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Julien Willig

jeudi 3 novembre 2016

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset III

« Ces rejetons célestes, même s’ils parsemaient le nouveau vide, étaient encore inertes.

C’est sans éclat que les étoiles brillaient, que les roches se percutaient, que les planètes naissaient et dansaient tandis que voguaient les galaxies. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Il m’a fallu pas moins de six degrés pour traverser le Secteur 5.4. De quoi prendre une bonne douche, sécher mes vêtements et pioncer un peu…

J’ai dû programmer Vérin pour qu’il prenne des détours conséquents, afin d’éviter tout barrage de l’Obscurie. L’ordinateur émet une série de bips à l’approche de Lengel. J’émerge lentement, mes muscles encore endormis. Enfin, je prends les commandes et passe en vol manuel. L’ordinateur gargouille une alerte :

«  Par l’ordre de la sainte Obscurie, veuillez transmettre votre identité. Tour de contrôle, terminé.  »

Perchées en haut des pylônes jumeaux qui délimitent l’entrée de la ville, les batteries anti-aériennes se pointent sur moi. Ainsi va la vie sous le joug de l’Obscurie : « obtempérez ou mourez. » Servez sa cause, vénérez Néant, priez le Messager… et toutes les conneries habituelles.

Je sélectionne le code à transmettre dans l’ordinateur de bord, puis l’envoie aussitôt. Mes doigts crispés flattent les angles de mes commandes de tir… Ils en mettent du temps.

À droite, au-dessus des remparts, la barrière électrique s’ouvre pour laisser sortir deux aspics – les « lanciers » de l’Obscurie, chasseurs monoplaces rapides et agressifs. Une goutte dégringole de ma tempe ; ploc sur mon épaule. Ils semblent prendre un vecteur d’interception, ils vont me…

«  Sujet Vito Majorien, vous êtes autorisé à entrer à Lengel. Veuillez vous poser au hangar 13 sans dévier de votre trajectoire.  »

Putain, c’était long !

«  Sujet Vito Majorien, deux aspics vont croiser votre trajectoire. En aucun cas ne modifiez votre vol. Tour de contrôle, terminé.  »

En effet, la paire de lanciers se sépare : l’un prend de l’altitude, tandis que l’autre s’abaisse. Les chasseurs me contournent par la verticale, puis se rejoignent ensuite. Ils progressent jusqu’à un amphiptère en approche à ma gauche, qu’ils escortent jusqu’à une autre destination. Une huile à accueillir, ici ?

Je desserre les dents, lance une série d’expirations courtes. Visiblement, mon code pirate est toujours fonctionnel. Une fois de plus, je pénètre dans ma cité avec une fausse identité, un vaisseau volé, un trésor hérétique et un armement interdit. Sans compter le plus hors la loi de tout, ici : mon cul.

Les portes de la ville s’ouvrent pour moi. Je passe les colonnes monolithiques et pénètre son espace. Toute la cité s’offre à ma vue : l’église tordue, au clocher perché comme un vieillard arrogant sur une marmaille vautrée dans la boue ; la tour de contrôle aérien, symbole phallique des omni-élus du Messager ; les cinq postes de police, et leurs casernes aux contreforts de fer ; le dôme de l’administration, un sombre champignon fatigué ; le marché couvert, sous ses poutres de métal et ses verrières ; les mornes cimetières fleuris d’arbres secs – autrement dit l’endroit le plus garni de la ville – ; et, entre les entrelacs de ruelles sombres et tortueuses, les maisons de terre crue, aux angles arrondis d’un brun délavé, comme usées après avoir tenté de ronger leurs liens…

Bienvenue à Lengel !

Le hangar 13, donc. Ce n’est rien qu’un court cylindre à ciel ouvert, juste de quoi parquer les véhicules et empêcher d’éventuels rôdeurs de s’intéresser aux pièces détachées. J’y descends Vérin ; nuage de poussière à l’atterrissage. Je m’éclipse aussitôt sorti de mon spationef : il serait dommage que des contrôleurs de l’Obscurie voient le contenu de mon sac. À propos…

Je glisse la main dans ma sacoche, soupèse la boîte en bois.

Je dois cacher ça.

Je passe devant un cimetière en sortant du hangar. Des murs édentés, un portail rouillé et tordu… l’endroit m’aguiche. J’y fais un tour, puis repère l’emplacement qu’il me faut : une antique pierre tombale, au nom effacé par le temps, lentement déchirée par les racines d’un arbre nu. Je m’approche, tête baissée, et mets un genou à terre. Certains déposent des offrandes ; je me contente de glisser le coffret de la relique dans la fissure de la dalle. Invisible.

Garde-moi ça au frais, d’accord ?

Je sors du cimetière et me dirige vers le quartier nord. Il reste plusieurs degrés avant la fin du halo, pourtant il fait déjà très sombre. Lengel se situe vers le bord, montagneux, de la terre-plaque : les lueurs orangées qui s’échappent de ses frontières ne nous laissent qu’un pâle horizon, quand les autres plaques ne l’étouffent pas simplement en s’avoisinant à la nôtre. La loi des ténèbres… Les omni-élus du Messager sont vraiment tordus.

À peine pensé-je à eux qu’ils se pointent : deux rues avant l’arche nord, une escouade de l’Obscurie remonte l’allée dans ma direction. Cinq Hydres, menées par un sergent Novarien. C’est dur à dire, mais il est parfaitement indissociable des autres officiers de son espèce, engoncé entre la casquette de son uniforme et le masque qui le prive de liberté. Ça, plus la peau bleuie…

Et dire que j’aurais dû ressembler à ça.

« Sujet, le couvre-feu est en vigueur depuis un demi-degré, menace le sergent. Que faites-vous dehors ?

— Je viens tout juste de me poser, ma livraison a eu du retard. Je suis marchand, vous savez.

— Présentez vos papiers d’identité. »

Ils ont le doigt sur la détente : je m’exécute pour sauver ma peau. Le Novarien analyse en détail les documents ; j’observe à la dérobée ses réactions, inquiet. Ses muscles respiratoires se tendent alors qu’il puise l’air avec son masque, et l’arête de son nez se crispe. Mais, dès qu’il pose les yeux sur mon adresse, il change d’attitude :

« Tout est en ordre, sujet Vito Majorien. Dépêchez-vous de retourner dans votre quartier. »

Je souris de toute l’hypocrisie dont je dispose et continue ma route. À Lengel, résider au quartier nord tient lieu de sauf-conduit, dans la mesure où l’on évite le grabuge. Il faut dire que j’ai eu ma dose pour la journée…

Enfin, j’atteins l’arche nord. Deux piles de pierres, qui soutiennent un linteau bardé de scanners : de quoi, si besoin, détecter d’éventuelles armes ou objets illicites, ou même activer une barrière paralysante. Rien de nouveau sur le soleil. Mais j’y vois ma surprise du jour : une paire de mastards, chacun adossé à un pilier du portail. Et pas de l’Obscurie, non. Ces spécimens doivent être les deux Novariens les plus patibulaires que j’aie vus. Ils sont vêtus d’une armure composite, un plastron sur lequel sont greffées diverses pièces de protection, de cuir ou de métal ; un équipement censé les rendre gaillards, mais qui n’arrive pas à rompre l’élancement typique des Novarii – un peu ridicule, donc. Leurs crinières sont tellement garnies de nœuds, depuis leur ramure jusqu’à leurs courtes pointes, qu’elles en deviennent de véritables boudins crépus – paraît que ce genre de cadenettes est à la mode chez certains lascars du quartier nord.

Visiblement, ils sont là pour moi : l’un me choppe le bras, tandis que l’autre me scrute de bas en haut. Je reconnais le premier : Saren. Alors que je le dévisage, il bave :

« Alors Abriel, on a eu une journée chargée ?

— Mon nom, c’est Vito, réponds-je d’un roulement d’épaule.

— C’est celui qu’Arkon t’a donné, ouais ! Ça, plus son amphiptère. T’as pas fini de le rembourser, il me semble. »

Le second m’envoie son poing dans les côtes.

« Putain, mais qu’est-ce que vous foutez ? grogné-je, plié.

— T’as rien pour Arkon, par hasard ? reprend Saren comme si de rien n’était.

— Mais si, bande de cons ! »

Le bavard ravale sa réplique, tandis que l’autre range ses phalanges. Derrière nous défilent plusieurs paires de bottes : la démarche toute militaire d’une escouade de l’Obscurie. Les deux brutes avec qui je discutais me passent un bras sur l’épaule, puis m’emmènent derrière l’arche, comme trois potes qui se retrouvent après un dur halo de travail. Je ne moufte rien : je ne tiens pas plus qu’eux à attirer l’attention des forces de l’ordre.

Une fois passé le portail du quartier nord, la tension se dissipe : ils ne viendront pas ici. Mais les mastards ont de la suite dans les idées. Je me retrouve embarqué dans la première habitation sur notre droite, un taudis décrépit, d’où une lueur maladive s’échappe par l’huis resté béant. À l’intérieur ne m’accueille qu’une table couturée de trous, brûlures, taches et éraflures en tous genres – une table de jeu –, entourée de sa portée de chaises, sur un sol de terre battue. Combien de dettes se sont jouées sur ce plateau circulaire, et combien de verres renversés ? Ou… combien de doigts coupés ?

Les deux Novariens me relâchent et investissent l’endroit.

« Vous êtes gentils, mais j’ai pas la tête à ça.

— Te barre pas, ça va foutre Karam en rogne, avertit Saren.

— M’en fous, je sais pas c’est qui, réponds-je en me retournant. »

Je me heurte à un mur de pierre. En y regardant de plus près, ce qui vient de m’écraser le nez ressemble vaguement à une poitrine.

« C’est lui, Karam. »

Je lève le visage. Tout comme son torse, sa tête est recouverte de plaques sombres sur une peau flamboyante, comme de la croute noircie sur du magma. En clair, la chose a une gueule de lave en fusion. Putain, un Rhakyt.

Celui-là doit bien faire ses deux mètres cinquante. Il me toise de toute sa hauteur, me foudroie de ses yeux blancs sans pupille. Puis il m’attrape les épaules de ses paluches monstrueuses et m’informe, de sa voix gutturale :

« Tu t’es trompé de chemin. »

Pas le temps de nier ou d’acquiescer : me voilà déjà retourné.

« Il m’a semblé entendre que tu avais quelque chose pour nous ? demande Saren.

— Vous allez si vite en besogne… »

Le canon d’un Peccamineux, pointé sur moi, m’engage à sauter les bonnes manières[1]. Pas le temps de sortir mon propre pistolet, je me ferais trouer avant de dégainer. Bon, on va rester calme…

L’ombre du Rhakyt pèse autant sur mon dos que si elle était de pierre.

« Montre. »

J’ouvre ma sacoche, dépose le mobilier des catacombes sur la table. Le calice, la coupelle et les bougeoirs étincellent sous la lumière électrique. Saren siffle son admiration, puis demande :

« C’est tout ce que t’as ? »

J’acquiesce, mais l’autre Novarien fouille aussitôt mon sac.

« Rien que du matériel de fouille, grogne-t-il à l’attention de ses comparses.

— C’est bon pour cette fois, Abriel. Arkon sera satisfait.

— Peut-être, mais j’aimerais savoir quand il compte me lâcher la grappe, moi ! »

Le Rhakyt grogne, Saren ricane – j’aimerais lui faire ravaler ses dents pointues – et m’assène :

« As-tu oublié ce que tu lui dois ? Comment aurais-tu pu survivre, si tu n’avais pas échoué à moitié mort devant son navire ? Qui t’a caché de l’Obscurie, t’a donné la chance de repartir, ainsi qu’un amphiptère pour explorer les richesses du sol d’Ocrit ?

— Je n’ai pas fui l’Ordination pour me retrouver l’esclave de quelqu’un d’autre ! Tous les trésors que je trouve, en risquant ma peau, finissent dans sa poche ; qu’est-ce que j’en retire ? »

Saren soupire, se frotte la nuque, comme embarrassé. Alors que Karam semble bouillir derrière moi, le Novarien fait les cent pas :

« C’est vrai que tu commences à devenir… gênant. Arkon ne veut pas que tes exploits le fassent remarquer par l’Obscurie.

— Vous ne me croyez quand même pas assez con pour gueuler à tout va que je bosse pour lui ?

— Non. Mais nous craignons que l’Obscurie comprenne où finissent tous les trésors dérobés par leur fugitif numéro un.

— Quoi, vous voulez me buter, maintenant ? »

Saren rengaine son Peccamineux.

« Non, à condition que tu te tiennes à carreau. On te propose d’achever ta dette : ensuite, tu seras libre. »

Plusieurs réponses se bousculent en moi, grondent leurs arguments comme une harde de grocs se jetant sur la curée. C’est trop facile, tout ça cache quelque chose. J’aurais voulu clamer mon discours, celui que j’échafaude depuis quelques cycles : qu’ai-je accompli jusque-là, sinon enrichir Arkon au détriment de ma propre vie ? Comment peut-il se dire soucieux de l’existence des parias de l’Obscurie, lui qui me fait tabasser une fois sur deux, qui exerce du chantage sur tous les opprimés à qui il propose ses services ? Même les gamins qu’il « recueille » se traînent dans la poussière pour espérer manger ! Arkon n’est qu’un vulgaire baron du crime qui…

« C’est tout ce que tu as à dire ? s’étonne Saren.

— Qu’est-ce que je dois faire ? »

 

***

 



[1] Le Peccamineux est un pistolet de voyou. Le genre d’arme bon marché, à la fiabilité et la puissance discutable. Mais il ne nécessite pas de temps de chargement, contrairement à mon Oblitorion. [retour]

 

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