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Julien Willig

vendredi 26 janvier 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXVI

« Certains organismes s’éteignirent, parfois avant même de connaître l’éveil, consumés par les souffles solaires.

En derniers nés, tragiques orphelins, Ocrit et Taraben mordaient l’existence comme des enfants capricieux. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Ce halo du miracle de Lumière devrait se dérouler comme les autres pour le commandant Cédalion. Pourtant, il décèle dans l’air un certain piquant, comme un vecteur de malaise. De tension. Lengel palpite en l’attente de la cérémonie. Plusieurs portées de la légion XIV ont été déployées pour assurer la sécurité ; par décret d’urgence, les deux tiers de l’escadron Laetere font partie des mobilisés. « Il semble que Lengel soit depuis quelque temps le théâtre de sombres machinations, officier Cédalion » , avait justifié Fremyn en transmettant l’ordre du vicaire.

Quatre pelotons sur les six. Un de garde au château de Béthanie ; trois autres dans toute la ville, et seulement deux au repos : Laetere sera vite épuisée.

« Escadron Laetere, ici le commandant Cédalion. L’encadrement des sujets pour la cérémonie se déroule sans écueil dans le quartier ouest. Rapport de situation ? Terminé.

— Ici le lieutenant Lyuba. Beaucoup de monde sur la place centrale et ses alentours, mais rien de suspect. Terminé.

— Ici le sergent Anke. Rien à signaler dans le quartier sud-est. Aucun mouvement autour des hangars. Terminé.

— Bien reçu, escadron Laetere. Ouvrez l’œil, soyez vigilants… Et, Lyuba, ne tirez pas sur le moindre sujet à faire un pas de travers, cette fois.

— Bien reçu, mon commandant, ricane-t-elle.

— Je suis sérieux, lieutenant ; les civils contribuent à leur manière à l’avènement de l’Obscurité. D’autres pertes innocentes seraient inacceptables. Commandant Cédalion, terminé. »

Le Novarien désactive le micro de son oreillette avant d’ajuster sa casquette. Puis il noue les mains dans son dos, observe la rangée de fidèles menée par ses Hydres à la place du quartier, depuis différentes rues et ruelles. La mine basse, presque contrits par leur faible nature, les citadins suivent sans mot dire : pas un souffle ni même un mouvement déplacé n’ébranle cette longue file de Novarii, de Rhakyt et de Gargoules. Les doigts du commandant se serrent, font crisser les gants de cuir. Où sont donc la joie et la ferveur des cérémonies ? Ces temps sont-ils perdus à jamais… ou quelque chose se trame-t-il parmi les ombres rasantes ?

Cédalion remonte la queue. La place ouest, à l’instar des points de rassemblement des autres quartiers, s’organise autour d’une colonne : la Pile des Vœux. C’est un pylône de pierre grossièrement taillé, surmonté d’un « dé » d’écrans, greffé d’enceintes à chaque angle. Cette structure a pour vocation la diffusion des communications de l’Obscurie, ainsi que celle des cérémonies pratiquées dans la seule église de Lengel. La place centrale y est déjà visible, et les haut-parleurs crachent l’ambiance qui y règne : un silence aussi pesant qu’ici…

Le commandant ferme sa main gauche sur la poignée de son sabre. La droite balance le long de sa hanche et effleure, à chaque passage, la crosse de son Oblitorion.

Détends-toi. Il n’arrivera pas quelque chose à chaque fois que tu es déployé. Abriel ne va pas soudain surgir entre…

« Commandant Cédalion ? »

Une Hydre, dans son dos.

« Oui, Laetere ?

— Je m’inquiète peut-être pour rien, mais j’ai pensé discerner un visage familier parmi la foule, autour du centre-ville. Il s’agirait…

— Eh bien ?

— Je me fais probablement des histoires, mais j’ai cru reconnaître, dans le visage d’un bourgeois, les traits du fugitif L.XIV/2.

— Abriel ? Le capitaine ? En êtes-vous sûre ?

— Négatif, mon commandant. J’ai déployé trop d’yeux pour garantir la fiabilité de ma vision.

— On n’est jamais trop prudents, Laetere. Informez-en le lieutenant Lyuba. Et veillez à ce qu’elle ne soit pas trop expéditive dans ses investigations, je vous prie.

— À vos ordres, mon commandant. »

Abriel… Es-tu vraiment ici ? Est-ce là ta façon de nous échapper, te cacher en pleine lumière ? Et, si oui, que mijotes-tu ?

Il ne s’écoule que quelques renaissances avant que Lyuba le contacte par canal privé :

« La plèbe est bien trop dense au centre-ville, Cédalion. Tu viens me donner un coup de main ? Laetere plane complètement aujourd’hui ; Neptis devient mégalo pour l’utiliser ainsi. »

Le commandant sourit sous son masque : si de tels propos devaient être rapportés, ce serait le conseil de discipline pour son lieutenant. Au mieux.

« Nilith est avec toi ?

— Oui…

— Rengaine ta nonchalance, je te prie. Envoie-la-moi, qu’elle prenne ma relève au quartier ouest.

— Ce n’est qu’une gamine.

— Une gamine prometteuse, que j’aimerais bien voir formée aux arts de la guerre.

— Pourquoi me l’as-tu fourrée dans les…

— Exécution, lieutenant. Une Hydre devrait suffire à l’accompagner.

— À vos ordres, mon commandant… »

Cédalion indique à ses soldats où se positionner pour couvrir l’endroit, puis prend congé. Il s’éclipse en direction du centre de Lengel, remonte les allées poussiéreuses aux fenêtres béantes ; aussi vides qu’une ville fantôme. Quelques rues plus tard, dans le cercle extérieur qui forme le cœur de la cité, Nilith apparaît, menée par un reptile de Laetere. La cadette est impeccable dans son uniforme au col droit, gris et raide. Pourtant, elle parvient mal à dissimuler un boitillement à la jambe droite. Le pire se trouve sur son visage. Une pommette tuméfiée, un coquard, des ecchymoses aux tempes : Nilith semble avoir défendu sa vie sur le terrain d’entraînement. Ses courtes mèches châtain n’ont rien perdu de leur vigueur, mais elle affiche toujours ce léger retrait d’épaule. Ses iris d’acier luisent à la rencontre de Cédalion ; elle se fend du salut de rigueur avant de le dépasser, mutique, et rejoindre le quartier ouest.

Je me demande au final de quelle étoffe cette « gamine » est faite. Elle pourrait se révéler une dirigeante implacable, une tacticienne de génie, ou finir brisée sous le poids du réel.

Cédalion délaisse ces pensées et fait appel à toute sa concentration. S’il y a une chance que son ancien capitaine soit dans les parages, il se doit de mettre la main sur lui. Qu’importe la bonne tenue de la cérémonie.

« Lieutenant Lyuba, j’arrive en vue de la place centrale. »

En vérité, il ne la distingue pas encore, mais atteint seulement les rues débordantes de sujets, parmi lesquels il se fraye un chemin sans ménagement. Ceux qui se retournent font tout pour s’écarter, mais il est contraint de jouer des épaules pour avancer dans ces artères bouchées.

« Bien reçu, mon commandant. Toujours aucun signe de l’infâme Laetere XIV/2…

— Ne prononcez ni son grade, ni son nom. "La cible" pourrait se douter de quelque chose. Laetere ?

— Je ne suis pas parvenue à retrouver ce bourgeois suspect, commandant Cédalion. »

Enfin, le Novarien débouche sur la place du centre ; la cérémonie bat son plein. Les encensoirs, que balance une paire de Gargoules, vomissent leur fumée épaisse sur l’assemblée, tandis qu’une autre silhouette sous capuche brandit la bannière de l’Obscurie au bout d’une longue perche. Mais le clou de l’attraction est bien évidemment le père Lupart, dont les bésicles et le crâne nu scintillent sous la caresse de cette fin de matinée. Une sphère-micro, pas plus grande qu’un poing bourdonnant, tente de le suivre afin de capter la moindre de ses paroles, non sans difficultés. Exalté, le vieux prêtre inonde les fidèles de sa vibrante oraison dédiée au Messager :

« Combien de fois un ange tombe-t-il ? Combien de personnes mentent au lieu de parler à haute voix ? Il a parcouru la terre sacrée, il a crié fort dans la foule : je suis une étoile noire ! »

Et à tout le monde de se signer, Cédalion y compris. Il tremble. Ses tympans vibrent au son du tintinnabule qu’agite la Gargoule au drapeau, à chaque fin de phrase du maître de cérémonie. La ferveur qui l’habite semble entrer en résonnance avec les sujets qu’il avoisine ; le partage se fait comme au ralenti.

Non, pas la ferveur…

« Dans la villa d’Ormen se dresse une bougie solitaire ; le moment est venu pour vous de constater la puissance de sa flamme. »

Lupart s’agenouille et disparaît derrière la statue d’Ylüne. Alors, chaque œil est rivé sur elle.

… de la tension.

Puis le prêtre réapparaît, une étrange sphère entre les mains. Un artefact un peu plus gros qu’un crâne novarii, taillé dans le quartz et enserré de cerceaux de cuivres : l’Orbe de Lumière, une des reliques les plus précieuses des Secteurs alentours. Vieille comme l’étoile-sanctuaire. Vague de frissons. Cédalion capte des fourmillements, des gestes d’impatience. Des regards, graves.

Une grande tension.

Le père Lupart se campe devant Ylüne. Hameçonné par la populace, il se livre enfin au moment tant attendu : il lève, lentement, la sphère au-dessus de sa tête, jusqu’à voiler le sein de la prophétesse de pierre.

« Que Lumière inonde votre chemin ! »

Coup de tintinnabule : chacun se signe et répète la sentence.

« Que sa grâce en soit remerciée ! »

Tout le monde réitère.

« Voyez la puissance de sa voie, elle qui traversa les cieux ! Que son miracle, aujourd’hui se révèle ! »

Un arc ardent jaillit de la relique. Il dépasse en un battement de cils la statue et le clocher, pour s’élever dans le lointain comme un harpon tiré dans des flots tranquilles. Enfin, le rayon se fiche dans les remous orangés du Phylactère, bien au-dessus de la scène.

Tonnerre.

Étrange. La flèche de Lumière est censée être inaudible…

Des cris. Cédalion tourne la tête, juste à temps pour voir une Hydre s’effondrer de son balcon et choir sur la plèbe ; sang et vapeur dessinent son sillage.

Sainte putréciel.

« Hydres sous le feu ! » hurle Laetere par radio.

Alors, la place se mue en antichambre du chaos.

 

***

Le prêtre était grand, pour une Gargoule. Il me dominait de toute sa stature, moi, l’humble sous-officier agenouillé devant lui. La fumée des torches et les filets d’encens embaumaient tellement la chapelle qu’il m’était impossible de distinguer son visage, dans l’ombre de sa capuche. L’air m’irritait la gorge bien plus qu’à l’accoutumée, car j’avais ôté mon masque : en silence, je luttais contre le feu dans mes poumons.

« Par ton existence, tu contribueras à la bonne marche de l’Obscurie jusqu’à son dernier halo. L’attestes-tu ?

— Je l’atteste, mon père, répondais-je en courbant l’échine.

— Par ta dévotion et ton sacrifice, tu protégeras celui de notre saint Messager. L’acceptes-tu ?

— Je l’accepte.

— Par ton commandement, tu mèneras les justes et les inférieurs vers le droit chemin, de la voie de Lumière à celle de Néant, jusqu’à la finalité de notre présence ici-bas ; l’Obscurité. Le jures-tu ?

— Je le jure.

— Relève-toi. »

Je m’exécutai, fébrile. La Gargoule tenait un calice dans une main, un sabre dans l’autre. Le premier était fait d’or et creusé de diamants ; les flammes y dansaient, tandis qu’au travers des pierres se devinaient les flots d’un vin sombre, dont les fragrances chaudes se mêlaient à la brume. Le second, plus sobre, laissait un éclis descendre sa courbe d’acier, jusqu’à mourir à la garde de cuivre poli : nulle besoin d’ornement superflu pour une arme efficace. Une Hydre – une Communicante de Laetere – s’avança, main tendue. Le prêtre mit la coupe en dessous et passa la lame sous les doigts d’écaille.

« Par ton serment, tu évolueras en symbiose avec la Dracène vénérée qui t’a vu grandir. »

Un filet opaque se mêla au vin. La Gargoule se tourna vers moi ; je n’eus plus qu’à faire le même geste.

« Par ton sang et par le sien, tu dédies ton combat au Saint Ouvrage. »

L’acier mordit la pulpe de mes doigts : je sentis quelques grosses gouttes se déverser. Le fumet du vin s’altéra, gagné par une note plus âcre. La Gargoule leva le calice et le présenta à Laetere, qui s’en saisit et en lapa une gorgée. Puis elle m’affronta :

«  Par ce breuvage, tu acceptes ton entrée chez les officiers de l’Obscurie et tu endosses le grade de commandant, ainsi que toutes ses responsabilités. Bois-le comme si c’était le sang du Messager même.  »

Je bus. Le vin était brûlant et acide, métallique. Pourtant, je m’obligeai à le finir d’une traite. Le prêtre se plaça au niveau de l’Hydre ; je lui tendis le récipient, qu’il échangea contre le sabre et ces dernières paroles :

« Te voici maintenant détenteur de la lame des officiers. Elle est gravée des qualités que tu as choisies (il me montra les mots, proches de la garde : « Piété » d’un côté, « Honneur » de l’autre) et que tu t’engages à respecter. »

Je saisis l’arme, et la Gargoule s’inclina. À Laetere de finir :

«  Tu répondras désormais au matricule L.XIV/1. Bienvenue à la tête de ma portée, commandant Cédalion.  »

Ce fut à mon tour de m’incliner. Quand je relevai le chef, des Gargoulets se pressaient déjà autour de moi, mes nouveaux insignes en main, ainsi que mon masque et une bombonne de Zélotron-B. Alors que je revêtais le tout, l’Hydre et la Gargoule s’effacèrent pour laisser place au reste de l’assemblée, muette : la cérémonie était maintenant terminée.

Mes amis franchirent le brouillard.

«  Félicitations, commandant Cédalion » , déclara tout de suite Lyuba, les yeux brillants.

Jamais je n’avais vu son uniforme aussi soigné. Abriel, comme à l’accoutumée, alla à l’essentiel :

«  Alors, il était comment, ce vin ?

— Pas terrible. Et ses vapeurs sont atroces pour une gorge à nu.

—  Même une remise de grade est une épreuve au sein de l’Obscurie ; qui l’eût cru ?  »

Je ris de bon cœur, car je croyais qu’il plaisantait, comme à chaque fois. Mais je su, peu de temps après, à quel point je m’étais fourvoyé…

Je le laissai me taquiner sur mon sabre d’officier – comme quoi cette « arme démodée » ne valait pas un bon Oblitorion au côté – avant de leur annoncer la nouvelle : j’avais eu le droit de les recommander à de nouveaux grades et à les placer personnellement à la tête de mes pelotons. Abriel deviendrait le capitaine L.XIV/2, et Lyuba le lieutenant L.XIV/3.

Je ne devais jamais oublier l’éclat de leurs pupilles en cet instant.

 

***

À la droite du commandant, un sujet novarien pivote en un éclair dans sa direction. Alors que sa main fuse sous sa veste, son regard est éloquent : il veut tuer l’officier. Mais Cédalion est le plus rapide. Son sabre mord la chair ; l’assassin s’effondre dans un flot de sang, un Peccamineux à ses pieds. En touchant terre, l’arme crache une décharge qui finit dans les pavés. La foule sursaute et s’écarte dans la panique, se brise dans la bousculade.

« À moi, crie Cédalion dans son oreillette, on s’en prend à votre commandant !

— Pareil pour moi, répond Lyuba. Ils sont partout ! »

Des tirs tonnent. Les Hydres en hauteur, sur les balcons ou les escaliers des maisons qui bordent la place, tombent sous les rafales. Les autres reptiles répliquent et visent la foule ; la cohue est totale.

« Bordel, mais qu’est-ce qu’il se passe ? » crache Lyuba.

Cédalion la distingue dans la direction du parvis, quelques dizaines de mètres au loin. Mais l’agitation est telle, entre les civils en proie à la panique et les combattants de l’Obscurie ou du camp des assaillants, que le lieutenant paraît à des lieues de son commandant. Celui-ci dégaine son Oblitorion et amorce sa charge.

Un Novarien fend la foule et l’attaque au couteau ; Cédalion dévie avec son sabre. Derrière l’épaule de son adversaire, il aperçoit un autre ennemi pointer un Devarïm dans sa direction. Le commandant frappe alors le premier lutteur d’un coup de pommeau, le saisit et le retourne pour s’en faire un bouclier. Juste à temps : l’homme est criblé de plasma. Cédalion lève l’Oblitorion et abat le tireur avant même que celui-ci ait fini sa rafale.

Il détaille ses victimes. Elles portent de larges vestes, ou de longs manteaux du désert. De la pointe de son sabre, Cédalion écarte un pan de vêtement : c’est dessous qu’ils dissimulaient des armes, ainsi que des habits noirs qui…

Détonation. Douleur. Épaule gauche touchée. Le tir venait de derrière.

Le commandant se retourne. Une Novarienne fond sur lui et continue de décharger son Peccamineux. Il se jette au sol, termine en roulade sur son épaule valide, et s’éloigne au mieux. Il se réceptionne souplement, accroupi entre les sujets en fuite. L’attaquante poursuit sa course, droit sur l’esplanade de pierres. La mâchoire dure, les joues creuses, une crinière courte et un bandeau sur un œil. Je l’ai déjà vue…

Sa dextre n’est qu’un bras mécanique, une prothèse rouillée et cabossée ; c’est de sa main gauche qu’elle tient son arme. De ses doigts de métal, elle fait signe aux cinq combattants qui la suivent d’avancer. Tous revêtent un uniforme sombre et fatigué, orné du symbole d’Ocrit perverti – la pupille dans la dragée du haut.

La scélérate du Ganipote vendeur d’armes ; je croyais l’avoir tuée… Eshana, c’est ça ? Tu frayes avec la Resistance de Nephel, maintenant ?

Une flamme bleue abat l’un des Nephélins : Lyuba charge sur eux, l’Oblitorion fumant, deux Hydres sur les talons. Eshana ordonne :

« Bouclier-mur, maintenant ! »

Elle et son allié le plus éloigné jettent au sol un petit appareil. Les engins déploient des pinces qui se fichent dans les pavés, et aussitôt une gerbe d’énergie en jaillit. Les deux faisceaux se rejoignent en une paroi scintillante : les rafales des Hydres s’y dispersent comme des gouttes de pluie. Dans toute la place, entre les cadavres et les tirs perdus, fleurissent d’autres bouclier-murs. Cédalion abat deux rebelles alors qu’ils installent le leur ; il a le temps de se jeter derrière. On le prend aussitôt pour cible. La barrière d’énergie crépite, vire à l’orange sous la surcharge.

« Tour de contrôle, ici le commandant Cédalion. Besoin de renforts immédiats sur la place centrale ; prévoyez des unités lourdes !

— Bien reçu, mon commandant. Nous envoyons un détachement de troupes de choc. Tour de contrôle, terminé. »

Cédalion distingue Luyba charger l’abri d’Eshana, bien décidée à mettre en pièces l’escouade de rebelles. Mais un roc sombre la renverse soudain : un Rhakyt. Et il est enragé.

« Lyuba ! »

Leurs renforts sont déjà là.

Le commandant évalue la situation. Les sujets ont fui la place ; quatre bouclier-murs ennemis se dressent entre ses abords et le parvis de l’église ; des tireurs sur quelques balcons. C’est un piège…

Des dizaines et des dizaines de corps tapissent le sol, dans le sang et les cratères de pierre : de nombreux civils, et la plupart des Hydres en poste. Les quelques survivantes, hagardes, ne savent où aller. Sur l’esplanade, une Gargoule à l’encensoir est déjà morte. L’autre et la porte-étendard tentent de rejoindre l’abri de leur église, se figent à chaque tir perdu près d’elles, tandis que le père Lupart demeure recroquevillé sous la statue d’Ylüne, l’Orbe de Lumière sous le bras.

« Laetere, regroupez-vous en formation défensive, ordonne le commandant. Protégez le prêtre et sa relique ! »

Les Nephélins semblent avoir anticipé la manœuvre : deux roquettes traversent la place. La première pulvérise les pieds d’Ylüne : la prophétesse déchue s’effondre sur le flanc, le long des marches. La seconde explose le portail de l’église, précipitant shrapnel et gravats sur les deux Gargoules en fuite ; elles périssent dans de grandes gerbes d’hémoglobine, ensevelies sous un monticule barrant l’accès à l’intérieur. Cédalion s’exclame :

« Ils ont des Bukavac ! À couvert derrière la statue ! »

Trois Hydres parviennent à l’objectif, tandis que les autres tombent, fauchées par des rafales depuis les bouclier-murs. Le commandant fait un pas à côté de sa protection : il tire sur un porteur de Bukavac, perché sur la volée de marches d’une résidence. Touché au torse, celui-ci lâche son lance-roquettes et dévale l’escalier. Cédalion courbe l’échine sous le plasma qu’on lui crache au retour, puis riposte : un nouveau tireur au trépas.

« Laetere, au rapport.

— Le père Lupart est avec nous, mon commandant, ainsi que l’Orbe. Mais nous ne pourrons… »

Sa phrase disparaît dans une explosion : une grande partie de la sculpture d’Ylüne vole en éclats. L’escouade d’Eshana attaque aussitôt. La colonne de fumée révèle l’origine de la roquette : un balcon, sud-est.

« Tour de contrôle, où sont les renforts ?

— Ils viennent de partir, mon commandant : ils devraient arriver dans…

— Merde, ça sera trop tard ! »

« Par ton existence, tu contribueras à la bonne marche de l’Obscurie jusqu’à son dernier halo… »

Cédalion se lève, court en direction de la statue. Il baisse la tête, prie pour qu’aucun tir ne l’atteigne. Sur son balcon, le Nephélin au lance-roquettes vise…

« Par ta dévotion et ton sacrifice, tu protégeras celui de notre saint Messager. »

L’Oblitorion fait feu : il rate sa cible, mais la force à se jeter à plat ventre. Alors que le commandant poursuit sa course, la voix de Lyuba déchire la bataille :

« Attention ! »

Trop tard : un bras de roche fauche Cédalion – en plein dans le buste ! – et l’envoie rouler plusieurs mètres en arrière. Réception sur l’épaule blessée. Cri de souffrance. Il rampe, se ramasse comme il peut. Dans son sillage, il a laissé sabre, oreillette et Oblitorion. Même sa casquette gît sur les pavés, absurdement propre au sein du champ de ruines. Au loin, dans sa vision floue, Lyuba est toujours aux prises avec le Rhakyt. Son pistolet en main, elle esquive un crochet du gauche, puis un uppercut du droit : elle n’a pas le temps de viser !

Lyuba… tiens bon…

Cédalion relève un premier genou. Il tousse. Une saveur métallique dans son masque : quelques gouttelettes écarlates traversent la grille de respiration… Il doit avoir des côtes cassées.

« Par ton sang et le sien, tu dédies ton combat au Saint Ouvrage. »

Il force sur ses cuisses, parvient à se relever lentement, sa jambe arrière à la traîne… Le ballet macabre se poursuit devant lui, entre la Novarienne athlétique et la bête à la peau de granit. À la voir bouger, Cédalion devine une épaule démise chez son lieutenant ; les coups du Rhakyt passent bien trop près…

Concentre-toi.

Le commandant s’élance. Aussitôt, des Devarïm éventrent le ciel. Il se jette à terre, ferme les doigts sur son Oblitorion et tire. Le projectile de gaz bleu frôle les pavés ; au bout de quelques mètres et d’un interminable battement de cœur, il mord un tibia de pierre. La jambe cède. Double grognement : celui du Rhakyt, et celui arraché à Cédalion par sa poitrine meurtrie.

Lyuba met la faiblesse du monstre à profit. Elle bondit sur le genou fléchi, puis agrippe l’épaule pour s’y propulser d’une traction – de sa main armée comme du bras démis. Cédalion ricane en silence : il connait la manœuvre. Le lieutenant se hisse entre les omoplates du Rhakyt, et enserre son cou démesuré avec ses jambes ; à peine deux secondes se sont écoulées depuis qu’elle a quitté terre. Son adversaire mouline des poings et secoue sa carcasse… sans effet. Lyuba se fend d’un rire sadique et appose le canon de son arme contre la mâchoire du colosse. Il hurle…

Coup de feu. Le visage du Rhakyt disparaît dans une gerbe de flammes bleutées. Son corps se dresse de tout son long, un ultime salut aux cieux ingrats qui l’ont vu grandir, puis s’effondre comme meurt une montagne : fracas et tremblements ébranlent la place centrale. Entraînée par la chute, Lyuba roule en avant. Elle échoue devant les bottes de son commandant. Elle s’ébroue puis relève la tête, accepte la main tendue. Un signe du front afin de remercier Cédalion, et elle demande :

« Et maintenant ?

— On récupère l’Orbe et on élimine la vermine.

— Attention ! » crie-t-elle en pointant le sud-est.

Le lance-roquettes…

Elle se jette sur son officier ; ils épousent le sol, une fois de plus. Une nouvelle explosion retentit… au loin ? Cédalion lève les yeux : le balcon du Nephélin n’est plus qu’un cratère de fumée noire. Un grondement secoue ses os, s’amplifie chaque seconde. Une ombre grandit…

Un amphiptère !

L’aéronef aux couleurs de l’Obscurie descend sur la place. Il prête son flanc ouvert au décor : s’en déverse une grêle de lourdes traînées blanches, qui percent l’air en hurlant. Les obus traversent les mur-boucliers comme s’ils étaient de papier et démembrent les rebelles au moindre impact.

Des Sidhe… enfin !

Depuis le véhicule, des Hydres font cracher leurs canons magnétiques, bien plus pesants que les Devarïms. Elles seules sont assez trapues et assez solides pour cette arme, qu’elles tiennent à l’horizontale, presque à hauteur de genoux. L’amphiptère s’abaisse jusqu’à deux mètres au-dessus de l’esplanade et la statue brisée. Dans le nuage de poussière qu’il soulève, les reptiles descendent d’un bond souple. En quelques tirs, ils achèvent les derniers Nephélins, tapis derrière leurs mur-boucliers devenus inutiles.

« Escouade Sanash, légion XII, en renfort, mon commandant !

— En retard, je le crains… »

Cédalion dédaigne leur salut et balaye de ses yeux le parvis brisé. Le père Lupart gît non loin d’Ylüne, piètre amas gémissant de toge brune et de gravats. Nulle trace du groupe d’Eshana, ni de l’Orbe. Le commandant ramasse son sabre et le rengaine – son épaule ne peut le tolérer. Puis il se tourne vers son lieutenant et les Hydres de soutien :

« Les impies ont pris la fuite avec la relique de la prophétesse. Nous n’aurons de repos qu’après la mort ; faites que ce soit la leur ! »

 

***



Commentaires

Daaaaaaamn voilà donc ce qu'il se passait ! C'était intense. J'ai beaucoup aimé le flashback avec Abriel, ça permet de bien voir le lien qui les unissait et à quel point la trahison n'en a été que plus douloureuse.

Je crois que Chimène déteint sur moi sinon, parce que j'ai bien aimé Lyuba dans ce chapitre... Pas plus que Cédalion, je te rassure !
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vendredi 27 avril à 17h03
Avoir réussi à te faire apprécier Lyuba est une grande victoire, du coup ! Il faut dire aussi qu'elle est dans son élément ;)
Je n'en ai pas fini d'explorer la relation entre Abriel et Cédalion, et en vrai j'aime bien faire ces flashbacks ^^
Merci encore pour tes retours !
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mardi 24 juillet à 19h37
Très bonne scène d'action, très lisible, j'étais à fond dedans !

J'aime toujours pas trop Lyuba (la scène avec Ruth d'il y a quelques chapitres a grillé toutes ses chances), mais Cédalion gagne quelques points (qu'il avait déjà engrangés dans la scène avec Ruth :D). Un peu triste pour le pauvre père Lupart qui a pas l'air d'être un mauvais bougre. Il a l'air d'avoir un petit peu pris cher. Et ce qu'il y a de bien avec cette attaque, c'est que plus personne en aura quoi que ce soit à faire d'un tiroir légèrement abimé (explosé :D) dans les quartiers privés de l'église.
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dimanche 25 novembre à 11h50
L'inédit dans cette affaire, c'est que le grabuge n'a rien à voir avec Abriel x)
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dimanche 25 novembre à 13h13
Ouais, je suis presque surprise qu'il ressorte pas du bazar les mains en l'air en disant "j'ai rien fait, c'pas moi pour une fois, j'vous jure !"
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dimanche 25 novembre à 13h36
Ça aurait été tellement drôle ! Je me demande si je ne peux pas garder l'idée pour plus tard...
 1
dimanche 25 novembre à 13h44