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Julien Willig

vendredi 20 octobre 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XX

« Depuis, le cadavre du Serpent de la Création traverse l’Univers : il subsiste sous la forme d’une épaisse colonne de poussière éternelle.

De ses yeux naquirent deux dernières étoiles, immenses et majestueuses : Ocrit et Taraben, seules au bord de l’existence. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Thalie nage dans son bouquin. Je m’étire langoureusement, comme si je pouvais, d’une part, attirer son attention, et d’autre, gagner un peu de temps avant cette tâche fastidieuse. Double échec. J’attrape l’ouvrage au-dessus d’une pile – la plus petite – et cherche à en déchiffrer le titre. « ETS… ERO… ‘D… » – d’accord, le Livre d’Oreste. Je le tourne dans le bon sens et l’ouvre. La Novarienne s’éclaircit la gorge :

« Pas celui-là, je l’ai déjà lu. »

Je le pose sur le tapis et saisis celui d’après. Sans lever les yeux, elle trouve le moyen d’en rajouter :

« Celui-là non plus : c’est ma pile de lectures achevées. Comptez-vous vous révéler utile à un moment, ou cultivez-vous l’art de l’imbroglio à tel point que votre cerveau ne soit plus qu’un spongieux désorganisateur de civilité ? »

Oh, et puis merde.

Ça y est j’en ai marre ; d’une impulsion sur les bords de mon canapé, je me lève, dresse mon ombre sur toute la hauteur vorpaline de Mademoiselle comme si je pouvais, enfin, éteindre à jamais le feu glaçant ses entrailles. Le temps qu’elle s’en rende compte, j’abats ma main gauche sur la table basse qui nous sépare, me penche sur elle et lui pointe mon index sous le menton. Sursaut ; elle relève le chef :

« Qu’est-ce qui vous prend ?

— Qu’est-ce qui me prend ? Qu’est-ce qui me prend ? »

Ses foutus yeux vairons semblent se décolorer. Aujourd’hui, elle va prendre cher :

« Vous avez pas l’impression de faire chier votre monde, là ? À moins que votre superbe vous défende de vous rabaisser à la moindre empathie ? Ne froncez pas les sourcils, ça n’est pas un gros mot.

— Mais…

— J’en ai plein le cul de votre attitude, vous savez. Depuis qu’on se connaît, vous me jugez, vous me rabrouez, vous me fusillez au moindre geste. Et tout ça en à peine une journée ; à croire que vous voulez ma peau. J’vous rappelle que j’ai descendu des margyrens pour moins que ça ! »

Elle retrousse son menton aiguisé, tandis que mon doigt tendu appuie chacune de mes sentences comme un pieu dans le trou noir de son cœur.

« Il serait temps pour vous de descendre de votre piédestal, Mademoiselle. On n’a pas choisi de bosser ensemble, vous et moi, mais on doit faire avec. Vous avez peut-être tous les droits, dans la splendide chambre palatiale de votre bûche mourante, mais ici, c’est Lengel ; on vit ou on crève. Sauf que l’Obscurie nous colle aux basques, et c’est pas parce que je lui survis depuis des cycles que ça met votre petit cul en constante sécurité. »

La danse de ses sourcils, entre froncement outré ou haussement étonné, provoque d’étranges vagues sur son front. À la naissance de ses cheveux, ses veines s’obscurcissent, tout comme celles de son cou. Et je n’ai pas encore fini :

« Cette mission – retrouver le prétendu bijou à la con du mythe d’un mec qu’on voudrait nous faire vénérer – c’est à moi qu’Arkon l’a confiée. À moi. Et vous, vous êtes juste sa putain d’assistan…

— Assez ! »

Elle explose, se retrouve sur ses jambes, un pied contre le rebord de la table, avant même de s’en rendre compte ; je me redresse du même coup. Son visage… L’espace d’un instant, le givre s’est fendu pour quelque chose de bien plus glaçant ; une crispation, une haine viscérale, ou quoi que ce soit qui couve dans ses entrailles. Ses traits déformés, coupants comme ceux d’un masque, me jettent leur violence pour m’estropier à leur simple vue – je n’aurais jamais cru ma comparaison avec une margyren si refroidissante. Des lèvres retroussées dévoilent des dents impeccables, au-dessous de narines éclipsées à force de contraction. Les joues se creusent, la peau des tempes de même, alors que les pommettes saillent à en crever l’épiderme.

Et son regard… le temps s’arrête alors que je m’y fiche – à moins qu’elle m’ait harponné, moi ? De ses iris se dilue le sang mauvais, entre l’émail se rétracte la bile écumeuse. Elle se fige, hagarde, vacille dans son élan : de fines mèches de cheveux crème s’échappent de sa tresse pour échouer sur son front, alors que battent ses mains en quête d’équilibre. Le tranchant s’émousse, les muscles se relâchent : c’est un minois des plus confus qui me toise désormais. Dans le reflet de ses pupilles réanimées, ce serait presque mon propre étonnement que je pourrais décrypter.

En clair, je lui ai cloué le bec par mon coup de gueule, et elle par la violence de sa réaction. Nous voilà bien avancés…

Elle replace une échappée de cheveux derrière son oreille, je tends le cou et me gratte la barbe ; c’est à qui prendra la parole… Nos yeux balayent le salon poussiéreux – enfin, il est propre, mais vieux, quoi. Pas moyen de trouver de quoi rompre l’embarras. Je finis par zyeuter la « pile de lectures achevées » de Thalie. Hormis ceux que j’ai retirés tout à l’heure dorment trois bouquins bien gras. Elle n’a pas chômé. Je pourrais presque sentir sa vision ancrée sur ces foutus livres ; tout comme moi, elle n’ose pas me regarder. Mes dents jouent avec l’intérieur de ma bouche quelques secondes, avant que je me décide à l’ouvrir :

« C’tait trop fort. D’solé.

— Vous l’avez dit, je suis l’assistante d’Arkon. Et maintenant la vôtre, par extension. En somme, mon comportement à votre égard était déplacé.

— J’ai p’t-être pas été des plus courtois non plus[1]. Ceci étant dit, peut-être pourrions-nous laisser de côté les formes rigides et commencer par nous détendre, vous ne pensez pas ? Je doute que l’étiquette soit idoine à votre quête. »

Nouveau levé de sourcils – plus doux, cette fois :

« Idoine ?

— Ouais, idoine. Ça veut dire « propre à quelque chose ».

— Je sais ce que ça veut dire. C’est juste que… »

Je ne peux m’empêcher de lâcher un petit rire, avant de m’abattre dans le divan – couinement des ressorts. Je me passe une main dans les cheveux :

« Comme quoi, je peux vous surprendre aussi. Vous ne me pensiez pas capable de connaître ce genre de choses ? »

Thalie l’avoue d’une voix blanche. Je lui propose de s’asseoir ; elle tire un fauteuil près de la table, s’y installe lentement, comme si elle se méfiait du velours à la teinte sanglante. Puis elle reporte son attention sur moi ; pour une fois qu’elle semble encline à m’écouter, j’en profite :

« Vous et moi, on se retrouve ici par la force des choses. On n’a été que sommairement présentés, alors qu’on va sûrement passer un bout de temps ensemble, embarqués dans une folie mystique dont nous ne saisissons ni les tenants, ni les aboutissants. C’est le foutoir, reconnaissez-le, alors autant reprendre depuis le début. »

Elle opine, sans parvenir tout à fait à se départir de son orgueilleuse rigidité – là, y a du travail à faire. Me vient une idée soudaine : je me lève et farfouille dans les placards du boudoir. Je passe les différents effets personnels, ainsi que les objets de confort – portes-encens, flasques d’huile à lampe, même quelques couvertures –, avant de trouver ce que je cherche : un minibar hermétique, derrière une plaque d’acier sous l’une des étagères. La collection d’Anthémis est plutôt douce, mais j’en extirpe une demi-bouteille de venin de l’hydre. Armé de deux verres finement ciselés – du cristal, peut-être –, j’installe l’attirail sur la table, un exemplaire défraîchi du Grand Livre de l’Obscurie pour dessous de verre. Thalie m’observe servir sans mot dire, alors que l’alcool, d’un jaune épais et sans chaleur, vient épouser le fond des godets. Puis elle inspire, incertaine :

« Vous êtes sûr qu’on a besoin de ça ?

— Autant commencer par partager quelque chose.

— Du venin de l’hydre, alors. Vous n’aviez pas moins amer ? »

Je lève un œil amusé vers Mademoiselle : elle intercepte la pique et l’accepte, d’un petit hochement. Je jurerais avoir vu une étincelle au centre de son iris bleu, mais je lui fais grâce de la remarque : ça n’est pas le moment qu’elle se renfrogne à nouveau. Je la laisse siroter son verre, s’abîmer dans les remous crémeux du soufre liquide ; j’en fais de même. Elle grimace :

« Il porte bien son nom.

— J’aurais préféré qu’Anthémis nous le prépare lui-même, mais il a autre chose à faire. C’est un cocktail ; pas très bon déjà en bouteille.

— Et ça vous aide à vous détendre ?

— Ça m’aide à ne pas ruminer. »

Thalie hasarde un nouveau coup de langue dans sa mixture, frisonne, et se laisse aller à l’intérieur de son siège. Il aura fallu au moins ça pour l’aider à se délasser. D’un coup de menton, elle m’invite à continuer.

« Vous ne vous êtes pas demandée pourquoi l’on m’appelle Abriel "de Molenravh", je suppose.

— D’ordinaire, l’usage d’une particule est réservé aux sommités d’une cité ou d’une forteresse – souvent un fonctionnaire de l’Obscurie. Ceux dont le nom seul est reconnaissable, comme Neptis de Béthanie ou Lupart de Lengel. J’avoue avoir tiqué en ayant appris le vôtre, mais l’on m’avait prévenue de vos intarissables… turlupinades.

— Euh… ouais. Tout de même, il y a une raison véritable derrière ce choix. Car oui, c’est bien une décision de ma part que d’adopter ce nom.

— Ce n’est donc pas l’identifiant de votre famille ? »

Toujours une petite réticence dans le ton, comme si elle rechigne à s’engager pleinement dans la discussion. Je crois même déceler un coup d’œil hasardé au monticule de livres échoués. Qu’importe, je continue :

« J’étais trop jeune pour le connaître, ou du moins y faire attention. Un jour, il y a eu à Molenravh un "incident" lors d’une prière révolutionnaire – les Hydres ont le doigt sur la détente lors de ces rassemblements. J’ignore ce qu’il s’est passé, la chose était trop confuse. Quoi qu’il en soit, le résultat en reste gravé dans ma mémoire : ma mère fut exécutée sur le champ, et mon père emmené par les sbires de l’Obscurie. Quant à moi, j’étais bon pour l’endoctrinement, il faut croire ! »

Une lampée de venin de l’hydre coule fort à propos dans mon gosier. La mine grave, teintée de ce que j’imagine être du respect, Thalie m’accompagne. Puis elle me demande, d’un air étrangement sec, si mes parents me manquent. Un souvenir me remonte ; « Lumière, douce Lumière… »

« Pas vraiment, réponds-je. Je ne m’en souviens pas assez. J’ai surtout une vision de ma mère, étrangement nette, à la lueur des lanternes alors que nous célébrions les Nuits du Messager… Mais je m’égare. J’ai adopté l’identifiant "de Molenravh" lors de mon entrée dans les rangs de l’Obscurie, autant pour combler le vide de ma mémoire trop jeune que pour donner à mon ancien foyer la possibilité d’avoir, à son tour, un éminent. »

La Novarienne pouffe doucement, sans joie ; je lui accorde la naïveté de cette décision, tout en ajoutant que, malgré tout, le nom est resté – ces glandues de Gargoules qui nous répertoriaient y ont cru. Puis elle précise :

« Molenravh est un village dédié à l’entretien d’une châsse-lebraude, n’est-ce pas ? Dans ce cas, un fonctionnaire keroub devait déjà y être en charge.

— Je sais, je voulais le détrôner.

— Et maintenant ? soulève-t-elle, amusée.

— Ma belligérance a changé de priorité. »

Elle accuse le propos et prend quelques secondes de réflexion, avant d’enchérir :

« Je comprends désormais votre haine tenace à l’égard de l’Obscurie. Est-ce aux divinités que vous en voulez, ou à leurs représentants ? »

La fin de la sentence s’achève sur une note de méfiance, alors qu’elle plisse les paupières sur ses faux jumeaux bleu et jaune, curieusement acérés. Autant continuer à me livrer :

« Ma famille et moi vénérions Kosteth. Je n’éprouve ni rancune contre nos créateurs, que ça soit Lumière ou Néant, ni même envers les gardiens dont ils nous firent grâce – j’ai toujours une pensée pour Ylüne en approchant du centre de Lengel. Quant à leurs serviteurs…

— Les méthodes de l’Obscurie sont discutables.

— C’est un bel euphémisme !

— Ils disent servir à la lettre la cause du Messager.

— Du prétendu Messager, oui. Celui qui fit don de l’espèce Novarii aux Keroubs en tant qu’esclaves, celui qui scella notre sort à tous – la fin de Nephel et la fondation d’Ocrit – au nom d’une prophétie croulant sous les millecycles.

— "Un être d’ombres venu des étoiles, Messager des dieux et rempart ultime envers la trahison de la terre… "

Thalie s’étend un peu plus dans son fauteuil. Elle installe un coussin entre sa colonne vertébrale et le dossier, joue des épaules et remonte ses jambes pour s’assoir en tailleur. Dernier de ses étranges changements d’expression, elle affiche désormais une mine… curieuse. Sa voix me surprend – un demi-ton plus haut que d’ordinaire – lorsqu’elle m’annonce :

« À travers votre défiance envers le Messager, c’est "l’hérésie nephéline" que vous évoquez ; vous le saviez ?

— C’est… le fer de lance de la Résistance de Nephel, non ?

— Exact. Elle prétend que l’histoire du Messager n’est que tissu de mensonges, que la raison d’être de l’Obscurie ne nous mènera qu’au chaos. »

Que s’est-il vraiment passé à Molenravh ? En fait, ce rideau de sable, de sang et de larmes est bien trop vieux… Maintenant, je crois que je m’en fous.

Thalie ne compte pas s’arrêter là ; la mine froncée qu’elle arborait à l’étude de ses livres, elle me demande :

« En parlant de vos connaissances… Je ne vous cache pas avoir été surpris par certains mots de votre vocabulaire. Parmi les derniers, « idoine » et « belligérance » ne sont pas de ceux que l’on entend dans les…

— Dans les guinguettes ? »

Moi qui comptais descendre demander à Anthémis un peu de jaja pour passer l’amertume du venin… Le sentiment me vient que Mademoiselle ne lâchera pas ce point faible de sitôt ; mieux vaut changer de sujet :

« Je vous explique, si vous me racontez pour vous.

— Plaît-il ?

— Vous. Comment en êtes-vous arrivée là ? »

Thalie marque un temps d’arrêt. Pétrifiée, j’ignore si elle réfléchit ou si elle rechigne tout simplement à me répondre – j’en arrive à regretter ma question. La Novarienne soulève son verre du bout des doigts, le fait tourner comme pour en admirer chaque facette. Les reliefs du cristal, une frise géométrique en creux et pyramides inversées, accrochent les éclats chiches des lampes à graisses pour les parsemer, purifiés et blanchis, sur les pommettes et les prunelles qui l’admirent. Sans cesser son manège, sa langue se délie :

« Rien d’aussi mouvementé que vous, louée soit Lumière. J’ai eu une enfance plutôt confortable, en tant que fille de famille aisée. Mes parents étaient intendants chez un fonctionnaire Keroub, ce qui m’a ouverte rapidement au « beau monde » et au train de vie faste des rares privilégiés. Ma famille était fière de s’insérer dans ce milieu, aussi ne rechigna-t-elle à aucun sacrifice, ni aucune dépense. En conséquence, je reçus une éducation poussée et exigeante sur l’étiquette, l’art de vivre et de servir au mieux l’Obscurie – j’appris même une partie de ses arcanes, de fait. »

Surprenant. La clique d’Arkon ne fait pas vraiment partie des plus fervents disciples du Messager, d’ordinaire ; je le lui fais remarquer.

« C’est juste, affirme-t-elle. La réalité ne tarda pas à abattre sa cruelle masse sur ma maison : le Keroub fut disgracié – vous connaissez les luttes de pouvoir sans fin qui les gangrènent. Avec lui churent mes géniteurs, qui ne trouvèrent pas mieux que de me vendre pour éponger leurs dettes soudaines… »

L’ombre d’une ancienne amitié traverse brièvement mon champ de vision : un grand gaillard au crâne rasé, aux larges épaules et aux bras musclés, pétri de convictions et de ferveur. Cédalion…

« Vous m’écoutez ?

— J’ai connu quelqu’un comme vous. Avec le même type de passé, j’entends. Nos voies se sont séparées, mais il a su se relever jusqu’à… jusqu’à se retrouver très bon dans son domaine. »

Thalie frissonne :

« Sans prétention, je pense avoir connu la même issue. J’ai su me montrer utile, voire essentielle en tant qu’assistante et intendante. Il valait mieux pour moi ; je suis passée entre bien des mains avant de rencontrer Arkon. Il aurait pu advenir de moi… d’autres choses moins réjouissantes.

— J’en suis désolé.

— Le pire fut mon bref passage dans l’administration de la Maison des Fantasmes de Lura.

— C’est vrai, vous y êtes allée ? C’était comm… Enfin, je veux dire, ça devait être, euh… »

Engluée dans ses souvenirs, elle ne relève pas mon rattrapage maladroit. Elle pose son verre, vide, sur la table et joint ses mains devant son menton, avant de l’y appuyer :

« La plupart des employés – « captifs » serait un terme plus juste – sont des Ganipotes ; leur capacité de métamorphose offre des possibilités… intéressantes pour la clientèle, qu’elle soit Keroub, Gargoule, Novarii ou même Rhakyt.

— Comment ça, intéressantes ?

— Vous voulez vraiment savoir ? soupire Thalie.

— Non, je…

— Les Ganipotes peuvent modeler brièvement leur enveloppe charnelle à la façon de n’importe quelle espèce, quitte à étendre ou compresser leur fluide, ou masse, ou quoi que ce soit qui les compose. Le client est alors libre de choisir la race, le sexe et l’âge de l’être avec lequel il souhaite…

— D’accord, j’ai compris. C’est ça qui vous choque ?

— C’est un bordel, Abriel. Les visiteurs pouvaient avoir des desiderata particuliers, ça m’était bien égal. Mais, pour les employés… »

Je m’éclaircis la gorge devant sa gêne ; mieux vaut, pour tous les deux, changer de sujet :

« Et ensuite ?

— J’ai fini par me faire remarquer par Arkon. En réalité, il a fait retirer mon précédent employeur qui lui devait trop d’argent.

— « Retirer » ; charmante façon de qualifier une exécution.

— Je devais faire partie du lot. »

Là, les choses deviennent intéressantes.

« Comment vous en êtes-vous tirée ? »

Un sourire cynique naît sur son visage : une première. Puis Thalie lève sa main gauche, joue avec ses doigts cassés :

« La clientèle de la Maison des Fantasmes était parfois bien difficile. J’ai appris à me battre, à la dure : en voici les marques les plus évidentes. Dans mes emplois suivants, j’ai tenté de m’exercer afin de ne pas perdre ces capacités. Jusqu’à ce que viennent les agents d’Arkon.

— Et ?

— Et alors, pourquoi croyez-vous que Saren me respecte aujourd’hui ? »

L’image fugace d’une Thalie impassible, jetant son poing de marbre sur la face de ce misérable vermisseau prétentieux de Saren, me réjouit au plus haut point. C’est con, mais la fille de glace risquerait de monter dans mon estime…

« Vous avez dérouillé les minions d’Arkon qui devaient vous tuer ?

— La chance était avec moi, surtout : j’ai pu sonner le premier à découvrir ma cachette et récupérer son arme. Dès lors, mes facultés d’intermédiaire et de diplomate ont pu me permettre de négocier.

— Ces gros tas de bidoche… Ils n’ont rien dû comprendre. »

La Novarienne opine, puis reprend :

« Le chambellan d’Arkon – celui que vous avez vu dans la chambre palatiale – a vu en moi un potentiel intérêt, aussi il m’a fait emmener avec les possessions de feu mon maître.

— C’est pour ça que vous avez frappé le comparse de Saren avant-hier, au Bouchon des Trépassés ?

— Plaît-il ?

— Ils doivent vous en vouloir terriblement d’avoir su vous hisser dans les hautes sphères de leur… Grand Séculaire. Ça m’a surpris, en même temps, de voir quelqu’un de propre sur soi parmi son équipage. »

Ça va, je n’ai dit ni « glacial », ni « distingué », ni « superbe » ou encore « pédant » ; à croire que moi aussi je m’améliore en diplomatie. Mais Thalie n’est pas vraiment dupe :

« "Propre sur soi" ?

— Ça va, qu’est-ce que vous vouliez que je dise ? J’ai r’çu une éducation aussi, j’vous f’rais dire, ça ne vous est pas exclusif.

— Ah oui ? (levé de sourcil dubitatif). Et comment donc ? Ça n’était pas à Molenravh – de toute façon vous étiez trop jeune –, et je doute que l’Obscurie tienne à avoir des pions qui pensent.

— Seuls les officiers importants reçoivent un enseignement poussé, bien qu’il soit principalement liturgique et cultuel. Tout ce que je sais, je l’ai glané par mes propres moyens. »

Histoire de la faire attendre un peu plus, je me lève et remplis nos deux verres, puis place le sien entre ses mains : la bouteille est finie. Je m’assois confortablement puis sirote une nouvelle gorgée. Machinalement, Thalie en fait de même avant de grimacer – le fond du récipient concentre les épices. Elle tousse, discrètement :

« Alors ?

— J’avais l’habitude de faire le mur, le soir, alors que je n’étais encore que cadet. La sécurité n’était pas des plus poussées dans cette partie de la caserne : on ne nous jugeait ni dangereux, ni ayant la moindre valeur. C’étaient les quartiers gargoulins qui m’intéressaient : ces tarés se rassemblent pour les derniers degrés de chaque halo afin de prier ensemble le Messager.

— Quel rapport avec votre enseignement ?

— Les livres. L’apprentissage de la lecture est nécessaire aux sous-officiers de l’Obscurie ; j’ai poussé le concept bien plus loin. Vous l’ignorez peut-être, mais les Gargoules sont loin de partager tout leur savoir en ce qui concerne l’histoire d’Ocrit, de Nephel et du Messager. »

Visage ouvert : Thalie boit mes paroles, faute de toucher à son verre. Dans ses yeux brillants semblent se battre deux attitudes, intérêt et incrédulité ; quoi qu’il en soit, chacune attend la suite.

« Les Gargoules possèdent une série de grimoires secrets. C’est assez nébuleux, mais ils contiennent de nombreuses explications scientifiques à ce que l’Obscurie voudrait faire passer pour des mythes, des histoires de saints sous forme de poésie ou de chansons – parfois pompées les unes sur les autres – mais aussi des cadastres de cités anciennes et actuelles, des encyclopédies variées, des infos sur des lieux cachés et tout un tas d’autres choses. Le tout dans un style assez ampoulé, évidemment, donc j’ai dû me creuser la soupière pour tout piger. D’où certains sursauts lyriques : que’ques fois y avait du style.

— Vous êtes sérieux ? rétorque la Novarienne en posant son verre à terre.

— Bah ouais, j’avais pas la culture innée, Mademoiselle.

— Non, je veux dire : vous vous rendez compte que nous pourrions en apprendre bien plus sur le Tombeau du Messager grâce à de tels ouvrages ?

— Ouais.

— Mais pourquoi n’en avez-vous pas parlé avant ?

— J’voulais prendre l’apéro », achevé-je en levant mon verre.

J’aurais pas dû l’avouer. Le masque de margyren reprend possession de Thalie ; loin de piquer un fard, sa peau vire exsangue. Elle se dresse d’un bond, bouillante de rage, tendue comme un glaive. Sitôt les pieds au sol, elle me jette son coussin au visage – j’évite, des gouttes tombent sur le tapis – avant d’éructer :

« C’est exactement ce genre d’attitude qui fait de vous un si grossier personnage, ignoble suce-goulot !

— Eh là, on s’calme Mademoiselle, on a déjà une piste grâce à…

— Ne m’appelez pas comme ça ! »

Sourde, la furie fait un pas en avant. Un deuxième, elle se penche et tend les doigts : la bouteille sur la table…

Merdelle.

J’évite le premier coup d’une torsion de hanche, pose mon verre du même mouvement – le coup frôle mon épaule. Thalie brandit son arme de fortune par le goulot, décoche un arc de cercle horizontal qui tranche la torpeur feutrée du vieux salon : j’ai tout juste le temps de me baisser. J’envoie mon bras gauche bloquer la bouteille, agrippe son biceps de l’autre main. Nos regards s’interceptent ; à nouveau cette ignition ténébreuse, comme une paire de quasars en guerre contre l’existence… Mais la Novarienne ne se laisse pas arrêter pour autant : d’un cri de rage, elle lâche l’arme et se dégage, me pousse de ses paumes. Mes mollets se prennent sur le bord du canapé, mais je retiens toujours Thalie par le biscoteau ; nous basculons tous deux, empêtrés sur le velours pourpre. Ma caboche percute l’accoudoir à l’armature de fer, tandis que la sienne heurte la mienne ; le premier choc diffuse une douleur vive, alors que le second se dissipe en vibrations, perce les strates de mon crâne par un rayon de lumière pulsante…

Les secondes s’égrènent, lourdes comme l’Univers.

Alors que je recouvre la vue, peu à peu, la fille de glace presse mon buste… pour vider l’air de mes poumons ? Non… elle est aussi sonnée que moi, elle prend seulement appui. Son souffle, pesant, joue dans ma barbe, et sa tresse git le long de mon cou tandis que des mèches échappées chatouillent ma trogne ; je grogne. C’est à ce moment-là que la porte siffle. Je reconnais vaguement la voix essoufflée d’un des commis d’Anthémis qui, à peine arrivé, lance à la cantonade :

« Le chef vous fait savoir que le repas est… Oh. Pardon, je dérange ? »

Les yeux embués de Thalie dérivent sur le salon avant d’accrocher l’ouverture. Gémissement. Elle se redresse, s’assied sur le bord du divan – le plus loin de moi. Je tousse et tourne la tête à mon tour, dans de laborieux crissements de ressorts :

« C’est bon, on avait fini. »

 

***

 



[1] Quant à notre passage au Bouchon des Trépassés… On n’en parle pas, c’est mieux. [retour]

 

Commentaires

Cette fin ! J'imagine tellement la tronche d'ahuri d'Abriel et la moue pincée de Thalie ! Cette fin est parfaite.

J'ai beaucoup aimé tout le rapprochement le long de ce chapitre également. La conversation sonne super vraie, la crise de colère d'Abriel également. C'est encore un excellent boulot.
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mercredi 21 novembre à 13h03
Merci beaucoup, ça me touche car j'ai pris énormément de plaisir à écrire ces scènes :)
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mercredi 21 novembre à 16h04