2

Julien Willig

mardi 9 mai 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XI

« "Vous serez mes émotions, déclara Lumière à ses créations. Vous devrez vivre, comme moi, la douleur d’être séparé de Néant, notre origine."

La naissance de ces Entités marqua le Troisième Âge de la Création. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Le harpon tiré improvise une corne d’acier entre les yeux de la margyren. Je commence à recharger ; à peine le cadavre du monstre tombe-t-il au ralenti, gracieux comme une danseuse figée dans l’éternité, qu’une autre furie charge dans son sillage. Ses griffes, ses dents… pas le temps d’armer !

Je lève le trait que j’ai toujours en main : la bestiole s’y empale par la gorge ! Sa vitesse propulse le corps sur moi, agité de soubresauts. Nous voici entraînés à travers le transept, tourbillonnant comme un couple enlacé au bal d’Ylüne. Même si nous sommes désormais très proches, je me dois d’éconduire la belle : ses yeux blancs sans paupières et sa langue fourchue ne sont pas à mon goût, pas plus que les glaviots de sang qui constellent ma visière.

En revanche, une autre prétendante vient tenter sa chance : l’eau à la bouche, elle s’accroche au cadavre de sa consœur avec aussi peu d’égard qu’un oiseau de proie sur sa branche sèche. Alors que j’essaye d’extirper le harpon, elle se hisse au niveau de la tête morte pour mieux grimacer devant la mienne. Vite, vite, vite vite vite !

La margyren serre ses griffes contre mon casque ; si elle me le perce ou l’arrache, c’est foutu. Merdeeeelle…

Toujours pas le temps d’armer le harponneur… à moins que ? Le trait d’acier est toujours fiché contre la carotide du premier monstre : je le passe dans la gueule du canon. Je force pour atteindre le bout, jusqu’à ce que… clic ; armé !

Je tire sans tarder : le harpon traverse le cou du cadavre et va se ficher dans la poitrine de l’autre margyren. Malgré l’eau qui nous entoure, je peux entendre son hurlement. Désolé, ma jolie, on n’était pas faits l’un pour l’autre.

Je remonte les genoux pour poser les pieds sur le corps empalé, puis j’actionne les propulseurs de cheville : le souffle envoie valser les deux mochetés loin derrière des colonnades luisantes de champignons, tandis qu’il m’éjecte dans la nef à force de cabrioles.

Je serre les dents et prie Kosteth pour ne pas vomir[1]. Du coin de l’œil, j’aperçois la peau pâle d’une margyren qui se jette sur moi. Tout ce que je peux faire, dans la rotation, c’est brandir le harponneur des deux mains : la bestiole l’agrippe pour s’arrimer à moi. J’ôte la bandoulière et le lâche, laissant le monstre dans le sillage de ma cascade.

« Cadeau d’adieu, chérie ! »

La margyren semble me prendre au mot, puisqu’elle tente quelques coups de dents sur mon arme. Qu’importe, il est temps pour moi de quitter la maison des horreurs : trop de parasites dans les entrailles de Nahash. Je palpe mes hanches jusqu’à trouver les commandes des propulseurs. Ni une ni deux, je mets les gaz : la manœuvre stabilise ma spire. J’oriente mes jambes de manière à me diriger vers le haut, droit sur la coupole du transept, percée en son centre par la tour du pont circulaire.

Je tente un coup d’œil nauséeux vers le bas. Mauvaise idée : derrière mon torrent de bulles se regroupent deux, trois… non, cinq… – foutreciel – une douzaine de margyrens ! Elles remontent le transept à ma suite, tournoyant en deux files synchrones, et elles gagnent du terrain[2] ! J’arme mon choqueur de poignet et tire au jugé une paire de capsules paralysantes. Je dois bien foudroyer deux ou trois monstres, qui s’empêtrent avec ceux qui les suivent. Ça ne suffira pas…

Je lève la tête, juste à temps pour m’orienter : l’ouverture de la tour n’est conçue que pour l’escalier en spirale du niveau supérieur, accessible par le balcon qui parcourt le haut de la nef et du transept. Autrement dit, le conduit laisse un espace de deux mètres de diamètre, tout au plus, avant le pont. À l’instant même où j’entre, mon bracelet s’allume et enduit le tunnel d’éclairs rouges : réserve de carburant consommée aux trois quarts… Je dois faire vite. J’amorce une de mes trois dernières charges explosives, minuterie au minimum, et la lâche aussitôt. Puis je déboule en trombe dans le pont circulaire – boum  !

La détonation secoue l’endroit : dans un espace aussi réduit, ça a dû faire du dégât ! À tel point que, goguenard, j’en oublie où je vais ; je traverse un banc de poissons en train de glander là, pénard[3]. Aussitôt, j’actionne les freins d’urgence – bien m’en a pris, j’étais à deux doigts de m’écraser sur la baie de l’observatoire. Avec ma grâce habituelle, je joue de mon inertie pour me retourner, dos à la vitre courbe. Devant moi, la poiscaille reprend sa formation, mais ça ne m’empêche pas de jeter un rapide coup d’œil sur le pont circulaire.

Ils étaient forts, les mecs qui l’ont construit : le verre incurvé fait vraiment tout le tour de l’observatoire, seulement consolidé par quelques lourds meneaux métalliques – ça, plus les piliers dans la salle, bien sûr. Et, malgré le bombardement et le crash de Nahash, les vitres, blindées, ont tenu bon. Il y a quand même quelques brèches, mais pas de quoi me permettre de passer ; une charge explosive devrait faire l’affaire.

C’est à ce moment-là que des margyrens sortent du puits central. Quatre monstres, pour deux fois moins de bombes. J’arme la première, la pose sur le verre derrière moi – les mochetés arrivent ! C’est la fin, pensé-je comme de trop nombreuses fois aujourd’hui. Loué soit ce banc de poissons : en véritable bouclier d’écailles, ils font face aux margyrens qui les dévorent sans rechigner. Pas le temps d’admirer le festin, je dois prendre la tangente. En fait, j’ai même une idée. À l’aide de mes propulseurs, je décolle vers la droite, à l’horizontale, pour suivre la courbe concave de la baie. Un tel départ ne laisse pas les monstres indifférents : comme je m’y attendais, ils me prennent en chasse en empruntant la même trajectoire.

J’actionne l’explosif : une boule de feu, de bulles et de fumée éventre la vitre, les écailleux et une margyren à la traîne. Les trois autres me filent le train, la rage dans les globes laiteux qui leur servent d’yeux. Je colle ma dernière charge sur le verre qui défile devant moi. L’active quand mes poursuivantes arrivent à son niveau – après quelques secondes bien trop courtes. Bam, une autre mocheté en moins !

Ma révolution à toute berzingue du pont circulaire touche à sa fin : j’arrive à ma première brèche, qui vomit les membres épars explosés hors de l’appareil. J’amorce un virage serré par ma propulsion de hanche, ce qui me catapulte à mon tour à l’extérieur.

« À jamais, vieux nid de vipères ! », crié-je à la carcasse croulante.

Évidemment, ce regard jeté par-dessus l’épaule me montre ce que je redoutais : les deux dernières margyrens s’extirpent de la baie pour me poursuivre encore.

« Filles d’inceste, foutez-moi la paix ! »

Le cri strident qu’elles me renvoient semble désapprouver ma proposition. Clignotement de lumière à ma main : la réserve des propulseurs est au minimum. Je lève la tête ; si loin semble la surface !

J’accélère, les membres bien plaqués le long du corps afin de diminuer la friction avec l’eau. Je me fais l’effet d’un explorateur de l’extrême, prêt à risquer sa vie pour découvrir les confins de l’infini. Sauf que là, cet infini est bien réel : une aire orangée, secouée d’ondulations écumeuses, que je compte bien traverser !

Un mouvement frôle mon mollet : la margyren de tête joue de ses griffes, mâchoire grande ouverte – c’est limite si je ne m’y vois pas déjà dedans. J’ajuste mon poignet et lui décoche une capsule paralysante… qui se loge direct dans sa bouche !

Le monstre hoquète, surpris. Puis c’est l’électrochoc : la créature blafarde se révulse, foudroyée, jusqu’à ce que ses yeux éclatent dans une gerbe de sang. Inerte, elle dégringole dans les abysses.

La dernière margyren contourne le cadavre pour se jeter sur moi. De ses serres, elle m’arrache un propulseur de cheville, et mon choqueur dans la foulée[4]. Elle referme alors ses griffes sur mes bras, me ceinture de son corps souple : je ne peux plus lutter ! Les doigts acérés percent ma combinaison – l’eau m’envahit, glaciale. Et ses yeux, ses horribles yeux blancs…

À mon poignet, le voyant d’alarme hurle la mort du carburant dans les prochaines secondes.

Lumière, douce lumière…

C’est la fin. Je voudrais revoir, une dernière fois, la caresse du halo de feu sur la crête des vagues noires.

 

Je lève un œil au ciel.

 

Est-ce le vide brûlant, dans mes poumons, qui tache mon regard ? Quelle est cette masse sombre, au beau milieu du jour qui me plafonne ?

Gaeth, tu m’as emmené Vérin ?

La surface – si proche – bouillonne sous cette ombre : c’est bien un véhicule !

Bouffée d’espoir, comme je n’en ai jamais eu.

Je baisse le regard sur la face de la margyren devant moi, les dents pointées sur ma gorge.

« Eh ! »

Coup de boule dans sa tronche ; c’était faible, mais je gagne quelques secondes tandis qu’elle s’ébroue.

« Jamais le premier soir, coureuse de plumard ! »

Sur ces doux mots, nous crevons les eaux.

 

***

 



[1] Mauvais réflexe, je sais, souvenir de l’enfant crédule que j’étais. Mais je n’entends pas tapisser la visière de mon casque de l’intérieur : le sang de dragon rugit encore dans mon estomac. [retour]

 

[2] J’en ferai des cauchemars pendant des jours. [retour]

 

[3] Les quelques entrailles qui s’étalent sur ma visière mettent à nouveau mon estomac à mal. Je vous laisse savourer les images qui vous viennent. [retour]

 

[4] Ce machin m’a coûté cher, en plus. [retour]

 

Commentaires

Ahah yeah ! Le retour d'Abriel ! Avec un chapitre hyper rythmé également.

J'aime les insultes colorées d'Abriel, j'ai bien ri aux "Filles d'inceste". Cette ironie dans les pires situations est vraiment super agréable à suivre. Pour autant, on sent bien la tension aussi de ces sirènes démoniaques qui cherchent à le boulotter, et on a un peu les jetons avec lui. Encore un très bon moment de lecture.
 1
jeudi 4 octobre à 13h13
Merci, merci et encore merci : ce chapitre n'est qu'un condensé d'action, et c'était duuuur à écrire ! Du coup, content si ça marche^^
Bien sûr, Abriel est ce genre de héros qui trouvera toujours l'occasion de râler dans les pires moments... c'est ça qui fait le côté drôle, parce qu'il s'en sortira quand-même. Je me demande même : est-ce qu'il ne s'en sortirait pas mieux en restant concentré, ou est-ce que ça l'aide à garder la hargne pour s'en sortir ?
 1
jeudi 4 octobre à 13h51