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Julien Willig

mardi 13 juin 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XIII

« Alors que Lumière continuait sa course dans l’Univers, elle essaimait les graines de la Vie dans les galaxies qu’elle rencontrait.

La Mère permit ainsi à toutes sortes de créatures de voir le jour, pour une existence éphémère et vouée à la douleur. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Le tableau de commande s’illumine, tandis que tout Vérin vibre, prêt au décollage. Je fais rouler mes épaules, secoue mes bras pour les délasser dans des soupirs d’aisance. L’un des trois Novariens qui m’accompagnent, la main jamais loin du holster, grogne :

« Eh, qu’est-ce que tu fous ? »

Obligé de remballer l’injure avant qu’elle franchisse mes lèvres, je me contente de lâcher :

« Je m’étire, ça se voit pas ? »

Sans déconner, je me décarcasse pour leur ramener un beau bijou de plus, et voilà comment on me traite ; même pas fichus de me laisser rentrer chez moi tout seul, on m’affuble de trois sacs à viande en armure.

« Mets quelque chose de présentable », qu’ils m’ont dit alors que j’enlevais ma combinaison de plongée[1]. J’ai alors enfilé mon pantalon aux fils usés, mes chaussures montantes à lacets et ma vieille veste de cuir.« T’as que ça ? » J’ai répondu « Bah ouais. »

Ils sont pas bien, mes vêtements ?

M’enfin, c’est pas d’eux que j’attendrais des conseils vestimentaires. Ils ont l’air tellement crétin, dans leurs couches de cuir rougi et de métal vieilli qui leur bombent la poitrine, que je me demande s’ils songent à les retirer pour… pour faire quoi que ce soit, en fait. Je tourne la tête vers l’arrière : ces glands sont nonchalamment appuyés contre le mur du cockpit.

« C’est bon, demandé-je, on peut y aller ?

— Ouais.

— Et on va où ?

— Pas loin. »

J’imagine que j’en saurai plus une fois en chemin. Je désarrime Vérin de la roche sèche du Secteur 7.22, maintenant baignée par la matinée orangée du nouveau halo, puis nous décollons. L’amphiptère de la fille de glace nous attend dans les airs ; je m’élève à sa hauteur et j’en profite pour saluer, tout sourire, les silhouettes à leur poste de pilotage. La Novarienne n’y est pas, mais le conducteur m’adresse un signe de la main pour m’indiquer quoi faire de mon intimité. Puis le vaisseau fait demi-tour.

« Suis-le, m’ordonne-t-on.

— J’avais compris. »

Effectivement, nous n’allons pas loin : une masse ovoïde se profile devant nous, seule dans le désert de roche. Les nuées de poussière, embrasées par les lueurs de l’horizon, épousent les contours de l’objet pour glisser à sa surface. Cette dragée blanche suspendue dans les airs en impose, même si elle est loin d’égaler le gigantisme de Nahash. Son style est tout en courbe, agrémenté d’entrelacs sophistiqués, pour un rendu organique radicalement opposé aux constructions terribles, sombres, massives et surtout sombres de l’Obscurie.

Tandis que nous approchons, ses détails se révèlent. Des veinures parcourent la surface de l’appareil, liant hublots, ouvertures, machinerie et artillerie dans un même ensemble, comme un système sanguin fossilisé sur un os poli par le temps. Çà et là, malgré un entretien irréprochable, des marques d’usure trahissent son âge véritable – à l’image de son propriétaire. Car je reconnais cet engin : Sylvaer, le vaisseau amiral d’Arkon. J’ignore lequel des deux est le plus ancien, mais, quelle qu’en soit la réponse, la perspective d’une telle longévité fait froid dans le dos.

Une bouche s’ouvre sur sa paroi. Le premier amphiptère s’y engouffre : pas besoin du regard pesant de mon escorte pour me faire comprendre de le suivre. Le passage n’est même pas rectangulaire, comme les standards de pierre bâtis par l’Obscurie, mais s’apparente désagréablement au boyau d’un être vivant : j’espère pouvoir en sortir avant de me faire digérer…

Je pose Vérin au plus près de la sortie, l’amarre et le mets en veille. Grâce aux commandes cryptées par Gaeth, je suis le seul à pouvoir le réactiver, via l’oreillette dissimulée dans ma ceinture. Une manière comme une autre d’avoir un soupçon d’assurance quant à mes chances de sortir d’ici en un seul morceau. Enfin, je tends les doigts vers le casier où je range mes affaires, puis hésite, pour finalement me raviser : pas sûr que le personnel de bord voit d’un très bon œil l’Oblitorion à ma hanche.

Je me lève du siège de pilotage : mes compagnons d’infortune, déjà debout, me pressent d’un simple « Allez. » Je ne m’équipe que du coffret hermétique dans lequel repose ce fameux Joyau de Pénitence, durement acquis, avant d’ouvrir la baie de Vérin. À mesure que la paroi me dévoile l’extérieur, une lueur bleu violacé vient glisser sur ma peau comme un frisson, sans chaleur aucune. L’ensemble du hangar est plongé dans une atmosphère de semi-ténèbres indigo, seulement brisée par quelques projections de lumière blanche. C’est dans le plus proche de ces cônes éclatants, au pied de mon appareil, que m’attend l’égérie de cette ambiance polaire : ma chère Novarienne aux yeux vairons, dont les lignes des sourcils et des lèvres – toujours si droites – sont si constantes qu’elles ne peuvent être que dans leur position de relâchement… À moins qu’elle fasse la gueule dès qu’elle me voit ?

Je descends la passerelle, tout sourire :

« Nous n’avons pas été présentés, je crois.

— Avez-vous l’objet ? »

Une langue aussi acerbe que l’expression…

Mes mots n’ayant aucune prise sur elle, je me contente de lui dégainer mon coffret ouvert. L’éclat jaune du cristal peine à réchauffer son visage roide, mais elle opine légèrement ; je dois me contenter de ce maigre signe de satisfaction. Puis elle fait volte-face et commence à disparaître dans les ombres bleuâtres. Au bout de quelques pas, elle se retourne et lâche un discret soupir, avant de me lancer, exaspérée :

« Alors, vous venez ? »

Vous pouvez pas me lâcher la grappe, au moins une fois ?

Les lascars descendent de Vérin et m’entraînent à la suite de la fille de glace. Nous quittons le hangar pour emprunter une série de couloirs, tous aussi sombres et incurvés. Cette lumière bleue imprègne les lieux comme une sorte de brouillard moite, presque collant. En réalité, le taux d’humidité est élevé à l’intérieur : un luxe, pour n’importe quel habitant de la croûte ocritienne. Heureusement, notre itinéraire se devine grâce aux lignes de lampions blancs qui dessinent son tracé.

Le clair-obscur qui en résulte change ma perception. Notre dédale semble se fondre dans le cosmos, notre chemin illuminé par quelques rangées d’étoiles dociles. Les malandrins qui m’escortent, avec leur armure fuligineuse aux durs reliefs et les longs couteaux qui dépassent de leur ceinture, paraissent soudain bien plus terribles, tels des belluaires antiques ayant fait mordre la poussière aux bêtes les plus féroces. Et, devant nous, chaque mouvement de la Novarienne qui nous guide est amplifié par la caresse des lanternes lactescentes : les enjambées roides se muent en pas de danse, les poignets fins tranchent les airs trop vite pour le regard qui les suit, et la tresse d’ivoire vient battre un dos nu, dont je peux apprécier le relief de chaque muscle lapis-lazuli ; d’un cou un peu trop long, mais dont la courbe prend la forme d’une invitation aux caresses, au balancement des reins qui subliment, en dessous…

Coup de coude viril dans les cotes.

« Eh ! maugréé-je.

— Regarde devant toi, abruti.

— Mais c’est ce que je fais. »

Mon interlocuteur fait signe du menton : « plus haut » ? Si on peut même plus…

Ah, non : plus loin. Une double porte coulissante signale la fin du couloir, avec une paire de sentinelles en faction et une mitrailleuse automatique au-dessus, la gueule de fer dardée vers nous ; nous arrivons à destination. Et je reconnais l’endroit. Ce sera la troisième fois que je franchirai ce passage : l’entrée de la chambre palatiale d’Arkon.

Les deux gardiens, le regard ferme, nous arrêtent alors que nous atteignons leur niveau. Ils nous palpent et vérifient les identités de chacun, moi compris. Si la Novarienne semble curieusement bénéficier d’un blanc-seing, cela ne suffit pas pour nous éviter les formalités : je suis sommé de leur montrer le Joyau de Pénitence, et les gredins qui m’accompagnent doivent déposer leurs armes. Je m’amuse de la fausse patience qu’ils essayent d’afficher[2]. Alors que notre guide à la tresse nous observe, impassible, je ne puis m’empêcher de me jeter dans ses yeux vairons, avant de lâcher :

« Alors, on prend racine ou quoi ? »

 

***

 



[1] J’y ai trouvé plus de trous que je n’y escomptais : ça craint. [retour]

 

[2] Faut dire qu’Arkon, lui, doit avoir tout son temps ; sacrée vieille branche ! [retour]

 

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