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Julien Willig

samedi 10 septembre 2016

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Prologue

Mes pieds tracent des sillons dans le sable. C’est la première sensation qui me vient lorsque je reprends conscience. Puis le son, mou et continu, des grains qui se dispersent. Mes yeux s’ouvrent, ma tête ballote sans volonté.

Des dalles sombres, recouvertes de poussière, défilent tandis que l’étau glacé des deux Hydres me traîne le long du couloir. La lourdeur de la terre pèse dans ce souterrain de calcaire, étouffe les pas et broie les cœurs. À intervalle régulier, des lanternes tentent de percer l’obscurité – piètres halos bruns sur des parois privées de soleil – mais même le plafond trop haut se noie dans le noir.

L’éclat des flammes est trop fort pour moi – mes yeux me brûlent, en fait. J’ai mal à la gueule. À en juger par les perles de sang qui pleuvent de mon corps, raidi, on m’a déjà bien interrogé. Mais ça n’est que le début : je sais où l’on m’amène…

Nous atteignons bientôt une porte métallique, encadrée par une paire d’Hydres au regard vide. Enfin, sont-elles vraiment deux ? J’ai la vue tellement trouble que je me demande si ce ne sont pas mes yeux qui les dédoublent. La même posture, identique, pour des bipèdes amorphes.

Mes matons s’arrêtent devant leurs émissaires reptiliens, qui braquent leurs fusils sur mon cœur. Toujours sans sourciller. Seuls les motifs et les couleurs de leurs écailles distinguent les sentinelles des bidasses qui m’enserrent. Même armure, même arme. Même tronche.

« Identifiez-vous, coasse l’un des plantons.

— Unité de combat Laetere », annonce mon lézard de droite.

Il tend un parchemin au garde qui lui fait face. Celui-ci déroule le pli d’une griffe et le parcourt de ses yeux jaunes. À la faveur d’une lueur orange, je peux voir au travers de la missive des lignes tracées à la hâte, mouchetées de ratures, avant un sceau final bien baveux.

« Intéressant, lâche l’autre gardien à la place du premier. »

Saloperie de lézards mentaguidés !

Je crache au sol ; un glaviot rouge agglutine les grains de roche.

« Vous pouvez entrer. »

Il rend la lettre, et l’autre actionne un levier ; la porte coulisse dans un grincement. Mes deux Hydres m’engouffrent dans l’ouverture. Nos ombres creusent l’empreinte de lumière dessinée sur le sol, avant que la lourde nous enferme à l’intérieur.

« Ah, vous voilà enfin ! Ma surprise de la journée, s’enjaille une voix chevrotante.

— Il n’avait que cette arme sur lui, informe l’une des Hydres. »

Un bruit métallique indique qu’il pose mon Oblitorion quelque part. À cette pensée, mes doigts se crispent dans le vide. Je ne distingue plus grand-chose, rien que des lueurs verdâtres sous mes paupières coagulées. Le vertige m’envahit : seule la prise des reptiliens m’empêche de choir. Tout bourdonne autour de moi – à moins que ce soit mon crâne ? Mes oreilles cotonneuses parviennent à peine à saisir la suite :

« Mettez ça là. »

On commence à installer ça – moi, en l’occurrence – dans une chaise de fer, d’où se dressent bien trop de leviers et d’aiguilles à mon goût. Aux accoudoirs, des liens de cuir, usés par les frottements de mains non consentantes. L’un de mes geôliers m’y maintient les avant-bras, le temps de manipuler les attaches, alors que l’autre réitère sa présentation :

« Unité de comb…

— Inutile, je reconnais l’insigne. »

Le lézard range le parchemin, regard dans le vague.

« Vous pouvez nous laisser, Laetere, ajoute le maître des lieux.

— Mais, vicaire Neptis, le sujet…

— Restez à votre place, Dracène ! »

Les deux Hydres sursautent, comme traversées par le même électrochoc. Celui devant moi se retourne, sa queue flatte mon nez au passage. L’impact envoie valser mes sens ; je m’empêtre dans un tourbillon de confusion, me noie dans l’étourdissement tandis que la douleur parcourt ma carcasse… Je crois voir les reptiles s’incliner. Ils clament d’une même voix :

« Veuillez accepter mes excuses, noble Keroub.

— Ça ira, Laetere. Allez me chercher l’officier Cédalion, plutôt. »

Les soldats saluent, toujours aussi graves, puis décampent comme un seul être. L’huis se referme avec une plainte antique. La lumière du corridor s’imprime sur mes rétines, puis s’estompe peu à peu. Je distingue alors les cylindres, les écrans, les bocaux aux formes improbables. Mieux vaut ne pas savoir ce qu’ils contiennent. Dans cet immonde flou – un vert laiteux à donner la nausée – se dessine une silhouette. Un être trapu, la peau blanche et sèche sur des os fragiles, qui ne mesure pas plus d’un mètre de haut. Il est vêtu d’un sticharion blanc, comme tous les membres de sa caste, sur lequel est croisée une étole violette. Le sourire tendu sur ses lèvres sèches, il déambule jusqu’à moi :

« Voici donc le fameux L.XIV/2.

— Vicaire Neptis, grogné-je, ravi de voir que vous savez encore lire. »

Je désigne du menton le col de mon uniforme, où figure mon matricule en lettres d’acier, autant pour illustrer ma blague hasardeuse que pour détourner l’attention de ma voix blessée. Mon interlocuteur secoue doucement la tête, comme pour faire danser les veinures de son crâne marmoréen. À l’instar de tous les Keroubs, il trimballe son cerveau hypertrophié avec précaution. Alors que les Hauts-Serviteurs cèdent au fauteuil à répulseurs, lui préfère maintenir son cou par un simple cache-nuque en bois laqué, ourlé d’un velours pourpre.

« Un trait d’esprit ; j’apprécie, en général. Mais cela surprend, chez les Novarii. C’est même… plutôt gênant.

— Un milicien qui pense, ça vous dérange, c’est sûr.

— Néanmoins, élude le vicaire d’une main osseuse, cela n’explique pas l’échec de votre Ordination. C’est une première sous mon service, je l’avoue. »

Il claque des doigts. Un éclairage zénithal nous plonge dans un cône lactescent, me vrille les yeux jusqu’à l’arrière de mon encéphale comme pour y laver de foutus péchés.

« Racontez-moi. »

Je crache pour toute réponse. De mes lèvres meurtries ne s’échappent que quelques croutes d’hémoglobine. Si pitoyable puis-je avoir l’air, je m’efforce d’arborer ma grimace la plus féroce.

« Laetere XIV/1 sera tellement déçu, minaude le Keroub.

— Ah, vous avez programmé la déception dans la réaction de vos esclaves ?

— Il n’y a pas d’esclaves ; il n’y a que des instruments. Vous êtes le bras armé de l’Obscurie, l’acier de sa volonté. »

Neptis saisit un bras articulé, au-dessus de mon fauteuil. En descend une seringue de cuivre, qu’il approche lentement de mon biceps. Il susurre :

« Vous avez beaucoup à me dire, Laetere XIV/2… »



Commentaires

Je recommence ma lecture et je suis bluffée par ce prologue. Les phrases s'enchainent bien, décrivent minutieusement les lieux et les alentours, tandis que s'ébauche un caractère bien trempé chez le narrateur. J'ai super envie de lire la suite, j'y file instantanément ! :D
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mercredi 26 septembre à 12h02
Oooh, merci ! En plus tu t'y connais en caractère bien trempé^^
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mercredi 26 septembre à 18h49
Bon, je connais déjà ce prologue pour l'avoir entendu plusieurs fois ^^
Le lire donne une tout autre dimension ! (On ne parlera pas de ma fille qui me parle de minecraft à côté et qui perturbe mon cerveau xD :" des lanternes tentent de percer minecraft"...hmmm)
Plus sérieusement, ce prologue plonge bien dans l'ambiance, pas de soucis. Juste ce qu'il faut de mystère pour tourner la page !


Sur la forme, pas grand-chose à dire, je n'ai relevé que deux trois trucs ( et encore, c'est purement subjectif) :
* deux tandis que d'affilée entre le 1er et le 2e paragraphe
* "La même posture identique" => est-il utile de mettre "même" et "identique" ? ça me semble redondant
* "lâche l'autre gardien à la place du premier" => pourquoi "à la place" ? pour montrer leur "connexion" ?
* le vertige m'envahit la tête => la précision " la tête" est-elle nécessaire ?

Voilà voilà, c'est tout !
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mercredi 13 mars à 13h28
Aaah, bien content de te voir ici ! :)
Pour les commentaires, tu as raison pour tout. Je vais cependant garder « à la place du premier » car oui, le but est de montrer leur connexion, et le fait que ça perturbe parfois les personnes extérieures (bien sûr, tu en sauras plus ensuite)^^
Merci pour ta lecture, et bon courage pour Minecraft !
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mercredi 13 mars à 13h35
Je t'en prie, c'est un plaisir de venir enfin !
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mercredi 13 mars à 16h44
"* "La même posture identique" => est-il utile de mettre "même" et "identique" ? ça me semble redondant" >> du coup, j'ai gardé ça mais j'ai mis une virgule histoire d'accentuer, là aussi. Je pense -j'espère, surtout- que ça permet d'éviter le pléonasme, ou en tout cas montrer l'insistance. Qu'est-ce que tu en penses ?
Encore merci :)
(Pour la première remarque, il m'a juste suffit d'enlever le premier "tandis que", ça passe aussi bien^^)
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vendredi 15 mars à 11h54
Oui, avec la virgule, ça passe mieux ! Comme tu dis, on voit que l'auteur ( toi donc) veut accentuer le terme et que ce n'est pas juste une erreur qui s'est glissée là !
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vendredi 15 mars à 14h04
Comme quoi, un simple caractère fait toute la différence, merci^^
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vendredi 15 mars à 17h02
Salut, j'ai remarqué une faute :
"Vicaire Neptis, grogné-je, ravi de voir que vous savez encore lire" => grognais-je.
Je continue ma lecture avant de m'épancher plus! :)
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samedi 8 juin à 09h51
Coucou :)
En fait, c'est bien du présent : l'ajout du « é » permet de fluidifier le passage du pronom après le verbe (parce que « grogne-je » c'est chaud à lire^^). Mais je suis d'accord que c'est une forme rare, qui peut dérouter. Merci de ta lecture ;)
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dimanche 9 juin à 09h05