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Julien Willig

mercredi 16 août 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XV

« “Tu es mon messager, dit Néant à sa langue.

Tu seras autonome, tu erreras dans l’espace comme le filin de ma volonté et tu retrouveras mon seul amour : la Lumière éternelle.” »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



La Novarienne ne le quitte pas des yeux ; leur iris immobile tente de le happer dans ses abysses comme deux disques d’accrétion, seuls au milieu du vide cosmique.

La sueur mouchette les replis de ses paupières tandis qu’une goutte lui dévale l’arête du nez. Si son front luit à la lueur des torches, son crâne aux côtés rasés conserve l’aspect mat de sa peau, ainsi que sa pâleur. Les veines sombres sur les tempes, sous les orbites et au niveau du cou demeurent visibles, tant elles sont révélées par l’effort. Un seul accroc sur l’épiderme lissé par l’exercice et l’ascétisme : une cicatrice en croissant de lune, recroquevillée à la gauche du front.

Plongée dans une concentration extrême, la femme ne bouge pas d’un pouce. Sa longue tresse, prolongement d’une crête de cheveux noirs jusqu’au bas du dos, ballote faiblement au gré des courants d’air. Ses lèvres, sèches et bleuâtres, gisent sur son visage dans la plus totale apathie. Seul son souffle, battant une mesure des plus lentes, siffle pour rappeler le temps qui s’égrène. Tout son corps n’est qu’attente. Elle ne porte que des séries de bandes serrées contre sa poitrine, et de son bas-ventre jusqu’à mi-cuisse, sans oublier celles qui protègent ses mains. Sa peau dévoilée, brillante d’humidité, révèle par les jeux d’ombres les muscles fermes de ses bras, de son abdomen et de ses jambes. Elle se tient de biais, un bras en avant et l’autre près d’elle, coudes repliés, doigts ouverts et légèrement relâchés pour éviter les brisures. Sa position est celle d’une guerrière prête à bondir : soutenue par la jambe avant, fléchie, tandis que l’autre est rejetée en arrière en appui. Ses pieds brunis par la terre battue sont fermement ancrés au sol – si ce n’était la pose, elle aurait pu se faire passer pour une de ces statues en marbre qui ornent le palais des Hauts-Serviteurs. Elle tient bon.

Il en va de même pour Cédalion. Son souffle, moins ténu que celui de la combattante, stridule doucement. Même tenue, même posture, il plonge son regard dans celui de la Novarienne avec l’aplomb du chasseur refusant la fuite à une proie coriace. Cependant, elle le toise de même… Rien d’autre n’existe en cet instant. Pas même la douleur qui leur ronge les poumons.

Au bout d’une éternité, la goutte quitte l’extrémité du nez féminin pour se jeter dans l’inconnu ; elle s’écrase dans la poussière, rejette les grains de terre avant que d’autres ne s’empressent de parasiter sa surface. On ne respire plus.

C’est le signal.

La femme décoche son pied arrière : il fend l’air puis amorce une trajectoire circulaire vers la mâchoire de Cédalion. Mais seule une brise légère caresse le menton du commandant : le membre le contourne, le talon vise la tempe de l’autre côté. Cédalion n’a que le temps de réajuster sa défense ; il contre ; la jambe s’estompe avant qu’il puisse la saisir. Alors la Novarienne profite du mouvement pour se fendre, poing brandi vers les côtes de l’officier. Il esquive de la hanche, repousse l’attaque de son avant-bras et envoie son coude dans la trachée adverse. La lutteuse recule et grogne. Furieuse, elle foudroie Cédalion du regard avant de cracher quelques perles écarlates. Puis elle gonfle sa poitrine, inspire de pleines goulées d’air. Le commandant, lui, s’abstient – cela n’empêche pas son visage de bleuir à vue d’œil…

La Novarienne se frappe les joues, les côtes, les cuisses, tout ce qui peut l’aider à garder sa concentration. Puis elle décoche son regard de toute part, calculatrice. Sa tresse danse toujours lorsqu’elle repart à l’assaut. Du pied, elle souffle un jet de poussière dans le visage de Cédalion. Paralysé, il est contraint de tousser le peu d’air qui lui restait avant de – pire – se frotter les paupières. La femme met à profit cet instant fatal : d’un appui sur le genou du commandant, elle bondit sur ses épaules et enserre la tête de ses jambes.

Elle crispe ses lèvres indigo et jubile en étouffant son adversaire… mais bien vite, la gravité se rappelle à elle : Cédalion absorbe l’élan de la combattante pour pivoter sur lui-même et, dans le même mouvement, lancer ses mains entre les bras de la femme pour les lui bloquer. Il continue sur sa lancée et se jette au sol, offrant à la terre le dos sans défense de celle qu’il combat. Puis c’est le choc. L’impact délie les cuisses de la Novarienne, alors que les doigts de Cédalion prennent prise sur sa gorge. Un cri de panique s’écrase. Les yeux noirs tremblent en fixant le commandant. Froidement, il annonce :

« C’est fini. »

À ce moment, le bruit ambiant se réveille. Les torches crépitent et le fracas des lames d’entraînement traîne ses échos jusqu’aux combattants, amplifié par les murs et le plafond de pierre. Le regard de la dizaine d’Hydres, autour du terrain, étincelle à nouveau. Cédalion se relève et fait un geste aux servants Gargoules qui attendaient non loin ; ceux-ci accourent, deux masques respiratoires et une bombonne de gaz à la main. Pour finir, le commandant se tourne vers la Novarienne à terre, mangée par la poussière.

« Lieutenante Lyuba ? », demande-t-il en tendant la main.

Les muscles respiratoires de la femme sont crispés à l’extrême, dans l’attente d’un élément qui ne vient pas. Malgré la défaite, malgré la douleur qui lui perce le cœur, elle accepte l’aide et se retrouve aussitôt sur pied, aussi digne que si elle paradait dans son uniforme. Les Gargoules arrivent enfin. Elles s’empressent d’assister les deux combattants comme si leur propre vie en dépendait – ce qui est peut-être le cas. Tâchant de dissimuler leur panique sous la capuche de leur bure, elles appliquent les masques sur le visage des Novarii, puis ouvrent la bombonne de Zélotron-B à grands coups de manivelle.

Le mélange s’instille dans leurs poumons à l’agonie. Cédalion voit les yeux de Lyuba s’illuminer de soulagement tandis que sa poitrine s’épanche comme si elle sortait tout juste de son ordination[1]. Il ressent la même chose : le feu qui meurt tout doucement dans ses entrailles, la vie qui chemine dans ses veines jusqu’à faire fourmiller ses extrémités. Si l’ordination accorde la grâce aux Novarii, la race impie, de s’unir avec la volonté du Messager, elle n’en reste pas moins terrible pour leur nature chétive : impossible de survivre sans respirer le saint Zélotron-B[2]…

Cette fois, c’était vraiment juste. Même pour moi.

Les points noirs s’estompent progressivement, tout comme la sensation de vertige. Cédalion observe Lyuba reprendre consistance ; il sourit intérieurement.

Des progrès. Mais je ne le lui dirai jamais : c’est sa hargne – si elle la maîtrise – qui la servira.

« Combien de temps ? », demande-t-il à l’une des Gargoules, la voix malmenée par sa gorge dévoreuse de gaz.

La servante tire une montre de cuivre des replis de sa robe : elle l’ouvre et se concentre sur le grand cadran à trois aiguilles, ignorant le petit et ses deux autres pointes ainsi que le compteur à deux chiffres. Par ordre croissant, les trois trotteuses indiquent 1, 10 et 54.

« Un sablier, dix renaissances et cinquante-quatre secondes. Mon commandant, c’est un nouveau record ! »

Presque deux sabliers ; le seuil de tolérance que personne n’a su franchir[3]…

Une série de pas réguliers, accompagnés d’un frottement de queue, font crisser la terre dans le dos du commandant : il se retourne pour faire face à l’Hydre qui vient de le rejoindre. Sur son plastron, l’insigne d’une tête écaillée dardant la langue : c’est une Communicante.

« Mère Laetere, salue le Novarien. Merci d’avoir bien voulu assister à cet exercice.

— Très impressionnant, commandant Cédalion, répond la Dracène par le biais de son Hydre. C’est toujours instructif d’étudier un combattant émérite tel que vous, malgré mes millecycles d’expérience.

— Merci.

— Quant à vous, lieutenante Lyuba, j’ai bien cru un instant vous voir prendre le dessus sur votre officier. Pensez-vous pouvoir le détrôner, un jour ? »

La Novarienne rive ses yeux enténébrés sur son commandant, tout en frottant la cicatrice courbée sur son front. Puis elle répond, froide, impitoyable :

« Il est d’abord un grade intermédiaire que je dois ravir. »

L’Hydre laisse échapper un piaillement strident et guttural, grondant comme le gloussement de quelque volatile. Un rire ? Amusée, elle rétorque :

« Ramenez-nous le capitaine Abriel et nous en reparlerons. »

Lyuba opine, déterminée. Les yeux du reptile sondent ceux de Cédalion, qui s’efforce de rester impassible.

L.XIV/2. Abriel… Le capitaine Abriel de Molenravh.

Les mots de Fremyn, l’assistante-laborantine du vicaire, reviennent chuinter sous le crâne du commandant : « êtes-vous toujours hanté par votre échec, officierCédalion ? » La conversation promet un tournant moins agréable.

« Mère Laetere, si vous voulez bien…

— Une dernière chose, commandant Cédalion.

— Tout ce que vous souhaitez.

— Votre masque est la seule chose qui vous… prévient d’un défaut respiratoire létal. Pourquoi avoir commandé à votre lieutenante de l’ôter, tout comme vous-même ?

— Un bon soldat ne doit pas seulement apprendre à maîtriser ses armes et ses muscles ; il doit connaître les ombres de la douleur et de la peur. Seuls ceux qui savent repousser le stress intense aux confins de leur cœur sont en mesure d’accomplir ce pour quoi on les a créés.

— Une réponse pleine de sagesse, commandant Cédalion. Merci pour cet éclaircissement, vous pouvez prendre congé.

— Mère Laetere », ponctuent en chœur l’officier et sa lieutenante.

L’Hydre Communicante se retire et s’en va rejoindre ses vingt-neuf congénères : trois escouades, déjà réparties en quinconce sur le terrain d’entraînement voisin. Elle s’aligne et sans un mot tous les reptiles répètent leurs mouvements quotidiens, guidés par le sergent Anke. Les gestes parfaitement identiques ainsi que leur face dénuée d’expression manquent d’arracher un frisson au commandant. C’est pourtant une routine millénaire pour la Dracène : quand ce peloton aura fini ses exercices viendra l’un des six de l’escadron de Cédalion, tandis que les autres serviront l’armée de l’Obscurie – heureusement que la fatigue s’accumule dans le corps des Hydres, non dans l’être qui les dirige.

C’est d’ailleurs le peloton de Lyuba qui pratique à l’heure actuelle. Pourtant, cette dernière tourne les talons, arrachant d’un geste rageur la serviette tendue par une Gargoule. Le commandant prend la sienne et se lance à sa suite. Les foulées vigoureuses de la Novarienne la portent dans un petit couloir menant aux quartiers des sous-officiers, tandis qu’elle se frotte le visage à s’en arracher les veines.

« Lieutenante ? », appelle Cédalion.

Pas de réaction si ce n’est la furieuse danse de la tresse brune, égrènant des résidus de terre dans son sillage. La lieutenante tire la porte de métal et s’engouffre aussitôt dans le vestiaire ; le commandant passe l’huis à son tour :

« Lyuba ! »

Elle s’arrête enfin, raide comme la hanse d’une oriflamme. Les bandes de son dos marquent un étrange relief sous la crispation de ses omoplates. Sa main droite serre à s’en rompre la poignée de son casier, ouvert devant elle. Cédalion balaye la pièce et, d’un regard, fait comprendre aux rares indiscrets de déguerpir.

« Lyuba, qu’est-ce que tu fais ?

— Elle s’est moquée de moi.

— Pardon ?

— Laetere se paye ma tête ! »

Elle ponctue sa phrase comme elle claque la porte métallique de son casier : sèche, lapidaire. Brutale. À son bras gauche pend la tenue de repos standard de l’armée, un simple pantalon noir et sa veste, sur laquelle ne sont brodés en gris que son grade, l’insigne de son escadron, et son matricule : L.XIV/3…

Elle plante son regard dans celui de son officier, le feu à l’âme.

« Lieutenante Lyuba, reprenez-vous.

— Tu l’as vue, Cédalion, tu l’as entendue toi aussi. Elle a ri, elle a brandi l’image d’Abriel pour me narguer.

— Non, elle ne…

— Elle ne me croit pas digne de mon rang, éclate Lyuba, tous les jours elle trouve le moyen de me rabaisser !

— Arrête.

— Je suis prête à prendre la tête de la milice de Béthanie, pourquoi… »

Cédalion l’attrape par les épaules et lui plaque le dos contre la rangée de casiers. Son cri de surprise se noie dans la plainte du mobilier. La protestation de sa colonne, elle, ne passe que dans les mains du Novarien. Alors le commandant se dresse de toute sa hauteur, le front creusé par ses sourcils froncés, et maintient fermement sa prise sur la proie qui se débat. Celle-ci se tasse comme si l’étau de Cédalion allait broyer jusqu’à la moindre de ses particules. Elle baisse la tête, son ton s’affaisse :

« Que dois-je prouver pour montrer que j’en suis digne ? Pourquoi persister à conserver la place d’un déserteur ?

— Tu es mon bras droit, Lyuba.

— Je l’ai remplacé… lui.

— Tu es mon bras droit, répète Cédalion, et tu le resteras quoiqu’il arrive.

— Mais… pourquoi… »

« Êtes-vous toujours hanté par votre échec, officier Cédalion ? »

Que penser de tout ceci ? Encore aujourd’hui, Cédalion peine à admettre ce qui semble une évidence : Abriel a déjoué l’ordination, il a fui et rejeté la voie du Messager. Quelle raison aurait pu le pousser à commettre telle ignominie ?

Il n’y a pas de vie, il n’y a pas de mort ; il n’y a que l’Obscurie, enfant de la parole de Néant.

La chair est faible. Cédalion aurait dû le savoir, il aurait dû prévenir la chute de son capitaine. Pour l’Obscurie, la défiance n’est pas un crime : c’est une prérogative.

L.XIV/2 s’est fourvoyé. Abriel est perdu.

L’Obscurie… Elle-même n’admet pas l’échappée de son ancien second. Ce n’est pas le premier parmi les faibles à chercher la fuite, mais c’est le seul à avoir contré la purification de l’ordination.

Cédalion baisse les yeux sur sa lieutenante, courbée dans l’humilité. Sa fameuse tresse, ébouriffée, pend au-dessus une épaule. Le commandant essuie une goutte sur la joue de Lyuba puis lui relève délicatement le menton.

« L’Obscurie veut réparer l’affront qu’Abriel a fait au Messager. Ensuite, tu auras la place qui te revient. »

Les prunelles de Lyuba se ravivent, mordantes comme la flamm’ombre et aussi profondes qu’elle. Par-dessus ses sourcils, sa cicatrice lunaire se fronce alors qu’elle jure, solennelle :

« Il paiera. Pour tout. »


***





[1] Aucun combattant de l’Obscurie, malgré l’immense privilège que représente l’Ordination, ne souhaiterait revivre cette étape. Accepter ce changement de métabolisme est un pur acte de foi, le seul moyen d’entrer en contact avec l’esprit, avec l’essence, même, du Messager : une purification du corps comme de l’âme. Mais cette transcendance a un prix… [retour]


[2] Ce gaz vital pour les sous-officiers et officiers Novarii est administré par leur masque respiratoire. À l’intérieur de celui-ci, une cartouche diffuse le Zélotron-B durant le halo entier. Pour plus de confort, les couchettes Novarii sont équipées de tuyauteries à brancher sur ce masque. Cependant, lors d’un manque trop prononcé, l’état d’asphyxie atteint une telle ampleur que la simple dose du masque ne suffit pas : le sujet doit alors recevoir d’urgence une dose compressée par bombonne. [retour]


[3] Peut-être que le système de mesure temporelle de l’Obscurie vous a-t-il déjà été expliqué, mais ses sujets étant rarement instruits et peu lettrés, une explication savante devrait vous éclaircir davantage.

Nous marquons les temps longs en comptant la rotation de Nephel-la-morte autour d’Ocrit : c’est le cycle. Le cycle est divisé en soixante six révolutions, chacune représentant le temps nécessaire à Ocrit pour tourner sur elle-même. Enfin, la révolution contient dix halos, un halo étant le moment où un « jour » point entre des groupes de secteurs puis s’estompe, rythmant le levé et le couché de chacun. Degrés et halos sont mesurés dans le petit cadran des horloges, alors qu’en-dessous de lui un petit panneau à deux chiffres décompte les révolutions.

Le grand cadran sert à décompter précisément chaque halo : trente-six degrés font un halo, cinq sabliers font un degré, douze renaissances font un sablier, et soixante secondes font une renaissance. Vous constatez alors la volonté de l’administration ocritienne de vouloir connaître la marche du temps avec efficacité et, surtout, simplicité.

[Si vous souhaitez en apprendre plus ou confirmer vos connaissances, l’excellent recueil du Codex obscurien en annexes vous est tout indiqué.] [retour]


Commentaires

Très impressionnée par les descriptions de combat au début. Ca demande une attention de lecture redoublée, mais c'est vraiment bien foutu !

Beau boulot !
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mercredi 10 octobre à 12h45
Je comprends la nécessité de l'attention, même si je doute de pouvoir réussir à simplifier ça : je me suis basé sur mon expérience en karaté pour écrire ce combat, mais ce fut ardu tout de même x')
Merci d'avoir lu et apprécié ;)
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mercredi 10 octobre à 18h39
Non je ne pense pas que tu puisses simplifier, ça perdrait forcément en clarté. Et puis ça fait du bien de se creuser un peu la soupière de temps en temps !
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mercredi 10 octobre à 20h13