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Julien Willig

vendredi 20 octobre 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XX

[Résumé des chapitres précédents]

C’est moi, Abriel, chasseur de trésor et fugitif recherché pour désertion. Afin de retrouver la Médaille du Messager pour Arkon, nous voici, Thalie et moi, au sein du Palais d’Anthémis, bien en sécurité de l’Obscurie. Cette auberge semble très agréable : j’y ai pris un bain et j’ai rencontré un gentil Keroub qui pourrait m’aider dans ma recherche d’informations pour découvrir cette fichue Médaille.


***


« Depuis, le cadavre du Serpent de la Création traverse l’Univers : il subsiste sous la forme d’une épaisse colonne de poussière éternelle.

De ses yeux naquirent deux dernières étoiles, immenses et majestueuses : Ocrit et Taraben, seules au bord de l’existence. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Thalie nage dans son bouquin. Je m’étire langoureusement comme si je pouvais, d’une part, attirer son attention, et d’autre, gagner un peu de temps avant cette tâche fastidieuse. Double échec : une note impatiente se greffe au silence. J’attrape l’ouvrage au-dessus d’une pile. “ETS… ERO… ’D…” – d’accord, le Livre d’Oreste. Je le tourne dans le bon sens et l’ouvre. La Novarienne s’éclaircit la gorge :

« Pas celui-là, je l’ai déjà lu. »

Je le pose sur le tapis et saisis celui d’après. “Mémoires empyréennes d’Ecclandris” ? Sans lever les yeux, elle trouve le moyen d’en rajouter :

« Celui-là non plus : c’est ma pile de lectures achevées. Comptez-vous vous révéler utile à un moment, ou cultivez-vous l’art de l’imbroglio à tel point que votre cerveau ne soit plus qu’un spongieux désorganisateur de civilité ? »

Oh, et puis merdelle.

D’une impulsion je me lève du canapé, dresse mon ombre sur toute la hauteur vorpaline de la Damoiselle comme si je pouvais éteindre à jamais le feu glaçant ses entrailles. Le temps qu’elle s’en rende compte, j’abats ma main gauche sur la table basse qui nous sépare, me penche sur elle et lui pointe mon index sous le nez. Sursaut. Elle relève le chef :

« Qu’est-ce qui vous prend ?

— Vous avez pas l’impression d’emmerder votre monde, là encore ? À moins que votre superbe vous défende de vous rabaisser à la moindre empathie ? Ne froncez pas les sourcils, ça n’est pas un gros mot.

— Mais…

— J’en ai plein le cul de votre attitude, vous savez. Depuis qu’on se connaît, vous me jugez, vous me rabrouez, vous me fusillez au moindre geste. Et tout ça en à peine un halo. À croire que vous voulez ma peau – j’vous rappelle que j’ai descendu des margyrens pour moins que ça ! »

Elle retrousse son menton tandis que mon doigt tendu appuie chacune de mes sentences, comme un pieu dans le trou noir de son cœur. Ses yeux vairons, eux, semblent se décolorer.

« Il serait temps de descendre de votre piédestal, Damoiselle. On n’a pas choisi de bosser ensemble, vous et moi, mais on doit faire avec. Vous avez peut-être tous les droits dans la splendide chambre palatiale de votre bûche mourante mais ici, c’est Lengel : on vit ou on crève. Sauf que l’Obscurie nous colle aux basques, et c’est pas parce que je lui survis depuis des cycles que ça vous met en sécurité constante. »

La danse de ses sourcils provoque d’étranges vagues sur son front. À la naissance de ses crins, les veines s’obscurcissent, tout comme celles de son cou. Moi, je n’ai pas encore fini :

« Cette mission – retrouver le prétendu bijou à la con du mythe d’un mec qu’on voudrait nous faire vénérer – c’est à moi qu’Arkon l’a confiée. À moi. Et vous, vous êtes juste sa foutue assistan…

— Assez ! »

Elle se retrouve sur les jambes avant même de s’en rendre compte. Je me redresse du même coup devant son visage. L’espace d’un instant, le givre s’est fendu pour quelque chose de bien plus glaçant : une crispation, une haine viscérale qui couve dans ses entrailles. Ses traits déformés, coupants comme ceux d’un masque, me jettent leur violence pour m’estropier à leur vue – je n’aurais jamais cru ma comparaison avec une margyren si refroidissante. Ses lèvres retroussées dévoilent des dents impeccables, au-dessous de narines éclipsées à force de contraction. Les joues se creusent, la peau des tempes de même, alors que les pommettes saillent à en crever l’épiderme.

Et son regard… hésite. Alors que je m’y fiche, le temps s’arrête – à moins qu’elle m’ait harponné, moi ? Elle se fige, hagarde, vacille dans son élan. Le tranchant s’émousse sur son visage et, dans ses pupilles réanimées, c’est presque mon propre étonnement que je décrypte.

On s’est cloué le bec mutuellement, moi par mon coup de gueule, elle par la violence de sa réaction. Bon, bah au moins on avance…

Elle replace une échappée de crins derrière son oreille, je tends le cou et me gratte la barbe. Nos yeux balayent le salon poussiéreux[1]. Pas moyen de trouver de quoi rompre l’embarras. Je finis par zyeuter la pile de lectures achevées de Thalie. Hormis ceux que j’ai retirés tout à l’heure dorment deux bouquins bien gras. Elle n’a pas chômé. Je pourrais presque sentir sa vision ancrée sur ces foutus livres ; tout comme moi, elle n’ose pas me regarder. Mes dents jouent avec l’intérieur de ma bouche quelques secondes, avant que je me décide à l’ouvrir :

« C’tait trop fort. D’solé.

— Vous l’avez dit, je suis l’assistante d’Arkon. Et maintenant la vôtre par extension. En somme, mon comportement à votre égard était déplacé.

— J’ai p’t-être pas été des plus courtois non plus[2]. Ceci étant dit, peut-être pourrions-nous laisser de côté les formes rigides et commencer par nous détendre, vous ne pensez pas ? Je doute que l’étiquette reste idoine à votre quête. »

Nouveau levé de sourcils – plus doux, cette fois :

« “Idoine” ?

— Ouais, idoine. Ça veut dire “propre à quelque chose”.

— Je sais ce que ça veut dire. C’est juste que… »

Je ne peux m’empêcher de lâcher un petit rire avant de m’abattre dans le divan. Ma main détend ma crinière et la repousse en arrière.

« Comme quoi, je peux vous surprendre aussi. Vous ne me pensiez pas capable de connaître ce genre de mot ? »

Thalie l’avoue d’une voix blanche. Je lui propose de s’asseoir ; elle tire un fauteuil et s’y installe lentement, comme si elle se méfiait du velours teinté de rage pourpre. Puis elle reporte son attention sur moi. Pour une fois qu’elle semble encline à m’écouter, j’en profite :

« Vous et moi, on se retrouve ici par la force des choses. On n’a été que sommairement présentés alors qu’on va sûrement passer un bout de temps ensemble, embarqués dans une folie mystique qui nous échappe. C’est le foutoir, reconnaissez-le, alors autant reprendre depuis le début. »

Elle opine. Me vient une idée soudaine : je me lève et farfouille dans les placards du boudoir. Je finis par trouver un minibar hermétique, derrière une plaque d’acier sous l’une des étagères. La collection d’Anthémis est plutôt douce, mais j’en extirpe une bouteille à moitié pleine de venin de l’hydre[3]. Armé de deux verres finement ciselés – du cristal, peut-être – j’installe l’attirail sur la table, un exemplaire défraîchi du Grand Livre de l’Obscurie pour dessous de verre. Thalie m’observe alors que l’alcool, d’un épais jaune sans chaleur, vient épouser le fond des godets. Elle inspire, incertaine :

« Vous êtes sûr qu’on a besoin de ça ?

— Autant commencer par partager quelque chose.

— Du venin de l’hydre, alors. Vous n’aviez pas moins amer ? »

Je lève un œil amusé vers elle. C’est vous qui demandez ça ? Je jurerais voir une étincelle sur son iris bleu, mais je lui fais grâce de la remarque : ça n’est pas le moment qu’elle se renfrogne à nouveau. Je la laisse siroter son verre, s’abîmer dans les remous du soufre liquide, et j’en fais de même. Elle grimace :

« Il porte bien son nom.

— J’aurais préféré qu’Anthémis nous le prépare lui-même, mais il a autre chose à faire. C’est un cocktail, il perd de sa saveur une fois reposé.

— Et ça vous aide à vous détendre ?

— Ça m’aide à ne pas ruminer. »

Thalie hasarde un nouveau coup de langue dans sa mixture, frissonne, et se laisse aller à l’intérieur de son siège. Il aura fallu au moins ça pour l’aider à se délasser. D’un mouvement de main, elle m’invite à continuer.

« Vous ne vous êtes pas demandé pourquoi l’on m’appelle Abriel “de Ravh”, je suppose.

— D’ordinaire, l’usage d’une particule est réservé aux sommités d’une cité ou d’une forteresse – souvent un fonctionnaire de l’Obscurie, comme Neptis de Béthanie. Je porte moi-même le nom d’Ormen, ma ville, car le Sylvaer tient à se donner une meilleure image. J’avoue avoir tiqué en ayant appris votre sobriquet, mais l’on m’avait prévenue de vos intarissables… turlupinades.

— Euh… ouais. Tout de même, il y a une raison véritable derrière ce choix.

— Ce n’est donc pas le nom de vos parents ? »

Toujours une petite réticence dans le ton, comme si elle rechigne à s’engager pleinement dans la discussion. Je crois même déceler un coup d’œil hasardé au monticule de livres. Qu’importe, je continue :

« J’étais trop jeune pour le connaître, et l’Obscurie efface celui de ses recrues.

— Vous vous êtes engagé si jeune ? »

Pour la première fois, Thalie laisse transparaître une réelle curiosité. Fallait que ça arrive sur ce sujet…

« Un jour, poursuis-je, il y a eu à Ravh un “incident” après des festivités. J’ignore ce qu’il s’est passé, la chose était trop confuse. J’ai retrouvé ma mère exécutée dans notre maison, incendiée, et mon père a été emmené par les sbires de l’Obscurie. Quant à moi, j’étais bon pour l’endoctrinement, il faut croire ! »

Une lampée de venin de l’hydre coule fort à propos dans mon gosier. La mine grave, teintée de ce que j’imagine être du respect, Thalie m’accompagne. Puis elle me demande, d’un air étrangement sec, si mes parents me manquent. Un souvenir me remonte : “Lumière, douce Lumière…”

« J’ai surtout une vision de ma mère, étrangement nette, à la lueur des lanternes alors que nous célébrions les Nuits du Messager… C’est à peu près tout, je crois. J’ai adopté l’identifiant “de Ravh” lors de mon entrée dans les rangs de l’Obscurie, autant pour combler le vide de ma mémoire que pour donner à mon ancien foyer la possibilité d’avoir, à son tour, un éminent. »

La Novarienne pouffe doucement. Je lui accorde la naïveté de cette décision, tout en ajoutant que le nom est resté malgré tout – ces glandues de Gargoules qui nous répertoriaient y ont cru. Puis elle précise :

« Molenravh, ou “Ravh” comme l’appelez, est un village dédié à l’entretien d’une châsse-lebraude, n’est-ce pas ? Un fonctionnaire kérubin devait déjà y être en charge.

— Je sais, je voulais le détrôner.

— Et maintenant ? soulève-t-elle, amusée.

— Ma belligérance a changé de priorité. »

Elle prend quelques secondes de réflexion avant d’enchérir :

« Je comprends désormais votre haine à l’égard de l’Obscurie. Est-ce aux divinités que vous en voulez, ou à leurs représentants ? »

La fin de la sentence s’achève sur une note de méfiance, alors qu’elle plisse les paupières sur ses jumeaux bleu et jaune.

« Ma famille et moi vénérions Kosteth – je crois même avoir participé une ou deux fois aux chœurs de la terre quand j’étais tout môme[4]. Je n’éprouve ni rancœur contre nos créateurs, que ça soit Néant ou Lumière, ni même envers les gardiennes dont ils nous firent grâce – j’ai toujours une pensée pour Ylüne en approchant du centre de Lengel. Quant à leurs serviteurs…

— Les méthodes de l’Obscurie sont discutables.

— C’est un bel euphémisme !

— Ils disent servir à la lettre la cause du Messager.

— Du prétendu Messager, oui. Celui qui fit don de l’espèce Novarii aux Keroubs en tant qu’esclaves, Celui qui scella notre sort par la fin de Nephel et la fondation d’Ocrit, au nom d’une prophétie croulant sous les millecycles.

— “Un être d’ombres venu des étoiles, Messager des dieux et rempart ultime envers la trahison de la terre”… »

Thalie s’étend un peu plus dans son fauteuil. Elle replace un coussin derrière sa colonne vertébrale, joue des épaules et remonte les jambes pour s’assoir en tailleur. Dernier de ses étranges changements d’expression, elle affiche désormais une mine curieuse. Sa voix me surprend – un demi-ton plus haut que d’ordinaire – lorsqu’elle annonce :

« À travers votre défiance envers le Messager, c’est “l’hérésie de Nephel” que vous invoquez ; vous le saviez ?

— C’est… le fer de lance de la Rébellion Néphéline, non ?

— Exact. Elle prétend que l’histoire du Messager n’est que tissu de mensonges, que la raison d’être de l’Obscurie ne nous mènera qu’au chaos. En parlant de vos paroles… Je ne vous cache pas avoir été surprise par certains mots de votre vocabulaire. Parmi les derniers, “idoine” et “belligérance” ne sont pas de ceux que l’on entend dans les…

— Dans les rades ? »

Moi qui comptais demander à Anthémis un peu de jaja pour passer l’amertume du venin… Le sentiment me vient que la Novarienne ne lâchera pas de sitôt ce point faible. Mieux vaut changer de sujet :

« Je vous explique, si vous me racontez pour vous.

— Plaît-il ?

— Vous. Comment en êtes-vous arrivée là ? »

Thalie marque un temps d’arrêt, pétrifiée. J’ignore si elle réfléchit ou si elle rechigne à me répondre. Elle soulève son verre du bout des doigts, le fait tourner comme pour en admirer chaque facette. Les reliefs du cristal accrochent les éclats chiches des lampes à graisse pour parsemer ses frises et ses pyramides, purifiées et blanchies, sur les prunelles qui l’admirent. Sans cesser son manège, la Novarienne délie sa langue :

« Rien d’aussi mouvementé que vous, louée soit Lumière. J’ai eu une enfance confortable en tant que fille de famille aisée. Mes parents étaient intendants chez un fonctionnaire kérubin, ce qui m’a ouverte rapidement au beau monde et à la vie faste des privilégiés. Ma famille était fière de s’insérer dans ce milieu, aussi ne rechigna-t-elle à aucune dépense. En conséquence, je reçus une éducation poussée sur l’étiquette, l’art de vivre et de servir au mieux l’Obscurie et ses Fonctionnaires – j’appris même une partie de ses arcanes. »

Surprenant. La clique d’Arkon ne fait pas vraiment partie des plus fervents disciples du Messager, d’ordinaire ; je le lui fais remarquer.

« C’est juste, affirme-t-elle. La réalité ne tarda pas à abattre sa cruelle masse sur ma maison. Le Keroub fut disgracié – vous connaissez les luttes de pouvoir sans fin qui les gangrènent. Avec lui churent mes géniteurs, qui ne trouvèrent pas mieux que de me vendre pour éponger leurs dettes… »

L’ombre d’une ancienne amitié traverse brièvement mon champ de vision : un grand gaillard au crâne rasé, aux larges épaules et aux bras musclés, pétri de convictions et de ferveur. Cédalion…

« Vous m’écoutez ?

— J’ai connu quelqu’un comme vous. Avec le même type de passé, j’entends. Nos voies se sont séparées mais il a su se relever jusqu’à… jusqu’à devenir très bon dans son domaine. »

Thalie frissonne :

« Sans prétention, je pense avoir connu la même issue. J’ai su me montrer utile, voire essentielle en tant qu’assistante et intendante. Il valait mieux pour moi : je suis passée dans bien des lieux avant de rencontrer Arkon. Il aurait pu advenir de moi… d’autres choses moins réjouissantes.

— J’en suis désolé.

— Le pire fut mon bref passage dans la Maison des Fantasmes de Nurin. »

Je dresse la tête. Elle coupe court :

« En tant qu’aide administratrice.

— J’ai rien dit. Mais, du coup… »

Elle pose son verre, vide, sur la table, et joint ses mains afin d’y appuyer le menton.

« Les employés – comprenez “les captifs” – sont des Ganipote. Vous savez ce que l’on dit sur leurs capacités de métamorphose ?

— Ça n’a pas dû vous plaire, je comprends. »

Je m’éclaircis la gorge devant sa gêne, mais je ne peux m’empêcher de demander :

« Et ensuite ?

— J’ai fini par me faire remarquer par Arkon. En réalité, il a fait retirer mon précédent employeur qui lui devait trop d’argent.

— “Retirer” : charmante façon de qualifier une exécution.

— Je devais faire partie du lot. »

Là, les choses deviennent intéressantes.

« Comment vous en êtes-vous tirée ? »

Un sourire cynique naît sur son visage – une première. Puis Thalie lève sa main gauche, joue avec ses doigts esquintés :

« La clientèle de la Maison des Fantasmes était parfois bien difficile. J’ai appris à me battre, à la dure : en voici les marques les plus évidentes. Je me suis exercée. Puis sont venus les sbires d’Arkon.

— Et ?

— Et alors, pourquoi croyez-vous que Saren me respecte à présent ? »

L’image fugace d’une Thalie impassible, jetant son poing de marbre sur la face de ce misérable vermisseau prétentieux de Saren, me réjouit au plus haut point. C’est con mais la Dame de glace risquerait de monter dans mon estime…

« Vous avez dérouillé les minions d’Arkon qui devaient vous tuer ?

— La chance était avec moi, surtout : j’ai pu sonner le premier qui a découvert ma cachette et récupérer son arme. Dès lors, mes facultés d’intermédiaire et de diplomate ont pu me permettre de négocier.

— Ces gros tas de bidoche, ils n’ont rien dû comprendre. »

La Novarienne opine, puis reprend :

« Philandre, le chambellan d’Arkon – celui que vous avez vu dans la chambre palatiale – a vu en moi un potentiel intérêt, aussi m’a-t-il fait emmener avec les possessions de feu mon maître.

— C’est pour ça que vous avez frappé le comparse de Saren avant-hier, au Bouchon des Trépassés ?

— Plaît-il ?

— Ils doivent vous en vouloir terriblement d’avoir su vous hisser dans les hautes sphères de leur… “Grand Séculaire”. Ça m’a surpris, en même temps, de voir quelqu’un de propre sur soi parmi son équipage. »

Ça va, je n’ai dit ni “glacial”, ni “distingué”, ni encore “pédant” – à croire que moi aussi je m’améliore en diplomatie. Mais Thalie n’est pas vraiment dupe :

« “Propre sur soi” ?

— Ça va, qu’est-ce que vous vouliez que je dise ? J’ai r’çu une éducation aussi, j’vous f’rais dire, ça vous est pas exclusif.

— Ah oui ? (levé de sourcil dubitatif). Et comment donc ? Ça n’était pas à Molenravh, et je doute que l’Obscurie tienne à avoir des pions qui pensent.

— Seuls les officiers importants reçoivent un enseignement poussé, bien qu’il soit principalement liturgique et cultuel. Tout ce que je sais, je l’ai glané par mes propres moyens. »

Histoire de la faire attendre un peu plus, je me lève et remplis nos deux verres, puis place le sien entre ses mains. La bouteille est vide. Je m’assois confortablement puis sirote une nouvelle gorgée. Thalie en fait de même, avant de grimacer – le fond du récipient concentre les épices. Elle tousse, discrètement :

« Alors ?

— J’avais l’habitude de faire le mur le soir, alors que je n’étais que cadet. La sécurité n’était pas des plus poussées dans cette partie de la caserne, on ne nous jugeait ni dangereux ni valeureux. C’étaient les quartiers gargouléens qui m’intéressaient : ces mordues du culte se rassemblent pour les derniers degrés de chaque halo afin de prier ensemble le Messager.

— Quel rapport avec votre enseignement ?

— Les livres. L’apprentissage de la lecture est nécessaire aux sous-officiers de l’Obscurie, mais j’ai poussé le concept bien plus loin. Vous l’ignorez peut-être, mais les Gargoules sont loin de partager tout leur savoir en ce qui concerne l’histoire d’Ocrit, de Nephel et du Messager. »

Thalie boit mes paroles, faute de toucher à son verre. Dans ses yeux brillants semblent se battre deux attitudes : intérêt et incrédulité.

« Les Gargoules possèdent toutes un grimoire secret. C’est assez nébuleux, mais il contient de nombreuses explications scientifiques à ce que l’Obscurie voudrait faire passer pour des mythes, des histoires de saints sous forme de poésie ou de chansons – parfois pompées les unes sur les autres – mais aussi des cadastres de cités anciennes et actuelles, des encyclopédies variées, des infos sur des lieux cachés et tout un tas d’autres choses. Le tout dans un style assez ampoulé, évidemment, donc j’ai dû me creuser la soupière pour tout piger. D’où certains sursauts lyriques : que’ques fois y avait du style.

— Vous êtes sérieux ? rétorque la Novarienne en posant son verre à terre.

— Bah ouais, j’avais pas la culture innée, Damoiselle.

— Non, je veux dire : vous vous rendez compte que nous pourrions en apprendre bien plus sur le Tombeau du Messager grâce à de tels ouvrages ?

— Ouais.

— Mais pourquoi n’en avez-vous pas parlé avant ?

— J’voulais prendre l’apéro », achevé-je en levant mon verre.

J’aurais pas dû l’avouer. Le masque de margyren reprend possession de Thalie ; loin d’azurer, sa peau vire exsangue. Elle se dresse d’un bond, bouillante de rage et tendue comme un glaive. Sitôt les pieds au sol, elle me jette son coussin au visage – j’évite, des gouttes tombent sur le tapis. Elle éructe :

« C’est exactement ce genre d’attitude qui fait de vous un si grossier personnage, ignoble suce-goulot !

— Eh là, on s’calme, Damoiselle, on a déjà une piste grâce à…

— Ne m’appelez pas comme ça ! »

Sourde, elle fait un pas en avant. Un deuxième, elle se penche et tend les doigts : la bouteille sur la table…

Merdelle.

J’évite le premier coup d’une torsion de hanche, pose mon verre du même mouvement. Thalie brandit son arme de fortune par le goulot, décoche un arc horizontal qui brise la torpeur feutrée du vieux salon. J’ai tout juste le temps de me baisser. J’envoie mon bras gauche bloquer la bouteille et l’agrippe de l’autre main. Nos regards s’interceptent : à nouveau cette ignition ténébreuse, comme une paire de quasars en guerre contre l’existence. Mais la Novarienne ne se laisse pas arrêter pour autant. D’un cri de rage, elle lâche l’arme et se dégage, me pousse de ses paumes. Mes mollets se prennent sur le bord du canapé, mais je retiens Thalie par le biscoteau : nous basculons tous deux, empêtrés sur le velours pourpre. Ma caboche percute l’accoudoir à l’armature de fer, tandis que la sienne heurte la mienne ; le premier choc diffuse une douleur vive, alors que le second se dissipe en vibrations, perce les strates de mon crâne par un rayon de lumière pulsante…

Les secondes s’égrènent, lourdes comme l’Univers.

Alors que je recouvre la vue, peu à peu, la Dame de glace presse mon buste… pour vider l’air de mes poumons ? Non… elle est aussi sonnée que moi, elle prend seulement appui. Son souffle pesant joue dans ma barbe, et sa tresse gît le long de mon cou tandis que des mèches me chatouillent la trogne. Je grogne. C’est à ce moment-là que la porte siffle. Je reconnais vaguement la voix essoufflée d’un des commis d’Anthémis qui, à peine arrivé, lance à la cantonade :

« Le chef vous fait savoir que le repas est… Oh. Pardon, je dérange ? »

Les yeux embués de Thalie dérivent sur le salon avant d’accrocher l’ouverture. Gémissement. Elle se redresse, s’assied sur le bord du divan – le plus loin de moi. Je tousse et tourne la tête à mon tour, dans de laborieux crissements de ressorts :

« C’est bon, on avait fini. »


***




[1] Enfin, il est propre, mais vieux, quoi. [retour]


[2] Quant à notre passage au Bouchon des Trépassés… On n’en parle pas, c’est mieux. [retour]


[3] C’est un nom, comme le sang de dragon, hein. De toute façon, en vrai les Hydres n’ont pas de venin. [retour]


[4] Kosteth est la déesse de la terre et de la guérison, et Ylüne, sa jumelle, de la guerre et du feu. On représente la première avec une toge rouge et sa Main blanche. La seconde, elle, arbore le Croissant retourné et des teintes noire et orange. Concentrez-vous, ça me gonfle déjà alors je le répéterai pas. [retour]


Commentaires

Cette fin ! J'imagine tellement la tronche d'ahuri d'Abriel et la moue pincée de Thalie ! Cette fin est parfaite.

J'ai beaucoup aimé tout le rapprochement le long de ce chapitre également. La conversation sonne super vraie, la crise de colère d'Abriel également. C'est encore un excellent boulot.
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mercredi 21 novembre à 13h03
Merci beaucoup, ça me touche car j'ai pris énormément de plaisir à écrire ces scènes :)
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mercredi 21 novembre à 16h04