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Julien Willig

lundi 15 janvier 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXV

« Aux Entités de reprendre alors l’œuvre créatrice de leur Mère Primaire.

Patiemment, elles semèrent graines et bactéries sur les astres favorisés pour les accueillir. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



« Gallinet à Margyren, je répète, Gallinet à Margyren, vous m’entendez ?

— Abriel, on avait dit que c’était Rinoptère, mon nom de code. »

Thalie s’irrite dans mon récepteur d’oreille : l’écho de son souffle me parvient de l’autre bout de la ruelle. À moi de gronder :

« Respectez la procédure. Si on nous entend parler comme ça, c’est fichu.

— Rinoptère à Gallinet, je vous entends cinq sur cinq…

— Bien reçu, Rinoptère, j’enlève mon oreillette et je vous retrouve. Gallinet, terminé. »

Toujours aussi susceptible. Ça lui irait bien, Margyren.

Pour une fois que j’étais prêt à bosser après mon retour de l’église, c’est elle qui est rentrée tard du Sylvaer. Et d’une bougonnerie ! J’ai dû déployer des trésors de diplomatie pour la faire sortir, les halos suivants, afin de préparer notre intervention : cartographie de l’église et de ses alentours, décompte des Gargoules officiant dans le lieu saint, et traçage des itinéraires de repli possible. Aujourd’hui c’est enfin le grand jour, celui de la cérémonie du miracle de Lumière. J’espère que nous sommes parés.

Je rejoins Thalie au carrefour où elle s’est arrêtée. Dos à moi, elle observe le clocher perçant le ciel – nous sommes à l’orée du centre-ville. La damoiselle porte son ensemble de toile sombre, avec une petite variante : sa crinière crème git librement sur ses épaules et sa nuque. Elle a rejeté sa coiffure à sa gauche, avec une raie marquée du côté droit. Aussi dynamique que soit cet essai, il n’a pour but que de dissimuler l’écouteur à son oreille. Je n’ai pas cette chance : à l’église, je me présenterai sous l’enveloppe de Vito Majorien.

« Prête ?

— À quoi ? Distraire les servants de la religion ocritienne pour me rendre complice d’un délit majeur dans la demeure même du Messager, le tout au nez et à la barbe d’un peloton de l’Obscurie dans une place noire de monde, pour finalement fuir avec ce qui nous permettra probablement de commettre le plus grand sacrilège jamais planifié sur l’étoile-sanctuaire ?

— En gros. Je m’amuse comme je peux, vous savez.

— Prenez ça pour un oui. Mais ne vous amusez pas trop. »

Un discret sourire s’empresse de disparaitre sous ses mèches. Je suis sûr qu’au fond d’elle-même, Thalie apprécie cette entorse à l’étiquette mondaine qu’elle s’est fixée sur le Sylvaer. Enfin, j’espère…

« Pas de soucis, j’ai laissé mon Oblitorion au vestiaire. À ce propos… »

Je plonge la main dans ma sacoche. Elle dénote avec mon costume, mais j’ai fait ce que j’ai pu pour en traiter le cuir et lisser son aspect écaillé : j’en ai besoin pour transporter le livre sans attirer l’attention. Actuellement, elle ne contient que quelques pièces d’équipement mineur – de quoi m’aider lors d’un éventuel cambriolage – et deux Peccamineux. Je sors les pistolets, en tends un à la Novarienne :

« Vous vous souvenez comment on s’en sert ? »

Elle ne répond pas mais accepte l’arme. Elle se fond dans l’ombre d’une impasse et répète l’entraînement que je lui ai pourvu ces trois derniers soirs, dans l’intimité de la cour intérieure du Palais d’Anthémis. Vérification de la charge ; désenclenchement de la sécurité ; visée avec la mire ; les deux mains sur la poignée et les bras tendus – coudes à peine fléchis pour compenser le recul – ou position de profil, canon baissé dans la main agile, et l’autre à la ceinture pour éviter la déconcentration – posture plus efficace mais moins rapide à adopter. Enfin, un œil fermé pour une meilleure mise au point.

« Parfait. Vous n’auriez plus qu’à presser la détente pour être une vraie tueuse. »

Sa grimace me répond ce qu’elle pense de cette perspective. Nous cherchons un abri. La pierre déchaussée d’un mur de séparation, dans notre petit cul-de-sac, devrait faire l’affaire. Nous plaçons nos pistolets dans le creux et remettons sommairement le bloc.

« Nous sommes d’accord, c’est uniquement dans le cas où les choses tourneraient mal ? s’enquit Thalie.

— Oui. On se tient au courant par radio, et on suit le plan. Vous vous souvenez des itinéraires de replis ?

— Le Palais d’Anthémis dans l’idéal – nom de code « le palais ». Sinon, le Bouchon des Trépassés en cas d’éventuels poursuivants, que l’on appelle « bouchon ». Vérin en dernier choix, car ce serait le départ en catastrophe.

— Très bien. Ça ira ? »

Elle opine en silence.

« Vous pouvez y aller. »

La Novarienne commence à partir, déterminée. Alors qu’elle quitte le cul-de-sac, le halo matinal nimbe sa chevelure d’une coulure orangée, comme une éruption solaire le long de sa crinière. Mais Thalie se fige et se retourne :

« Une dernière chose, Abriel.

— Oui ?

— Bonne chance. »

Elle disparaît aussitôt. J’attends quelques minutes, jusqu’à ce que sa voix parvienne à mon oreillette :

« Rinoptère à Gallinet, vous me recevez ?

— Cinq sur cinq, Rinoptère.

— La place centrale est bondée. Des Hydres sont postées autour à espace régulier et certaines sillonnent la foule, arme au poing. Il y en a quatre de chaque côté de la porte de l’église, et j’ai vu au moins trois sergents mobiles. Je m’apprête à grimper les marches du parvis et à entrer.

— Bien reçu, Rinoptère. Faites gaffe à ne pas remuer les lèvres trop fort.

— Je sais me maîtriser, Gallinet. Rinoptère, terminé. »

Peu de temps après, j’entends une Hydre lui demander ses papiers. Thalie lui répond, attend le feu vert, et se remet en marche. Puis un murmure :

« Rinoptère à Gallinet, je suis entrée.

— Très bien, Rinoptère. Rien à signaler ?

— Deux frères et une sœur gargouléennes assistent le père Lupart sur le parvis. Selon nos calculs, il ne devrait rester qu’un moine et Lua à l’intérieur.

— Parfait, Rinoptère. J’enlève mon oreillette et je vous rejoins ; plus de contact jusqu’à nouvel ordre. Gallinet, terminé. »

À mon tour. Je range mon communicateur, lisse ma sacoche en une dernière tentative de la rendre présentable, et me lance dans le centre-ville. Thalie avait raison : il est plein à craquer. Une masse de fidèles dégouline des embouchures menant à la place de l’église – les décibels qui ricochent m’annoncent le chaos à venir. Je n’ai qu’à suivre le cortège le long des rues. Ça bouge, ça prie, ça râle quand je me fraye un chemin, bref, je vous passe les détails. Je ne ralentis le rythme qu’à proximité d’une Hydre. Au détour d’un croisement, mon regard rencontre celui de l’une d’elles. L’œil jaune feu, les écailles vertes, le plastron beige et la petite crête à plumes grises…

Putréciel, Laetere !

Mais l’iris morne me délaisse sans me voir, comme les croquants standards autour de moi : elle n’a vu que le visage soigné et la mise impeccable de Vito Majorien. Heureusement que la foule me masque, car ma main a jailli par réflexe vers ma hanche, où se trouve d’habitude mon Oblitorion…

Enfin, la place de l’église. Point d’étals de marché aujourd’hui : la populace annihile le moindre espace libre, des abords jusqu’à l’esplanade de pierres. Si les nouveaux venus vomis par les rues fatiguées s’agitent encore pour dénicher une bonne vue, le noyau de l’amande s’est figé dans l’attente. La cérémonie est pour bientôt. Tant bien que mal, des Hydres en binôme fendent la foule et tentent de maintenir des cordons de circulation. D’autres se tiennent sur les marches du parvis, et j’en vois même perchées sur quelques balcons, Scoëris en main – avec la lunette de leur fusil, elles pourraient dégommer n’importe qui.

Il reste moins d’un degré avant la cérémonie, peut-être à peine plus de trois sabliers : je dois perdre facilement l’un d’eux avant d’atteindre les escaliers. Par deux fois les serres d’une Hydre m’arrêtent, mais l’ostentation de la broche de cuivre me permet de continuer – j’ignorais que les pèlerins du Remerciement de Lumière étaient si respectés. Enfin, je me taille tout de même un chemin jusqu’à l’église. Je monte les degrés sur le côté et présente mes papiers. Du coin de l’œil, j’inspecte l’estrade ovoïde. Deux frères gargouléens arpentent les marches et balancent un encensoir en direction de la plèbe impatiente, comme des enfants chassant les mouches avec leur hochet – la fumée manque de les étouffer alors qu’ils s’époumonent en psalmodies inaudibles. La sœur, moins agitée, se tient roide au milieu de l’avancée : d’une main ferme, elle appuie au sol la perche d’une longue bannière obscurienne tandis que, dans ses doigts, un tintinnabule attend l’heure de sonner. La Gargoule n’a d’yeux que pour le père Lupart, agenouillé derrière la statue d’Ylüne ; le crâne du vieillard est gagné par le jaune discret de cette fin de matinée. J’ignore ce qu’il fout sous le cul de la déesse, il y avait quand même d’autres endroits pour prier…

Qu’importe, j’entre. Je retrouve cette nef lugubre, la froidure de son grain et la lourdeur de l’encens qui nage entre les colonnades où s’égarent, furtifs, quelques murmures précipités ; une crypte pour les vivants. Au loin, près du chevet, une Gargoule en sueur tente d’inciter les derniers fidèles à sortir. Mais une famille de bourges s’insurge : l’aînée, une Novarienne d’allure centenaire, reste à genoux et peine à se lever. L’esclandre se fait à voix basse.

« Seigneur Majorien, vous êtes là. »

La petite Lua apparaît devant moi, aussi paniquée qu’à l’accoutumée.

« Salut, lui lancé-je pour accompagner mon clin d’œil.

— Je ne vous attendais pas si… si tard. »

Elle rosit, comme la dernière fois.

« Mille pardons, jeune Lua. Je ne dispose vraiment que de peu de temps, et je… »

Une apparition me coupe la parole : Thalie fend l’espace embrumé et se plante entre la Gargoule et moi.

« Enfin, je trouve quelqu’un de disponible, ça n’est pas trop tôt. »

Ce ton sec et arrogant : si ça ne faisait pas partie du plan, je n’aurais retenu ma baffe qu’à grand-peine…

« J’ai demandé un entretien afin de recevoir une bénédiction forfaitaire, ce matin même, et personne n’est là pour me l’administrer[1]. Mais enfin, que fait le père Lupart ?

— J-j-je suis désolée, Madame, mais il est occupé à préparer la céré…

— C’est damoiselle, casse Thalie. Alors réagissez, prenez-moi en entretien. Je suis pressée, vous savez. »

Lua bafouille, recule et masque sa bouche de ses mains tremblantes. Ses yeux agités cherchent mon soutien. Dans le dos de Thalie, je lui fais signe d’approcher. Elle amorce les premiers pas mais la Novarienne la retient par le bras. Pis : elle tient tellement à se l’accaparer qu’elle ceinture presque la Gargoule.

C’était pas dans le plan, ça.

Lua commence à s’affoler. J’attrape l’épaule de Thalie et la retourne de force. Alors son visage s’ouvre, et elle s’exclame :

« Vito ! »

Et de se pendre à mon cou. Ses iris scintillent comme je ne les ai jamais vus le faire : le bleu et le jaune m’évoquent la chaleur et la lueur d’une flamme vive.

« Cela fait combien de temps ? Au six révolutions, peut-être plus. Oh, Vito, mon chéri, je commençais à me sentir oubliée. »

Elle achève sa plainte et aspire mon regard d’une moue pulpeuse. Derrière, Lua piétine une dalle de poussière, gênée.

Joue le jeu, crétin.

Je lève une main hésitante, caresse la joue de la Novarienne. Elle ferme les paupières à mon contact – je distingue seulement son maquillage couleur nuit.

« Désolé, ma chérie, tu sais que je cours partout. Mais ne t’en fais pas : comment pourrais-je t’oublier, après la nuit qu’on a… »

Un éclair ombrage son expression. Elle se reprend bien vite et susurre :

« Pas maintenant, Vito, nous sommes dans un lieu saint. »

Puis elle me prend les mains :

« Nous aurons tout le loisir de rattraper le temps perdu à ton retour. »

Thalie m’a glissé quelque chose entre les paumes. Je dégaine mon sourire le plus charmeur, toutes dents dehors :

« J’ai hâte. »

Une bise sur la joue, et elle se retourne sur Lua ; je vois d’ici son masque fondre comme une bougie dans un volcan.

« Et donc, ma bénédiction ?

— C’est que… le seigneur Majorien…

— Ça ira, Lua. Tu peux t’occuper de ma chère amie, je t’attendrai.

— Mais, la cérémonie… »

Thalie l’entraîne déjà dans le confessionnal – pas celui des gens ordinaires, mais le privé, luxueux et isolé des regards dans une alcôve trapue. J’attends de les voir disparaître avant de jeter un œil au cadeau de ma complice : la carte-clé de Lua.

Bien joué.

J’atteins sans traîner la porte de métal rouillé et pénètre dans les quartiers privés. Je m’arme de mon oreillette :

« Gallinet à Rinoptère, je suis entré. Bon travail… ma chérie. »

J’ai intérêt à trouver ce qu’on cherche, sinon je suis bon pour m’en prendre une au retour…

J’avance vite le long du couloir, sans oublier de me cogner la tête au passage : ces locaux sont pensés pour des Gargoules, et même un Novarii des plus frêles peut s’y sentir trop large. J’ai l’impression que le haut des murs s’affaisse avec le temps, comme pour parodier la nef voutée ; ce sont les toiles d’araignées qui achèvent de relier les pans. Malgré le plein jour, l’intérieur baigne dans l’ombre, et je ne me dirige que sous un éclairage électrique bien chétif…

Enfin, la bibliothèque. De simples creux horizontaux par colonnes de trois, incrustés dans la pierre de taille. Difficile de dire s’il s’agit du premier emploi de cette pièce, car ces cavités semblent idéales pour des tombes troglodytes. Y gisent grimoires, rouleaux, in-folio et registres divers, regroupés par corpus – du moins, si l’étiquette moisie sous chaque étagère est à jour – reliés de cuir ou de carton. La salle est carrée et n’est percée que de l’issue d’où j’entre. Autour de la porte, deux lampes crachent leur lumière froide. Des fenêtres étroites, guère plus généreuses que de grandes meurtrières, fendent chaque mur meublé et déposent leur rayon timide sur une table de fer, au centre.

« Allez, au boulot. Faut qu’je fasse vite, moi. »

J’ignore pourquoi je prononce ça à voix haute : les ouvrages avalent ma phrase et s’en repaissent sans m’en laisser le moindre écho. J’examine tout d’abord les étiquettes : « Préceptes de la Sainte Obscurie », « Études et essais de l’archidiacre Jérimadeth Ie », « Prières, sermons et guides liturgiques vol. 1 », « Prières, sermons et guides liturgiques vol. 2 », « Pières, semons et gides litriques vol. 3[2] », « Prières, sermons et… » – d’accord, tout le mur de droite y est consacré. Enfin, « Premiers Âges de la Création, prophétie de l’Obscurité » et « Vie et mort du Messager » !

Je tire plusieurs volumes d’un coup parmi ces deux dernières catégories : il me faut faire vite, et je sais ce que je cherche. Peut-être que ce fameux grimoire gargouléen possède plusieurs formes, donc je m’oblige à ouvrir et feuilleter chaque imprimé, chaque manuscrit qui me tombe sous la main. La poussière s’échappe gaiement des pages que je tourne, comme libérée de plusieurs centycles de captivité – mes yeux en pleurent, et ce n’est pas l’émotion. Les reliures grincent, se craquèlent parfois, alors que les couvertures gémissent quand leur dos épouse celui de la table froide. Ambiance.

« Gallinet, ici Rinoptère : faites vite, la Gargoule aura bientôt fini sa bénédiction. Elle a dû faire une pause pour demander au frère de l’aider à compléter des versets sur lesquels elle coinçait.

— Bien reçu, Rinoptère : retenez-la autant que possible. Gallinet, terminé. »

Merdelle de merdelle…

Les renaissances passent à une vitesse folle, mais les bouquins bien trop lentement. Et rien de ce que je cherche ! J’entends des cris étouffés venant de dehors : sûrement le père Lupart qui commence la cérémonie de Lumière.

Concentre-toi. À quoi il ressemble, déjà ?

C’est un genre de carnet, pas plus long que mon avant-bras. Il est souvent fait d’une couverture de cuir noir, renforcée d’une légère armature de métal, plaquée d’argent ou d’or chez les Gargoules les mieux gradées. Parfois, le cahier peut revêtir une apparence des plus banales – ça serait bien le cas de ce bougre de Lupart, tiens ! L’insigne de l’Obscurie y est curieusement absent, comme pour garantir le secret.

Il doit bien y avoir un signe distinctif. Réfléchis, réfléchis…

Le ruban. Ils ont tous ce signet pourpre, alourdi en son extrémité de trois perles d’os – les couleurs de l’Obscurie, forcément. De quoi rendre identifiable aux yeux de chaque initié le contenu de ce bouquin passant quelquefois pour un simple carnet de notes ou un journal intime.

Aucun ouvrage n’a ce foutu marque-page. Et je sais où je l’ai vu, ici même : dans le livre qu’a rangé le père Lupart quand Lua et moi avons fait irruption dans sa cellule. Je laisse tout en plan et quitte la bibliothèque. Deux couloirs, puis je longe le salon où j’ai eu mon entretien, trois halos plus tôt. Enfin, je retrouve rapidement le corridor des chambres – cellules est un terme plus adéquat, à voir leur anti-confort.

Merdelle…

Forcément, Lupart est trop modeste pour occuper un lieu à part. Et je n’ai bien sûr pas fait gaffe à quelle porte était la sienne quand je suis venu le visiter. Aucun signe distinctif ne permet de l’identifier : pas le choix, je les essaye toutes. Une, deux, trois, qua… Ah, fermée à clef.

Alors, petit père, on a des secrets à cacher ?

Par acquis de conscience, je teste les autres poignées : elles s’ouvrent toutes, et aucune ne contient le bureau que j’ai vu la dernière fois. J’extirpe de ma sacoche mon nécessaire à crochetage – guère plus que deux crochets conçus pour faire céder la clenche – et commence l’opération. J’y vais doucement : la serrure est branlante à force d’utilisations, et je ne voudrais pas laisser de traces…

Une détonation, assourdie. Elle vient de l’extérieur. Puis une deuxième, plus proche : les murs tremblent, du plafond s’échappent des filets de poussière.

Foutreciel !

Qu’est-ce qu’il peut bien se passer au-dehors ? J’imagine que la cérémonie du miracle de Lumière ne se déroule pas comme prévu…

« Gallinet à Rinoptère, vous me recevez ? Qu’est-ce que c’est ce bordel ?

— Je v… eçois mal, Gallin… Il sembl… plosion dehors.

— Où êtes-vous, Rinoptère ? »

Pas de réponse. Des crachats étouffés de plasma retentissent – des armes de guerre. Ils brouillent les transmissions.

« Rinoptère, répondez, je ne vous entends pas. Rinoptère, vous m’entendez ? »

Des cris, un tumulte au-dehors. Et s’ils entraient ? Je m’escrime sur mon oreillette :

« Rinoptère, vous… bordel, Thalie, répondez-moi, merde !

— Gallinet, une… ataille a éclaté sur… lace centrale.

— Trouvez une issue, mettez-vous à l’abri.

— … ai perdu la Garg… va sûrem… vers vous.

— Repliez-vous, je vous dis, c’est un ordre.

— … ien reçu. Rinopt… erminé. »

Pour une fois que je comptais y aller en finesse…

J’explose la serrure d’un grand coup de talon : la porte s’efface avec fracas. Ni une ni deux, je saute derrière le bureau et essaye les tiroirs. Le premier ne me révèle qu’un nécessaire à écrire : plumes, flacons d’encres, papiers en tout genre. Le second est verrouillé. Nulle trace de la clé, évidemment : ce bougre de Lupart l’a sûrement sur lui, par le squelette de Kosteth ! Mais j’ai de quoi faire. Je tire de mon sac une capsule de plasma pour Oblitorion. C’est un système assez compliqué. Quatre de ces cylindres permettent de l’alimenter : deux capsules « volcaneuses », chargées de plasma explosif, et deux « fulgureuses », qui enveloppent le gaz dans un champ de confinement empêchant la dispersion. Mais il faut attendre que les gaz soient déversés dans un mélangeur, afin d’être compressés en projectile : c’est ce qui provoque le temps de chargement avant que l’arme soit opérationnelle. Ensuite, le mélangeur s’auto-alimente.

C’est un cylindre de volcaneuse que j’ai choisi ; je le glisse dans le trou de serrure. Il rentre à peine, je dois forcer pour y enfoncer la tête. Et impossible de l’ouvrir manuellement sans y laisser des doigts… Je ramasse la chaise forgée du père Lupart et me recule autant que possible. Le cul de la capsule dépasse de quelques centimètres : je le frappe d’un coup sec avec ma nouvelle arme.

Déflagration. Le siège vole en éclats, moi contre le mur opposé. Désorienté, je m’effondre alors que des copeaux de fer tintent au sol.

C’est pas le truc que je ferais tous les jours.

Je m’étendrais bien sur le lit, mais le temps presse. Je me relève et m’époussette. Le tiroir à disparu : ne reste qu’un orifice béant et fumant dans le bureau. À l’intérieur, le bouquin ! Son apparence est modeste, comme je l’avais soupçonné : pas d’armature métallique mais un simple cuir fin aux coutures blanches. Le signet, lui, est conforme. J’extirpe la trouvaille de son trou avant que les encriers éclatés ne le souillent, et le feuillette fébrilement. J’y reconnais quelques illustrations, des signes sibyllins et des intitulés qui ravivent ma mémoire.

« C’est toi ! Enfin, je t’ai trouvé… »

Je range le cahier dans ma sacoche : il est temps de filer…

« Seigneur Vito, vous êtes là ! »

Dans l’encadrement de la porte. Lua. Merdelle.

« Ah, euh, oui, je cherchais un abri quand j’ai entendu les explosions. Tout va bien ? »

Je m’approche d’elle en parlant, prêt à la pousser pour m’enfuir, voire à l’assommer. Son regard, d’abord suspicieux, s’écarquille rapidement :

« Mais, toute cette poussière… Il y a eu des éboulements ? Êtes-vous bless… »

Une nouvelle déflagration engloutit sa fin de phrase. Toute l’église tremble comme si le tonnerre l’avait heurtée. Puis, un craquement…

« Couchez-vous ! »

Je me jette sur elle avant d’avoir compris ce que j’ai crié. Juste le temps d’entourer sa tête de mes bras, puis nous nous écrasons au sol sous l’encadrement de la porte.

C’est ce qui nous sauve la vie.

***




[1] Une bénédiction forfaitaire est sans doute le détournement de la religion ocritienne le plus hypocrite qui soit : les riches paient un forfait pour une bénédiction régulière, axée sur la bonne santé, les affaires ou la réussite sociale. Elle peut avoir lieu toutes les deux, trois ou quatre révolutions… Ou chaque révolution, pour les plus aisés. En clair, certains ne savent vraiment pas quoi foutre de leur pognon. [retour]


[2] Je vous le dis tel que c’est marqué : j’y peux rien s’y en a un qui ne sait pas écrire, dans le tas. [retour]


Commentaires

J'adore ! Un peu d'action ça fait du bien. La seconde note de bas de page m'a bien fait rire aussi x)
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vendredi 27 avril à 14h12
Ah ah, oui, souvenirs de mes recherches lors du Master... Sinon, pour l'action, t'es partie pour plusieurs Versets là ! ;)
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mardi 24 juillet à 19h37
Wow wow wow ça bouge ! J'aime beaucoup cette infiltration, ainsi que le duo Thalie / Abriel qui fonctionne ici vraiment bien.

La petite Lua est toute mignonne aussi. J'espère qu'elle aura pas trop d'ennuis >.<
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dimanche 25 novembre à 11h31
Moi aussi :x
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dimanche 25 novembre à 13h05