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Julien Willig

vendredi 8 septembre 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XVII

« Le Serpent de la Création constata avec surprise autant qu’avec joie le fruit du travail de Lumière.

Il louvoya entre les constellations et les nébuleuses, qu’il chérit comme ses sœurs. Il caressa les étoiles et choya les planètes, il cajola les comètes et gourmanda les astéroïdes. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Quelqu’un joue une marche militaire non loin de moi, un truc à me briser les tempes. Ça tonne tant que je sens mon crâne prêt à céder. Qui que soit cet empaffé, il a même pas été foutu de régler la peau de son tambour correctement : ça sonne tellement grave qu’on dirait qu’il frappe au ralenti ! À moins que… eh, c’est pas mon crâne ?

Un hoquet manque de faire remonter les épices jusqu’à leur point d’entrée. Je ravale le sang de dragon de justesse avant qu’il ne dégueule sur la table.

« Mais pourquoi m’a-t-on affublée d’un déchet pareil ? »

En face de moi, la Novarienne ronge son frein… ainsi que ses lèvres. Ses ongles manucurés – sérieux, c’est la première fois que je vois ça à Lengel – écorchent le bois qui nous sépare, même au bout de ses doigts bizarrement tout tordus, là, sur la main gauche. Je cligne des yeux, pris de vertige ; enfer, on dirait qu’elle se dédouble !

« Vous avez fini, j’espère ? crache-t-elle.

— Mais elle me lâchera pas, celle-là…

— Vous savez que j’entends tout ce que vous dites, depuis le début ?

— M-merdelle… »

Une fois n’est pas costum… Non, une fois n’est pas coutur… Une fois n’est pas coutume, ses yeux lancent des éclairs – je vais finir par croire que c’est son attitude naturelle, tellement qu’elle en devient répétitive. C’est vrai, quoi, j’l’ai juste ram’née au Bouchon des Trépassés pour qu’on pourra se détendir et discutasser dans un endroit plus nœud… plus neuf… Plus neutre, voilà !

« Z’avez même pas touché à vot’ verre, je lui faisis remarquer très triste[1].

— Vous avez vraiment besoin de ça pour vous sentir puissant ? réplique-t-elle en retroussant son nez tout fin tout mignon.

— Nan, plutôt de ça. »

Je lui sors fièrement mon Ocrito… Oblitorion, que je brandisse au-dessus de ma tête en rirant. Pis soudain des cris : ça s’affole auteur… autour de moi. Les vauriens du quoi… du coin dégainètent leur Peccamineux et les clients les moins farouches sautillonnent sous leur table.

« Qu’est-qu’s’y s’passe ?

— Range ton flingue tout de suite, connard ! qu’on me crie dessus.

— Ah, ça ? Mais regardez il est même pas chargé : pour l’activer, je dois pousser ce bouton…

— Abriel ! »

Thalie[2] se dresse au-dessus de la table. Le frottement de sa chaise perce les oreilles de l’assemblée tandis que sa hanche percutionne le bord du plateau – la moitié de son verre fout le camp, c’est malin ! Dépité, je fixe la liqueur bleu roi s’échappementer mais comme un malheur n’arrive jamais seul, la Novarienne me colle une gifle de tous les diables. Mes joues subissent tant la pesanteur que j’ai peur de les voir quitter ma face en emportant mes lèvres. Avant cela, mon front heurte le cadre de la fenêtre sous laquelle nous sommes attablés. Heureusement, une poigne lithique me retient de tomber : elle enserre mon avant-bras et me soulève dans les airs.

« Abriel… C’est la dernière fois que tu causes du grabuge ici, je te le garantis.

— Oh, tiens, Béor ! constaté-je en souriant.

— Surpris de me voir dans mon établissement ? »

J’ai encore oublié qu’il ne m’apprécie pas[3]. Allez, détendons l’atmosphère :

« Bah, c’est vrai que d’hab’ j’préfère voir Ruth, mais… »

Pas le temps de finir ma tirade : le tas de rocaille m’envoie valser contre tables et chaises. Je m’effondre dans les cris du verre, du métal et du grès. Les clients se lèvent, blêmes, mais Béor les balaye d’une œillade sévère du genre « barrez-vous ». Alors que j’essaye de me dépatouiller dans les débris, qui m’agrippent comme des bras morts au fond d’une fosse commune[4], le Rhakyt abat son poing tout près de ma tête et brise, du même geste, le plateau d’une table renversée[5].

« Où est-elle ? », tonne-t-il.

Je crois que je commence à dégriser…

« Qu-qui ?

— Ma serveuse ! Ruth ! »

J’ai dû rater un épisode, là. Le roc vivant contracte tellement ses muscles que le dessous de sa peau, couleur lave, semble prêt à éclater. Il va me tuer !

« J-j’sais pas, bredouillé-je au plus vite. J’te jure, j’en sais rien. »

Il m’attrape par la gorge et m’extirpe de ma gangue de bris. Mes pieds ballottent dans le vide tandis que Béor ne me repose pas. L’explosion de ma trachée ira tapisser un sol déjà bien dégueulassé s’il serre les doigts. Les miens s’agitent : j’ai laissé échapper mon Oblitorion. Merdelle. Les contours de sa bouche se crispent alors qu’il dévoile ses dents, plus acérées que les plus pointues des montagnes. Il m’amène à lui et poursuit d’une voix calme, à m’en glacer les sangs :

« Elle m’a dit qu’elle allait te rendre visite hier soir. Pour te restituer quelque chose qu’elle ne pouvait pas garder… Tu vois de quoi elle parlait ?

— O-oui.

— Tu l’as vue ?

— Non. »

Le Rhakyt inspire un grand coup – sa poitrine se gonfle dans un grondement sismique. Impossible de deviner ses pensées derrière ce masque de terreur : peut-être lutte-t-il contre l’envie de me crever là, dans son propre bar ?

Je commence à étouffer.

Soudain, des pas légers se frayent un chemin jusqu’à nous, repoussant de petits fragments de bois, enjambant les plus gros. Thalie avance des pieds sûrs, aussi agile dans son ensemble de toile sombre que dans la combinaison chique qu’elle portait chez Arkon ; ses bras sont à peine écartés, elle bouge très peu mais conserve parfaitement son équilibre. On l’a formée au maintien dans ses cours d’étiquette, ou quoi ?

Elle s’approche, les ombres gagnent les creux de son visage et les plis de sa tresse – ou alors, j’ai vraiment des mouches devant les yeux. Les siens scintillent, embrasés par la lave qui coule dans les veines de Béor. Pour la première fois, ses lèvres se détendent tandis qu’elle lève une main, si fine, à côté du Rhakyt. L’expression de la Novarienne, d’une douceur tellement fraîche qu’elle en paraît déplacée, me rappelle curieusement les petits grocs du dernier souterrain que Gaeth m’a fait explorer. Drôle d’image.

Si ma gorge ne me brûlait pas tant, j’en aurais ri ; même une toux n’arrive pas à la franchir. Mais madââme Thalie n’a pas un œil pour moi : ni le jaune ardent, ni le bleu glacial. Elle se contente de lever le chef et d’effleurer le bras de pierre. Béor frémit, aussi surpris que je puisse l’être. Sa tête taillée à la pioche pivote, confuse, avant de se baisser vers elle. À la rencontre de leurs pupilles, une connexion se créé : une immobilité, un silence. Puis la Novarienne secoue le menton et plisse les paupières – un joli creux se forme en dessous. Le Rhakyt laisse alors échapper un long grondement, aussi frustré que… triste ?

Mes poumons s’enflamment.

Béor dévoile à nouveau ses canines et m’attire jusqu’à elles. Ses prunelles immaculées m’éblouissent tant qu’elles m’évoquent Lumière, comme si j’allais la rejoindre… Serait-ce la fin de mon piteux voyage ? Le Rhakyt susurre, peu soucieux de ce que Thalie entende :

« Je te préviens, connard de Molenravh. S’il arrive quelque chose à Ruth, tu devras en répondre. »

Pas possible de répliquer, ni même de respirer. Il ouvre les doigts : je perds connaissance avant de toucher le sol.


***

Un escalier de pierre, un corridor étroit et obscur. Au fond de ce couloir, le crépitement des torches et la danse des dorures d’une fresque, qui en ce lieu paraît éternelle…

« Gnnhgrmblh… »

Mon palais vibre : je crois que ce grognement m’appartient. Au prix d’un effort considérable, j’arrache de mes yeux mes paupières fatiguées. Je n’insisterai pas sur mon crâne palpitant à en exploser, ni sur ma trachée qui me lance comme un air de reproche. Malgré mes pupilles à l’air libre, ma vue met quelques secondes à revenir – même mes sens veulent me fuir.

Des ongles soignés quittent mon champ de vision, au bout de doigts fins qui traînaient vers ma tempe. Dans leur sillage flotte toujours cette essence de fleurs nobles, comme si elle venait de leur peau claire elle-même, et non du temple de la vieillesse érigé à bord du Sylvaer. Je me tourne laborieusement. Mes cheveux dérangent mon oreiller de sable tandis que Thalie se redresse et s’époussette, la tête dans les étoiles.

« V’mcrssiéltête ? toussé-je dans la douleur.

— Plaît-il ?

— Vous me caressiez la tête ? »

Articuler cette phrase me donne un grand sourire. La Novarienne laisse tomber sur moi, de toute sa hauteur, un regard des plus cassants[6] :

« Je prenais votre pouls.

— Ch-charmante attention.

— J’ai besoin de vous vivant pour accomplir la mission du Grand Séculaire.

— Vous êtes restée à mon chevet, c’est gentil.

— Relevez-vous. »

Je m’exécute à grands coups d’étirements, de complaintes et de gémissements, la zyeutant à la dérobée. Si un Rhakyt immobile pourrait passer pour une statue de roche volcanique, cette fille de glace adopte une non-expression tellement pleine qu’elle en paraît marmoréenne[7]. En parlant de Rhakyt…

Nimbés d’un silence tombal, nous gisons devant le Bouchon des Trépassés. L’enseigne est fermée et la nuit bien avancée. J’imagine que Béor m’a jeté dehors comme un vieux sac – heureusement, il a pris soin d’ouvrir la porte avant. En quelques gifles, je débarrasse la poussière de mes vêtements. Puis je me palpe : rien de cassé, juste quelques douleurs bien senties. Mon pistolet repose de nouveau à ma ceinture. J’ose un premier pas, ponctué par un violent vertige – faut qu’je me repose. Dans mon cerveau mou s’impose, fugace, l’image qui m’est venue dans mon rêve : le couloir de pierre, les torches… La vision s’estompe avant d’arriver à son terme. Mais quel sens donner à tout ça ?

Faut vraiment que je me repose.

Las, je me tourne vers Thalie :

« Bon, on y va ? »

Haussement de sourcil, alors qu’elle se veut digne et impassible – à croire que tous les suffisants affichent cette même mimique. Ne cherche pas, ma grande, je sais bien que tu me juges du haut de ton impeccable silhouette.

« Où comptez-vous aller ? s’enquiert-elle. Nous avons déjà convenu d’un point de chute lors des préparatifs de notre mission.

— Aux dernières nouvelles, c’est encore moi qui suis chargé de l’accomplir, cette foutue mission. Alors c’est moi qui décide, c’est tout.

— Vous n’allez pas changer nos plans pour un caprice aussi puéril ! »

Enfin elle commence à montrer du caractère, c’est mignon. Son nez se crispe, entraînant avec lui les muscles de son front. Puis elle raidit les doigts et remonte légèrement les épaules. C’est discret, mais pas assez. J’vais pas m’laisser faire.

« J’ai chez moi le gros de mon matériel de fouille, et assez de documentation pour faire des recherches. Qu’est-ce que vous croyez ? Bien sûr que je sais ce que je fais ! »

Bon, c’est pas entièrement vrai. J’ai certes de l’équipement, le plus encombrant, mais c’est surtout Vérin qui me sert de base d’opérations. J’ai juste envie de me pieuter rapidement et dans un endroit sûr. Et si ça emmerde la fille de glace, c’est pas un souci, au contraire[8].

« Où allons-nous ?

— Je crèche place du Grand Lumineur. Dans l’Allée des chicots.

— Ravissant.

— Vous v’nez ? »

Je pousse le vice jusqu’à me fendre d’un clin d’œil et d’une main offerte. Elle ignore l’un comme l’autre et prend les devants, aussi décidée que si je n’existais pas. C’est bon signe : Arkon et sa clique tiennent vraiment à ce que j’exécute leur demande, quitte à me céder du terrain. Avec un ricanement gardé pour moi, je me rends compte que c’est la deuxième Novarienne que j’arrive à ramener chez moi en trois halos – à croire que je m’améliore. Faudra que je sois bien gentil avec Ruth, la prochaine fois. La pauvre, je me suis barré en lui laissant une sacrée gueule de bois[9]…

Nous cheminons vite. Je n’habite pas très loin et Thalie semble savoir se repérer. Je la laisse ouvrir la marche, histoire de ne pas avoir à engager la conversation – je lui souffle quelques mots pour éviter certains endroits mal famés, en particulier le carrefour des trois flaques d’or. Les ruelles de sable bâillent comme des vieillards impudiques : de simples gosiers de ténèbres presque solides, cernés de maisons pâles aux contours arrondis comme des quenottes polies. La nuit pèse. Après un sablier de cheminement, la place du Grand Lumineur se dessine. Enfin, pas la place à proprement parler, mais du moins sa statue : une silhouette courbée, drapée d’une capuche qui lui tombe sur le visage et d’un long manteau traînant à terre. Elle tient dans sa main gauche un bâton de marche, alors que sa dextre tendue porte une lanterne lourde, dont l’éclairage électrique dispense sa lumière froide sur les environs[10].

Thalie presse le pas ; sa tresse crème tranche radicalement avec sa veste gris sombre. Sans sa combinaison noire aux épaules nues ni ses talons mondains, elle perd en grâce ce qu’elle gagne en vigueur – encore un truc à lui sortir pour l’asticoter. D’ailleurs… j’ai bien l’impression que cette image ne m’est pas inconnue. Les cheveux clairs, le pas décidé : oui, j’ai déjà vu Thalie à Lengel. Maintenant que j’y pense, j’ai cru capter comme une connexion entre elle et Béor, alors qu’il me soulevait par le cou. Elle se réfrénait lorsque je savourais mon canon au Bouchon des Trépassés, mais quand le Rhakyt s’en est mêlé…

Deux poivrots veulent entraîner une femme avec eux. À la surprise générale, c’est son poing qui part : elle colle une solide dérouillée à l’un des soulards. J’ai à peine le temps de capter sa crinière ivoire qu’elle disparaît par une des portes du fond…

Foutreciel, c’est elle ! C’est qu’elle a une sacrée poigne, en fait… mais qu’est-ce qu’elle foutait dans les locaux de la taverne ?

J’attrape Thalie par la manche et la force à s’arrêter. Elle me décoche un de ses regards-foudre :

« Qu’est-ce qui vous prend ?

— Vous étiez au Bouchon des Trépassés. »

Sourcil levé. Encore.

« Hier, je veux dire. Je vous ai vu cogner un type ivre. Qu’est-ce que vous êtes allée foutre dans les parties privées de l’enseigne ?

— Je vous demande pardon ?

— Et moi, je vous demande ce que vous foutiez dans mon point de chute. Vous me fliquiez, ou… »

J’essaye de river mes yeux dans ses putains de faux jumeaux jaune et bleu : ras les courignons de ses grands airs et de sa fichue mine parfaite ! Pourtant, un autre flamboiement hameçonne mon regard par-dessus son épaule : une tache de lumière ruisselle dans une ruelle, entrecoupée d’allées et venues. Elle vient d’une porte béant dans l’Allée des chicots. Au numéro…

Putréciel !

J’attrape Thalie et la plaque contre un mur dissimulé par les ombres. Des grains de crépi saupoudrent ses cheveux tandis qu’elle ouvre grand la bouche, surprise. D’une œillade sur le côté, je confirme ma première impression : on fouille mon appartement. Au moins deux sous-officiers novarii guident l’opération, et des Hydres y agitent leur grosse queue ; la lueur bleue des Devarïm scintille jusqu’ici. Je raffermis ma prise sur la veste de madame et lui souffle :

« Maintenant va falloir vous expliquer.

— Mais enfin, qu’est-ce qui vous prend ?

— L’Obscurie perquisitionne mon appartement ! Et vous, quel rôle aviez-vous dans cette histoire ? Nous sommes arrivés trop tard, ils devaient me prendre par surprise, c’est ça ?

— De quoi… »

Le sang pulse dans mes artères, de mes chevilles à la pulpe de mes doigts : je pourrais presque voir rouge au sens propre, tellement la colère ébranle mon être. D’une main je lui saisis le menton, la contraint à regarder l’Allée des chicots. Thalie se met à pâlir. L’étonnement provoque un relâchement général de son corps – malgré moi, j’adoucis ma prise pour ne pas la blesser.

« Abriel, vous devez me croire, je n’ai rien à voir avec cette histoire.

— Vous pensez sérieusement que je vous ferais confiance ? »

Alors, quelque chose d’inédit : un rire. Faible, froid et sans joie, presque métallique, mais un rire tout de même. Elle me regarde à nouveau. Son timbre se met à fondre, et c’est d’une voix sincère qu’elle poursuit :

« Ce serait trop demander. Vous avez raison, j’étais bien chez Béor hier soir, mais pas pour les raisons que vous semblez penser. Détendez-vous, je n’ai rien à voir avec l’Obscurie. »

À moi de jouer l’homme de glace. Je ne vais pas jusqu’à hausser un sourcil à mon tour, mais ma tronche doit montrer le même discours. La Novarienne reprend sans attendre de réponse :

« En tant qu’assistante d’Arkon, j’ai de nombreux privilèges, accompagnés d’autant de devoirs. Je ne peux pas vous en dire plus maintenant, mais je peux vous confier avoir des… associations, des liens avec des personnes ou des lieux stratégiques.

— Stratégiques, hein ?

— Rien qui vous concerne, vous pouvez vous rassurer.

— Quelle est la… teneur de ces liens ? »

À Thalie de s’empourprer : je retrouve le minois froissé que j’aime tant empoisonner.

« Cela ne vous regarde pas, crache-t-elle. Je ne suis pas que la potiche en haute couture que vous semblez voir en moi, piteux paltoquet !

— Je… quoi ? »

J’aurais bien voulu répliquer, mais j’le connais pas, ce mot ; Gaeth aurait pu me traduire son galimatias, mais mon oreillette git dans mon sac afin d’éviter des questions trop gênantes. Me revient alors à l’esprit l’image de l’ivrogne assommé par la fille de glace : c’est peut-être pas le moment de l’emmerder. J’enlève vivement mes mains de sa veste, qu’elle défroisse. Coïncidence, nous expirons tous deux par le nez avec humeur ; surprise et contrariété semblent s’évacuer de concert. Ce point plus ou moins éclairci, je retourne mon attention sur mon chez-moi.

Mauvaise idée.

Je me lance à mon tour dos au mur devant Thalie, et lève un bras pour la bloquer. Elle gronde, mais je lance aussitôt :

« Silence ! »

Pourvu que personne ne nous ait entendus…

Une goutte descend ma mâchoire le long de ma barbe, si lente qu’elle rechigne à tomber. J’essaye de museler mon souffle ravivé par l’appréhension.

« Qu’est-ce que vous voyez ? » murmure Thalie.

J’ose un nouveau coup d’œil. Un des sous-officiers demeure visible dans la lumière de mon appartement. Elle fait son rapport à une Hydre Communicante, une main sur la crosse de son Oblitorion, l’autre, comme à son habitude, jouant avec l’extrémité de sa longue tresse noire. Son regard, lui, doit ricocher dans le moindre recoin, la moindre cachette où sa proie aurait pu se terrer.

« Lyuba… »

Avec la lenteur précautionneuse d’un dresseur de fauves, je déplie mes doigts l’un après l’autre. Je fais sauter le fermoir de mon étui, enroule mes phalanges autour de ma propre arme…

« Abriel, que faites-vous ? »

Mes poumons me brûlent tant je n’ose respirer, comme un écho de mes épreuves passées. Loin en face de moi, un éclis éveille, l’espace d’un court instant, la lune en croissant sur le front de la lieutenante L.XIV/3…

Un étau froid se referme sur mon biceps. Deux mains claires. Doucement, Thalie glisse ces mots au creux de mon oreille :

« Abriel, ne faites pas cela. Nous n’aurions aucune chance. »

Ma vue se met à trembler. J’hésite sur la marche à suivre. Il suffirait d’un coup au but ! Mais, si je rate…

« Abriel… je vous en prie. »

Une voix si vibrante, presque chaude : l’espace d’un instant, c’est Ruth que je crois entendre. Je cligne des yeux, hagard. Mon arme est… déjà rengainée ? Le visage pâle de Thalie se dessine devant moi, tandis qu’elle m’entraîne au plus profond dans les ténèbres.


***




[1] En plus elle a pris une larme de léviathan : ça pique, c’est froid, c’est chiant, c’est… à son image, en fait. [retour]


[2] Eh, j’ai pas oublié son nom cette fois ! [retour]


[3] J’ai beau chercher, je vois pas pourquoi. [retour]


[4] Si j’vous disais que c’est pas la première fois que ça m’arrive ? Nan, mieux vaut ne pas en parler… [retour]


[5] Je suis même pas sûr qu’il ait voulu me frôler… [retour]


[6] Et pas du genre à rompre la glace. [retour]


[7] J’ai l’impression d’avoir déjà utilisé cette comparaison ; faut dire que Thalie, mine de rien, est aussi terrible que superbe. Fut-elle façonnée par Néant ou Lumière même du feu de leur passion figé dans la froidure cosmique, ou sculptée de la poussière des premiers âges par le Serpent de la Création, que cela ne me surprendrait pas…

Ou par le Messager, sinon ; un coup pareil rien que pour me faire chier, ça Lui ressemblerait bien, à Ce con. [retour]


[8] D’ailleurs, est-ce que j’ai de la place pour elle ? [retour]


[9] Bon, par contre je savais pas pour cette histoire de carin, ça me chiffonne. [retour]


[10] C’est lui, le Grand Lumineur. J’ai ouï-dire que l’Obscurie avait voulu faire abattre la statue, liée à une sorte d’hérésie, mais les habitants du quartier nord s’y sont toujours opposés. L’affaire aurait pu mal tourner mais elle a dû se régler comme d’habitude : à coups de pots de vin. Et, inédit, l’assurance qu’aucun culte non-autorisé ne soit pratiqué sur la place. [retour]


Commentaires

"Les ruelles de sable bâillent comme des vieillards impudiques : de simples gosiers de ténèbres presque solides, cernés de maisons pâles aux contours arrondis comme des quenottes polies. " J'aime beaucoup cette phrase, elle sonne super juste dans la description, elle m'a foutue froid dans le dos.

On commence à sentir le rapprochement entre les deux trames en effet, mais elles s'éloignent déjà aussi vite... Beaucoup de mystères !
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samedi 17 novembre à 09h57
Merci Julie :3
J'espère que la suite te plaira !
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samedi 17 novembre à 10h26