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Julien Willig

vendredi 24 novembre 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXIII

« Les nuages galactiques issus des crochets du Serpent s’amoncelèrent, agglutinés par ces gravités nouvelles.

Millecycles après millecycles de collisions titanesques, ces deux systèmes solaires virent la naissance de lunes et de planètes. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

La sentinelle salue le commandant Cédalion et autorise l’accès aux trois visiteurs : le Novarien en uniforme, la Gargoule sous bure et l’Hydre d’escorte. Celle-ci toise d’un mauvais œil son émissaire aux écailles noires et bleues. Acrise digère très mal l’humiliation qui lui a été faite par la Dracène dans le hangar, quelques sabliers plus tôt, et n’a cessé de pester alors qu’ils arpentaient couloirs, ascenseurs et escaliers. Le dernier qu’emprunte le groupe, monumental colosse marmoréen à la sortie de l’élévateur, parvient enfin à la réduire au silence.

Il n’y a qu’une Hydre en bas des marches, au sommet de la Tour de la Sagesse : c’est une escouade de Rhakyt qui défend les lieux. Ils sont vêtus d’une armure aux spirales d’or et aux volutes de nacre. Des lames courbes d’un pouce de large, aussi longues qu’un avant-bras novarii, prolongent coudes, genoux, ainsi que toute extrémité utile au combat. Enfin, un Devarïm sur la cuisse et une hallebarde démesurée complètent la panoplie. Ils gardent, avec une ferveur qui n’a rien de feint, la très lourde porte de granit aux couleurs de l’Obscurie.

Cédalion sent comme un malaise, chez lui et ses compagnes d’infortune. Peut-être est-ce dû à l’accueil macabre de la grande Dracène Kazh-Uhar, gardienne de ce palais aux griffes de fer. Ou au magma coulant dans le regard des unités croisées jusque lors : chaque Hydre, chaque Rhakyt, chaque Gargoule semblaient prêt à exécuter sommairement les intrus au moindre geste déplacé. Ou, sinon, de l’épaississement de l’atmosphère à l’ascension : une fois hors des hangars, les installations de la Tour de la Sagesse s’élèvent directement dans l’immense cage de celle-ci. Illuminés de torches et de braséros, plateformes et escaliers paraissent flotter dans la nuit, tant les murs de pierres sont espacés.

Le dernier élévateur, luxueux et circulaire, orné d’une mosaïque du système solaire ocritien, a donc crevé les ténèbres pour amener Fremyn, l’Hydre d’Acrise et Cédalion au plus haut de l’édifice. La cage s’est ouverte sur la volée de marches blanches, en pente faible ; cent mètres plus loin, l’escalier s’achève sur l’huis incrusté dans une paroi austère, à peine visible dans l’océan du vide.

Et cette double porte ne semble pas équipée de système hydraulique ou électrique : seuls deux anneaux forgés saillent des battants. Cédalion comprend leur utilité quand l’Hydre sentinelle ordonne aux Rhakyt d’ouvrir le passage : deux paires de gardes saisissent chacune une poignée, et tirent leur panneau.

Impossible de pénétrer les lieux sans une force prodigieuse…

« Une dernière chose, commandant Cédalion. »

Il réprime un tic nerveux : cette manie dérangeante de scruter ses yeux…

« Oui, grande Dracène Kazh-Uhar ?

— Vous allez devoir me remettre vos armes.

— Plaît-il ? »

L’officier coule un regard vers l’huis ouvert : une demi-douzaine de Rhakyt lui barre tranquillement la route. L’Hydre glapit quelque chose, une sorte de rire qui rappelle furieusement au Novarien les gallinets à la ferme de son enfance.

« Il ne se laisse pas faire, j’aime ça… Néanmoins, c’est une condition non négociable pour être reçu dans la chambre des âmes. Vous devez me confier votre sabre, votre Oblitorion… et votre reptile de garde.

— Hors de question.

— Acrise, tout beau. N’oubliez pas où nous sommes.

— J’ai pour devoir d’assurer votre sécurité, mon commandant. Les ordres du vicaire sont de…

— Les ordres du vicaire sont précisément de me rendre chez l’inquisitrice Artaphernas, avec la navette qu’il m’a affrétée pour l’occasion. Il serait réellement contreproductif de nous faire refouler maintenant.

— Je ne resterai pas seule avec…

— Obtempérez, Dracène : c’est un ordre. »

L’Hydre de Kazh-Uhar dévoile ses dents jaunes – un furieux rappel à sa génitrice – et ricane encore. Cédalion lui cède ses armes avant qu’éclate un nouvel esclandre, et se met en marche, Fremyn sur ses talons. Derrière, il entend la sentinelle se réjouir de pouvoir converser avec sa consœur. Il les oublie vite : les paliers sont larges, l’ascension est longue, fatigante…

De quoi plier les corps, les vider de toute arrogance afin de ne livrer que l’esprit, dans son odieuse faiblesse… Bon sang, mais que fait cette Gargoule ?

Fremyn s’empêtre dans sa bure et sue à grosses gouttes. Chaque pied hissé soulève un râle aux relents d’agonie. Elle traîne et accumule le retard derrière le Novarien athlétique, qui lève les yeux au ciel.

Merci pour cette nouvelle mise à l’épreuve, Seigneur-guide.

Cédalion rebrousse chemin jusqu’à la Gargoule, et lui passe un bras sous l’aisselle afin de gravir l’escalier avec elle. Une fois au sommet, sous le regard lourd des gardiens Rhakyt, Fremyn prend le temps de se plier en deux pour désenflammer ses poumons. Elle lui tousse un merci écorché avant d’inspirer à pleines goulées ; Cédalion n’a jamais vu une Gargoule s’épancher autant. L’éclaircie est courte, cependant, car Fremyn tire le bord de sa capuche le long de son front : elle se mure dans le silence idoine à son espèce. Deux Rhakyt entrent dans la pièce, tandis qu’une autre paire enjoint Cédalion et Fremyn de suivre, avant de fermer la marche. Une série de pas précipités les accueille aussitôt : une Gargoule, encore plus frêle et courbée que l’assistante-laborantine de Neptis.

« Bienvenue dans la chambre des âmes, commandant Cédalion. Puis-je vous débarrasser ? »

Sa voix, moins rêche que celle de Fremyn, ne rompt pas son aspect androgyne. Cédalion n’a que sa casquette à confier : il l’ôte et la tend à la Gargoule.

« Suivez-moi, je vous prie. »

Les yeux du commandant commencent à peine à s’habituer aux lieux ; ce sont ses oreilles qui réagissent en premier. L’effet de vertige et d’écrasement s’estompe sitôt entré dans la chambre des âmes, car le vide n’est plus. Mais, surtout, Cédalion sent ses tympans ouatés dans une nappe qu’il met un temps à identifier : si pure, si parfaite…

Des chants.

Des chœurs d’enfants, dont les notes longues saisissent le cœur du Novarien pour le charrier en douceur sur des flots de sérénité ; la réverbération est idéale. Enfin, la vue : Cédalion ne devine que des raies de lumières rouges à intervalles réguliers, probablement contre les murs, conférant à l’endroit une structure oblongue et ovoïde. Et un rayon zénithal au côté opposé, vers lequel la Gargoule le guide. Le commandant suit. En quête de repères, il comprend rapidement que les traits ne sont pas rouges, mais blancs – l’illumination des piliers de marbre vermeil qui courent autour de la salle. Il les délaisse pour s’intéresser au cône central, une coulure de lumière telle qu’elle en paraît opaque, solide, aussi délicieuse qu’une fontaine de miel dont elle partage la couleur. L’éclairage prend sa source dans le dôme vitré aux armatures de fer, creusé dans le plafond – peut-être tire-t-il sa teinte dorée de la tempête ignée au-dehors.

Cédalion se dirige vers son point de chute, à mi-chemin entre un amphithéâtre et une arène ; c’est un bol en amande, dont les gradins sont desservis par un escalier à double circonvolution qui en épouse les contours. Une rambarde aux moulures délicates sépare le commandant d’un premier balcon, un niveau plus bas : il lui faut emprunter les marches à droite ou à gauche. Avant cela, il étudie la scène. Un élégant mélange d’encorbellements et de rangées de bancs s’épanche tout autour du cirque, riche de ses bois et de son marbre aux veinures profondes. À trois mètres d’aplomb, la piste elle-même est bien plus sobre : une étendue de sable, dont les vagues figées ondulent sous les remous de l’orage. Une porte semi-circulaire, à l’opposé de Cédalion, déroule sur les grains ocre une langue de pierre qui s’achève en cercle, au beau milieu de l’arène. Cette plateforme est occupée par un quintet de Gargoulets, en train de chanter mains jointes et bouches béantes. Le commandant reconnaît les chœurs liturgiques liés à l’exode sur Nephel.

Ils ont une voix si douce, si enchanteresse… Fremyn en usait-elle ainsi dans sa jeunesse ?

Il se penche un peu plus, jusqu’à apercevoir des silhouettes familières sur le balcon qu’il surplombe : deux Keroubs, ainsi que la Gargoule de l’accueil. Le Novarien emprunte les marches latérales et va les rejoindre ; captivés par les vocalises, ils ne l’ont pas encore remarqué. Les échos de leur conversation se font bientôt entendre :

« … remercie infiniment pour cette exquise prestation, inquisitrice ; nos Gargoulets sont plutôt rustres à Béthanie. Puis-je ajouter que le bouraq envoyé par vos soins a réussi à me faire pâlir d’envie – c’est un nouveau modèle, je crois bien ? »

Comme à son habitude, le vicaire Neptis se tient debout, droit et sec sous son sticharion blanc et son étole violette. Il ajuste la tête sur son cache-nuque lorsque lui répond la voix de l’inquisitrice Artaphernas, à la fois plus tremblante et plus assurée que la sienne, fine et précise comme une aiguille :

« Le partage est la clé du plaisir, mon cher Neptis. À ce propos, avez-vous essayé le bain moussant de ma navette ? Nous pourrions le tester à la revoyure, si cela vous sied.

— J’en serais ravi, inquisitrice. »

Cédalion manque une marche : sa semelle claque sur le palier inférieur. J’avais ouï-dire que les Keroubs peuvent avoir des mœurs très libres, mais ça…

« Commandant Cédalion, enfin vous voilà, chantonne un Neptis des plus guillerets. Nous n’attendions plus que vous. »

Obséquieux, le vicaire s’efface pour la silhouette derrière lui. Un fauteuil à répulseurs flotte silencieusement à un demi-mètre du sol ; il pivote lorsque la Keroube qui l’occupe décide d’abandonner la vue de l’arène pour celle du Novarien.

« Le fameux L.XIV/1, s’extasie Artaphernas. Mais nous n’y voyons goutte : Jahmir, la lumière, s’il te plait. »

La Gargoule des lieux s’écarte pour actionner un panneau de contrôle, incrusté dans le mur sous la rambarde supérieure. En même temps, Fremyn glisse dans le dos du commandant pour rejoindre son maître.

Série d’éclairs : la chambre des âmes s’illumine.

Hoquet de surprise. Entre chaque pilier pourpre, les parois de la salle sont creusées de niches à la forme et la taille variée, sous une élégante arche finale. Y gisent ossements ou crânes délavés, empilés ou parfois assemblés en d’impressionnants candélabres, voire en ornements complexes. Sous chaque arcade demeure à jamais un corps sec et entier, en robe, perché sur un chapiteau saillant et maintenu par des chaînes. Des dépouilles de Keroub. La même mise en scène se poursuit au-delà des colonnes, où la voûte s’élève en coupole jusqu’à la verrière centrale.

C’est de la courbe du plafond que les projecteurs crachent leurs rayons antiques : s’ils permettent une vue d’ensemble, les jeux d’ombres sont suffisants pour que perdurent des tentacules de vêpres entre les os, aptes à serrer les cœurs de leur étau glacé. Cédalion se signe rapidement, puis délivre ses poumons par un constat étouffé :

« C’est donc cela, la chambre des âmes…

— Oui, commandant de la portée Laetere, répond Artaphernas. Le mausolée des hauts fonctionnaires, où les plus illustres d’entre eux goûtent au dernier sommeil avant l’avènement de l’Obscurité. »

Le Novarien salue la Keroube, qui glisse à lui.

« Repos, commandant. »

Une chasuble vermeille recouvre entièrement le corps frêle de l’inquisitrice, et ses plis de soie scintillent à chaque mouvement de la chaise mécanique. La même teinte recouvre la mitre qui enserre le crâne hypertrophié, ornée du symbole obscurien en argent – la sphère à demi fermée sur le soleil. De légères mèches semblent briller d’un métal similaire : graciles comme le duvet d’un nouveau-né, elles sont trop fragiles pour être coiffées et s’échappent du couvre-chef. Seul un himation blanc aux fins liserés noirs, vêtu en écharpe, apporte une réelle nuance dans son costume.

Quant à la Keroube, son attitude respire la sérénité. L’une de ses mains caresse les commandes de son fauteuil, tandis que l’autre triture distraitement un long tube de cuivre, relié sur son accoudoir à un ballon de verre où s’agite une eau rosâtre. Elle porte la tige à sa bouche et inspire silencieusement, puis ferme les yeux quelques secondes. S’échappent ensuite, de ses lèvres tirées par la sécheresse, des volutes d’une fumée claire, alors qu’elle dérive ses prunelles sur le commandant.

Puis, un gémissement. Non… un grognement ?

Un groc, derrière elle !

L’inquisitrice tend les doigts au-delà de son dossier, avant que Cédalion puisse crier, puis les remue dans un chuintement de papier froissé.

« Pippa, susurre-t-elle, couchée. »

La grande bête courbe l’échine, vient offrir sa nuque aux ongles effilés de la Keroube. Le Novarien se force à relâcher son souffle : la groc écarte toujours les babines à son intention.

« Ne vous laissez pas impressionner, L.XIV/1 : malgré ses aspects taquins, Pippa regorge d’amour. »

La créature, sac de nerfs et de muscles sous un hirsute pelage de suie, étend sa masse aux côtés de sa maîtresse ; ses lèvres caoutchouteuses ondulent et dévoilent sa mâchoire alors qu’elle contemple les enfants dans l’arène. Même ainsi, alanguie sur le plancher, Pippa doit facilement dépasser les genoux de Cédalion. Le vicaire Neptis se rapproche de l’inquisitrice, jusqu’à se positionner tout près de la queue battant le sol. Sans crainte.

« J’ai déjà vu des grocs lui ressemblant, observe le Novarien. Dans votre laboratoire, vicaire, si je ne m’abuse.

— C’est exact, commandant Cédalion. J’ai étudié et croisé de nombreux gènes afin d’offrir à l’inquisitrice ce spécimen aussi parfait que possible. »

« Parfait… »

À Artaphernas d’y aller de son petit commentaire :

« Le vicaire Neptis est trop modeste. Ses sciences génétiques et alchimiques sont les plus reconnues sur la douzaine de Secteurs à la ronde. C’est bien grâce à lui que nous avons pu améliorer le remplacement et le contrôle des nouvelles Hydres – notre taux de perte est bien moins élevé. Sans parler des essais de cette ordination hybride, pour nos nouvelles unités spéciales…

— Des unités spéciales, inquisitrice ? »

Neptis bronche, mais le secret est dévoilé. Artaphernas retourne la situation en un sourire :

« Oui, commandant. En voici d’ailleurs l’un de ses représentants ; vous l’avez déjà rencontré, je crois. »

Des enjambées lentes aux échos lugubres. Un frisson dévale l’échine de Cédalion alors qu’il jette un œil par-dessus son épaule. C’est bien elle, la silhouette au masque de ténèbres, sous sa cape et sa capuche. Toujours insondable dans sa combinaison solide.

Au moins, on lui a fait déposer son épée à l’entrée.

L’Agent arrive à sa hauteur et salue :

« Inquisitrice Artaphernas. Vicaire Neptis. Commandant Cédalion.

— Bienvenue, Agent, répond la maîtresse des lieux. Ravie que vous ayez pu venir malgré votre mission.

— L’enjeu est d’importance, et vous avez émis le souhait d’assister en personne à cette partie de l’enquête. »

Cédalion aurait pu tiquer sur la franchise avec lequel l’Agent répond à l’inquisitrice, mais c’est une autre information qui fait mouche : « l’enquête ? »

Artaphernas réagit dans un petit rire, espiègle :

« Vous dites vrai, Agent. Commandant Cédalion, vous allez enfin comprendre les raisons de votre présence. »

Elle dirige son fauteuil jusqu’au bord du balcon. Le garde-fou semble pourvu d’un micro permettant de porter la voix dans toute l’arène, car son timbre y perce dans un léger écho :

« Merci les enfants, vous pouvez disposer. Révisez bien la quinte à la mesure cent-trente-sept, j’ai entendu une bleue chez l’un de vous. »

Les falsettos s’achèvent en fondu : les Gargoulets finissent leur mesure, puis s’inclinent en silence avant de s’échapper par la porte du fond. Ils laissent derrière eux la piste de sable, déserte, sa luette pavée gisant au milieu. Cédalion remarque alors des espèces de bouches de sortie à la lèvre vert-de-gris, disposées à hauteur de tête le long du mur ovale : peut-être un réseau de canalisations pour y déverser de l’eau ? Mais ses observations ne parviennent pas à dissiper son impatience :

« De quelle enquête est-il question, inquisitrice ?

— Mais voyons, de celle qui nous incombe à tous ici même : la localisation et la capture du fugitif connu comme le capitaine L.XIV/2 et de ses complices.

— Je doute qu’Abriel de Molenravh se soit trouvé des complices. »

Un ricanement métallique :

« C’est parce que votre enquête n’a pas encore croisé mes pistes. Vous risquez d’être surpris.

— Sauriez-vous quelque chose que j’ignore ?

— Rassurez-vous, commandant Cédalion, susurre l’inquisitrice. L’Agent travaille sur des projets différents, mais il s’avère que des connexions pourraient s’être ourdies dans l’ombre. »

Le Novarien toise franchement l’Agent :

« Des connexions ?

— Vous allez comprendre tout de suite, répond Artaphernas, car nos dernières pièces viennent d’arriver. »

Cédalion suit le regard du groupe en contrebas, rivé sur la porte du cirque. La première silhouette à en sortir est Lyuba, dans son uniforme complet, casquette comprise et tresse à l’épaule. Elle ne lève ni les yeux, ni la main pour saluer, car elle est occupée à tracter quelque chose avec énervement : une autre silhouette novarii est jetée sous la lumière…

La fille du bar. Ruth.

Il ne lui reste que le haut de son pantalon et de sa chemise, en lambeaux. Quelques lignes sombres, fines et humides comme des traits de pinceau, lèchent sa peau claire.

Lyuba…

Atterré, Cédalion observe son lieutenant tirer la captive et la jeter au sol d’un coup de talon. Ruth s’effondre sur les dalles : son cri claque en même temps que l’huis derrière lequel disparaît sa geôlière.

« Que signifie ceci ? (Cédalion ne sait même pas contre qui s’insurger.) J’ai déjà interrogé cette prisonnière.

— Peut-être n’avez-vous pas cherché au bon endroit, commandant Cédalion.

— Je vous demande pardon ?

— Ce n’est pas tant ses liens avec le fugitif que nous tâchons d’explorer ici, rétorque l’inquisitrice, mais ceux de cette créature avec ses employeurs véritables.

— Ses employeurs véritables ? »

Ruth est prostrée au sol, les cheveux noirs ruisselants sur ses bras tremblants. Cédalion revoit sa détresse dans les cachots de Béthanie ; son attachement au Livre d’Oreste, sa défiance vis-à-vis d’Abriel et le soulagement de sa confession…

« Relève-toi, sujette », résonne la voix de la Keroube.

Tétanisée, Ruth met l’infini à s’exécuter. Du coin de l’œil, Cédalion distingue Lyuba paraître au détour d’un gradin. Le vicaire Neptis lui adresse un signe : elle sort un objet de sa poche et le lance dans l’arène. Une pièce de métal, qui soulève une gerbe de sable.

La monnaie interdite volée par Abriel. Encore ?

La tête basse, Ruth ramasse et détaille la pièce. Lentement, ses mains se portent à sa bouche.

« Approche, sujette », ordonne Artaphernas.

Lyuba vient se placer derrière l’épaule de Cédalion : un rictus carnassier répond à l’œillade qu’il lui envoie. En bas, Ruth titube jusqu’au centre du cercle de pierres. Ses cheveux la drapent d’une chute de ténèbres dans le feu zénithal qui lui tombe dessus.

« Sais-tu où nous sommes ? »

La captive secoue la tête.

« Tu es dans la chambre des âmes, le mausolée des hauts serviteurs. Un lieu que les impies de ton espèce n’osent pas même fouler dans leurs rêves. Je suis l’inquisitrice Artaphernas et je me charge de t’interroger, au nom de la sainte Obscurie. »

Ruth éclate en sanglots ; elle tombe à genoux, joint les mains – la pièce entre ses paumes – et lève le visage sur le balcon. Ses mèches collantes dévoilent enfin sa chair innocente, étincelante.

« D’où te vient cette monnaie, sujette ? »

Ses lèvres tremblent.

« Allons, réponds.

— On… on me l’a donnée.

— Qui ? Il est inutile de nous cacher la vérité.

— T-toutes mes excuses, no-noble Keroube. C’est Abriel de Molenravh qui me l’a donnée.

— Tu l’avoues donc.

— Je ne savais pas d’où elle venait, s’écrie Ruth, je l’ai déjà dit à…

— Silence ! »

Pippa grogne ; la nuque de Ruth s’affaisse. Les échos mettent plusieurs secondes avant de mourir.

« Tu t’es mise dans une situation extrêmement grave, sujette. En acceptant ces pièces sans dénoncer ton complice, tu t’es rendue coupable de haute trahison envers l’Obscurie. »

Abriel, qu’as-tu fait ?

Ruth se met à geindre. Elle darde le front à droite à gauche, dans la quête désespérée d’une issue à son supplice.

« Tu vas devoir répondre à ma prochaine question en toute franchise, sujette : un parjure sous le regard du Messager condamne à la damnation éternelle.

— Je ferai tout ce que vous…

— N’interrompt pas la parole d’un haut serviteur ! »

Cédalion s’éclaircit la gorge :

« Inquisitrice, je doute qu’il soit nécessaire de la… »

Artaphernas l’arrête d’une main levée, sans quitter des yeux la piste de sable. La Keroube dévore la Novarienne de tout son regard et inspire une nouvelle bouffée de fumée. Elle souffle, sourit, et reprend son invective :

« Que comptais-tu faire de ces pièces volées, sujette ? »

Ruth lève une face trempée :

« Je… je ne comprends pas, Abriel me les a juste…

— Tu ne souhaites pas répondre ? Fort bien. »

Artaphernas lève la tête au-dessus de son dossier :

« Jahmir ? Tu peux les lâcher. »

La Gargoule – Cédalion n’est toujours pas parvenu à identifier son sexe – actionne un levier sur le panneau de commande, alors que le vicaire se fend d’un petit ricanement.

Mais que se passe-t-il ici ?

Un grincement parcourt l’arène : les bouches de cuivre semblent s’ouvrir toutes en même temps. Au milieu de la piste, Ruth essaye de tenir sur ses jambes fébriles ; elle ne sait pas où donner de la tête.

« Inquisitrice Artaphernas ? » s’inquiète Cédalion.

Pas de réponse. Toute l’assemblée rive son regard au fond du cirque : impassible pour l’Agent et les Gargoules, malsain pour Lyuba et les deux Keroubs, voire même… enthousiaste.

Un crépitement monte des canalisations. Plus dense qu’un remous dans des grains de céréales ; plus vibrant qu’une pelle dans un tas de gravier ; plus volatil qu’une main dans un coffre d’or. Soudain s’en déversent des pépites noires, sombres et brillantes comme du bétyle ; un arc irisé les effleure alors qu’elles chutent sur le sable. Des cascades de sphères, pas plus grosses qu’un œil, embourbent lentement le pied de l’arène. Et elles bougent, elles palpitent sous la lumière.

Ces trucs sont vivants !

Ruth serre fort le poing sur sa pièce de monnaie, comme une catharsis de douleur, et le porte à ses dents ; du sang ruissèle sur ses doigts.

Le commandant Cédalion marque un pas en avant :

« Inquisitrice, que faites-vous ? »

Une poigne ferme, sur son biceps : Lyuba l’arrête. Devant eux, Neptis trépigne d’impatience, tandis qu’Artaphernas lui souffle :

« Je vous félicite, vicaire, ils sont splendides.

— Ils vous ont été offerts avec grand plaisir, inquisitrice.

— Souhaitez-vous prendre la parole ? »

Le Keroub accepte et prend place contre le garde-fou. Sa voix chevrote d’une curieuse façon dans le cirque, comme si le timbre entrait en résonnance avec le trille des choses en contrebas :

« Magnifiques, n’est-ce pas ? J’ai donné à ces créatures le nom de mermécolion ; elles ont le corps d’un insecte, mais l’appétit d’un fauve. »

Ruth tourne sur place, au centre de la plateforme de pierres : ses pieds meurtris évitent soigneusement tout contact avec le sable, gagné lentement par la marée noire.

« Il ne te reste plus beaucoup de temps, sujette. C’est ta dernière chance de parler.

— Pi… pitié !

— À qui étaient destinées ces pièces ? susurre le vicaire.

— À moi ! Abriel me les a données !

— Et pourquoi ? »

Ruth lève les épaules, garde les mains jointes. Ses yeux se perdent dans une danse folle, ses dents meurtrissent des lèvres déjà violettes.

« Et pourquoi ? tonne la voix du vicaire.

— Pour aider… pour aider les orphelins dont j’ai la charge. »

Lyuba et l’inquisitrice inspirent. L’Agent hoche la tête :

« Nous y voilà. »

Quel rapport avec Abriel ?

La vague lente des mermécolions remonte la bande de sable, arrache un cri à Ruth. Un sourire satisfait, et Neptis poursuit :

« Où se trouve cet orphelinat ?

— Au sous-sol du Bouchon des Trépassés.

— Qu’est-ce donc ? »

Cédalion se ronge les sangs : le vicaire prend un vicieux plaisir à allonger ses sentences.

« La taverne où je travaille, dans le quartier nord de Lengel.

— J’en déduis que cette organisation est illégale. Est-ce vrai, sujette ? »

La Novarienne confirme d’un hochement frénétique.

« Est-ce là la seule activité de ce repaire ?

— Je… ne comprends pas.

— Qui travaille là-bas ? Qui s’y cache ?

— Des hommes, des femmes… »

Les mermécolions approchent dangereusement de la langue dallée.

« Fais attention, chantonne le vicaire, le temps est compté pour ta vie.

— Que dois-je dire ?

— Sont-ils nombreux ? Sont-ils armés ?

— Oui, ils… C’est pour garantir notre protection contre les troupes d’Arkon. Ils ont des fusils, des explosifs… Je ne sais pas pourquoi, je vous le jure !

— T’ont-ils parlé de Nephel ? De la guerre de Nephel ? »

Cédalion n’y tient plus :

« Vicaire Neptis ! »

L’Agent lui barre la route d’un bras de fer. Le vicaire secoue son crâne veiné :

« Vous êtes soupçonnée d’appartenir à un réseau de la Résistance Nephéline, sujette. Un groupuscule parricide et terroriste. Niez-vous les faits ?

— Je… je n’ai fait qu’aider des enfants dans le besoin ! Je n’ai jamais voulu… À l’aide ! »

Les insectes gagnent désormais les abords de pierres. Dans l’ombre, Artaphernas lâche un râle de satisfaction.

« Vos complices appartiennent-ils oui ou non à cette organisation ? martèle Neptis.

— Oui… Je crois, oui !

— Se savent-ils surveillés ?

— Non, ils s’inquiètent surtout des actions d’Arkon autour de la taverne ! »

L’inquisitrice se fend d’un sourire satisfait, auquel l’Agent répond par un « enfin, nous en savons plus », lugubre comme le fond des âges.

Ruth serre les jambes, lève un pied après l’autre comme pour grimper les échelons d’une cordée invisible.

« Une dernière chose, reprend le vicaire. Combien de combattants sont-ils ?

— Une trentaine, je crois.

— En es-tu sûre, sujette ?

— Oui ; pitié ! »

Le rire frêle du Keroub flatte la carapace de ses créations palpitantes…

Il sait déjà tout…

« Oh, de la pitié ? Mais pourquoi donc ? »

En bas, offerte au jugement de tous, la voix de la captive se brise à jamais :

« Vous disiez que vous me laisseriez vivre…

— L’ai-je vraiment promis ? »

C’est à ce moment que la première bête jaillit : d’un saut de puce, elle atteint le mollet mis à nue. La peur, la douleur déchirent la gorge de Ruth et ébranlent les os de la chambre des âmes.

« Vicaire ! » explose Cédalion.

— Qu’y a-t-il, commandant ? »

Il se retourne, réellement étonné.

« Cette violence n’est pas nécessaire, arrêtez cela.

— Les arrêter, mais comment ? »

Ruth est déjà tombée à genoux sous l’assaut des mermécolions ; elle balaye, tant bien que mal, les embruns irisés qui la submergent. Même depuis le balcon, Cédalion peut voir les insectes mordre la peau. Le sang coule, teinte la marée dont les stridulations noient les cris d’agonie. Les bêtes escaladent le torse et les bras, plantent leurs dents comme un jalon supplémentaire dans leur festin.

« Quel dommage, susurre Artaphernas, que ces merveilles doivent succomber à leur appétit. »

Seigneur-guide, notre Messager…

Ruth dresse la poitrine une dernière fois, lève les mains au ciel pour les épargner de l’horreur qui les attend. Ses pupilles d’eau claire embrassent le rayon du zénith, profitent de sa caresse pour lui confier son âme. Alors seulement, ses lèvres se détendent et ses joues se rengorgent ; la sérénité éteint son visage. Un soupir ultime, libéré, et Ruth offre son corps à la vague vorace…

 

***

Le commandant Cédalion n’oubliera jamais.

Il a détourné le regard quand les mermécolions en finissaient avec les chairs. Les yeux dans le dôme de verre, il a souhaité à l’esprit de la jeune femme un bon voyage jusqu’à l’Obscurité, que le Messager lui fasse accueil comme au plus digne de ses martyrs.

Combien de temps est-il resté là, seul sur le balcon des vivants, quand les autres faisaient le point sur les informations recueillies lors de l’interrogatoire ?

Le commandant a toujours tenu et enduré la marche implacable de l’Obscurie ; que triomphe la parole du Messager, les faibles demeureront par-deçà. Mais aujourd’hui, il a compris une nouvelle implication de ce serment. Tout acte à l’encontre des omni-élus, même le plus anodin, entraîne un risque fatal de subversion. Pour soi comme pour les autres.

Je te mettrai à genoux devant les dégâts que tu as causés, Abriel. Je te réduirai au silence et à l’oubli avant que d’autres subissent tes exactions. Sur mon vœu au Messager et sur l’âme de Ruth, j’en fais la promesse :

rien ne m’arrêtera.

 

***

Il est descendu dans l’arène à la mort des flots : les mermécolions n’ont pas digéré la curée. Repus, les petits monstres se sont éteints autour de la dépouille de Ruth. Cédalion s’est frayé un chemin dans le sable, les carapaces et le sang violet. Il n’a trouvé qu’un squelette visqueux et ébréché. Il a posé doucement une main sur son crâne, puis a extirpé des doigts serrés la monnaie funeste, simple médaille d’un or grossier. Enfin, il a tiré une bande dans les restes du tissu qui constitua, fut un temps, le vêtement d’une Novarienne innocente, pour y envelopper la pièce souillée des fluides de sa propriétaire, entourée d’une mèche de cheveux noirs.

Ce paquet dort désormais dans la poche intérieure de sa veste, sous l’insigne de l’Obscurie ; contre son cœur. Il le sentait presser sa poitrine alors que l’inquisitrice lui disait où aller – Lengel –, que l’Agent et le vicaire discutaient avec lui des actions à entreprendre. C’est dans un état second qu’il a pris congé de la Keroube, retrouvé Acrise et regagné le bouraq. Neptis s’est installé dans sa cabine de repos, interdisant qu’on le dérange durant le vol. Fremyn, Acrise et l’Agent ont pris place dans l’habitacle de pilotage. Cédalion, lui, s’est assis seul dans un canapé de velours, alors que Lyuba sortait de la table basse une bouteille de venin de l’hydre.

« Nous retrouverons bientôt le capitaine Abriel, mon commandant : trinquons en attendant la suite. »

Mais Cédalion est resté sourd aux félicitations de son lieutenant. Ses oreilles et ses yeux, en cet instant, n’appartenaient qu’au martyr d’une Novarienne dont le cœur était trop bon pour survivre sur l’étoile-sanctuaire. Lyuba eut beau l’interpeler, l’asticoter, voire même s’assoir sur ses genoux comme dans leur jeunesse à l’académie, rien n’y fit : l’esprit du commandant demeurait dans l’arène.

La combattante à la tresse a fini par gagner le cockpit à son tour ; Cédalion n’aurait su dire depuis combien de temps, lorsqu’il émerge de sa torpeur. Ne l’accueille que la bouteille d’alcool, aussi amère que ses entrailles.

Il la vide seul.

 

***

Commentaires

Gloups. Pas le chapitre le plus joyeux, belle chape de plomb au fond du ventre, t'as bien réussi ton boulot !
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dimanche 25 novembre à 11h03
Si tu savais le mal que j'ai eu à l'écrire... il représente un tournant pour moi, tant pour sa rédaction que pour l'histoire
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dimanche 25 novembre à 13h04
Je n'en doute pas... Ca devait être vraiment galère. Pauvre pauvre Ruth :`(
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dimanche 25 novembre à 13h34
Je suis un monstre.
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dimanche 25 novembre à 13h43
C'est pas toi, c'est Neptis et l'inquisitrice les monstres. (et Lyuba mais si je continue à balancer mon antipathie, je vais finir par me faire sauter à la gorge par ses admirateurs/trices.
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dimanche 25 novembre à 13h47
Ouais... par @ChimenePeucelle quoi xD
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dimanche 25 novembre à 13h53
Merci de m'avoir prévenue *dégaine un gros gun qui fait le même poids qu'elle*
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dimanche 25 novembre à 15h46