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Julien Willig

samedi 24 mars 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXIX

« Les créatures pensantes s’élevèrent logiquement à la tête de la chaîne alimentaire.

Dès lors, des fonctions se dessinèrent dans la marche des mondes : la volonté de Néant était déjà à l’œuvre dans ces balbutiements primitifs. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Thalie s’ébroue et ses esprits reviennent. Plus besoin de la ménager :

« Dépêchons, Laetere et Ghalya vont revenir.

— Qui sont…

— Les Dracènes contrôlant les Hydres déployées à Lengel. »

La Novarienne se rue vers la rampe de Vérin. Elle m’interpelle alors que je ramasse un Devarïm, me montre la créature qui la tenait en otage. Le lézard remue : il est vivant.

« Laissez, crié-je, il faut partir ! »

Elle embarque et je cours sur ses talons. Mais, en passant devant la combattante à terre, me vient une idée.

Elle est plutôt en bon état.

Je pose le fusil, crochète ses épaules et entreprends de la hisser à bord. Son crâne heurte chaque marche de la passerelle – tant pis.

« Abriel, qu’est-ce que vous…

— Venez m’aider ! »

Thalie nous contourne, saisit les pieds de l’Hydre. On avance.

« Mais enfin, pourquoi ?

— Vous me faites confiance ? Elle pourrait nous servir.

— Expliquez-vous…

— Gardez… votre… souffle. »

Des remous, à l’extérieur.

« C’est celui-là ! Le hangar treize ! »

On dirait que les Dracènes se sont retrouvées. Thalie n’hésite pas : elle saute des marches et se réceptionne sur les dalles du silo, puis se précipite sur le Devarïm au sol.

« Eh, lancé-je, vous êtes dingue !

— Pas autant que vous ! »

Et de lâcher un tir de barrage vers le cadre de la grande porte – ça me laisse le temps de ramener le lézard blessé à bord. J’ouvre en vitesse le casier de rangement, en sors mon Oblitorion et balance ma sacoche à l’intérieur. Je cours en haut de la rampe.

« C’est bon, revenez ! »

Les Hydres pénètrent dans le hangar. Le vert de Laetere, aux plumes grises, et le bleu électrique de Ghalya, au poitrail mauve. Je décoche deux décharges qui les forcent à esquiver – le sol explose, des gravats ricochent contre les caisses noires. Thalie monte la rampe, à reculons, pour cracher des gerbes de plasma à son tour. Puis elle se retourne et avale les dernières marches : je verrouille l’écoutille dès qu’elle rentre. Les griffes de l’Hydre inconsciente commencent à s’agiter.

« Vous savez décoller ?

— Laissez… moi… respirer, halète-t-elle. »

Les impacts répétés sur la coque lui rappellent l’urgence de la situation :

« J’ai… essayé, avec les amphiptères du Sylvaer.

— C’est parfait. Je vous demande juste de nous sortir du silo, j’arrive. »

Alors qu’elle gagne le poste de pilotage, je farfouille à nouveau dans le casier de rangement.

Allez, vite…

Voilà ! La broche de Taraben, avec l’aiguille repliée dans son dos. Je porte un doigt à mon oreillette et passe sur la fréquence de la Vigie. Me force à chuchoter :

« Gaeth ? Réponds-moi, c’est urgent.

— Je t’ai dit que…

— Dis-moi juste si les anticorps de l’aiguille peuvent libérer d’autres espèces que les Novarii.

— Oui, elles neutralisent toute forme d’asservissement mental en détruisant les connexions parasites dans le cerveau. Mais qu’est-ce que tu…

— Merci, salut. »

Vérin s’ébranle, il décolle. J’ai très peu de temps pour me décider : si le lézard se réveille, tout mon embryon de plan tombe à l’eau. Même inanimée, l’Hydre reste impressionnante. Le vert de ses écailles souligne des muscles puissants sous une peau épaisse. À l’intérieur des bras et sur la gorge, l’épiderme vire au beige, comme pour trahir sa tendresse relative – mais là encore, tendons et chair comblent les creux et rappellent la solidité de la créature. Le bout des membres s’achève par cinq doigts aux griffes acérées. La longue queue bat le plancher du spationef dans un bruit sourd, et sur son dos émerge ce qui semble être un début de crête. Poitrine et hanches du lézard sont protégées par un plastron de métal et de cuir, agrémenté d’épaulières anguleuses et de plaques sur la nuque. Enfin, le cou à l’articulation souple s’achève sur la crête de plumes gris anthracite. La tête, elle, fait la part belle à une gueule carnassière toute en crocs, bordée d’écailles pointues au menton[1].

L’œil, s’il n’était fermé sous son arcade prononcée, me jetterait un regard jaune-orange bien visqueux, aussi profond et poisseux que le lien mental qui le relie à sa Dracène. L’autre, en revanche, n’est plus que viande calcinée. Le museau est abîmé, lacéré par je ne sais quoi – la fureur de Thalie ?

Une Hydre nous serait tellement utile en infiltration.

Seulement, elles sont toutes contrôlées par leur Dracène, dont est issu le patrimoine nécessaire à leur création. Je crois savoir que les Hydres n’ont pas toujours eu cette forme, mais les scientifiques de l’Obscurie se sont bien servis dans les gènes novarii – les bipèdes ocritiens par excellence ? Tant de recherches génomiques, pourtant les Keroubs n’ont jamais réussi à pallier la fertilité de leurs chers dragons télépathes. Quelle ironie…

Je regarde la broche en or. L’étoile vide, le cercle qui l’entoure et perce une dragée au sommet. Un fin cylindre en verre, derrière, rempli en partie d’un liquide aux allures boueuses. Et une aiguille repliée sur son flanc.

On verra bien.

Je déplie la pointe. J’ai déjà observé le vicaire Neptis faire des injections à des patients, dans son laboratoire. Souvent, il piquait dans la veine du bras. C’est ce que je fais avec l’Hydre[2]. Dans la fiole, je distingue du mouvement : une partie du métal coule dans l’aiguille, puis s’arrête de lui-même. C’est fini. Je retire la broche et la range dans mon casier. Une dernière précaution, tout de même : j’attache le lézard contre une paroi de l’appareil, avec les lanières qui me servent à immobiliser d’éventuelles marchandises.

« Abriel, vous pouvez venir ? »

Thalie ne cède pas à la panique, toutefois sa voix reste chargée de tension. J’arrive dans le cockpit et elle me laisse la place du pilote bien volontiers. Du sang gluant sur les commandes…

Nous nous trouvons en vol stationnaire au-dessus du hangar 13. Les Hydres à l’intérieur tentent toujours de nous atteindre, or la plupart de leurs tirs se perdent dans le ciel orange. Ceux qui nous touchent se dissolvent dans la distance et sont absorbés sans broncher par le bouclier. Le rempart jette son ombre imposante sur notre dos. À mesure que Vérin s’élève, la tour de contrôle découpe l’horizon ouest : un rectangle anguleux et son hourd de verre et de fer – austère au possible. Elle est à, quoi, trois ou quatre kilomètres de là ? Pas plus…

« Ils vont nous faire descendre par la DCA », observe sobrement Thalie.

J’actionne la prévisée. Soulève le cache d’un bouton gris, sur le tableau de bord. Appuie. Ma dernière torpille Lorne-V jailli dans un dégueulis de fumée blanche et désintègre le sommet de la tour. Thalie sursaute :

« C’est vous ?

— Ouais.

— Vous vous rendez compte du nombre de personnes qui…

— C’est eux ou nous. Il va falloir vous y faire. »

Vérin bondit dans le ciel. Comme je l’espérais, les batteries antiaériennes, juchées sur les pylônes des coins cardinaux, ne réagissent pas. Filons.

« Alors, où se trouve le Sylvaer ? »

À ma droite, la Novarienne se penche, active l’écran de la carte numérique et la fait défiler. Elle pointe un doigt sur le tableau de bord, sa senestre trop occupée à martyriser son accoudoir – d’accord, je manœuvre peut-être un peu fort.

« Là, indique-t-elle, dans le massif, près du lac d’Abyla.

— Vous me donnez le cap ?

— Ouest-nord-ouest.

— Thalie, ce sont les coordonnées géographiques que j’attends. La lati… »

Une alarme de proximité retentit. La Novarienne glapit :

« Qu’est-ce que c’est ?

— Des aspics, ils sont à nos trousses.

— D’où sortent-ils ?

— L’astroport militaire du sud-ouest, à tous les coups. »

La carte laisse place au radar. Dessus, huit formes de goutte pointent dans notre direction. Entre cette formation de chasseurs et mon cargo fatigué, pas la peine de se demander qui est le plus véloce.

« Contactez le Sylvaer maintenant, qu’il nous rejoigne au plus vite. »

Nouvelle alarme : des bips bien plus pressants.

« Et ça, c’est…

— On nous torpille ! »

Lengel défile sous nos coques, avec ses rues et ses habitations ; ils n’en ont cure. Sur le radar, quatre points lumineux quittent les chasseurs de tête – la même chose sur la caméra arrière. Ils avalent la distance…

« Accrochez-vous. »

Je braque à gauche : Vérin se précipite vers le rempart monolithique. Le gris uniforme se précise, devient blocs et contreforts gigantesques jusqu’à remplir l’entièreté de la verrière… Nouveau virage, à droite toute. Les moteurs grondent, Thalie aussi. Une double explosion retentit derrière nous.

À une seconde près. Restent deux projectiles…

Je continue de longer la muraille. Devant nous, le dôme champignonesque de l’administration pousse à toute vitesse. Je repense aux paroles de Thalie sur la tour de contrôle : ce bâtiment est plein de bureaux, je ne peux pas les mettre en danger gratuitement. Où est-ce que…

Et l’arête ? Ce dôme est l’une des fiertés de la ville : l’une des rares constructions à outrepasser le besoin pour apporter un peu d’esthétisme. Or les bords de la tête, à l’extérieur du corps, n’abritent que des poutres et du vide. Je délaisse l’ombre du rempart et fonce droit sur le toit. Je décroche au dernier moment – une manœuvre assez violente pour m’arracher un haut-le-cœur – et passe sous le contour de la tête. Un des missiles s’évanouit de l’écran.

Plus qu’un.

Cette folle course nous envoie directement en direction des pylônes ouest. Je rase à nouveau la muraille, remonte pour affronter le premier pilier par le sud. Slalome. Premier, évité. Deuxième… aussi !

Un fracas épouvantable. La caméra arrière me montre la seconde colonne disparaître dans un souffle de feu. Son sommet s’en détache carrément, avant de commencer à choir de part et d’autre du rempart : la torpille a dû heurter les réserves de munition du canon… L’incident emporte l’un des aspics, à en croire le radar. Les autres ne s’en émeuvent pas et continuent la poursuite.

« Thalie, le Sylvaer. »

Je descends en rase-motte. Le massif montagneux s’étend doucement jusqu’aux pieds de Lengel. Un couvert relatif, mais un couvert quand même.

« Thalie ? »

Le regard vide.

« Restez avec moi… Thalie ! »

Je lui claque le bras entre deux manœuvres – les collines sont raides et nécessitent toute ma concentration. Elle sursaute. Je reste bref et lui redemande d’appeler le vaisseau d’Arkon.

« Sylvaer, ici damoiselle d’Ormen, à bord de Vérin. »

Les aspics renoncent aux torpilles : le plasma déchire le paysage.

« Sylvaer, ici damoiselle d’Ormen, j’exige une réponse ! »

De lourdes secondes s’écoulent en silence. Puis :

« Ouais ?

— Damoiselle d’Ormen à bord du Vérin, je demande…

— C’est qui ? »

J’ose un coup d’œil : voir Thalie déborder de colère pour un autre que moi est aussi délectable qu’inquiétant. Elle se mord la lèvre et ravale sa fierté. Je pourrais presque sentir la douleur dans sa gorge…

« Avex, c’est Thalie.

— Ah ! Pardon M’oiselle, j’vous avais pas…

— Passez-moi Philandre, c’est urgent.

— C’est…

— Le chambellan, Avex.

— Ah ! Tout d’suite, M’oiselle. »

Sans sa manche gauche, je peux voir son biceps scintiller d’une fine pellicule de sueur. Les traces de sang qui la maculent semblent se liquéfier un peu plus sous l’effet de sa chaleur interne. Entre ça, les veines qui s’assombrissent sur sa tempe et ses ongles qui dépècent le revêtement fatigué de l’accoudoir, il n’est pas dur de percevoir sa tension.

Je ne peux m’empêcher de demander :

« Damoiselle d’Ormen, alors ? »

Un impact, à l’arrière de Vérin, la dispense de répondre. Le tableau de bord hurle sa détresse[3]. Les aspics nous crachent de gros projectiles de plasma concentré, un truc bien plus pur que mes propres canons, mais moins précis. Je dois raser chaque rocher susceptible de nous ravir à leurs tirs. Heureusement, les collines deviennent montagnes.

«  Damoiselle d’Ormen, ici le chambellan du Seigneur Arkon. Que puis-je pour vous ?

— Philandre ! Je suis dans Vérin avec Abriel de Molenravh, et nous nécessitons l’assistance du Sylvaer au plus vite.

— Je suis navré, mais le Grand Séculaire s’est assoupi il y a un demi-degré.

— Philandre, nous avons un document crucial pour la quête du Tombeau et sept chasseurs à nos trousses. Investissez la salle des commandes et faites venir le Sylvaer à notre rencontre.

— Mais, je ne dispose pas des autorisa…

— Mesure d’urgence, Philandre, je parle au nom d’Arkon.

— Je ne sais pas s’il…

— Bougez-vous ou nous y passerons, gratteur de picailles ! »

Le chambellan hoquète une approbation avant de, j’imagine, prendre les jambes à son cou. Thalie s’évertue à tresser ses cheveux libres autour d’un doigt tremblant, comme si sa vie en dépendait.

« … “gratteur de picailles” ?

— Un souvenir de la haute société de Lura. Les clients de la Maison des Fantasmes se gaussaient bien des petites gens.

— C’est la première fois que je vous entends jurer. »

Elle ne sourit pas. Sa bouche s’ouvre grand, bée dans l’étonnement et le mutisme – pas bon, ça. Je tourne la tête avec l’impression de sentir la gravité me compresser le cœur, tant le mouvement de mon regard s’englue dans l’infini. Enfin, la verrière. Une ravine, devant. Et deux aspics qui nous foncent dessus.

« Merdeeelle. »

Manœuvre d’évitement. Les chasseurs s’écartent de part et d’autre, non sans lâcher quelques rafales. Ils ont dû faire un crochet autour d’une des collines. J’active mes canons alors qu’une paire d’aspics supplémentaire se pointe. Pas besoin d’attendre qu’ils soient à portée : j’arrose le haut du défilé. La roche pleut et emporte le chasseur le plus tardif. Celui de tête ne tire pas, trop occupé à décrocher pour ne pas rejoindre son camarade.

« Abriel ! »

Oui, c’était l’inconvénient de mon idée : entre les parois de la gorge, le rideau de pierres ruissèle dans notre seule direction. Je martèle ma détente et libère tout le plasma possible devant nous. Les débris explosent jusqu’à ouvrir un semblant de chemin. Nous traversons. Vérin subit une grosse secousse, un fracas qui n’augure rien de bon. Puis les moteurs grondent…

« Abriel, regardez. »

Thalie pointe le plus haut coin de la verrière : les sommets du massif ? Non… Le ciel, c’est à travers le ciel. Au-delà même du Phylactère, deux rectangles fendent l’espace. Grossissent.

« Les léviathans. Ils viennent vers nous. »

J’ai comme un goût d’inquiétude en travers du gosier. Finalement, la radio beugle :

« Vérin, ici le Sylvaer, halète Philandre. Nous venons à votre rencontre et envoyons un escadron d’alfars pour escorte.

— Bah quand même, c’est maintenant que vous vous bougez le…

— Merci beaucoup, Philandre. Damoiselle d’Ormen, terminé. »

Nous sortons du défilé. Les hauteurs s’estompent brutalement pour laisser place à une vaste étendue rocheuse où rutile, à gauche, le ruban d’argent menant au lac d’Abyla. Au-delà, le massif lengelien s’érode lentement sous les nuages. Et, entre deux de ses plus grandes dents, la dragée blanche du vaisseau d’Arkon se fraye un chemin. Je pourrais presque voir le halo bleu autour de ses réact…

BOUM.

« Putréciel. »

Un propulseur droit a rendu l’âme. Notre spationef accuse des ratés, sa trajectoire devient capricieuse. Tout autour, des traits de plasma nous dépassent pour aller se perdre dans la vallée. Les aspics nous ont rattrapés et comptent bien nous arroser avant d’atteindre la montagne.

« Vérin, ici chef Alfar, se présente une voix nonchalante. Maintenez votre cap, nous arrivons. »

Je le connais, le bonhomme. J’ai juste autre chose à faire que de m’en souvenir.

« Thalie.

— Oui ?

— Accrochez-vous. »

Vérin part en slalom, en vrille, en tout ce qui peut nous faire éviter un maximum de tirs. Ciel et terre dansent, se mélangent aux lueurs orange et bleues de l’horizon et des projectiles. Les déflecteurs accusent quelques coups mais tiennent bon. En revanche, les moteurs éructent.

« Vérin , c’est encore cet ivrogne d’Abriel aux commandes ? »

Thalie tente d’imiter la pâleur de sa crinière et de fusionner avec le fond de son siège. C’est moi qui réponds :

« Saren, ferme-la et viens plutôt nous débarrasser de nos admirateurs[4].

— Rencontre moins dix secondes. Maintiens une trajectoire rectiligne pour éviter toute collision. »

Sept points forment un V convergeant sur le radar, mais les six gouttes à nos trousses sont bien trop proches. Dix secondes en ligne droite…

Nous filons sur le Sylvaer, l’ongle immaculé au bout des nuages assombris.

Huit secondes…

Les aspics s’alignent sur nous : un autre V. Bien au-dessus, les deux forteresses préocritiennes s’apprêtent à traverser le Phylactère. Je me sens soudain très las. Où est Gaeth quand j’ai le plus besoin de lui ; que voulait-il de moi ; quelle est cette foutue liberté qu’il me promettait ?

Six secondes…

À nouveau, les chasseurs de l’Obscurie vomissent leur châtiment sur nous. Explosion : Vérin tremble à s’en déliter la carcasse. Nous faisons un bond violent sur notre avant-gauche.

Quatre secondes…

Une ultime alarme indique la mort du réacteur blessé. Et l’agonie de son jumeau. Le vent siffle dans l’habitacle : la coque est ébréchée.

Deux secondes…

Le spationef pique du nez. Je vise le ciel pour compenser. À côté, Thalie sombre dans l’apathie ; j’appose ma paume sur ses doigts transis.

« Escadron Alfar, sus à l’ennemi ! »

La formation de Saren nous dépasse à la vitesse de l’éclair. Sept véhicules au corps frêle, de l’habitacle sphérique à l’avant jusqu’à la queue effilée, qui bourdonnent comme s’ils vivaient. Deux longues paires d’ailes s’articulent à l’envi depuis leur thorax : elles confèrent à ces appareils une maniabilité à toute épreuve, quitte à sacrifier la vélocité. Au-dessus, une seconde cabine abrite la tourelle de l’artilleur. En dessous, des pattes mécaniques permettent un arrimage sur n’importe quelle surface, le transport d’une cargaison, ou même un lâcher de bombe. Ces aéronefs ne sont pas des chasseurs : on pourrait plutôt les qualifier… d’insectes.

Les alfars foncent sur les aspics, trop surpris pour réagir. L’un des poursuivants disparaît aussitôt du radar, emportant avec lui un de nos sauveurs.

« Ils ont eu Alfar 5 ! »

Les deux formations se rompent : les insectes se dispersent comme une vague sur un rocher, les chasseurs à leur trousse. Et le bruit, le vacarme des gaz et des explosions, déchire le ciel – même la plainte des moteurs de Vérin fait pâle figure à côté.

« Ici Alfar 4, deux belligérants sont après moi, impossible de m’en débarrasser.

— Alfar 4, lance-toi dans un virage de dégagement et enchaine avec un tonneau barriqué – j’arrive ! »

J’ai juste à foncer sur le Sylvaer, ce qui me donne tout le loisir d’observer les manœuvres. Nous sommes assez loin pour que la caméra arrière englobe l’ensemble de la scène – un ballet indescriptible. Aux mouvements de l’un des alfars, je devine Alfar 4 : il se dégage de la ligne de tir des deux aspics et, dans son tonneau, endommage l’un d’eux avec sa tourelle arrière. Un autre insecte fuse, pulvérise le réacteur d’un des poursuivants avec ses canons avant, puis accélère pour atteindre les flancs du deuxième. Son artilleur se charge de l’achever.

« Merci Alfar 2, je t’en dois une ! »

Une explosion, un peu plus loin.

« Merde, s’exclame Saren. Alfar 6, tu nous reçois ? »

Aucun retour. Les trois aspics survivants se regroupent en pointe de flèches et foncent sur l’essaim d’alfars ; leurs rafales touchent un autre insecte.

« Alfar 3, redressez ! »

Il part en vrille, chute, une spirale de fumée sur son passage.

« Alfar 3 !

— Ici artilleur Alfar 3, mon… mon pilote ne répond plus, je crois qu’ils l’ont eu. »

Le silence à suivre est certainement le plus glacial de toutes mes communications. Les alfars sont de petits appareils, les deux habitacles ne sont pas reliés : impossible pour un tireur de reprendre les commandes. Nous sommes tous impuissants.

La main de Thalie presse le bouton de la radio, calme :

« Alfar 3, ici Vérin. Merci pour tout, votre dévotion nous accompagne.

— Ce fut un honneur, damoiselle d’Ormen. Alfar 3, term… »

Quand l’insecte touche terre, l’impact est doux ; nous savons qu’il ne se relèvera jamais.

Trois aspics, quatre alfars. Pourvu qu’ils tiennent bon.

Mes narines frétillent soudain : ça sent le roussi. Sur le tableau de bord, mon seul moteur droit vire au rouge bien profond. Les deux de gauche virent à l’orange…

Allez mon vieux, faut pas me laisser tomber.

Derrière nous, la bataille touche à sa fin. Les trois aspics ont filé pour nous rattraper, mais les alfars concentrent les tirs sur leur propulseur arrière. Un des chasseurs explose sur le coup. Un deuxième est atteint et perd le contrôle de sa trajectoire ; il s’esquive. Et le dernier…

Il décroche ?

« J’y crois pas, lance l’un des Alfar. Ils se replient, on a gagné !

— Bien joué, les gars », ponctue Saren.

On n’a pas gagné, non.

« Escadron Alfar, ici Vérin : regagnez tout de suite le vaisseau mère.

— Du calme, Abriel, vous êtes tirés d’affaire.

— Ils ont envoyé les léviathans finir le travail ! »

Il coupe la communication mais je devine très bien le juron qui s’ensuit. Les alfars se regroupent et filent à leur tour. Devant, le Sylvaer se rapproche. J’en distingue les veinures et les verrières gracieuses, entre les canons effilés et les bouches d’embarquement. C’est vers l’une d’elles que nous nous ruons, si vite qu’elle semble s’ouvrir pour nous gober.

« Sylvaer, ici Vérin : dégagez le hangar quatre, nous arrivons. Vite ! »

Philandre répond par l’affirmative et demande des précisions ; je me contente de lui gueuler de prévoir l’équipe incendie et une assistance médicale. On a assez de vitesse pour se désintégrer au contact de n’importe quoi. J’abaisse la puissance des propulseurs au minimum. C’en est trop pour le réacteur droit, qui explose.

Le choc m’ébranle jusque dans les os. Thalie couine et je n’en mène pas plus large. J’ai à peine le temps d’actionner les rétrofusées : le bord gauche de l’embarcadère se précipite vers nous. Je tire les commandes, je corrige, je redresse comme je peux…

« Abriel ?

— Ça va aller, Thalie, glissé-je entre mes dents. Ça va… Merdelle. »

***




[1] Il faut quand-même avouer que la langue pendante et son filet de bave rompent un peu la menace du machin. [retour]


[2] L’avantage, avec son corps sec, c’est que je la trouve sans problème. [retour]


[3] Oui, encore une alarme. J’ai plein d’alarmes, et – devinez quoi – c’est mauvais quand elles s’accumulent. [retour]


[4] Sérieusement, c’est lui qui dirige les voltigeurs du Sylvaer ? [retour]


Commentaires

OHMONDIEU!!! Ce chapitre était GÉANT. J'ai dû arrêter de respirer pendant toute la lecture. C'était vraiment prenant, j'avais l'impression d'être dans Star Wars, fiou ! Et la scène avec l'artilleur d'Alfar 3, poignant.
Du coup, je me demande aussi ce que va devenir l'Hydre qu'Abriel a capturé. La couper de sa Dracène peut être intéressant, mais du coup, comment elle s'infiltrerait si le contact n'est plus maintenu ? Les autres Hydres la repérerait de suite non ?
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vendredi 27 avril à 18h31
Merci beaucoup, c'était une scène qui me tenait à cœur et je voulais vraiment un rendu de ce genre :)
Pour l'Hydre, ils vont se poser la question aussi, rassure-toi. Si je t'en dévoile plus, ça serait du spoil à ce niveau^^'
 0
mardi 24 juillet à 19h39
Wow wow wow wow wow. C'était EPIQUE ! Ce concentré d'adrénaline pure, j'ai adoré ce chapitre !!
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dimanche 25 novembre à 12h51