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Julien Willig

mardi 13 juin 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XIII

[Résumé des chapitres précédents]

C’est moi, Abriel, chasseur de trésor et fugitif recherché pour désertion. Pendant que le commandant Cédalion, mon ancien frère d’armes, cherchait à me mettre la main dessus à Lengel, j’ai accompli avec panache ma dernière mission : dénicher le Joyau de Pénitence au fond d’une épave immergée, pour le compte d’Arkon. Surprise : les sbires de ce dernier m’attendaient à la sortie du lac. À bord de leur vaisseau, une Novarienne guindée m’a accueilli froidement.


***


« Alors que Lumière continuait sa course dans l’Univers, elle essaimait les graines de la Vie dans les galaxies qu’elle rencontrait.

La Mère permit ainsi à toutes sortes de créatures de voir le jour, pour une existence éphémère et vouée à la douleur. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Le tableau de commande s’illumine tandis que Vérin vibre, prêt au décollage. Je roule des épaules, secoue mes bras pour les délasser dans des soupirs d’aisance. L’un des trois Novarii qui m’accompagnent grogne, la main jamais loin du holster :

« Qu’est-ce que tu fous ? »

Obligé de remballer l’injure avant qu’elle franchisse mes lèvres. Je me contente de lâcher :

« Je m’étire, ça se voit pas ? »

Sans déconner, je me décarcasse pour leur ramener un beau bijou de plus et voilà comment on me traite. Même pas fichus de me laisser rentrer chez moi tout seul, ils m’ont affublé de trois sacs à viande en armure.

“Mets quelque chose de présentable”, qu’ils m’ont dit alors que j’enlevais ma combinaison de plongée[1]. J’ai alors enfilé mon pantalon usé, mes chaussures montantes à lacets et ma vieille veste de cuir. Ma tenue habituelle, quoi.

« T’as que ça ?

— Bah ouais. »

Elles sont pas bien, mes fringues ?

M’enfin, c’est pas d’eux que j’attends des conseils vestimentaires, ils ont l’air tellement crétin dans le cuir rougi qui leur bombe la poitrine… Je tourne la tête vers l’arrière : ces glands sont nonchalamment appuyés contre le mur du cockpit.

« C’est bon, on peut y aller ? »

L’un me répond de ses plus belles monosyllabes :

« Ouais.

— Et on va où ?

— Pas loin. »

J’imagine que j’en saurai plus une fois en chemin. Je désarrime Vérin de la roche du Secteur 7.22, baigné par l’orange matinal. L’amphiptère de la “Dame de glace” nous attend dans les airs ; je m’élève à sa hauteur et j’en profite pour saluer les silhouettes au poste de pilotage. La Novarienne n’y est pas, mais le conducteur m’indique d’un signe de la main quoi faire de mon intimité. Puis le vaisseau fait demi-tour.

« Suis-le, m’ordonne-t-on.

— J’avais compris. »

Effectivement, nous n’allons pas loin : une masse ovoïde se profile devant nous, seule dans le ciel du désert. Les nuées de poussière embrasées par l’horizon épousent les contours de l’objet pour glisser à sa surface. Cette dragée blanche en impose, même si elle est loin d’égaler le gigantisme de Nahash. Elle présente un style tout en courbes agrémenté d’entrelacs sophistiqués, pour un rendu organique radicalement opposé aux constructions terribles, sombres, massives et surtout sombres de l’Obscurie.

Tandis que nous approchons, ses détails se révèlent. Des veinures parcourent la surface de l’appareil, liant hublots, ouvertures, machinerie et artillerie dans un même ensemble, comme un système sanguin fossilisé sur un os poli par le temps. Çà et là, malgré l’entretien, des marques d’usure trahissent son âge véritable – à l’image de son propriétaire. Car je reconnais cet engin : le Sylvaer, vaisseau amiral d’Arkon. J’ignore lequel des deux est le plus ancien mais, quelle qu’en soit la réponse, la perspective d’une telle longévité fait froid dans le dos.

Une bouche s’ouvre sur sa paroi. Le premier amphiptère s’y engouffre : pas besoin du regard pesant de mon escorte pour comprendre qu’il me faut le suivre. Le passage n’est même pas rectangulaire, comme les standards de pierre bâtis par l’Obscurie, mais s’apparente au boyau d’un être vivant. J’espère pouvoir en sortir avant de me faire digérer…

Je pose Vérin au plus près de la sortie, l’amarre et le mets en veille. Moi seul peut le réactiver grâce aux commandes cryptées par Gaeth, via l’oreillette dissimulée dans ma ceinture – un soupçon d’assurance pour sortir d’ici en un seul morceau. Je tends les doigts vers le casier où je range mes affaires, puis hésite, pour finalement me raviser : pas sûr que le personnel de bord voit d’un très bon œil l’Oblitorion à ma hanche.

Je me lève de mon siège : mes compagnons d’infortune me pressent d’un simple « Allez. » Je ne m’équipe que du sac dans lequel repose ce fameux Joyau de Pénitence, durement acquis, avant d’ouvrir la baie de Vérin. À mesure que la paroi dévoile l’extérieur, une lueur indigo vient frémir sur ma peau. L’ensemble du hangar est plongé dans une atmosphère de semi-ténèbres, bleue violacée, seulement brisée par quelques projections de lumière blanche[2]. C’est dans le plus proche de ces cônes éclatants que m’attend l’égérie de cette ambiance polaire : ma chère Novarienne aux yeux vairons.

Je descends la passerelle, tout sourire :

« Nous n’avons pas été présentés, je crois.

— Passons. Avez-vous l’objet ? »

Une langue aussi acerbe que l’expression…

Mes mots n’ayant aucune prise sur elle, je me contente de lui ouvrir mon sac. L’éclat jaune du cristal peine à réchauffer son visage, mais elle opine légèrement – je dois me contenter de ce maigre signe de satisfaction. Elle fait volte-face et commence à disparaître dans les ombres. Au bout de quelques pas, elle se retourne et lâche un discret soupir, avant de me lancer, exaspérée :

« Alors, vous venez ? »

Vous pouvez pas me lâcher la grappe, au moins une fois ?

Les lascars descendent de Vérin et m’entraînent suivre la Dame de glace. Nous quittons le hangar pour emprunter une série de couloirs. Cette lumière bleuâtre imprègne les lieux comme une sorte de brouillard moite, presque collant. Le taux d’humidité est élevé à l’intérieur : un luxe, pour n’importe quel habitant de la croûte ocritienne. Heureusement, notre itinéraire se devine grâce aux lignes de lampions blancs qui dessinent son tracé.

Le clair-obscur change ma perception. Notre dédale semble se fondre dans le cosmos, notre chemin illuminé par quelques rangées d’étoiles dociles. Les malandrins qui m’escortent, avec leur armure rougeâtre et les longs couteaux qui dépassent de leur ceinture, paraissent soudain bien plus terribles, tels des belluaires antiques faisant mordre la poussière aux bêtes les plus féroces. Devant nous, chaque mouvement de la Novarienne qui nous guide est amplifié par les lanternes lactescentes : les enjambées roides se muent en pas légers, les bracelets d’or aux poignets tracent les airs trop vite pour le regard, et la tresse d’ivoire effleure les reliefs d’un dos nu et ses creux en lapis-lazuli.

Un coup de coude, dans mes côtes. L’un des Sylvariens en armure.

« Eh ! maugréé-je.

— Lève les yeux, abruti, on arrive. »

Une double porte signale la fin du couloir, encadrée d’une paire de sentinelles derrière une mitrailleuse. Nous arrivons à destination. Ce sera la troisième fois que je franchirai ce passage : l’entrée de la chambre palatiale d’Arkon.

Les deux gardiens, le regard ferme, nous arrêtent alors que nous atteignons leur niveau. Ils nous palpent et vérifient les identités de chacun, moi compris. Si la Novarienne bénéficie d’un blanc-seing, cela ne suffit pas pour nous éviter les formalités : je suis sommé de leur montrer le Joyau de Pénitence, et les gredins qui m’accompagnent déposent leurs armes. Je m’amuse de la fausse patience qu’ils essayent d’afficher[3]. Alors que notre guide à la tresse nous observe, impassible, je ne puis m’empêcher de me jeter dans ses yeux vairons avant de lâcher :

« Alors, on prend racine ou quoi ? »


***




[1] J’y ai trouvé plus de trous que je n’y escomptais : ça craint. [retour]


[2] J’ai jamais trop su pourquoi cette ambiance. Un milieu curatif pour le vieil Arkon, je crois ? [retour]


[3] Faut dire qu’Arkon, lui, doit avoir tout son temps. Sacrée vieille branche ! [retour]


Commentaires

J'ai beaucoup aimé la description du trajet au fil des lampions ! La scène m'a aussi rappelé le premier chapitre avec la porte, les "sentinelles", tout ça tout ça !
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mercredi 30 octobre à 00h33
Ah, bien vu, j'avais pas fait le rapprochement ! Mh, quoi que, Abriel et les traquenards... C'est que ça deviendrait habituel à force^^
Merci beaucoup ! :)
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jeudi 31 octobre à 13h46
Joli aussi ce dessin ! J'ai pas vu de crédit non plus mais je reconnais le style de Pauline là, je crois bien !

Super les descriptions du trajet... Petite aura mystique sympa
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dimanche 9 août à 11h10