemblent tous à mes yeux. Heureusement, nous arrivons rapidement à la double porte de la Frondaison. Mon mâtin passe une carte-clé dans le lecteur et déverrouille l’ouverture. Pour ensuite s’arrêter, penaud. Je l’interroge, surpris :

« Eh bien ?

— J’ai pas l’droit d’entrer ici, M’sieur.

— Et comment je fais, moi ?

— Bah… »

Je gronde. Je le sens venir, le torrent d’insultes : Arkon et sa clique commencent sérieusement à me taper sur le système, et j’entends bien le leur faire savoir. Je souffle. Il va prendre pour tous les autres…

« Puis-je vous être utile ? »

Sursaut. Elle est venue dans mon dos, je ne l’ai pas sentie arriver. C’est une Gargoule d’âge moyen ; elle ne porte pas la bure sombre de ses congénères, mais la même robe que Philandre. Mine de rien, ça lui confère un air bien plus dynamique que le sinistre inhérent à son espèce. Elle n’hésite pas à montrer ses cheveux noirs, pourtant clairsemés et filés d’argent, et sa gaieté est sincère. Tout en elle n’est que suavité et m’incite à la paix[3]. Je la salue et elle se présente :

« Je suis Antée, archiviste du Sylvaer et gardienne de la Frondaison. Quel est l’objet de votre venue en ces lieux ?

— Abriel de Molenravh, dis-je en acceptant sa main tendue.

— Oh, le fameux héros qui nous sauva tout juste des léviathans. Je suis enchantée.

— Pour vous servir. La damoiselle d’Ormen est revenue de l’infirmerie, je crois ?

— Je ne l’ai pas vue moi-même, mais j’ai croisé l’équipe de la main de Kosteth sur le retour, donc je suppose que oui. Avez-vous convenu d’une rencontre avec elle ?

— À votre avis ? »

Mon plus beau sourire, agrémenté d’un clin d’œil ravageur, délave l’effronterie du mensonge.

« Bien sûr, c’est évident, pardonnez-moi. Les événements récents m’agitent beaucoup, il m’arrive d’omettre certaines informations.

— Ne soyez pas si sévère, Antée, vous accomplissez vraisemblablement un travail remarquable[4].

— Vous êtes gentil. Je me dois de demander, car nombreux sont les membres de l’équipage à prétendre avoir une entrevue avec l’un des résidents de la Frondaison dans le fol espoir de s’y prélasser un instant.

— Tristesse est de constater que tous ici ne partagent pas votre sens de la rigueur. »

À côté, mon garde se fait tout petit.

« Pardonnez-moi, Abriel, je radote. Êtes-vous déjà venu ici ?

— Non, c’est la première fois.

— Laissez-moi vous mener, alors. »

Je laisse mon guide à l’entrée et franchis l’huis. Il ne me faut que quelques pas pour comprendre l’intérêt de la Frondaison : c’est un jardin sauvage. Un concentré de nature au fond du vaisseau spatial, comme une ode à la vie que les Planhigyns menaient, et qu’ils perdirent lorsque fut bâtie l’étoile-sanctuaire. Ce genre de songe badigeonnerait n’importe quelle âme d’un nectar mélancolique – même la mienne.

C’est tout un parc vallonné qui s’étire sous les lueurs zénithales, tantôt indigo ou immaculées. La terre s’enfonce sous mes pieds dans un crépitement mou, comme du sable fin et humide. Les étendues d’herbes et de fleurs, rivalisant de majesté dans les formes et les couleurs, ne sont traversées que par d’agréables allées de gravier clair. Par endroits pointent des arbres aussi étranges que variés – épais, minces, petits, grands, noueux, touffus ou dégarnis, aux feuilles rondes, pointues, tombantes, dentelées, rouges, vertes, mauves… Les plus hauts déposent leur vieillesse jusque sous le plafond courbe, et leurs ombres caressent les racines. Une main insouciante semble avoir semé quelques rochers, par grappes ou en solitaires. Un kiosque aux rambardes de fer se dresse fièrement au centre de l’espace – je peux voir d’ici les coussins ventrus qui n’attendent que les lecteurs ou les somnolents. Aux abords de la Frondaison sont érigées quelques « maisons » : des monticules aux douces courbes blanches, agrémentés d’étages ou de dépendances, comme des dents à l’intérieur d’une bouche végétale. Je compte six logements, et interroge Antée. La Gargoule, non contente de répondre aimablement à mes questions, s’épanche en détail :

« Ce sont les appartements privés réservés aux notables du Sylvaer. Vous voyez le mien ici, la structure annexe constitue ma salle des archives. Les deux habitations presque jumelées sont celles du chambellan et de la cuisinière en chef – certains prétendent que Philandre ne s’intéresse pas à elle que pour son travail, mais gardez-vous de le lui dire. Celle-ci, plus dépouillée, appartient à Ellis, notre première médecienne.

— Ellis ? C’est un prénom kerubin, si je ne m’abuse.

— C’est exact. Elle nous a rejoints presque aussitôt après ses études. Arkon tenait à recruter les meilleurs. »

Je ne retiens pas ma grimace. Heureusement, Antée ne la voit pas et continue ses explications :

« Ce bâtiment-là appartient à notre gardien du temple, Khadel.

— Du temple ? Du temple de quoi ?

— Celui du culte obscurien, bien sûr. »

Il me faut toute la maîtrise des mondes pour ne pas massacrer les fleurs qui bordent l’allée : j’imagine déjà une Gargoule maugréer en trimballant un encensoir dans son antre.

« Enfin, le dernier, avec l’étage simple, est celui de la damoiselle d’Ormen. Voyez l’annexe : elle contient une bibliothèque qui débouche directement sur le sentier du kiosque. Il n’est pas rare d’y croiser Thalie. Pour ma part, je préfère travailler en intérieur, là où je peux… »

Je commence à décrocher ; cet endroit est enivrant, réellement[5]. Aux effluves musqués se mêlent les clapotis d’un cours d’eau que je ne peux pas voir encore, tandis qu’un peu partout vibrent des insectes luisants, étincelles vertes dans le jour bleu. Du fond des branchages et des bosquets s’élèvent de joyeux pépiements.

« Ce sont des angelots que vous entendez là, m’explique Antée. Des volatiles très sensibles, presque éteints sur Ocrit. Malheureusement, il nous est difficile de tenir Cirice à l’écart de leurs nids.

— Cirice ?

— La sylicate adoptée par Arkon. Vous ne l’avez pas encore vue ?

— Ah, oui, la bestio… la petite bête grise. Vous lui laissez l’accès à la Frondaison ?

— Non. Mais ça ne l’empêche pas de venir y faire des dégâts. C’est une prédatrice, vous savez. »

Nos pas nous déposent devant l’entrée de Thalie. Une simple porte au sommet semi-circulaire, entouré de son crépi blanc. Et elle est ouverte.

« La damoiselle d’Ormen vous attend, visiblement, constate Antée. Permettez-moi de vous laisser ici. Ce fut un plaisir. »

La Gargoule s’incline, je lui rends son salut. Puis j’entre. La première chose qui frappe, c’est ce vent chaud et humide qui vient chatouiller mes chevilles. Ce suroît paraît courir dans tout l’appartement, à voir l’ondulation des voiles qui séparent chaque pièce. Ces rideaux, clairs et presque transparents, scintillent sous l’éclairage tamisé ; ils pendent sous d’élégants arcs en plein cintre, soutenus par des colonnes minces. Je peux deviner, au travers, un salon douillet meublé d’un canapé, d’une table basse et de deux fauteuils. À côté de l’un d’eux trône un curieux instrument de musique, probablement à cordes pincées : un manche droit de taille moyenne, et une caisse qui aurait pu avoir une forme de goutte si elle n’avait pas été dotée de deux échancrures. À gauche, la pièce est illuminée par une grande baie vitrée, laissée entrouverte. Le sol est constitué de dalles polies dont la brillance m’inviterait presque à marcher pieds nus ; c’est ce qu’a dû faire l’occupante, car j’avise sa paire de balerines gisant à ma droite. Ainsi, je délace mes propres chaussures et libère mes orteils.

J’ignore le reste et suis la piste des souliers délaissés. Un escalier de pierres colorées m’incite à monter. À son palier de mi-étage, où il esquisse un demi-tour pour le niveau suivant, repose une veste aussi maltraitée que l’était la mienne. J’amorce un geste pour la ramasser, mais m’arrête à temps : la lumière accroche une substance poisseuse, dont le pourpre vire au brun par endroit…

J’abandonne le vêtement dénué de manche gauche et poursuis mon ascension. La prochaine pièce est une buanderie où des habits de toute sorte patientent sagement. Leur mutisme m’invite à continuer, comme s’ils savaient que seule la suite m’intéresse. Par terre, l’un des atours dénote, et pour cause : c’est un pantalon estropié qui se tord, taché de la même matière que le gilet. Je le laisse à son sort et presse le pas.

Se dresse une porte, entrouverte ; le panneau de bois coulisse sans même un chuchotement. Le lit double, contre le mur de gauche, m’accueille dans toute sa sobriété, tandis que ses draps, presque huileux tant ils semblent doux, invitent mes doigts à les caresser. À ses pieds, une chemise froissée. Les quelques meubles qui l’entourent paraissent vides, tant mon intérêt les dédaigne ; en réalité, ils sombrent dans les ténèbres, car la chambre n’est illuminée que par l’ouverture suivante. La flaque de lumière m’appelle, s’étire sur la moquette comme pour me saisir et m’attirer vers les carreaux blancs. Avec elle, les rumeurs de l’eau et le frémissement du savon. C’est la dernière pièce, la salle de bain.


Elle est là.


Thalie me tourne le dos. Elle est assise à même le carrelage, genoux relevés à la poitrine, ceints par ses bras nus. En réalité… la Novarienne ne porte plus grand-chose. Ses cheveux crème tombent autour du cou et épargnent son dos, lisse et bombé sous l’éclairage électrique ; seule la colonne vertébrale en émerge, comme une chaîne de montagnes au milieu d’une vallée vierge.

Devant elle, une commode et un évier, surmontés d’un miroir et de mon reflet surpris. J’entre, je la contourne. Ses jambes sont piquetées de frissons, et ses doigts maltraitent chaque parcelle de peau à leur portée. Je n’ai pas besoin de voir sa tête affaissée, enfouie dans le creux de ses membres, pour comprendre ce qui affecte ma coéquipière : le sang qui la macule parle pour elle.

« Thalie ? »

Je drape ma voix de toute la douceur possible. Trop, peut-être, pour percer son armure de sanglots.

« Thalie, c’est moi. Abriel. »

Je m’accroupis. Pose une main sur un genou. La deuxième, au sommet de son crâne.

« Regardez-moi, s’il vous plaît.

— Abriel ? »

La question s’écrase entre la mâchoire et les cuisses, toute humide des pleurs dans sa gorge.

« Oui, je suis là. »

Elle relève la tête. Deux étoiles, une jaune et une bleue, tremblent derrière leur rideau de pluie.

« J’ai… je me suis vue dans la glace. J’ai vu… il y avait le…

— Je sais. »

J’enlace sa tête, plaque mes lèvres sur un coin de cheveux épargné par les croutes séchées.

« C’est… c’était la première fois que je…

— Chut.

— Je l’ai tué, j’ai vu son…

— Oubliez ça.

— Il me recouvre ! Il se colle à moi, jamais je ne…

— Thalie. »

Plus ferme, j’encadre son visage de mes paumes, le tourne vers moi. Le bout de son nez menace de mouiller le mien. Sous les coulures de sang et les miettes de chair transparaissent la finesse et la fragilité de la porcelaine ; magnifique.

« Ce qui est fait est fait. Et, s’il fallait recommencer, je vous laisserais le refaire.

— J-je ne veux…

— Vous nous avez sauvé la vie, à tous les deux. Vous avez empoigné votre courage et l’avez brandi. Cet acte, c’était votre étendard de liberté, planté comme une promesse entre nous et l’Obscurie.

— Ça ne veut pas partir. Ça ne s’efface pas. »

Sa voix, si ténue…

« Je vais vous aider. »

J’inspecte la salle de bain. Pas de baignoire, comme au Palais d’Anthémis. Mais un large espace, dans un coin, a l’air dédié aux ablutions : un bassin légèrement creusé dans le sol, avec une grille d’évacuation au milieu et, au-dessus, un pommeau de douche. Le tout peut se fermer par des parois de verre coulissantes. À côté, un peignoir épais est déjà ouvert sur son étendoir, comme s’il invitait la Novarienne à se laver au plus vite pour venir se sécher dans son étreinte.

Je me penche à nouveau sur elle. Lui caresse le chef, et cherche à tâtons sa main tandis que je souffle :

« Thalie, levez-vous. Tout ira bien, je vous l’assure. »

Elle opine dans un couinement puis, sobrement, déploie ses jambes. Il lui faut bien l’aide de mes mains, autour des siennes, pour se dresser de toute sa hauteur. C’est alors que je constate l’étendue de la souillure – des pieds à la tête, littéralement. L’ichor a dû s’infiltrer sous ses vêtements, et seuls ses sous-vêtements ont fait rempart. J’imagine le traumatisme de cette intrusion…

Je relève le regard, mais le sien est vide. Je la guide sans attendre dans la cabine de douche. Actionne le jet. La pression est bonne, la température idéale. Et nous voilà tous deux rapidement mouillés ; ça me rappelle que moi, au contraire de Thalie, porte toujours mes frusques. J’arrache ma chemise du mieux que je peux, alors qu’elle me colle déjà. Puis je saisis un gant de toilette, le couvre de savon – du moins, du premier flacon que j’attrape – et commence à frotter le corps de la Novarienne.

Elle se laisse faire. En vérité, elle ne bouge pas. Elle n’ajuste même pas sa position, même quand mes frictions menacent de la faire tomber. C’est à moi de la soutenir quand sa torpeur reprend le dessus. La vacuité au fond de ses prunelles me creuse le cœur. Le sang coule, s’échappe par cascades dans le trou au sol ; je dois presser le gant à chaque passage pour l’en débarrasser.

Puis viennent les premiers obstacles. Je dois user de toute ma patience pour lui ôter ses sous-vêtements ; ils adhèrent à son corps comme s’ils en faisaient partie et je dois les saisir à l’aveugle, les yeux fixés sur ses orteils recroquevillés. J’ignore combien de temps ruisselle dans la manœuvre, mais la moiteur me pénètre maintenant jusqu’aux entrailles. Ma crinière est gonflée par les eaux et m’enserre comme un casque.

Je continue à frotter. Vient le moment où je me force à lever le regard pour constater mon avancée… Les cheveux. J’ai oublié ses cheveux. Je jette le gant, en attrape un autre, l’enduis de plusieurs produits, et recommence. Alors que j’ai sa tête entre les mains, Thalie s’abaisse et m’enlace sous les bras, le visage dans le creux de mon cou ; j’entends ses larmes.

« Tout va bien. Je vous vois, maintenant. Telle que vous êtes. »

Peut-être que mes paroles la calment. Ou juste ma voix. Elle se détend et je peux finir de frotter. Mais elle ne me lâche pas pour autant.

« Thalie ? »

J’appose mes paumes sur ses côtés.

« Il va falloir que je regarde. »

Elle dénoue ses doigts, relève même le menton. Je m’écarte et tourne autour d’elle. Plus de trace de sang, à première vue. Et l’eau a déjà rincé les produits : j’arrête le flot. Les bulles, sur les carreaux de la douche, n’ont plus de teinte rouge.

Ses iris m’interrogent et je leur souris mon constat. Enfin, j’attrape le peignoir et la drape. Ce n’est qu’alors que la Novarienne semble ouvrir ses poumons, d’une longue, longue inspiration. Puis le souffle, comme une délivrance. Cette fois, elle me fixe. Mais aucun mot ne franchit ses lèvres mordues : il lui faut plus que ça.

Je tends la main :

« Vous me faites confiance ? »

Thalie opine, mais son corps tressaille. Ses membres refusent l’obéissance. Dans son regard, un signal de détresse…

Il n’est plus temps pour la délicatesse. Je m’avance et passe un bras sous les siens. Le deuxième vient la cueillir derrière les genoux ; je la soulève. Elle est si légère, comme si sa pensée me soutenait. Sa tête, elle, s’abandonne contre ma poitrine.

Nous sortons de la douche, puis de la salle de bain. La chambre s’offre à nous mais nous la traversons sans même un regard. Les escaliers sont plus réfractaires : il me faut tendre les doigts de pied en avant, doucement, jusqu’à sentir chaque marche inférieure. Enfin, nous franchissons le séjour sans plus de cérémonie. Au-delà, la baie vitrée nous dévoile la Frondaison. Je l’ouvre, sors avec Thalie à mon cou.

« Où m’emmenez-vous ? »

Son timbre ténu vibre contre ma poitrine ; mes poils se hérissent. Je lui réponds du même ton, aussi doux qu’un murmure :

« Vous verrez, nous y sommes presque. »

La terrasse est constituée de tessons qui dessinent, à première vue, une mosaïque abstraite. Toutes en nuances de gris, de subtiles arabesques s’épanchent autour de nous. À l’autre bout de la scène, ce que je cherche. Je l’avais entendue en venant, je savais qu’elle serait là. Nous empruntons la volée de marches ; l’enceinte de l’appartement s’efface pour laisser à l’écrin de nature ses droits. Avec elle, le bruissement des insectes et le feulement des brins d’herbe.

Enfin, je m’arrête. Je pose un genou à terre, baisse les bras jusqu’à ce que les mollets de Thalie descendent. Elle échappe un gloussement quand ses pieds entrent dans la rivière ; ils m’éclaboussent avant d’épouser le lit de sable. L’eau est tiède, presque chaude. Je m’écarte et la laisse tenir debout. Ses genoux éparpillent les nénuphars et fendent les flots, si bleus qu’ils en sont opaques. Elle contemple le décor bucolique, toujours dos à moi. Et, d’une voix plus assurée, demande :

« Comment avez-vous su ?

— Ça me paraît évident. »

Mes doigts remontent ses épaules. Elle se laisse faire alors que j’attrape les contours de son vêtement.

« Qu’est-ce que vous attendez ? Allez-y. Et détendez-vous, vous l’avez mérité. »

Elle s’avance, lentement, goûte le cours d’eau tandis que je récupère le peignoir. Je prends le temps de le plier, de l’étendre sur la branche du premier arbre à ma portée, avant de reporter mon attention sur elle. Les hanches de Thalie sont déjà presque entièrement immergées. Elle tombe en pâmoison sous la vapeur des fleurs. Le creux de son dos est comblé par des muscles délassés, du relief lisse des omoplates et jusqu’aux reins ; en dessous, l’esquisse d’un sillon disparaît sous l’écume. Dans le courant traînent ses mains innocentes, qui ouvrent les doigts pour saisir l’esprit des eaux lui-même. Goulument, ses lèvres aspirent l’épaisseur de l’instant, comme si ses poumons la réclamaient pour vivre. Ses mèches ruissèlent dans son cou et dévoilent sa nuque, détendue.

Thalie retrouve la vie. Il me semble la voir lever le visage au-dessus d’une épaule. Agiter, possiblement, sa bouche dans ma direction. Peut-être un mot de remerciement, noyé dans la chaleur de la rivière avant d’atteindre mon corps tremblant. Je lui réponds d’une main remuée, vague. Puis je tourne les talons et retourne à mes chaussures.


Je suis crevé.


***





[1] Les six léviathans reçurent un nom durant leur conception, mais leur surnom fut donné après coup, suivant la manière dont ils s’illustrèrent dans les batailles. Ainsi Nahash « l’Éclaireur » se changea en « le Tombé », tandis que Stehton « le Jeune » devint « le Disparu », suite à la guerre de Nephel. [retour]


[2] L’adjectif qualifiant ce qui vient des Planhigyns. Faites pas vos bourrins, vous l’auriez bien compris vous-même. [retour]


[3] Lupart, Lua, maintenant elle : malgré toutes ces années passées à côtoyer les Gargoules, je commence à peine à comprendre qu’elles ne sont pas en pierre. [retour]


[4] Je serais à côté de moi, je me bafferais. [retour]


[5] Et pas comme le Bouchon des Trépassés, hein. Là, je me sens… propre. [retour]


Commentaires

Ce chapitre était intense ! Et je parle surtout de la scène de la douche. C'était saturé d'émotions, presqu'étouffant. On comprend bien les sensations de Thalie, c'est fou. Bravo !
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dimanche 29 avril à 19h36
Merci, c'est une scène qui me tenait à cœur et que j'espérais vraiment réussir, donc ça me rassure vraiment de savoir ça :)
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mardi 24 juillet à 19h40
C'est intense et fort en émotions. Tu t'en es vraiment bien sorti avec ce chapitre, surtout au niveau du passage de la douche. C'était prenant !!
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jeudi 17 mai à 10h22
Merci beaucoup :)
Ça ne me met pas du tout la pression pour la suite... ^^
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mardi 24 juillet à 19h39
Très joli chapitre. La fin est toute douce, très intense avec Thalie (je suis impressionnée par la retenue d'Abriel qui n'a pas fait un seul commentaire grivois, il doit être vraiment épuisé.

Le début est vraiment très chouette aussi, Abriel en mode contrôle j'aime beaucoup. Sa réaction vis-à-vis du vaisseau et de son équipage m'amuse beaucoup : il réfléchit déjà comme s'il était le commandant en second, notant les dysfonctionnements et commençant presque à réfléchir à des solutions. Je trouve qu'il mûrit pas mal dans ces derniers chapitres, loin de l'insouciance téméraire qu'il affichait au début. Il commence à prendre conscience de tous les enjeux, et surtout à s'inquiéter de quelqu'un d'autre avant sa petite personne. Sa relation avec Thalie est magnifique en ce sens qu'elle est une des premières (je pense) depuis sa libération à entrer dans le cercle de ses intimes. J'aime !
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dimanche 25 novembre à 13h32

Citation de @JulieNadal :
je suis impressionnée par la retenue d'Abriel qui n'a pas fait un seul commentaire grivois



En vrai j'avais mis quelques sous-entendus, mais les correcteurs n'ont pas apprécié x')
Mais avec du recul, c'est mieux comme ça. Et, oui, il peut faire preuve de sensibilité quand il le veut ;)

Tu commences à très bien les cerner, dis-donc ! S'il m'arrive malheur et que je deviens dans l'incapacité d'écrire, je compterai sur toi pour continuer l'histoire ! xD
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dimanche 25 novembre à 13h42
Oh ? Je sais pas, je l'aurais quand même bien vu reluqué un peu à la dérobée. Là il évite tellement tout soigneusement que ça en devient presque louche ! :D

Que de responsabilités sur mes épaules :O
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dimanche 25 novembre à 13h45
Ptet que mes sous-entendus étaient trop sous-entendus, après xD
Oh, t'en fais pas, il trouvera bien d'autres occasions ! Mais peut-être que voir Thalie aussi vulnérable l'a marqué, ici
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dimanche 25 novembre à 13h53