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Julien Willig

vendredi 17 novembre 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXII

[Résumé des chapitres précédents]

Thalie, assistante pour Arkon, et Abriel, déserteur de l’Obscurie, ont pour mission impie de découvrir la Médaille du Messager. Après des lectures historiques et religieuses plus ou moins instructives, ils ont décidé d’infiltrer l’église de Lengel afin d’y glaner davantage de renseignements sur le Tombeau du Messager. La tâche leur est d’autant plus difficile que le commandant Cédalion cherche à remonter leurs traces ; il compte bien ramener Abriel devant la justice de l’Obscurie.


***


« Ces dernières étoiles naquirent des contractions de la nébuleuse à l’agonie ; les gaz s’accumulèrent, fluides vitaux échappés du Serpent de la Création, étirés sur d’incommensurables distances.

Puis deux étincelles percèrent les ténèbres aux confins de l’existence. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Cédalion quitte le mess des officiers sans un regard en arrière. C’est étrange comme les hauts grades attirent la solitude. Ça n’était pas comme ça quand…

… quand il était là.

Le commandant secoue la tête pour chasser ces mauvaises pensées. La Sacrificiale l’attend dans ses quartiers : il a hâte de s’adonner à la méditation rituelle avant son service de l’après-midi. Néanmoins, il se décide à faire un crochet par les terrains d’entraînement dans l’espoir d’y voir Lyuba, éclipsée depuis plusieurs degrés. Elle était censée superviser la patrouille de son peloton. Peut-être s’exerce-t-elle seule ?

« Mon commandant. »

Il rend leur salut aux deux Hydres de garde, puis pénètre les lieux. Oblongue et déserte, la vaste salle écrase toute présence sous ses voûtes de pierre. Les piliers contre les parois donnent l’impression d’un plafond bas – c’est une illusion, ils atteignent facilement les quatre mètres de haut. Délimités par des allées pavées, les vastes terrains de sable font office de dalles dans le gigantisme des lieux. Il n’y a rien ni personne. Aucun peloton d’Hydres ne bat le sol de ses pas simultanés, aucun Novarii n’esquisse bonds et esquives souples. Rien, pas même les cris de Lyuba. Au vestiaire, peut-être ?

Pourtant, quelque chose rompt le silence. Un petit grincement, comme une plainte continue. Et ça n’est pas organique. Cédalion se rapproche. Le bruit semble venir de derrière l’un des piliers, au fond de la salle. À ce grondement frêle se greffe une série de coups sourds, comme assénés au parterre. Et avec eux… des rires ?

Le commandant fronce les sourcils. Il remonte jusqu’à la source de la rumeur, commence à longer le mur en tapinois. La caserne de Béthanie, l’un des centres de formation les plus estimés de toutes les terres-plaques environnantes… et ils ne font même pas l’effort de camoufler leur tapage.

Cédalion s’avance dans l’ombre d’une pile, la contourne… et surplombe trois cadets novarii assis par terre. Hilards, ils fixent un appareil au sol : une machine pyramidale pas plus grosse qu’un poing, conique et cabossée, qui tremble sur ses engrenages rouillés. Elle tourne sur elle-même et entraîne en spirale une cordelette, alourdie par la bague à son extrémité. Ce sont trois jeunes, deux garçons et une fille ne dépassant pas la quinzaine de cycles, qui tentent de planter leur couteau dans l’anneau quand celui-ci passe à leur portée. Déjà malhabiles, ils se bousculent dans une familiarité des plus inconvenantes. Et, comme si cela ne leur suffisait pas, la frénésie leur fait introduire quelques picailles dans une fente au sommet du dispositif. L’effet est de modifier aléatoirement la longueur de la corde afin de troubler les adversaires. S’ensuit un jeu de mains grotesque : ça tape, ça tire, ça pousse. Enfin, alors que l’un des garçons alimente la machine d’une pièce de plus, que l’autre ne quitte pas le lien des yeux, la fille abat sa lame dans l’anneau.

Le couteau se plante au sol et la cordelette se tend : le choc la déchausse de l’appareil. Celui-ci vomit la mise dans les jubilations de la gagnante.

« Cadets, garde-à-vous ! »

Cédalion aurait pu avoir tiré à l’Oblitorion au-dessus de leur tête, tant leur terreur est grande. Blêmes, les joueurs se redressent et saluent, roides comme le pilier qui les cachait, mais bien moins solides.

Que tremblent les infidèles et les lâches. Mais les recrues mêmes de l’Obscurie…

Le commandant prend quelques secondes pour détailler les cadets. Crinière courte et uniforme gris de rigueur, comme le veut le saint règlement. Ils ont l’air prêts à rejoindre le service, mais la peau de leur visage imberbe luit sous l’accès de sueurs soudaines. Cédalion revoit son estimation à la baisse : si les garçons font bien leurs quinze cycles, la fille ne semble pas dépasser les douze. Celle-ci mesure une tête de moins que ses camarades, mais son regard est le seul à ne pas fuir.

« Vos noms, cadets ? »

Le commandant n’a même pas besoin d’aboyer l’ordre : entre sa stature imposante, son crâne rasé sous la lueur des torches et son masque respiratoire à la sonorité sinistre, il sait semer l’effroi chez les fautifs.

« Falko, mon commandant, lance le plus grand garçon.

— Jill, mon commandant », annonce le deuxième.

Mais Cédalion n’a d’yeux que pour la petite entre eux deux. Sa posture, bien que martiale comme les garçons, est perturbée par un léger affaissement, une épaule en arrière. Est-ce un handicap, ou une réticence à affronter l’autorité ? Sous l’ombre de ses crins châtain, un peu longs pour être vraiment réglementaires, ses iris gris étincellent – j’ai déjà vu ce feu. Le regard insistant du commandant décide la cadette à décrisper la mâchoire :

« Nilith. »

Le plus grand lui rappelle, d’un coup de coude, d’ajouter :

« Mon commandant.

— Que faisiez-vous ?

— Nous jouions à la thorée-cordière, mon comm… »

Cédalion bombe le torse et l’interrompt d’une voix forte :

« Pensiez-vous réellement que le moment fut bien choisi pour vous livrer à pareille débauche ? »

Les cadets sursautent. Le commandant enchaîne :

« Vous n’étiez ni au repos, ni même dans vos quartiers. Le fait de vous cacher atteste votre culpabilité. Avez-vous seulement quelque chose à dire pour votre défense ? »

Ils restent cois. Ce doute dans leurs yeux. Elle est belle, l’élite de demain.

« Sont-ce là les valeurs de l’Obscurie que vous croyiez représenter ? Est-ce là l’enseignement de la prophétie du Messager, cadets ? Répondez ?

— Non, mon commandant !

— La soumission sera la clé du Salut, cadets. Qu’adviendra-t-il aux réfractaires ? »

Le plus grand tombe à genoux, docile :

« Que ceux qui refusent soient taxés d’hérésie. »

Au tour du second :

« Que ceux qui refusent soient éliminés. »

Tous les regards se portent sur Nilith, brindille sous le poids des voutes. Une goutte descend sa tempe ; elle atteint presque le lobe de l’oreille avant que la cadette daigne plier ses jambes :

« Que ceux qui refusent soient abandonnés à l’annihilation.

— Refusez-vous de servir le Messager, cadets ? »

Tous trois courbent le corps jusqu’à plonger le front dans la poussière :

« Non, mon commandant.

— Et pourquoi ?

— Le Messager donnera raison aux fidèles, car telle est Sa raison d’être.

— Relevez-vous. »

Les cadets obtempèrent, souillés par le sable et la moiteur de la peur. Cédalion ne relâche pas la pression :

« Connaissez-vous au moins l’origine du jeu de la thorée-cordière ?

— N-non, mon commandant », hésite Jill.

Nilith affronte le regard sans sourciller.

« Falko ?

— Il… Je crois qu’il s’agit d’une histoire vraie, à propos d’un saint. D’un martyr. »

Alors Cédalion réalise pour eux l’impensable en portant la main à sa nuque. Le fermoir s’ouvre dans un sifflement : le commandant retire son masque.

« Mais, m-mon comman…

— Qui était-il ? Parle.

— C’était… un haut fonctionnaire kérubin, je crois. Malone. L’évêque Malone.

— Et que lui est-il arrivé ? »

Sa voix est rauque sans son respirateur artificiel. Les recrues fixent ses lèvres bleuies, interdits. Jill secoue l’épaule du plus grand :

« Réponds, Falko.

— Il… il visitait son nouvel évêché. Lors de son passage dans une ferme à thorées, des Résistants lui sont tombés dessus. Ils ont… ils ont défait l’escorte du Keroub et l’ont attaché à une thorée au bout d’une corde. Puis ils ont lancé l’animal dans les rues du village… Il est mort sur les pavés.

— Êtes-vous réjouis du traitement infligé à ce bon évêque, cadets ?

— Mon commandant ? »

Cédalion attrape Falko par le col et l’attire à lui. Leurs mâchoires pourraient presque se toucher.

« Je vous demande, insiste le commandant, si le sort de l’évêque Malone vous réjouit. »

Les pupilles dilatées du cadet ne cessent leur course folle, des yeux de Cédalion à ses lèvres à l’agonie.

Cette douleur dans les poumons…

« Réponds !

— Non, mon commandant ! »

Falko laisse échapper des larmes, à présent.

« Alors pourquoi ternir la mémoire de l’évêque Malone par un acte aussi irrévérencieux, quand vous pouviez prier pour sa mémoire ?

— Nous ne voulions que nous amuser, mon commandant », intervient Nilith.

Cédalion lâche Falko et s’empare de la cadette : elle est tellement petite qu’il la soulève du sol. Sans effort, il la porte à hauteur du regard.

« Trouves-tu cela amusant, misérable créature ?

— Non, mon commandant. »

Bien. Ne cille pas.

« Qu’est-ce qu’un tel jeu face à la grandeur du Messager et de Ses saints, Eux dont il offense la dévotion ? »

Nilith prend le temps de déglutir, malgré la poigne de Cédalion sur son col. Mais c’est d’une voix sûre qu’elle clame :

« Il n’y a pas de vie, il n’y a pas de mort. Il n’y a que l’Obscurie, enfant de la parole de Néant ! »

Bonne réponse.

Il ouvre les mains : Nilith s’effondre dans la poussière. Jill et Falko le fixent, sur le qui-vive. Cédalion rechausse son masque et inspire, aussi discrètement que possible.

« Vous deux, détruisez cet engin, ordonne-t-il.

— Mais… comment ? implore Falko. Nos lames se briseront, mon comm…

— N’avez-vous point appris à vous battre, cadets ?

— Seulement à mains nues. L’escrime est réservée aux élèves sélectionnés pour être officiers, mon commandant.

— Donc, vous savez quoi faire. »

Les garçons se regardent.

« Pas d’hésitation, cadets. »

Ceux-ci s’agenouillent autour du jeu de la thorée-cordière et l’attaquent à coups de poing. Rapidement, leur sang abreuve les grains de sable. Alors Cédalion reporte son attention sur Nilith, prostrée à terre.

« Relève-toi, jeune fille. »

Elle s’exécute, imperturbable malgré sa pâleur.

« Ramasse tes gains et viens avec moi. »

Dans le tintement des picailles, ils quittent le terrain d’entraînement. Le commandant s’arrête au niveau des deux Hydres de garde :

« Mère Laetere, je viens de surprendre trois cadets en activité profane durant leur service. J’en ai laissé deux au fond de la salle, veillez à ce qu’ils soient fustigés avant de réintégrer leurs rangs.

— À vos ordres, mon commandant. Et pour celle-ci ? »

Cédalion se tourne vers Nilith. Son ombre l’engloutit sans peine.

« Tu feras don de tes picailles aux Gargoules chapelaines de ta section. Ensuite, tu prendras tes affaires afin d’être transférée dans les quartiers du troisième peloton de Laetere.

— Mon commandant ? s’étonne une Hydre.

— Mère Laetere, assignez celle-ci comme assistante d’entraînement de la lieutenante Lyuba, je vous prie.

— Si jeune, elle ne…

— Exécution, j’ai dit. »

L’Hydre obtempère et adresse un signe sec à la jeune fille – l’ordre de la suivre. Le second reptile volte pour aller chercher les cadets dans le terrain d’entrainement, mais Cédalion l’arrête :

« Un instant, Mère Laetere. Sauriez-vous où se trouve la lieutenante Lyuba ?

— Elle a été mandée par le vicaire Neptis ce matin, mon commandant.

— Très bien. Repos, Mère Laetere. »

Neptis et ses secrets…

Cédalion prend de nouveau le chemin de ses quartiers. Au passage, il se remémore le regard d’acier de la recrue, Nilith : hargne, crainte et respect. Comme la lieutenante avant elle.

Je suis curieux de voir ce qu’il adviendra d’elle. Nilith fera un bon élément… si elle survit à Lyuba.


***

Le tourbillon de la thorée-cordière perce la méditation du commandant Cédalion. Il ouvre les yeux, agenouillé devant son cierge de bétyle.

Abriel… Depuis combien de cycles n’avons-nous pas joué à ce jeu idiot. Avec Lyuba, avec Lita ?

Le grincement de la machine s’incarne soudain… Non, ce n’est pas ça. Le bruit recommence, insistant : un grattement sur la porte métallique.

Seigneur-guide, faites que ce ne soit pas elle.

« Il n’y a pas de vie, il n’y a pas de mort ; il n’y a que l’Obscurie, enfant de la parole de Néant. »

Las, le commandant mouche la flamm’ombre. Le temps que l’éclairage se réveille, il a remis sa veste à galons, sa casquette de gradé, et la ceinture-étui du pistolet et du sabre d’officier. Enfin, il sort de sa poche intérieure, reliée par une chaînette, une montre de cuivre sur laquelle sont gravés nom et matricule :


L.XIV/1

Cdt. Cédalion

S-5.4-Béthanie


Il ouvre la montre : à peine sept minutes avant sa reprise de service. Cédalion ouvre la porte. Fremyn.

« Assistante-laborantine ?

— Salutations, officier Cédalion. »

Il lui faut toutes les peines du monde pour ne pas souffler dans son masque. Le son en aurait été amplifié et cela n’aurait certainement pas plu aux deux Hydres d’Acrise escortant la Gargoule. Il ne s’autorise qu’un léger sarcasme :

« Je vois que vous ne craignez pas de sortir sous la lueur du halo. Que me vaut l’honneur de cette visite, l’halo-ci ?

— Vous devez vous demander où trouver votre lieutenante, officier Cédalion. »

Il daigne confirmer, d’un simple acquiescement.

« Ne vous en faites pas, vous la rejoindrez bientôt, officier Cédalion.

— Que faites-vous ici ?

— Le vicaire Neptis vous fait mander…

— Je n’ai pas le temps d’aller à son laboratoire, coupe le commandant.

— Vous êtes sommé de vous rendre chez l’inquisitrice Artaphernas, officier Cédalion. »

Les sourcils du Novarien trahissent sa surprise. Fremyn y répond par son ricanement grêle, toujours aussi sinistre dans les vêpres du couloir de pierres.

« Au palais des Hauts-Serviteurs ?

— C’est exact, officier Cédalion. Le vicaire m’envoie vous y mener. »

Un vrai plaisir.

Le Novarien croise les mains dans son dos afin de masquer sa contrariété – le cuir des gants crisse. Il aurait pu tenir tête aux caprices de Neptis en prétextant plus urgent. Mais l’inquisitrice…

« Suivez-moi, officier Cédalion. Le bouraq du vicaire nous attend. »

De nouveau à bord du véhicule de luxe, on propose au commandant toute sorte de rafraîchissements. Il les dédaigne d’un geste et s’installe.

Je suis convié par l’inquisitrice Artaphernas en personne, l’une des Keroubes les plus puissantes de l’Obscurie. L’honneur est immense… mais quelle en est la raison ?


***

« Par l’ordre de la sainte Obscurie, transmettez votre identité sans quoi nous ouvrirons le feu. Palais des Hauts-Serviteurs, terminé. »

La pilote gargouléenne transmet le code d’identification. Cédalion émerge de ses réflexions après cinq degrés volés. Il se lève, vient admirer la vue du cockpit. Le bouraq se trouve désormais au cœur du Secteur 3.13, l’un des plus vieux de l’étoile-sanctuaire. Son écorce accuse la fatigue, meurtrie par la proximité d’Ocrit et les assauts de ses rayons : le Phylactère était rudimentaire lors de sa mise en service, aussi sa protection n’en fut que minime. Millecycles après millecycles, le Secteur 3.13 dut subir fusion et érosion ; première pierre du Saint Ouvrage édifié par le Messager, il sut tenir bon.

Le prix à payer fut lourd pour sa terre, morte de brûlure et d’asphyxie. Le Secteur 3.13 n’est plus qu’une plaque cataclysmique rayée de fissures et percée de volcans : une surface désolée, un désert noir perclus d’étincelles aux effluves d’agonie.

« Soyez le bienvenu au palais des Hauts-Serviteurs, vicaire Neptis. Votre présence est requise dans la Tour de la Sagesse : vous êtes prié d’accoster sur la plateforme numéro six sans dévier de votre trajectoire, sous peine d’être abattu. Palais des Hauts-Serviteurs, terminé. »

Fremyn croit judicieux d’engager la conversation :

« Impressionnant, n’est-ce pas, officier Cédalion ? On dit que les orages ne meurent jamais ici-bas. »

La nuée étend ses bras de suie autour du bouraq, comme une couronne de ténèbres à ceindre en signe de bienvenue. D’immenses éclairs jaunes jaillissent des miasmes, labourent le sol ou explosent un fleuve de lave dans une anarchie sauvage ; le vaisseau en frémit. De quoi ôter toute espérance à qui descendrait ici…

Les Hauts-Serviteurs y siègent malgré le climat chaotique, et leur palais demeure la seule architecture du Secteur 3.13. Ses formes se dévoilent à travers les ténèbres poisseuses. Il emplit rapidement la baie vitrée du vaisseau spatial par son gigantisme, pourtant les écrans de navigations chiffrent la distance à parcourir en dizaine de kilomètres.

Immense.

L’édifice se compose d’un amas de figures géométriques en pierre brute. Âpre. Un parterre d’arcs l’élève sur un piédestal large comme l’horizon, et contre chacun de ses piliers s’adosse un pilastre aux allures de contrefort. Des vasques de feu ponctuent les remparts de cette vaste dalle, et leurs entrées sont encadrées par des statues de serpent dressé, elles aussi cracheuses de braises.

La façade de cet ouvrage titanesque s’étend en une colonnade infinie, elle-même soutenant une frise aux dimensions cosmiques : un diaporama unique, splendide haut-relief illustrant l’histoire d’Ocrit et du Messager depuis la création des temps.

Incroyable. À cette distance, j’en distingue déjà les détails.

Des tours anguleuses brisent la ligne et la hérissent. Elles sont pourtant peu de chose face au dôme palatial à l’arrière, une coupole démesurée couronnant l’ensemble des lieux, aussi vaste qu’un œuf de lune. Si imposante qu’elle en serait visible, dit-on, depuis Nephel.

La Tour de la Sagesse trône devant le dôme. Fleuron de l’architecture ocritienne, berceau des dogmes obscuriens et siège de l’autorité des omni-élus. Réceptacle des pensées du Messager, haut lieu de commandant. Résidence de l’inquisitrice Artaphernas.

Être convié ici tient lieu de sanctification… ou de damnation éternelle.

Dans la façade barlongue de ce phare parmi les phares béent d’abyssales ouvertures, verticales : y entrent et sortent quelques spationefs militaires, principalement des bahamuts.

Aussi frêles que des mouches dans la bouche d’un géant.

Les baies de la tour sont gorgées de lumière : sanguines, elles virent parfois à l’orange flamboyant ou au mauve palpitant. Le bouraq s’en approche tout droit, hameçonné par une série de faisceaux lactescents dans les nuages de soufre. L’arrivée est si lente que la perspective met un moment avant d’agir. Enfin, les ailes du palais s’étirent, le dôme recule tandis que la Tour de la Sagesse se dresse, impérieux pinacle dans la désolation.

Les parois du bouraq ne peuvent rien contre l’impression d’écrasement que ses passagers ressentent : telle est la puissance de l’Obscurie. La fente qui attend le spationef semble s’agrandir à son approche, tant son gouffre est vorace. La baie est soutenue par de hauts piliers, tant en façade qu’à l’intérieur, et chacun d’eux est éclairé par la lumière d’un projecteur en pied. Y flottent les étendards de l’Obscurie, de longues, très longues étendues de toile pourpre ornées de la sanctosphère blanche. Cédalion a beau porter le même symbole sur la casquette de son uniforme, il ne lui a jamais paru si pesant qu’en cet instant.

Alors que le bouraq entre et amorce sa descente, des tourelles mitrailleuses suivent sa trajectoire tandis qu’une alarme rauque égrène ses notes métalliques. Enfin, les trains d’atterrissage s’arriment sur le pont. Ultime secousse. Immobile, le vaisseau baigne dans un écran de fumée : ses moteurs se purgent après sa rude traversée, les systèmes de survie recrachent les résidus de la tempête. La porte de l’engin siffle et s’abaisse, livre à ses passagers le bourdonnement de l’atmosphère.

Fremyn propose, humblement :

« Après vous, officier Cédalion »

C’est une façon de parler, car les deux Hydres d’Acrise descendent déjà la rampe – le cliquetis de leurs griffes perce à peine la chape de l’orage au-dehors. Cédalion franchit l’ouverture et Fremyn suit, aussi imperturbable qu’un grain de poussière balloté au vent. Faut-il atteindre un tel degré d’insignifiance pour ne pas craindre la puissance du Seigneur-guide ?

Cédalion renonce à appréhender l’ensemble du hangar. Ce serait prendre le risque de se dévisser le cou, ou pire, d’hasarder un pied dans le vide au-delà des quais. Oubliée, sa contrariété de tantôt : fouler ces lieux sacrés flatte sa ferveur et ébranle sa carcasse de mortel.

« De mes pieds meurtris, j’arpente les feux de la vallée de la mort ; puissent-ils m’éclairer pour mener mon salut sur le bon chemin. »

Un autre grondement, peut-être des éclairs ? Non, ils sont trop réguliers. Au sol, les grilles de métal tremblent. Le bruit se précise : des pas dont les impacts approchent, piétinent les plaques polies et perforent tympans et palpitants. Une présence pèse sur les épaules de Cédalion, si imposante qu’il en paraît broyé.

Pas de panique, pas de panique.

Il s’apprête à demander l’arrêt aux Hydres quand une voix le précède, profonde comme un lac et grosse comme une montagne, dont chaque goulée suggère un gargouillis de galets :

« Voilà donc le fameux commandant Cédalion. »

Ce timbre… Malgré des intonations proches, il est sans commune mesure avec celui des Hydres. C’est un ton de tonnerre, à lui seul sonneur du glas ou du tocsin : un bruit à vous faire danser les os. À vous touiller les entrailles…

« Retournez-vous, je vous prie. J’avais grande hâte d’enfin vous… observer. »

Cédalion doit faire appel à toute sa volonté pour lutter contre sa torpeur. Lentement il pivote, tétanisé comme si l’œil de Néant était braqué sur lui…

L’affronte, à hauteur de hanche, une patte écailleuse dont les articulations sèches rivent au sol ses cinq appendices. Les griffes acérées labourent machinalement le métal, aussi facilement que du beurre de thorée. Une antique cicatrice dénonce la perte d’un ongle ; une autre remplace un manque de peau entre deux doigts.

Cédalion remonte son regard le long de l’apparition, doucement. Quatre jambes, trapues, soulèvent un poitrail au ton du grain des murs, tout comme le ventre, massif. Peut-être plus vaste que l’intérieur du bouraq.

Les flancs musclés de la créature arborent une nuit d’encre, striée de deux bandes de bleu électrique. Sur son dos une crête s’élève en un fin cartilage teinté de sang, culmine entre les omoplates et descend jusqu’au bout de la queue, droite et nerveuse. À la naissance de celle-ci, tout comme aux épaules et aux cuisses, chatoie un vif duvet rouge. Et, presque aussi épais que ces membres, le cou se plie pour atteindre la hauteur du Novarien…

La Dracène abaisse son énorme crâne : une longue boîte triangulaire et couverte d’écailles noires et bleues. Elle ouvre les mâchoires, liées aux extrémités par une peau flexible, et dévoile ses rangées de dents jaunes : un ersatz de sourire, monstrueux comme une parodie trop macabre. Une langue fendue s’y glisse et siffle soyeusement sur le masque de Cédalion ses stridulations saccadées : c’est une salve de faisceaux, un signal au son suave, une symphonie cynique s’insinuant dans ses synapses sans discontinuer. Les narines de la créature palpitent, goûtant la crainte et le respect qui émanent en cet instant du commandant.

Je pourrais passer la tête dedans sans effort.

Le Novarien ose enfin remonter l’arête nasale, jointe au sommet du front par la crête vermillon qui vient y naître… où y mourir. Quant aux yeux, ils disparaissent sous un voile blanc. Aveugle. Comme toutes les Dracènes.

Cette absence de pupille, tout comme les coulures sèches aux abords des glandes lacrymales, témoigne de l’âge réel de la créature. Et ces stries rosâtres, du mufle à la croupe, de son expérience.

Elle a vu la construction de l’étoile-sanctuaire depuis la surface de Nephel. Elle a contemplé le Messager.

Cédalion pose un genou à terre et s’incline avant même d’y penser. Il se signe de l’étoile à quatre branches : front, ventre et épaules, puis plexus pour l’œil au milieu.

« Celui-là est très pieux, c’est bien. Mais a-t-il la force, comme ce qui est dit de lui ?

— Nous sommes attendus, s’interpose une des Hydres, cesse donc de nous retar… »

Elle ne finit pas sa phrase : un grondement guttural se referme sur elle et la soulève dans les airs. La partie inférieure de l’Hydre dépasse de la gueule de la Dracène, dont les dents font jaillir de l’ichor par grosses gouttes. L’immense saurien secoue la tête, ballote les pieds du bipède par à-coups furieux. Enfin, les crocs s’écartent et relâchent la prise. La victime épouse une chandelle sanglante au-dessus de l’assemblée avant de disparaître sous la bordure du quai. Sa chute sera longue.

L’Hydre survivante braque son Devarïm sur la Dracène. Le monstre aux écailles vespérales fracasse le sol et martèle ces syllabes en saccade :

« Onques… ne doit-on… m’in-te-rrompre ! »

Cédalion se relève et ouvre une main en direction de l’Hydre :

« Doucement, Mère Acrise. Abaissez votre arme, je vous prie.

— En voilà un de courageux, ricane la Dracène. Osez donc me regarder, commandant Cédalion. »

Il obtempère. C’est seulement alors qu’il distingue, sous le ventre et derrière la queue, les Hydres immobiles dont les écailles partagent les motifs de leur génitrice : elles sont ses yeux et ses mains. À son image, ses pantins arborent nombre de cicatrices.

Des allures de vétérans : elle ne doit pas renouveler régulièrement ses Hydres comme le feraient Laetere ou Ghalya.

L’une d’elles s’avance. Cédalion l’affronte.

« De beaux yeux, des épaules fermes, commente la Dracène. Et je devine sous ce masque une mâchoire des plus volontaires. Que voici là un fier spécimen de l’ethnie travailleuse. Je découvre enfin une raison de t’envier, Acrise ! »

L’Hydre d’escorte ne bronche pas sous la boutade. La Dracène darde son museau vers elle :

« Enfin tu ne bavasses plus, petite écaille. Te rappelles-tu seulement de la réalité en dehors de ton château douillet ? »

Puis, à Cédalion :

« Vous avez devant vous une combattante émérite, commandant. Un centycle ou deux peuvent bien s’écouler avant que je ne bataille, jamais ne renoncerais-je à l’appel du front : la première ligne est ma demeure, ses feux sont mon foyer. Prenez garde à vos Dracènes, commandant, car le sang froid stagne chez les lénifiants. »

Ses Hydres reculent, elle ricane. Enfin, la Dracène avance ses naseaux si près de Cédalion qu’il peut en sentir leurs émanations braisées. Elle hume, lentement :

« Le sang froid coule aussi en vous, Novarien, j’apprécie. Mais j’espère bien que le feu de vos prunelles puisse l’embraser parfois. »

Il acquiesce, prudent.

« Bonne visite chez l’inquisitrice, commandant Cédalion. »

Sur ce, la Dracène fait volte-face et s’éloigne de son pas lourd, sa horde d’Hydres aux talons. La pression met quelques secondes à redescendre, le vide peine à briser la chape de plomb. Alors Fremyn sort de son retrait – l’officier l’avait complètement oubliée – et glisse, d’une voix fissurée :

« Veuillez excusez ce contretemps, officier Cédalion.

— Oubliez-la, enchérit Acrise avec acidité. Elle consacre sa vie à la défense du Palais des Hauts-Serviteurs depuis l’édification de celui-ci. Ça lui est monté à la tête. »

Cédalion farfouille dans sa mémoire. Le baroud d’honneur des Planhigyns ; les assauts répétés de la Rébellion Néphéline ; la résistance des Draconens du Secteur 2.6 ; la révolte des mines Rhakyt ; tant de faits d’armes légendaires au cours des millecycles… Il se tourne vers Fremyn :

« C’était la grande Dracène Kazh-Uhar, n’est-ce pas ?

— Sa réputation la précède, officier Cédalion. Comme la vôtre, il faut croire. »

Il ne réagit pas, planté au milieu du vaste hangar.

« L’inquisitrice Artaphernas nous attend, officier Cédalion. »


***

Commentaires

Cédalion doit impérativement enlever le balai qu'il a profondément enfoncé dans le fondement. Ces pauvres cadets sont dans une belle mouise >.< Curieuse de savoir ce qu'il fera exactement de Nilith, je suis pas sûre que sa ressemblance avec Abriel soit tant un cadeau.

Quant à la rencontre avec la Dracène, c'était sacrément impressionnant ! T'as le chic pour décrire les grosses bestioles flippantes !
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mercredi 21 novembre à 14h01
Ah ah, tiens, je doute que ce soit l'avis de @MarineLabaisse x)

Merci beaucoup :)
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mercredi 21 novembre à 15h59
Il peut retirer le balai si XD SET CEDALION FREE !
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mercredi 21 novembre à 16h26
Au moins c'est dit x)
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jeudi 22 novembre à 08h48