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Julien Willig

mercredi 27 décembre 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXIV

« La poussière des crochets, devenus champs d’astéroïdes, devint alors le seul lien à empêcher les systèmes planétaires de dériver dans le vide cosmique.

Suite au harassement de Lumière, l’extension de l’Univers prit fin. À jamais. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

J’ai bien dormi. Thalie est partie tôt ce matin : Anthémis m’a annoncé qu’elle retournait sur le Sylvaer pour chercher d’autres documents. Ça veut dire que je suis libre pour la journée. Après un petit-déjeuner copieux, me voici lancé pleinement dans cette aventure palpitante : un concentré de frissons et d’explorations, de découvertes et de dangers…

Le marché du centre de Lengel, quoi.

C’est le rassemblement « huppé » de la ville sur la place d’Ylüne, le rendez-vous quotidien des braves gens[1]. L’endroit pourrait être assimilé à une gemme ovoïde, au milieu du médaillon circulaire qu’est le centre-ville – si ce bijou était de pierres et de poussière. À l’une des extrémités tremblent, sur leurs appuis de vieillards grabataires, l’église de Lengel et son clocher biscornu. Son parvis s’étend en amande le long de la place, la statue d’Ylüne à la proue. Mais la prophétesse, en toge et coiffée du croissant retourné, reste de marbre face à la foule qui grouille à ses pieds. Les badauds bavassent en l’air, se massent entre les étals et s’attardent sur les pavés. Novarii fortunés et Keroubs bourgeois se pavanent dans leurs atours colorés tandis que zyeutent, çà et là, quelques Hydres en faction.

J’ai bien fait de prendre soin de ma gueule, pour une fois.

Je ne suis pas ici en tant qu’Abriel de Molenravh, ex-capitaine fugitif de l’Obscurie, mais comme Vito Majorien, marchand aisé au charisme ravageur. J’ai regardé ma trogne dans la glace ce matin, histoire de voir ce que je suis devenu. Ma crinière a poussé, petit à petit : si elle est encore loin de la longueur habituelle des sujets novarii, elle a perdu cet aspect suspect d’un crâne que l’on ne rase plus. J’en ai profité pour affiner ma barbe, afin d’avoir l’air moins hirsute. Je me suis inquiété des marques au bout de mes arcades, sur mes pommettes et en travers de mes lèvres – j’ai tout d’un bagarreur de taverne –, mais Anthémis m’a apporté une poudre à tartiner sur la tronche : une sorte de maquillage, couleur peau, qui a pu gommer mes imperfections. Du fond de teint, qu’il appelle ça. Je n’avais jamais vu ça, mais maintenant je comprends : tous les gonzes du centre l’arborent avec plus ou moins de retenue[2].

Du coup, adieu plaies et cicatrices ! J’ai gominé mes cheveux avec une graisse parfumée, lacé mes chaussures brunes et revêtu mon ensemble de la veille : chemise grise au col droit et aux rayures claires, pantalon et veste de velours noir. Je fends la foule comme un navire en eaux troubles, j’ouvre les portes du monde comme si j’en étais le maître. Je réponds aux œillades avec enthousiasme : sourire taquin pour les hommes, clin d’œil enjôleur pour les femmes[3]. Ça marche vraiment : j’ai trop la classe.

Avec tout ça, j’en oublie de mentionner qu’Anthémis est venu avec moi : c’est ici qu’il se fournit en légumes et en viande, car le choix est vaste. Le prix, aussi. J’ai voulu me payer un beignet à la gelée de lamiacette : cinq quinquapicailles, rien que ça ! Anthé’ a eu la gentillesse de me l’offrir – pour lui, cette somme était dérisoire. Il m’a même laissé « quelques » pièces : à Molenravh, ça aurait permis de nourrir toute une famille pour un mois… Je soupèse la monnaie dans ma poche : pas mal de picailles et quelques ocrines. D’ailleurs, je ne vous l’ai peut-être pas dit, mais il existe quatre types de monnaie sur Ocrit ; autant en parler maintenant.

La picaille, c’est la petite monnaie. Constituée d’un mauvais alliage qui rouille et se corrode, elle se divise en demi-picaille, avec une pièce percée ; en picaille, représentée par une pièce pleine ; et en quinquapicaille, matérialisée par un triangle – ne cherchez pas la logique.

Il y a aussi le servillon, qui désigne à la fois l’impôt et le coupon de papier qui sert à le régler. Ne me demandez pas comment ça marche, j’en ai jamais payé.

L’ocrine est une monnaie plus précieuse ; elle prend la forme de plaquettes de fer, dont la taille varie selon la valeur. Le quart d’ocrine vaut cent picailles. Il y a ensuite la demie, la pleine, la double, la sixte et la double-sixte. Sur le côté pile figurent la valeur et l’identification de la terre-plaque – ça aurait été trop facile que leur taux soit le même partout, voyons. Sur le côté face vous juge une gravure du Messager, ou d’un quelconque saint de l’Obscurie, avec une tout aussi quelconque devise dogmatique.

Dernier représentant des inégalités et du cloisonnement des classes sur Ocrit : le Messager d’or. Il s’agit d’une monnaie réservée aux fonctionnaires de l’Obscurie, une plaquette représentant le Messager en bas-relief. Elle n’a qu’une unité de valeur, et j’en ignore l’équivalent en ocrine. J’ai eu l’occasion d’en avoir en main lors d’un pillage, mais les sbires d’Arkon m’ont tout pris…

Et voilà qu’on me donne des sous ! Malgré ça, j’ai rapidement laissé le chef à ses emplettes. C’est que j’ai à faire, moi : la matinée est déjà bien avancée – Thalie n’était pas là pour me réveiller – et je dois voir le père Lupart. Je gravis les marches du parvis, salue la statue d’Ylüne d’une inclinaison du front, et me dirige d’un pas vif vers l’église.

Merdelle : deux Hydres à l’entrée.

« Halte-là, sujet. Montrez vos papiers d’identité.

— Bonjour ? »

Aucun des reptiliens ne me retourne la politesse ; autant obtempérer avant qu’ils perdent patience :

« Voilà, voilà. »

Le lézard de droite prend ma carte – un papier jauni dans un cadre de cuir – tandis que l’autre balade ses yeux orange sur ma personne, les mains proches de son Devarïm. Le premier reptile entre mon nom dans une tablette de données, attend un instant.

« Tout est en ordre, sujet Vito Majorien, vous pouvez passer. »

C’est celui de gauche, que je ne lâche pas, qui répond alors que son comparse me rend ma carte : j’ai eu beau en avoir côtoyé des comme eux, le mentaguidage de ces pantins de chair et d’écailles me refroidit toujours l’échine. Je les dépasse et continue d’avancer. Je ne reconnais même pas les motifs de leur peau…

Si ça avait été Laetere, elle m’aurait grillé direct.

La porte du lieu saint m’avale rapidement ; les ténèbres. Je ne distingue que des raies de lumière, horizontales, aussi solides que des piliers qui se seraient trompés de gravité. Ma vision s’affine au bout de quelques secondes, me dévoile une vaste nef aux dalles usées. Toutes les deux colonnes, des bougeoirs vacillent parmi les ombres dans un combat perdu d’avance, alors que les fenêtres des murs latéraux laissent échapper un jour crasseux qui occulte les flammèches. Et une dizaine de silhouettes agenouillées, non loin du chevet : on prie devant l’autel et les statues des prophétesses.

Allez Vito, juste un mauvais moment à passer…

Je traverse l’allée afin de fléchir les genoux à mon tour – autant se fondre dans le décor. Mais, alors que je contourne la chandelle d’une des dernières piles, une main m’effleure le bras en douceur : une Gargoule, jeune, courbée sous sa capuche. Les mèches auburn qui chatouillent son cou sont le seul détail qu’elle me laisse voir.

« Êtes-vous le marchand ? Le sujet Majorien ? chuchote-t-elle.

— Ouais… oui, c’est moi.

— Le père Lupart est prévenu de votre arrivée : il vous attend dans ses quartiers. »

La maigre apparition me lâche et disparaît derrière les piliers.

« Euh, d’accord. »

Un frottement sec sur la pierre : des sandales qui marquent l’arrêt. Le timbre de la Gargoule m’invite à la suivre, sur le ton d’une évidence qui n’appartient qu’à elle. Les contours de sa bure brune me trainent jusqu’à une porte étroite, dissimulée dans un recoin du transept. À la faveur d’une éclaircie, la carte-clé que ma guide extirpe de sa tunique scintille sous mes yeux, avant qu’elle la glisse dans la fente de sécurité. L’huis grince et coulisse. Ce que j’avais pris pour du bois, à sa surface, m’apparaît en fait comme du métal bien rouillé : tout ici suinte usure et vieillesse.

Qu’importe l’état des demeures du Messager… tant que les Hydres forcent ses fidèles à prier.

La Gargoule s’insinue dans un petit couloir, et me signale d’en faire de même.

« Ainsi, demande-t-elle doucement, vous voudriez rejoindre le Remerciement de Lumière ?

— Oui : ma condition m’en procure les moyens, et je souhaite me rapprocher de notre Mère éternelle et de Son enfant qui nous sauva tous.

— Loué soit le Messager. Suivez-moi. »

Sa capuche me mène rapidement dans les quartiers privés de l’éminence des lieux, le père Lupart. La main gracile de ma Gargoule ouvre une porte, s’efface à l’intérieur pour me laisser pénétrer dans la cellule à l’odeur d’encens.

« Mon père, voici le sujet Majorien. »

Lupart redresse le chef de son bureau. Son crâne dégarni, grêle comme une pierre de taille, accroche faiblement la lueur d’une bougie – c’est la première Gargoule que je vois à ne pas le dissimuler. Il rajuste ses bésicles, en haut de son nez aquilin, et sourit lentement :

« Lua… on frappe avant d’entrer.

— Mille excuses, mon père, je ne voulais pas…

— Ce n’est rien, mon enfant, ce n’est rien. »

La dénommée Lua se recroqueville sur place. Ce que je distingue de son visage, le bas de ses joues, vire du gris au rosâtre. Elle semble bien jeune, peut-être est-elle ici tout juste en apprentissage. Lupart, lui, clôt prestement le grimoire qu’il consultait et le glisse derrière son secrétaire, dissimulé dans un tiroir qu’il ferme à clé. Mon cœur se serre :

Le livre ! Est-ce…

Lupart se lève et me regarde enfin :

« Sujet Vito Majorien, enchanté. Mon ami Lavin tenait vraiment à ce que je vous reçoive. »

Je m’incline, un genou à terre et la nuque ployée :

« C’est un honneur, mon père, que d’être reçu par vous dans les coulisses de la demeure du Messager. »

La vieille Gargoule contourne le meuble et vient se planter devant moi.

« Relevez-vous, mon ami. »

J’obtempère, et découvre son regard. Derrière ses fins verres en demi-lune, sertis d’or, ses prunelles ne sourdent qu’à grand-peine au-delà d’un voile blanchâtre – sont-ce seulement ces verres qui lui permettent de voir ? Perturbant. Le père m’observe de bas en haut et hoche la tête, énigmatique ; la pointe de ses longues oreilles oscille. Un sourire paisible, alors qu’il déchausse sa monture pour la glisser dans un pli de sa bure.

« Vous pouvez nous laisser, Lua.

— À vos ordres, mon père », s’incline-t-elle.

Alors qu’elle me frôle pour s’effacer, la vieille Gargoule se ravise :

« Tout compte fait, vous seriez gentille de nous préparer du thé. La fleur de chimère sera parfaite, merci.

— À votre volonté, mon père.

— Détendez-vous, Lua, ajoute Lupart d’une voix douce. La voie du Messager peut-être acquise en toute quiétude, vous n’avez nulle pression à avoir, car Sa demeure est maintenant la vôtre.

— Oui, mon père. Merci, mon… merci mon père. »

Elle s’esquive d’un pas maladroit. À en juger par sa corpulence et le timbre de sa voix, elle doit dépasser les seize cycles, mais guère plus – vingt, maximum. Et combien de décennies à s’emmerder ici ?

« Bien, sujet Vito Majorien – me permettez-vous de vous nommer Vito ?

— Évidemment, mon père.

— Appelez-moi Lupart en retour.

— Bien sûr, mon père. »

Nouveau sourire. Quel con tu fais, Vito !

« Les très jeunes ont bien du mal à faire ce qu’on leur dit, taquine-t-il. Si vous le voulez bien, nous allons quitter mes modestes quartiers afin de nous retirer dans un lieu plus adapté à la conversation. »

Il me mène alors dans une sorte de salon, aussi étriqué que sa chambre, mais pourvu de deux canapés poussiéreux se faisant face, séparés par une table adossée à un mur, lui-même percé d’une fenêtre. L’ouverture, probablement chétive vue de l’extérieur, semble démesurée dans cette petite salle. Nous nous installons face à face, bientôt rejoints par Lua et son plateau : l’apprentie dispose tasses et gâteaux avant de nous laisser sans mot dire, de sa démarche trottinante.

« C’est là tout ce que nous avons, explique le prêtre. La servitude du Messager trouve sa vertu dans le dénuement le plus total.

— Je comprends.

— Buvons donc, mon cher Vito. À notre ami Lavin et à votre volonté de rejoindre le Pèlerinage de Lumière. »

D’un geste détendu, sa main fripée m’invite à saisir ma tasse. Je la porte à la bouche. Un peu chaud. Et surtout…

Euargh. Complètement amer.

Pas de sucre, d’épice ou quoi que ce soit.

« Le thé est-il à votre goût ?

— C’est parfait, merci. »

Je pose ma tasse et m’attaque aux gâteaux : ils réussissent l’exploit incroyable de synthétiser la « saveur » de ma boisson, sans parler de leur sécheresse qui me déshydrate et les fait s’effriter sous mes doigts. Derrière ses pupilles opaques, je devine le regard malicieux du père Lupart :

« J’imagine qu’en tant que marchand, vous devez être habitué à une vie plus luxueuse. En atteste votre rencontre avec ce brave Lavin dans le Palais d’Anthémis.

— Vous allez peut-être trouver ça présomptueux, mais je suis las de ce confort superflu ; le Remerciement de Lumière serait pour moi le moyen d’élever mon âme et de la dédier à notre Mère éternelle.

— Vraiment ?

— Vous savez, je contemple le ciel – l’espace – chaque fois que la décroissance du halo m’en laisse la possibilité. M’abîmer dans son immensité me drape de l’œuvre colossale de Néant et de Sa bien-aimée[4]. »

La vieille Gargoule boit son thé en silence. Son nez s’estompe dans les volutes de sa tasse et en savoure les effluves. Plus mystérieux, tu meurs.

« D’où vous vient cette vocation soudaine ? »

Un murmure tellement évanescent qu’il pourrait venir de la fumée même.

« Euh… De ma clientèle, peut-être : elle est bien trop matérialiste. Ou encore du fait de n’avoir aucune attache, d’être toujours sur la route pour amasser des richesses qui ne profitent à personne.

— N’avez-vous jamais envisagé de soulager votre conscience par des dons aux nécessiteux ?

— Si, justement. J’ai offert une certaine somme à un orphelinat de ma connaissance, il y a peu. Mais, quels que soient les bienfaits de cette bonne action, cela me paraît anecdotique en comparaison du voyage spirituel initié par le Remerciement de Lumière. »

Petit rire, espiègle. Juste de quoi entamer mon masque de confiance.

« C’est donc l’esprit qui vous intéresse ? susurre-t-il.

— Oui. J’ai envie de laisser ma trace dans la marche du monde, de faire quelque chose de la vie que Lumière me confia.

— Si jeune, et déjà vous craignez pour votre vie, Vito ? Allons, quelles histoires vos parents racontaient-ils le soir pour vous angoisser ainsi ? »

Les Nuits du Messager, et le chant de ma mère me racontant l’histoire de Kosteth derrière le masque de la déesse. Un degré plus tard, elle était assassinée par les sbires de l’Obscurie…

« J’ai appris que les vrais monstres sont tapis au plus profond de nos cœurs. Qu’il est notre devoir de les dompter.

— La volonté juvénile, mais la sagesse d’un vieillard, s’amuse le père Lupart. Méfiez-vous, vous pourriez me rendre jaloux.

— Nulle n’est mon intention, je puis vous l’assur…

— Détendez-vous, Vito, détendez-vous : je pensais avoir un visage plus avenant que les officiers de l’Obscurie ou les chasseurs de l’inquisition. »

J’en renverse une lampée de thé sur ma veste : Lupart rigole de plus belle. Il dirige la conversation vers plusieurs sujets, l’air de rien, m’interroge sur beaucoup d’aspects anodins de ma vie.

« Nous parlions de votre existence, Vito. Appréhendez-vous la mort ?

— Le trépas… n’est qu’un retour aux pieds du Messager. Et, après l’Obscurité, nous retournerons tous à Néant, c’est bien cela ?

— Oh, vous pensiez que j’en détenais la réponse ? Je ne suis encore jamais mort, vous savez. »

Foutu vieillard, tu te fiches de moi…

« J’ai foi en l’œuvre de Lumière et Néant », annoncé-je avec un aplomb guindé.

La Gargoule reprend, sans donner mine de m’écouter :

« Savez-vous que la mort en terrifie certains ? Surtout les sujets dont la vie physique représente l’unique centre de préoccupation. Vous avez de la chance d’être venu ici, Vito : je connais un de mes confrères qui, pour taquiner les marchands, les mène dans sa crypte afin de les plonger dans le noir, entouré d’une petite foule de morts.

— De morts ?

— Oui, tout secs, maintenus debout de façon théâtrale, tout tordus et tout vides ; encore plus que moi ! »

Sincère, je lui demande pourquoi une telle façon de faire. C’est ce qu’il attendait :

« Confronté à la déchéance de notre enveloppe charnelle, l’on comprend vite où réside l’essentiel.

— Je ne l’aurais pas mieux dit, mon père.

— Je me doute bien ; sinon, que me resterait-il ? »

Il s’esclaffe, de nouveau. Je me force à l’accompagner. Puis, une fois calmés :

« Mon père, pardonnez-moi d’insister. Mais pourrai-je alors être reçu dans une des loges du Remerciement ? Pour l’entretien devant déterminer mon intégration ?

— Ah, les très jeunes. En plus de votre impatience, vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez. Le vôtre étant, malheureusement, moins prononcé que le mien.

— Que dois-je comprendre ?

— Votre entretien est terminé, mon brave Vito. Félicitations.

— Pardon ?

— C’était une loge : je suis un adepte, moi aussi. »

Je crois rêver. Il appelle Lua, qui revient rapidement avec un parchemin prérempli, une plume et un encrier : je n’ai plus qu’à signer mon contrat d’intégration pour finir adepte du Remerciement de Lumière ! La suite est confuse : poignée de main chaleureuse avec le père Lupart et courbette de son apprentie, ça je m’en souviens[5]. On me fait visiter différentes parties de l’église, on me parle de je ne sais plus quoi. Puis on me remet une broche de cuivre aux entrelacs symbolisant la galaxie du Tombeau de Lumière – la grande sphère et le Serpent enroulé autour –, qui me permet sur simple présentation l’accès aux lieux de culte, de pèlerinage, et aux fonds d’étude et de documentation pour mieux préparer mes itinéraires.

« À ce propos, mon père : j’ai maintenant droit à voir la bibliothèque de l’église, n’est-ce pas ?

— Je dois d’abord faire parvenir les documents officiels de votre adhésion à l’administration, car chaque entrée est consignée dans un registre.

— Oh, je comprends. L’ennui est que je ne reviendrai qu’un court instant à Lengel avant un moment. »

Une lourde cloche sonne le midi. Elle est légèrement désaccordée, comme si elle était percée ou déformée – ce qui est bien possible, vu l’état des lieux : la tonalité n’en est que plus lugubre.

« Je dois vous laisser, mon cher, annonce le prêtre. Mon apprentie règlera les détails de votre adhésion avec vous. »

Lua opine de la tête, muette comme une tombe. Nous nous saluons, Lupart et moi, puis il s’apprête à tourner les talons.

« Avant de partir, éclairez-moi sur un point, dit-il. Que vendez-vous ? »

Merdelle.

« Euh, des… des courignons. En fait, je gère un réseau de distribution de semence. Nous avons des germes de courignons, ainsi que d’autres légumes moins onéreux, et il nous arrive de vendre parfois des portées de thorée ou de gallinet.

— Je vois. Le genre de produits que les plus humbles ne peuvent s’offrir. D’où votre désir de simplicité, je suppose ? »

J’acquiesce et il prend congé.

Ça va, Vito, tu t’es pas trop mal démerdé.

À côté de moi, l’apprentie s’éclaircit la gorge – le chant ténu d’un oisillon. Il fallait au moins ça pour qu’on ne l’oublie pas, recroquevillée sous sa robe – une statue aurait plus de prestance. Elle tient un petit carnet défraichi et une mine de carbone, prête à noter mes désirs. Du coup, j’offre à Lua mon plus grand sourire :

« Eh bien, jeune Gargoule, qu’attendez-vous de moi ? »

Elle rougit et secoue la tête dans sa capuche : ses mèches masquent rapidement le peu de peau grise qu’elle laissait voir.

« Quand… quand souhaiteriez-vous venir visiter notre bibliothèque, seigneur Majorien ?

— Relax, tu peux m’appeler Vito, hein. Je ne serai à Lengel que dans quatre halos, pour la cérémonie du miracle de Lumière. »

Là, elle tremble comme une feuille. Une feuille frêle, juvénile et desséchée, comme sur le peu d’arbres que l’on rencontre dans la nature. Soit je l’intimide, soit elle est gênée.

« C’est que… le personnel de l’église sera sur la place pour la cérémonie.

— Je viendrai un peu plus tôt, alors.

— Mais le père Lupart ne sera pas…

— Le vieux maître sera occupé, je sais. Mais qu’importe, puisque tu es là ?

— Oh, je ne sais pas si…

— Allons, tu ne ferais pas ça pour moi ? »

Elle s’agite, se frotte les épaules, laisse échapper quelques secondes avant de bafouiller une acceptation hésitante.

« À la bonne heure, m’exclamé-je. Merci, je savais que je pouvais compter sur toi ! »

L’ancêtre sur la place, seule la petite sera là : parfait.

« Pardonnez-moi, seigneur Majorien. Il y a une dernière chose…

— Oui ?

— Il est de… de tradition que les nouveaux pèlerins laissent une offrande substantielle à la loge qui les a intégrés. »

Foutreciel, mes ocrines !

 

***

« Et là, je l’ai bien baratiné et il m’a intégré parmi les pèlerins de Lumière : j’aurai accès à la bibliothèque de l’église, y aura sûrement ce foutu bouquin gargoule dans le coin.

— Tout ça c’est bien beau, soupire Gaeth, mais ça nous fait perdre un temps précieux.

— On va pas encore parler de ça, j’espère. »

La conversation a à peine commencé qu’il me gonfle déjà. J’ai pas mal erré en ville : me voilà maintenant assis au sommet d’une colline dégarnie, proche du hangar où repose Vérin. Proche, également, du cimetière où j’ai planqué le coffret de bois – la dernière trouvaille de Gaeth.

« Non, je sais bien que tu n’as pas le choix. Dégoter la médaille du Messager te laissera ta liberté. J’ai même bon espoir que cette mission te permettra de découvrir des informations intéressantes pour plus tard.

— Ce plus tard où tu me diras ce que tu es et ce que tu comptes faire de moi ? »

Un grondement métallique, dans mon oreillette. Je l’ignore et mord ma brochette de dansepieds rouge – première bouffe marine depuis ma rencontre avec les margyrens. Bien grillé et bien épicé, ça le fait.

« La liberté, Abriel, c’est quand même pas compliqué. La liberté de quitter l’oppression sur ce tas de cailloux.

— T’es quand même vachement nébuleux, Gaeth. »

Je recrache un bout d’écaille : le gars qui a préparé ça a bien nettoyé les ventouses, par contre il n’a pas été foutu de débarrasser correctement l’écalure au dos des tentacules. C’était le plus simple, pourtant.

« C’est pour ta sécurité… tu peux arrêter de manger en parlant ?

— Tu peux arrêter de pester en parlant ?

— C’est pas drôle, Abriel. Je voulais t’avertir. »

C’est marrant, il se radoucit quand il est sérieux.

« De quoi ?

— Plus tu t’attardes, plus tu t’exposes, et plus tu risques de te faire choper.

— M’en chuis touchours pien chorti jusque-là, mâchonné-je.

— Mais l’étau se resserre dans l’ombre. Tu m’as dit que ton appartement a été découvert. Et ça n’est pas tout, j’ai de nouvelles infos. »

J’avale.

« Comme quoi ?

— Il y a un certain Agent à tes trousses.

— Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ? »

J’ai plus à craindre Lyuba et Cédalion que n’importe quel gratte-papier de l’inquisition. Nouvelle bouchée de dansepieds rouge.

« On parle d’un nouveau type d’ordination, d’un investigateur de terrain doué pour approcher sa cible et l’espionner sans qu’elle ne…

— Ouais, ouais, ça va, j’ai compris, je ferai gaffe.

— Fais attention à ceux qui t’entourent, également. Méfie-toi de tout le monde.

— T’en fais pas pour ça. De toute façon, des alliés, j’en ai pas des masses : ça serait plus facile si je pouvais rallier des combattants de l’Obscurie à ma cause… »

La pensée m’a échappé, mais elle vient du fond du cœur : c’est un passé lourd que je laisse derrière moi, et personne ne le comprend.

« Il y a peut-être quelque chose, annonce Gaeth, pensif.

— Quoi ? Comment ? »

J’arrête de mâcher.

« Avec le même moyen qui t’a permis d’échapper à l’influence de l’ordination. Tu as toujours l’aiguille ?

— Ouais, elle est planquée dans Vérin. »

Une broche en or, ornée d’un symbole peu courant : l’étoile vide de Taraben et le cercle qui l’entoure, perçant la dragée qui la couronne. Je l’ai reconnue grâce à mes lectures interdites, une nuit où j’explorai les catacombes de la caserne de Béthanie. J’avais été ordiné plusieurs cycles auparavant, mais mon grade de capitaine n’empêchait pas les excursions. Il y avait un étrange petit réservoir dans le dos du bijou, comme une seringue emplie d’un liquide métallique. Et la pointe de l’attache était faite bizarrement : un utilisateur, disons gourd ou un peu éméché, avait de grandes chances de se piquer avec. Devinez ce qu’il m’est arrivé…

Cette découverte a changé ma vie à jamais.

« Il doit rester suffisamment de nanomachines, si tu doses bien, calcule Gaeth. Qu’est-ce que tu comptes faire ?

— J’en sais rien, avoué-je, mais je vais trouver. Je pense à après, quand nous saurons où se trouve le Tombeau du Messager : j’aurai besoin d’aide pour m’infiltrer.

— Choisis bien.

— Eh, tu me connais, non ? »

Silence.

« Et, euh, il y aura les mêmes effets secondaires ? »

Rapidement après m’être piqué, mon corps a eu des comportements étranges. Je sentais une liberté totale me gagner, un sentiment de force et de puissance. Aussi, je n’eus bientôt plus besoin du masque respiratoire – ce fut difficile à cacher. Mais, surtout, je volai contre mon gré une oreillette de commandement. Après une configuration complexe, elle me permit d’entendre une voix désincarnée, qui ne devait plus me lâcher : Gaeth.

« Non, répond celui-ci. Je n’aurai pas besoin de les manipuler à distance, puisque tu seras là pour leur expliquer. »

Tant mieux.

Nous interrompons bientôt la conversation. Je balance au loin le pic de ma brochette, achevée, et me lève. Tout Lengel s’offre à ma vue ; elle est à moi pour le reste de la journée.

 

***

 



[1] Autrement dit, les rares à ne pas trimer dès les premières lueurs du halo, à ne pas suer sang et eau pour « servir le Messager » ; ils n’ont jamais dû voir un village de châsse-lebraude, eux. [retour]

 

[2] Ce maquillage laisse un léger grain sur la peau : sur le visage élancé des Novarii, il se distingue facilement dans le creux des joues, surtout quand on n’est pas habitué à en voir ; les veines, bien sûr, ressortent moins. Le tout est de bien choisir la couleur, car l’épiderme novarii peut proposer une belle gamme de nuances, dans les bleu-gris. Les femmes, en général, ont un ton plus vif que les hommes ; maintenant que j’y pense, Thalie ne semble pas se poudrer. Faut dire qu’elle a déjà une jolie peau…

Eh, n’allez pas vous imaginer des trucs, hein. [retour]

 

[3] Elles se pâment, je vous jure ! Quelques hommes aussi, mais ça m’intéresse moins. [retour]

 

[4] En vrai, c’est Thalie qui fait ça, même si j’en ignore la raison. Je sais pas pourquoi je pense à elle maintenant, mais ça m’est bien utile pour une fois. [retour]

 

[5] Lua tremble encore plus devant moi que devant le prêtre : je lui fais de l’effet, ou quoi ? [retour]

 

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