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Julien Willig

vendredi 12 mai 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XII

« Les enfants de Lumière prirent la forme de tout ce qui vivait dans le ciel, de tout ce qui en faisait la beauté ou la puissance, du Pulsar à l’Aurore.

Si, parfois, ils s’égaraient au sein d’une atmosphère, ils se retrouvaient piégés dans un écrin de cristal : tel était le prix du passage à un autre plan d’existence. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Tout semble se passer en quelques fractions de seconde, alors que la gravité se demande quoi faire de nous.

Une gerbe de gouttelettes scintille sous les rayons du jour, autour du corps de la margyren enlacé au mien. Celle-ci n’a d’yeux que pour moi ; leur éclat blanc s’estompe hors de l’eau, comme une pierre colorée qui sèche. La créature hurle son attirance à mon égard : son cri perd en résonnance pour gagner en clarté. Ajoutons à cela l’haleine, parfum spécial entrailles des profondeurs. Ses griffes, toujours dans leur étreinte à m’en percer les bras, doivent charrier les mêmes relents.

L’horreur… Est-il possible de voir pire ? Eh bien oui : après avoir contemplé de près la chair de ce monstre, voilà que l’occasion m’est donnée d’en explorer l’intérieur[1]. Une détonation retentit, puis un trait de plasma explose le crâne de la margyren, projettant une bouillie de matière grise, de fragments d’os, de dents et de langue dans mon champ de vision. Au moins, le cri s’achève.

Heureusement que j’ai le casque.

Le vide m’agrippe et je tombe : entraîné par le corps acéphale, je bascule en avant. Un accès de panique me prend, je bourre le cadavre de coups de poing et de pied jusqu’à ce qu’il lâche pour entamer sa propre chute. Je peux alors apprécier pleinement la surface trouble de l’eau qui se rapproche à toute…

« Splash ! » Ça doit être mon plat le plus terrible : j’ai l’impression qu’on arrache mes membres, qu’on les broie, qu’on m’éventre et que l’on martèle mes entrailles. Ma tête a percuté si fort l’avant de mon casque que des gouttes s’échappent de mon nez pour tinter sur la visière.

Un crépitement dans mon oreille :

« Toujours vivant, Abriel ? demande Gaeth.

— Je crois…

— Tu as fini ta mission ?

— Je… crois.

—  Bon. Réveille-toi vite, il faut qu’on se remette au boulot.  »

Connard. Quand est-ce qu’on me foutra la paix ?

Il me faut attendre que mes oreilles cessent de corner pour discerner un grondement de réacteurs : un appareil descend vers moi.

« Ça va ? me crie-t-on dans le brouhaha des machines et des rires gras.

— À votre avis, j’ai l’air de passer un bon moment ? »

Je décide de cesser d’exhiber mon postérieur au ciel entier ; je bats des mains comme un enfant dans une flaque, je gigote, me tortille comme un frétillant hors de l’eau pour me retourner.

Quitte à se qu’on se foute de ma gueule, autant y aller à fond…

Un regard vers mes sauveurs m’arrête net. C’est le canon d’un fusil longue portée, modèle Scoëris, que l’on pointe vers moi – le reflet de sa lunette m’esquisse un clin d’œil moqueur. Mais le pire, c’est ce qui se trouve à l’autre bout : Saren, le sbire d’Arkon qui prenait plaisir à me faire tabasser. Et, accessoirement, celui qui m’a envoyé ici. Le Novarien abaisse son arme, histoire de mieux me montrer sa grimace. Derrière lui, trois autres lascars patibulaires. Relativement hors de danger, je m’autorise une vue plus large sur l’appareil qui les transporte. C’est un amphiptère, proche de Vérin. Très proche, même, puisqu’il porte les couleurs d’Arkon[2].

L’engin lévite au ras de l’eau, à quelques brassées de ma carcasse endolorie. Il me présente la baie ouverte de son flanc. Saren, accroupi à la façon des tireurs – coude appuyé sur le genou pour soutenir le fusil – ne cesse de me zyeuter d’un air mauvais. Ça les fait rire de me voir galérer : leurs zygomatiques tirés au maximum dévoilent jusqu’à leur larynx gluant. En réalité, j’ai à peine la force de me maintenir à la surface. Ils n’attendent que le moment où je leur demanderai de l’aide…

« C’était bien la peine de m’envoyer ici, grogné-je, si vous êtes venu aussi.

— Eh, c’est toi le spécialiste, on te voit à l’œuvre, brocarde l’un des Novariens.

— Fils de mille pères, viens donc me voir à l’œuvre de plus près !

— Espèce de… »

On fait signe au bavard de la fermer : ça s’agite à l’arrière. Le cortège des gros bras se fend en son milieu, se raidit et tire une gueule d’enterrement – le sérieux leur va mal. Une silhouette fine, infiniment plus subtile que celle des malabars en armure, émerge des ombres de l’amphiptère.

Par le squelette de Kosteth[3] !

Des chaussures rigides à talons surélevés ; une tenue souple et noire, à la fois costume mondain et combinaison, lâche aux extrémités mais serrée au tour du cou ; des mains lisses aux longs doigts ; un visage marmoréen, tant pour son teint bleu fumé que sa roideur de givre ; des yeux vairons sous des sourcils droits : l’azur des horizons de cette mer où j’émerge, et le jaune sable des pierres de Béthanie ; et, enfin, des cheveux d’un blanc crémeux noués en une natte élaborée, passée au-dessus d’une clavicule pour pendre en pendentif jusqu’au relief de son sein[4].

Si ce n’est pas une déesse de glace que ces vauriens ont invoquée, c’est au moins une Novarienne trop soignée pour être accessible au commun des mortels. Et quelle stature : son apparition fige la scène, gèle le temps comme l’espace. Les détails de son être tranchent la vue comme des épées de blizzard, à tel point que je n’ose les qualifier de défauts. Ainsi, j’oublie vite les deux doigts les plus fins de sa main gauche, légèrement tordus comme s’ils avaient été cassés, le menton mis en avant sur une mâchoire trop ferme, sans parler de sourcils sévères qui froissent son front à la verticale… J’ignore qui est cette fille, mais elle doit occuper un poste important dans l’organisation d’Arkon.

Elle fait un pas de plus, brise l’inertie quand son pied claque sur le bord de la passerelle de l’amphiptère. Sa voix s’élève, un cristal clair et froid :

« Abriel de Molenravh, c’est bien cela ?

— Celui-là même que vous vouliez, réponds-je avec mon sourire le plus charmeur.

— Avez-vous le Joyau de Pénitence ?

— Vous ne venez pas pour me réchauffer, alors… »

Satisfait, je la vois qui se pince plus qu’au naturel. Mais elle n’est pas dupe, sa crispation fugace glisse et disparaît alors même qu’elle ombrage son minois : un souffle unique sur une plaque de verglas.

« Répondez.

— Je ne vous le montre qu’une fois à bord. »

Pincement de lèvres : je prends ça pour un acquiescement. Elle claque des doigts, amorce un demi-tour et disparaît dans la cabine aussi soudainement qu’elle est venue. L’un des Novariens en armure chope une grosse corde usée : il la fait tourner dans les airs pour lui donner de la vitesse et m’envoie son extrémité alourdie par un bon gros nœud.

« Eh, pas sur la tête ! »

Et si. Aïe.


***





[1] Oubliez vos pensées scabreuses, je parle au pied de la lettre. [retour]


[2] Comme le mien, avant que je le lui… emprunte définitivement. [retour]


[3] Ne cherchez pas : cette expression n’a d’autre utilité que d’exaspérer les prêtres chargés d’éveiller les enfants des faubourgs au culte du Messager. [retour]


[4] Si on me demande mon avis, je dirai qu’il n’est pas assez pronon… Comment ça, ça ne vous intéresse pas ? [retour]


Commentaires

Ahahah quel idiot xD Y a bien un air avec Dante et Iuliana, je comprends mieux ta comparaison des boulets :D

Cette demoiselle est hyper classe, la description me plait bien. Abriel est un imbécile avec une grande gueule, mais du coup il me plait bien aussi !
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jeudi 4 octobre à 13h21

Citation de @JulieNadal :
Abriel est un imbécile avec une grande gueule, mais du coup il me plait bien aussi !



Je pense que c'est bien résumé :p

Ouiii, c'est ce que j'y voyais^^
Bon, Abriel et Dante ne se ressemblent pas vraiment, mais je pense qu'on peut retrouver pas mal de points communs dans les personnalités d'Iuliana et Thalie, ce que tu verras au fur et à mesure ;)
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jeudi 4 octobre à 13h49