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Julien Willig

mercredi 19 octobre 2016

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset II

« L’Univers naquit dans un chaos incontrôlable.

De son noyau, le centre du tout, Néant tendit les doigts. En jaillirent des nébuleuses, qui donnèrent naissance à des galaxies, des planètes et des étoiles. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Les gravats ruissèlent sur mes épaules, arrachés par la mitraille. Mais comment je vais me sortir de là ?

« Abriel, je détecte une présence ennemie. »

Je tords mon bras pour tirer quelques décharges à l’aveuglette. Une Hydre glapit de douleur.

« Abriel, tu m’entends ? Il y a des…

— Je sais ! »

Un trait de plasma fuse et m’égratigne l’épaule. Pas le temps de gémir : je dois foutre le camp en vitesse ! Je brandis ma lampe-main, éteinte, afin d’utiliser son verre comme un miroir. Dans son reflet, trois autres lézards descendent le boyau.

C’est mal barré. Las, je commence à comprendre ce qu’ont vécu les Planhigyn quand ils ont compris que le soleil ne réchaufferait plus leur planète. Mes bras s’abaissent, mes yeux s’abîment dans les ténèbres. Dans le… le trou du groc !

Ces cavernes sont naturelles ; la plupart de ces niches n’ont pas été creusées. Je n’ai vu aucune trace de vie animale avant de tomber sur la bête : avec un peu de chance, ce creux débouche autre part.

Je défais les sangles de ma lampe-main, l’allume à pleine puissance et la fiche dans le sol, devant moi. L’éclat aveugle les reptiliens : leurs tirs s’éparpillent dans la chambre circulaire. Alors je me jette en avant, tête la première dans le trou, avant de ramper au plus profond.

« Il s’enfuit ! », beugle le sergent.

Ce dernier fait signe à l’escouade d’avancer. Les Hydres déboulent, Devarïm braqué.

« Rends-toi, renégat ! »

La tête par-dessus mon épaule, je lève mon Oblitorion.

« Cause toujours. »

Elle était bien, cette lampe. Prise en main agréable, sangles de cuir, jolies couleurs. Mais, surtout, elle avait une puissance d’éclairage dingue, avec sa batterie au gaz solaire. Le truc assez instable, à manier avec précaution…

Je tire sur la lampe-main. Elle disparaît dans une boule de feu orange qui désintègre une paire d’Hydres et une bonne partie du pilier rocheux. Le souffle jette à terre les autres. Il s’engouffre dans mon tunnel et m’y propulse plusieurs mètres en avant. Les catacombes tremblent : je pourrais presque sentir les os s’entrechoquer dans leurs caissons. Des pans de pierres s’effondrent, les combattants de l’Obscurie hurlent. Il est temps de foutre le camp d’ici.

Dans mon intestin de roche, je me tortille comme je peux ; j’extirpe de ma sacoche une lampe frontale et revêts son bandeau. Et je rampe, je joue des coudes et des pieds pour avancer.

Le passage s’élève, c’est déjà bon signe. Au bout de quelques mètres, je crois entendre quelque chose ; vu le bordel dans ces souterrains, je n’y prête pas attention. Mais, alors que je progresse, le bruit se précise : ce sont des geignements. Ils semblent venir d’une cavité qui perce mon boyau, un mètre devant. Je m’y dirige et révèle son contenu d’un mouvement de tête.

Ce sont quatre grocs qui se cachent les yeux sous ma lumière. Ils sont tout petits, presque mignons : la portée de la mère que j’ai tuée ? Merdelle.

De nombreux os de carins forment comme un nid autour d’eux. Ils devaient vivre de la chasse de leur génitrice, qui traquait les rongeurs attirés par les carcasses novarii.

« Écoutez, les enfants… Je suis désolé, mais je ne peux pas vous aider. »

Mes paroles meurent dans ma gorge : il n’y a rien à ajouter. Je les laisse à leur sort pour tenter de sauver le mien. Alors que je reprends mon cheminement, un choc profond secoue la terre. La poussière tombe de plus belle. Deuxième choc. Puis un écoulement, derrière moi. De l’eau qui monte. Vite.

Double merdelle !

Les catacombes deviennent très instables. L’eau s’écoule devant, maintenant : l’inondation vient de plus haut. Le filet se marie avec les débris de terre, devient boue que je dois repousser, recracher. Je me presse, je glisse, j’avance jusqu’à déboucher sur un plus grand espace. Enfin, je m’en extirpe. Me voici dans une sorte de puits, pénétré en son sommet par une source de lumière bleuâtre. Victoire !

Je me munis de mon lance-grappin, un accessoire à installer sur l’Oblitorion. Une fois la corde fixée à ma ceinture, je tire le crochet. Il mord la pierre, se fixe dans une saillie proche de l’ouverture éclairée. Alors j’actionne la traction automatique, je monte. Des filets aqueux me lèchent le visage. Et des chocs retentissent, à nouveau. L’explication me vient par un échange que je capte, réverbéré par la magie des grottes en communication :

« Bahamut[1], cessez le bombardement, nous n’avons pas encore la relique !

— Les directives de l’Inquisitrice sont claires, sergent, répond la Dracène par le biais d’une Hydre. C’est l’Obscurie qui doit la récupérer, ou personne d’autre. Le suspect nous a échapp… »

Le lézard s’interrompt dans un bruit mou et humide : il s’est sûrement mangé une pierre sur la gueule, vu qu’elles tombent aussi tout autour de moi.

« Bouclez le périmètre, Dracène, il ne doit pas nous échapper. »

Pas de retraite ? Ils tiennent vraiment à me retrouver !

J’abandonne ces illuminés à leur fin et me hisse hors de mon trou. Me voici dans l’un des tunnels explorés plus tôt. Il pleut de la roche, chute des trombes d’eau : le bahamut s’en donne à cœur joie. Et ce, malgré la présence de ses troupes au sol[2].

Je remonte le souterrain au pas de course. Deux Hydres me bloquent le passage. J’en flingue une avant de me mettre à couvert, derrière un rocher stalagmitique. La coulure de pierre essuie une crachée de plasma ; en monte une odeur acre, mêlée à l’épaisseur d’une vapeur minérale. Le lézard m’a vu : le temps m’est compté, la Dracène va faire radiner les autres.

J’arrache mon bandeau et lance ma lampe frontale sur le côté. La diversion réussit : l’Hydre tire vers l’objet, pensant me voir sauter. Je me lève et l’abats sans cérémonie. Juste le temps de récupérer ma lumière, et je me taille sans faire d’histoire. Quelques enjambées, des sauts au-dessus des gravats – une pierre me percute le bras – et une foulée soutenue… Enfin, je sors de cette maudite grotte !

Me voici dressé sur la saillie qui marque l’entrée de la caverne. Plusieurs mètres plus bas, entre ma falaise et celle qui lui fait face, un étang tumultueux brasse l’écume de ses eaux sombres. Une pluie lourde et froide ruisselle, ses gouttes m’accueillent comme autant de pichenettes. Puis j’entends un grondement sourd, derrière moi, aussi furieux que le ciel. Mais ça n’est pas l’orage…

Je tourne la tête. Deux yeux de feu gigantesques, une masse sombre dans les airs : un rectangle d’acier, deux ailes tendues. Le bahamut ! S’il continue son pilonnage, je sais que je ne pourrai lui échapper bien longtemps. Ni une ni deux, je plonge dans l’étendue d’eau…

Glacée.

Dans la torpeur qui m’inonde, mes muscles menacent de m’abandonner. Je tremble, je m’agite comme un dératé, je m’assène des coups de poing jusqu’à glaner les miettes de forces qu’il me faut pour remonter à la surface.

La prochaine fois, je prends mon respirateur.

Pour que le bahamut ne me voie pas, j’inspire à fond et replonge. C’est l’autre rive que je vise, là où se trouve la cascade. Après quelques immersions de plus, j’arrive au bout. Difficile de s’accrocher, avec des doigts gelés, sur ces putains de rochers moussus ; je m’y prends à plusieurs reprises.

« Abriel, qu’est-ce qu’il se passe ? Tes signes vitaux s’affolent.

— Je fais trempette ! »

À force de patauger, je finis par m’agripper, je sors ma carcasse de l’étang. Puis je me traîne au bord de la paroi raide, jusqu’à atteindre la cavité dissimulée derrière la chute d’eau.

Vérin est toujours là. C’est un spationef de classe amphiptère, mais plutôt bien modifié : la carosserie est repeinte, tous les sceaux-système de l’Obscurie ont été virés, l’armement a été rajouté et j’y ai changé le système de communication pour relayer Gaeth, sans risque d’interception du signal[3]. J’ai bien fait de le planquer ici : posé dehors, il aurait déjà été réduit en cendres par le bahamut.

« Fais attention, tu as toujours une grosse mouche qui tourne dehors », m’avertit la Vigie.

Je porte le doigt à mon oreillette et y clique la commande d’ouverture : deux pressions courtes, deux pressions longues. La rampe d’accès s’abaisse dans un suintement, des lumières chaleureuses m’invitent à entrer. Mon cocon d’acier, mon antre ambulant. Je m’y précipite, balance sacoche, veste et gants détrempés, et m’installe dans le poste de pilotage. L’ouverture de l’appareil a amorcé sa sortie de veille, le préchauffage est achevé.

Décollage. Vérin flotte à maintenant un mètre du sol. Derrière la cascade, je peux voir le bahamut rôder au-dessus des grottes, dardant ses projecteurs sur chaque cavité. Il me verra forcément. Pas question qu’il me suive : je suis plus rapide, mais il m’aura descendu avant que je le sème. Avant même que je manœuvre pour prendre de l’altitude, peut-être. Une autre option ?

L’affronter. Triple merdelle.

Les canons habituels ne suffiront pas. Heureusement, il me reste les précieuses torpilles Lorne-V. Installer leur lanceur n’a pas été une mince affaire, et il prend à lui tout seul la moitié de l’espace à l’intérieur de l’appareil. Mais c’est le seul armement capable de me tirer de là en cet instant. D’après le tableau de bord, il me reste seulement deux de ces coûteux projectiles… Autrement dit, ne pas rater son coup.

J’actionne déjà la prévisée : le bahamut prend place dans mon collimateur. Un bon soupir, puis un bond en avant : Vérin déchire la cascade et jaillit dans une gerbe de gouttelettes. Je ne laisse pas le temps au vaisseau ennemi de se tourner vers moi. La Lorne-V fuse dans une traînée de vapeur. Le missile trouve son bonheur avec l’un des réacteurs arrière de sa cible : le cylindre explose et projette le bahamut à plusieurs mètres.

Sans le détruire. Le spationef ennemi parvient à retrouver une assiette plus ou moins stable. Il se dirige sur moi, avec dans son sillage de gros crachats de fumée noire, et tire à tout va. Un trait de plasma secoue Vérin. Je mets les gaz, me jette plein pot dans sa direction. Je le frôle et le dépasse. Surpris, le bahamut tente un demi-tour. Mais, avec un réacteur en moins, l’opération est compromise : il perd de l’altitude et s’abîme dans une rotation trop lente.

À moi de me retourner ! Je l’arrose copieusement de mes deux canons jumelés. Si son blindage est imperméable à mes tirs trop légers, je parviens néanmoins à le repousser par mes impacts. Le bahamut percute la falaise en dessous de la caverne qu’il bombardait. Juste retour des choses, des gravats s’en délogent et s’abattent sur lui. J’y mets mon grain de sel et tire sur la paroi : des pans de roche entiers s’en détachent pour choir sur le spationef. Impuissant, il est entraîné jusqu’à crever la surface de l’étang. Ses lueurs s’estompent à mesure qu’il s’enfonce. Puis les eaux enragées achèvent de le digérer : la bête repose en son fond.

« Mouchée, la mouche ! »

Je soupire à nouveau, passe une main sur mon front et repousse en arrière des cheveux trempés. Puis je programme Vérin : direction Lengel.

« Tu t’en es sorti, à ce que je vois, apprécie la Vigie. Bien joué.

— Merci.

— Tu as toujours ta trouvaille ? »

J’attrape mon sac et en sors la boîte en bois. J’observe ses cinq roues, ornées de caractères énigmatiques. J’ai déjà vu quelque chose de semblable ; je m’en souviendrai quand mes synapses seront assez reposées…

« C’est un coffret, il est verrouillé.

— Tu peux me donner un visuel ? »

Je place la boîte sur l’analyseur, relié à l’ordinateur de bord. Après un scan holographique de toutes ses surfaces, la Vigie ajoute :

« Intéressant. C’est peut-être une combinaison à entrer.

— Je le pensais aussi. Mais j’ai un autre moyen de l’ouvrir…

— Non, ne bousille pas ce coffret ! »

Je ravale mon sourire, déçu :

« Pourquoi ?

— C’est un mécanisme d’une grande finesse, bien loin du bricolage des Novarii opprimés ou de l’art appesanti des Gargoules. Il y a sûrement une sécurité à l’intérieur, peut-être même de quoi détruire le contenu de la boîte.

— Ah, merde… »

Je range le coffret, précautionneusement. Puis, tandis que Vérin m’emmène à Lengel, je sors et admire les artefacts en or piqués sur l’autel des catacombes.

N’y a-t-il que ça pour me remonter le moral ?

 

***

 



[1] Le bahamut est un transport de troupes blindé. Comme si son abject contenu – la piétaille de l’Obscurie – ne suffisait pas, il est équipé en plus d’artillerie lourde. Le genre de joyeuseté censée vous apprendre à rester du bon côté du canon. [retour]

 

[2] L’Obscurie paye les problèmes générés par sa gestion aveugle de ses forces armées : les Hydres sont menées au sol par les officiers Ordinés, donneurs d’ordres, mais dirigées physiquement par la Dracène qui les a conçus. Si cela donne quantité de troufions dont la perte serait minime, on atteint là un joyeux bordel : difficile pour un télépathe de manœuvrer tous les membres d’une troupe en même temps. [retour]

 

[3] En fait, le plus dur a été de virer l’insigne même de l’Obscurie : la sphère en relief enserrant le soleil, à moitié close dans sa partie droite. J’ai dû tout casser et remplacer les trous par de nouvelles plaques blindées. [retour]

 

Commentaires

Ces deux chapitres sont super rythmés, difficile de décrocher une fois lancée dans la lecture ! Comme à la première lecture, j'ai beaucoup aimé les notes de bas de page qui te permettent de préciser ton monde avec humour. Mention spéciale pour les dédicaces des lieux et des boyaux, j'en aurais presque souffert de claustrophobie. Heureusement que ça ne dure pas longtemps...

Enfin, j'ai aimé le combat contre le Bahamut, j'étais tellement à fond avec Abriel, c'était trop chouette !
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mercredi 26 septembre à 12h22
À le relire, je le trouve super rapide. Mais parfois ça n'est pas plus mal, j'imagine^^
Merci beaucoup pour ces retours :)
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mercredi 26 septembre à 18h52