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Marine Labaisse

jeudi 20 décembre 2018

Le Royaume d’Éna — Livre I

Chapitre 8

« Notre royaume est parcouru par quatre fleuves ; tous prennent leur source dans les Maudites. Le plus long débute au nord-ouest du territoire, juste ici. C’est l’En. Il traverse Völlat et se sépare de la rivière Kull plus bas à Hunyë. Le Kull descend vers le sud où il se jette dans le fleuve To aux alentours de Shogi. Regardez Votre Altesse, vous pouvez voir la source du To dans les montagnes de l’ouest. Revenons à l’En à présent. Il chemine vers l’est et se partage en deux bras : le Fiske en direction de Näja et le fleuve principal vers le sud-est, dans les Terres de Marú. Et pour finir, le Tre, au nord-est, qui longe les montagnes et se jette dans la mer intérieure. Oh, ne m’adressez pas ce regard éteint, Votre Altesse : connaître son royaume est primordial pour en saisir son économie et son fonctionnement. Observez bien cette carte, car il vous faudra être capable de situer chaque nom mentionné dans cette leçon. »

Cours oral du précepteur Nouq sur la géographie du royaume d’Ezfëm.



Le vide. Comme une sensation de chute infinie. Et le silence, oppressant. Elle entendait le battement sourd de son cœur qui percutait ses côtes. Il essayait de la réveiller, de la tirer de cette torpeur dans laquelle elle se noyait depuis trop longtemps. Que faisait-elle là ? Où était-elle ? Qui était-elle ? Tout se bousculait, se mélangeait, et elle avait beau tenter de s’accrocher aux fils de ses songes pour clarifier ses pensées, la pelote refusait de se défaire. Tout était flou, une traversée des plaines dans le frigorifiant brouillard de l’hiver. Boom boom. Boom boom. Qu’il se taise ; elle n’en pouvait plus de l’entendre battre. Chaque pulsation de son sang dans ses veines était une douleur supplémentaire. Le poison s’insinuait sous chaque coin de sa peau, il brûlait son corps et faisait couler des larmes d’agonie de ses paupières closes. Arrêtez, suppliait-elle sans un mot. Ses membres recroquevillés s’ankylosaient, paralysés. Libérez-moi. Le sifflement aigu de ses poumons en manque d’air ne résonnait plus à ses oreilles ; c’était le silence de la suffocation qui l’assourdissait. Ánemos… Un autre sursaut de douleur. Rappelez-moi à vous, Mère.





Un frisson chassa le sommeil qui embrumait son esprit. Plusieurs divisions s’écoulèrent avant que sa conscience ne refasse surface. Zoya souleva ses paupières à grand-peine. Elle pensa avoir échoué, puis réalisa qu’elle se trouvait tout simplement enfermée dans l’obscurité la plus profonde. Ne pas pouvoir s’appuyer sur sa vue la dérouta un peu plus. Elle tenta de se redresser sur ses bras tremblants, s’écroula sur la paillasse qu’elle occupait, et la fine couverture qui la recouvrait glissa sur son corps nu. Elle agrippa le tissu rêche du bout des doigts et le remonta jusqu’à ses épaules. Roulée en boule, elle attendit que son corps se réchauffe. Plus d’un rayon passa : les poils sur sa peau étaient hérissés, et elle n’avait pas besoin de voir ses lèvres pour les deviner bleues. Son organisme s’accommodait aux basses températures d’ordinaire, ces sensations lui étaient inconnues. Elle serra la mâchoire pour ne pas claquer des dents. Le froid la possédait toute entière, fourbe et cruel. Elle luttait pour garder un semblant de conscience.

Elle était incapable de déterminer depuis combien de rondes elle se trouvait ici : ses souvenirs restaient vagues. Elle revoyait le combat, ressentait la peur qui l’avait saisie au goût des fraises des bois, la douleur qui avait suivi. Les rares instants d’éveil n’en étaient pas véritablement. Elle n’avait aucun point de repère. Elle était là, où que ce soit, seule et nue, prisonnière. Le poison écarlate quittait son système petit à petit, mais rien ne lui certifiait que le Traqueur ne reviendrait pas bientôt avec une autre dose. Dans quel but ? Pour l’éliminer ? Il aurait pu en finir avec elle depuis un moment déjà. Peut-être souhaitait-il lui soutirer des informations. Mais sur quoi ? Et pour le compte de qui ? La Réceptacle avait bien quelques idées, sans aucune preuve pour les étayer. Elle se résolut donc à patienter, à guetter le moindre mouvement qui annoncerait l’arrivée de son ravisseur. Elle aurait voulu se croire capable de bondir à son entrée, de le maîtriser et de s’échapper ; ses jambes ne partageaient pas cet avis.

L’attente lui parut interminable. Elle somnolait, trop faible. Utiliser sa magie était impensable. Un bruit de porte qui s’ouvre. Une poigne forte sur sa mâchoire. La peur panique, encore. Et la douleur, toujours. Sans un mot.





« Nous serons bientôt de retour, Zoya. Mihren s’occupera de toi en notre absence, d’accord ? »

La Guerrière caressa les longs cheveux blancs de sa fille. Elle pouvait lire la détermination sur le visage de l’enfant. Elle en était si fière.

« Le prince aura besoin de toi. Nous retrouverons Jonah, je te le promets. En attendant, tu dois être là pour soutenir Son Altesse. »

La Réceptacle accepta, les sourcils légèrement froncés. Elle aurait voulu se joindre à l’expédition, accompagner ses parents et aider son ami elle-même. Mais à douze révolutions, elle était trop jeune d’après eux. Et trop précieuse aussi. Elle avait tenté d’insister, mais un ordre restait un ordre.

« Faites attention à vous, Mère, se résigna-t-elle. Et veillez sur Père. »

Une dernière étreinte. Un baiser. Des adieux qu’elle ignorait.





Le grincement de l’huis éveilla à peine ses sens. Il se referma avant qu’elle ne puisse décoller ses paupières et apercevoir la lumière de l’extérieur. Zoya n’avait plus même la force de se débattre. Il était là, encore, avec son venin qui vidait son corps et emplissait son esprit des pires souffrances. Elle ne percevait plus Ánemos. Pour la première fois de sa vie, elle se sentait totalement orpheline.

L’homme s’accroupit face à elle, sa cape frôla le bras nu de la jeune femme. Elle attendait, résignée, la prochaine dose.

« Eh bah, ils ne t’ont pas ratée. »

De quoi parlait-il ? Pourquoi parlait-il d’ailleurs ? Zoya ne comprenait plus rien. Elle voulait juste laisser l’inconscience la reprendre dans son étreinte.

« Oh non, on ne s’endort pas. Allez, Vénérable, du nerf ! Il faut qu’on te sorte de là. »

C’était donc ça. Elle rêvait. Le soulagement parcourut son corps et elle relâcha toute tension. Elle devait profiter du répit qui lui était offert avant que le Traqueur ne revienne vraiment.

« Eh, j’ai dit non ! On se bou… woah, tu es glacée ! »

La main sur son épaule se retira aussi vite qu’elle s’y était posée. Ce songe était trop bruyant. Qu’il la laisse tranquille. Il la redressa et l’appuya contre le mur de pierres froides.

« Tu me laisses pas le choix. Je te demanderai de t’en souvenir avant d’essayer de me mettre un canif sous la gorge. »

La gifle résonna dans la pièce vide. Zoya ouvrit les yeux sous le choc. Rien. L’obscurité l’enveloppait toujours. Elle ne discernait même pas son agresseur qui devait se trouver à portée de coups.

« Bien, je préfère ça. Maintenant que t’es réveillée, tu veux bien m’aider ? Il va falloir être discrets si on veut s’échapper. Ils sont trois là-dedans, et c’est du sérieux. »

Elle acquiesça automatiquement, l’esprit encore embué. Une pensée, cependant, fila comme une flèche à travers le brouillard.

« Mes armes… souffla-t-elle.

— Je les ai déjà récupérées. Je me doutais que tu les voudrais. Et tes vêtements aussi. Mais si ça te dérange pas, j’aimerais éviter de perdre du temps à t’habiller. Rudrí ne va pas tarder à passer t’administrer son paralysant. »

Les événements commençaient à faire sens dans sa tête. Elle ne rêvait pas. Du moins, elle l’espérait. Quelqu’un cherchait à l’aider, à la sortir de sa cage. Mais qui ? La voix lui rappelait vaguement quelque chose, impossible cependant d’attraper le souvenir qui y était associé. Et sans lumière, elle ne pouvait percevoir les traits de son sauveur. Elle envisagea un instant la possibilité d’un piège, avant de se résoudre : qu’avait-elle à perdre en faisant confiance à cet homme ? Si elle refusait son aide, elle restait dans ce cachot à attendre de mourir empoisonnée. Si elle l’écoutait… Il subsistait une faible probabilité de pouvoir s’en sortir. Ne pas le suivre serait une erreur.

« Que dois-je faire ? se résolut-elle.

— J’ai un grand sac – celui des vivres. Tu vas grimper dedans et ne plus bouger. Vu ta taille, tu devrais pas peser trop lourd. »

Si elle en avait eu la force, Zoya l’aurait instinctivement frappé pour sa remarque. À la place, elle hocha la tête, avant de se souvenir qu’il ne pouvait pas la voir. Elle le sentit se mouvoir tout près, entendit le bruit du tissu qu’on étalait au sol.

« Je vais te porter et te poser dans le sac », la prévint-il.

Ses mains vinrent d’abord enrouler fermement la couverture autour de son corps glacé, avant de la saisir sous les genoux et dans le dos pour l’asseoir au centre du sac, qu’il remonta et noua. L’étoffe caressa son visage, presque rassurant. Soudain, elle se sentit soulevée et fut comprimée par les parois : l’un de ses genoux vint percuter son menton et elle grogna au même moment que son complice. Celui-ci marmonna quelques mots qu’elle ne put comprendre. Elle n’entendit que le bruit de la porte qu’on ouvrait.

Zoya percevait la lumière à travers la toile ; un sourire fatigué étira ses lèvres. Ses yeux s’embuèrent le temps de s’accommoder à la luminosité. Le trajet se révéla inconfortable, mais elle avait vécu pire ces dernières rondes. Petit à petit, elle recommençait à pouvoir faire confiance à ses sens : son sauveur devait avoir raison, la prochaine dose était proche si elle retrouvait ses facultés. Les bruits de pas qui résonnaient lui indiquaient qu’ils se trouvaient encore en intérieur.

« Rudrí ? Qu’est-ce que tu fais ? »

Ils s’arrêtèrent. L’homme qui la portait répondit, avec une voix plus grave que quelques instants auparavant :

« Je suis parti chercher quelques ravitaillements au village. Je vais poser ça dans le garde-manger puis je m’occupe de la Vénérable. »

Le silence s’éternisa. Zoya ferma les yeux dans l’attente de la sentence. Ce plan ne pouvait pas fonctionner. L’autre allait bien voir qu’il ne s’agissait pas du Traqueur. C’était impossible. Ils allaient la renvoyer dans sa cellule et elle n’en ressortirait pas. Elle ne retrouverait ni Jonah ni Mihren. Elle avait failli à sa mission. C’était tellement pitoyable. Qu’espérait-elle ? Si ses parents, les meilleurs Guerriers du royaume, avaient échoué, comment pouvait-elle croire faire mieux ?

« D’accord. Je vais prendre ma pause si tu es revenu. »

Zoya retint un soupir de justesse. Elle sentit les muscles du dos de son complice se détendre. Ils reprirent leur route pour ce qui lui sembla être des rayons entiers, quand il ne s’écoula en réalité que quelques divisions. Les couloirs n’en finissaient plus.

« C’est la sortie », murmura-t-il à son intention.

Elle entendit le verrou qui se tirait, les gonds qui grincèrent.

« Qui… »

La question se termina en un gargouillis. Un bruit sourd indiqua que le corps venait de s’affaisser. Zoya tremblait : même sans la voir, elle devinait la scène. Un homme s’était trouvé de l’autre côté de la porte, et son sauveur l’avait occis. Il courait à présent, le sac brinquebalant dans son dos. La Réceptacle s’attendait à des cris, des pas qui trahiraient qu’on les poursuivait, mais rien. Il ne s’arrêta pas pour autant et mit autant de distance que possible entre eux et ses ravisseurs. La jeune femme tentait de contrôler ses nausées ; le contrecoup du jus de fraises des bois, agrémenté des mouvements de la course, n’était pas pour améliorer ses maux. La tête lui tournait. Les rares forces qu’elle avait la quittèrent. L’inconscience la gagna, une fois de plus.





« Je ne sais pas si j’en suis capable, Zoya. C’est… c’est démesuré. »

L’enfant posa une main compatissante sur l’épaule de son ami.

« Si Wilann a pu détruire ces terres, alors tu peux les guérir. Gi t’aidera. »

Jonah secoua la tête. Ses traits étaient tirés, des cernes s’installaient sous ses yeux qui ne brillaient plus. Lui qui était si jeune paraissait soudain trop vieux.

« Wilann a profité de l’Embrasement pour puiser toute la puissance du zénith de Fotiá. Mon zénith n’aura lieu que dans quatre cycles. Je ne possède pas l’énergie nécessaire.

— Tu dois essayer. »

L’adolescent eut un petit rire.

« Même si je dois en mourir, c’est ça ? »





Lorsqu’elle rouvrit les paupières, Zoya se tenait allongée près d’un feu. Elle laissa le temps à ses yeux de s’accoutumer, et réalisa que son corps avait retrouvé un peu d’énergie. Elle se redressa donc et porta son attention sur l’homme de l’autre côté du foyer.

« Non pas que ça me dérange, mais tu voudrais peut-être remonter un peu ta couverture. »

Elle baissa la tête et constata que le tissu avait glissé jusqu’à sa taille. Zoya n’était en rien pudique, mais elle détestait que les hommes en profitent pour se rincer l’œil. Elle jeta donc un regard noir à son interlocuteur et couvrit sa gorge. Elle avisa ses vêtements pliés juste à côté et saisit sa cape. Le reste attendrait.

Une fois enveloppée dans le manteau, elle observa celui qui l’avait sauvée. Une silhouette élancée, des cheveux bruns trop longs et si ébouriffés qu’un oiseau n’aurait eu qu’à s’y poser pour en faire un nid, une peau hâlée, et des iris clairs où se reflétait la lumière des flammes. Elle n’aurait pu discerner la teinte exacte dans la presque pénombre. Verts ou gris ? Impossible de déterminer s’il s’agissait d’un fils de Gi ou de Fos. Elle savait néanmoins une chose : elle l’avait déjà vu.

« Tu m’as suivie. »

Ce n’était pas une question. Le voleur haussa les épaules avec nonchalance.

« Si je ne l’avais pas fait, tu serais encore dans ta cage, non ? Penses-y avant de dégainer. »

Il ponctua sa phrase d’un coup de menton en direction de sa droite où elle vit ses armes entreposées. Zoya tendit le bras et attrapa le sac pour inspecter l’état de ses lames. Elle fut soulagée de constater qu’elles n’avaient rien. Les doubles épées courtes étaient un présent de ses parents, et le poignard lui avait été offert par Alren. Elle fit virevolter ce dernier entre ses mains, mais il lui échappa et manqua d’entailler sa cuisse. Elle n’était pas encore complètement remise. Elle le replaça prestement dans la besace.

La Réceptacle observa les alentours : ils se trouvaient dans une forêt, dense et sombre. Elle espérait que ce ne soit pas la même que celle où elle avait été enlevée. Aucun bruit de ruisseau ne se faisait entendre, ce qui la rassura quelque peu. Les conifères masquaient la vue du ciel, mais son instinct lui soufflait qu’Ánemos n’était pas encore levée. Elle aurait voulu admirer la Lune.

« Mange. Tu as besoin de reprendre des forces. »

Zoya accepta le morceau de miche et le fromage que le chapardeur lui tendait. Elle s’obligea à avaler malgré sa gorge douloureuse et toujours gonflée. La nourriture n’avait pas de goût. Elle toussa à plusieurs reprises et fit passer le tout avec force d’eau. Son estomac protesta.

« Tu devrais te reposer. Ton corps n’est pas guéri. »

Elle voulut le contredire, rétorquer qu’elle souhaitait des réponses, mais la léthargie reprenait déjà le dessus. Elle s’adossa contre un arbre. En quelques gouttes de temps, elle s’était endormie.





« Combien ? »

Le voleur se tourna vers elle, surpris de la voir parfaitement éveillée. Il était occupé à éviscérer un lapin et s’essuya rapidement les mains dans l’herbe pour en poser une sur son front. Zoya le chassa d’une frappe vive. Le jeune homme leva les yeux au ciel – gris, nota-t-elle, un fils de Fos – et reprit sa besogne. Il ne l’ignora pas pour autant :

« Neuf rondes, maintenant, depuis Völlat. Mais la ville n’est pas si loin. Tu irais plus vite si tu évitais de te faire capturer par des Traqueurs. »

Elle devinait le sourire narquois au ton de sa voix. Elle ne releva pas la pique et profita du fait qu’il fut de dos pour attraper ses vêtements et les enfiler.

« Tu sais, pour une Vénérable, c’est triste d’avoir une faiblesse si facile à exploiter. Ils aimaient bien en rire. Et puis, ne pas manger de fraises, ça fait de la peine.

— Comment peux-tu bien savoir tout ça ? »

Il ne pouvait manquer la menace derrière ses mots. Le jeune homme présenta ses paumes en signe de paix.

« Eh, il fallait bien que je me mêle à eux pour te sortir de là, non ? Pourquoi tu crois que ça m’a pris si longtemps ? Il faut toujours observer l’ennemi. »

Elle remarqua alors la cape de Traqueurs accrochée à une branche. Il l’avait certainement volée. Quand bien même, on ne dupait pas des soldats d’élite ainsi. Elle retournait la question dans tous les sens sans que la moindre réponse plausible ne pointe le bout de son nez. Discrètement, elle glissa son poignard sous son manteau.

« Raconte-moi, voleur, et ne t’avise pas de me mentir. »

Un soupir.

« Tu peux m’appeler Esham. Laisse-moi finir ça que je puisse le faire cuire, et je serai tout à toi pour l’inquisition. »

Le jeune homme acheva la préparation du gibier, saisit une branche sur laquelle il enfila la proie, puis déposa le tout au-dessus du feu. Il cracha ensuite dans ses mains pour aider à en laver le sang, et les essuya de nouveau au sol. Les jointures de ses phalanges étaient encore rouges. Zoya attendait, le poing toujours sur son arme.

« Je t’ai pas suivie. Quand on s’est croisés dans les bas-fonds, tu m’as semé. Merci pour le coup, au passage.

— Il était mérité.

— Si tu le dis. »

Elle n’hésiterait pas à réitérer s’il ne se débarrassait pas rapidement de ce sourire moqueur.

« Enfin, j’ai essayé de te retrouver, mais à la place, j’ai vu ce Traqueur. Et bon, la Vénérable qui se cache et un Traqueur dans la même soirée, pas besoin d’un précepteur pour faire le lien. Je l’ai suivi, lui. »

Zoya haussa un sourcil dubitatif :

« Sans qu’il te remarque ?

— Je suis assez doué, fanfaronna-t-il. Toujours est-il que j’ai tout vu. Joli combat, dommage pour l’allergie. Je l’ai filé quand il t’a emmenée dans cette sorte d’avant-poste. Il y avait deux autres Traqueurs. J’étais bien content d’avoir ma cape. J’ai passé les rondes suivantes à les observer, en profitant des différentes pauses et gardes pour me substituer à l’un d’entre eux et récupérer des informations. »

La jeune femme l’arrêta d’une main levée. Ses sourcils étaient froncés, son visage empreint d’une intense réflexion.

« Comment as-tu pu faire cela sans être démasqué ? S’ils n’étaient que trois, tu ne pouvais pas te fondre dans la masse en te faisant passer pour un Traqueur. »

Esham lui répondit d’un sourire qu’elle se promit d’arracher à la première occasion.

« Pourquoi crois-tu que j’aie des ennuis dans les bas-fonds ? Je ne suis pas un voleur ordinaire. Je suis un voleur d’identité. Emprunter des visages, c’est ça mon véritable talent. »

C’était la première fois que Zoya entendait une telle chose. Il ne pouvait pas réellement emprunter les visages des gens, ce devait donc être lié à la magie. Mais comment un chapardeur avait-il accès à la magie sans avoir suivi de formation ?

« Est-ce que tu utilises une rune pour modifier ton apparence ?

— Quoi ? Non, je suis pas Mage. Et je ne te révélerai pas mes secrets, tu en sais déjà beaucoup. Tout ce que t’as besoin de savoir, c’est que j’ai pu tirer tes jolies fesses de ce merdier. Tu m’en dois une belle. »

Si les yeux de la Réceptacle avaient eu le pouvoir de brûler, le voleur ne serait qu’un tas de cendres. Il avait raison, elle lui était redevable. S’il y avait bien une chose qui l’irritait, c’était d’avoir une dette envers quelqu’un. Cela allait l’entraver dans sa mission. Elle devait s’en acquitter au plus vite.

Esham tourna la broche pour faire cuire l’autre côté de leur repas. Il était calme et posé : un vrai manipulateur. Cela se lisait sur son visage. Zoya ne pouvait pas lui faire confiance ; elle devait s’en débarrasser.

« Qu’est-ce que tu veux ?

— La même chose qu’à Völlat.

— Pourquoi ? Tu voulais fuir les bas-fonds, non ? Quel intérêt aurais-tu à me suivre alors que tu peux aller où tu le souhaites ?

— Mes raisons ne te regardent pas. Tu devrais te réjouir d’avoir un homme pour te sauver la mise. »

Le poignard siffla à côté de ses oreilles et se ficha dans le tronc derrière lui. La voix de la jeune femme était plus coupante que la lame quand elle cracha entre ses dents serrées :

« Je n’ai pas besoin d’un homme. »

Esham haussa les épaules.

« Tu en as un, maintenant. »

Commentaires

Eh bah, ça promet avec ces deux-là !
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jeudi 20 décembre à 16h24
Aaah ça fait du bien d'avoir des nouvelles de Zoya ! Je commençais à m'inquiéter ! Effectivement, c'est une sacrée faiblesse pour quelqu'un comme elle... Pour que les Traqueurs sachent qu'elle a une allergie aussi spécifique, il doit y avoir de la trahison dans l'air, parce que ça doit être un secret très bien gardé...
Esham lui tape déjà sur les nerfs ! M'est avis qu'il va pas se laisser arrêter par ses couteaux et qu'il va la coller un sacré bout de temps, encore^^ intriguée par son talent de "voler les visages", comme il dit. Hâte que tu nous en dises plus
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vendredi 21 décembre à 18h25
Esham est vraiment intriguant, j’espere vite en savoir plus sur ses motivations et ce talent de voler les visages. En tous cas la cohabitation de ces deux-là s’annonce compliquée x) C’était un chouette chapitre, j’ai eu mal pour Zoya, j’espere qu’elle aura une occasion de botter des fesses, elle a l’air très remontée, elle pourrait en avoir besoin x)
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mercredi 2 janvier à 17h39