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Marine Labaisse

jeudi 20 septembre 2018

Le Royaume d’Éna — Livre I

Chapitre 6

« Il incombe aux Citoyens d’Ezfëm d’élire le Chancelier qui officiera jusqu’à sa mort ou sa destitution. Le Chancelier choisira ensuite cinq Conseillers pour l’épauler dans sa tâche, respectivement préposés aux postes traitant de la politique interne, du commerce et de l’agriculture, de la sécurité du royaume, du développement et des technologies, et de la gestion des villes. Une motion de destitution ne peut être proposée qu’à l’unanimité des Conseillers, avant d’être soumise au vote des Citoyens. »

Extrait du Livre des lois du royaume d’Ezfëm.



Elle évoluait furtivement dans les couloirs du château, telle une ombre parmi les vivants. C’était ce qu’elle était, après tout : une ombre. On ne lui accordait pas le moindre regard, pas une seule parole. Au bout de onze révolutions, elle avait fini par ne plus s’en offusquer. Elle ne laisserait pas les autres la blesser ainsi. Ils n’importaient pas. Elle se le répétait chaque jour devant son miroir, jusqu’à ce que son regard lui semble suffisamment convaincu. Elle était forte ; elle n’avait pas d’autre choix que de l’être.

Parfois, lorsqu’elle sortait, des yeux s’accrochaient à sa silhouette, et elle se sentait tressaillir dans l’expectative de ce qu’elle allait pouvoir y lire. Serait-ce du dégoût, de la peur, de la curiosité, ou bien tout cela à la fois ? Les visages pouvaient bien rester impassibles, les yeux ne trompaient jamais. Ils reflétaient l’âme, c’était bien connu.

Cette fois-ci, elle arriva à destination sans avoir dénombré un seul regard. Ses épaules se relâchèrent et un souffle tremblant fila entre ses lèvres. Qu’est-ce qu’elle détestait évoluer seule, même en intérieur, sans le soutien de son frère pour l’aider à garder la tête haute ! Elle leva les yeux vers l’huis et le Guerrier qui le protégeait. Celui-ci la reconnut immédiatement et frappa contre le battant de la porte pour elle. Elle patienta quelques secondes dans un silence lourd, jusqu’à ce qu’une voix l’autorise à entrer.

Alren se tenait avachi dans son fauteuil préféré, celui qui donnait sur la fenêtre, d’où il pouvait admirer la ville et les plaines au loin. Il se perdait souvent à la contemplation de ce tableau lorsqu’il avait besoin de réfléchir — ou d’oublier. Le prince ne se tourna pas pour vérifier l’identité de sa visiteuse : il sentait sa présence dans chaque cellule de son organisme, comme si son corps résonnait à proximité de celui de la jeune femme. De plus, elle était la seule à pouvoir se présenter à sa porte sans que les gardes ne l’annoncent : Alren avait été très clair à ce propos, Hemera était toujours la bienvenue.

La nouvelle venue alla fouler le tapis aux couleurs chaudes qui recouvrait la quasi-totalité de la pièce ; l’artisan y avait représenté le soleil qui les avait vus naître, Alren et elle : Fotiá. L’Astre maudit.

Depuis le Fléau, les mères faisaient tout leur possible pour ne pas enfanter de fils ou de filles du Feu. Elles retenaient le nourrisson dans leur ventre jusqu’à ce que Neró s’éveille, pour lui confier leur progéniture. En conséquence, les enfants blonds se multipliaient dans tout le royaume. Hemera trouvait cela triste et injuste pour ces nouveau-nés à qui l’on retirait le droit d’être ce qu’ils auraient dû devenir. Les erreurs de Wilann ne lui avaient jamais fait regretter sa filiation au soleil ; elle continuait de chérir son Astre. Elle ne pouvait pas en dire autant d’Alren. Si sa mère ne l’en avait pas empêché, il aurait depuis longtemps détruit la pièce inestimable à ses pieds ; il se vengeait en y essuyant les chausses les plus souillées possible, mais les serviteurs faisaient des miracles pour récupérer ses frasques.

Hemera tenta d’esquiver au mieux les fraises des bois qui avaient roulé hors du bol renversé au sol. Elle s’approcha du prince et avança un bras pour caresser ses cheveux défaits. Ils étaient sales et emmêlés. Alren ne portait qu’une robe de chambre d’un bleu sombre sur ses vêtements de nuit froissés, alors que Fos brillait dans le ciel. Le teint cireux, il n’avait vraisemblablement pas dormi depuis longtemps. Ses lèvres gerçaient, comme souvent. Quant à son regard… Hemera préféra ne pas s’y plonger. Elle savait ce qu’elle y trouverait.

« Viens. Je vais te donner un bain. »

La jeune femme tira sur le bras de son frère. Il la suivit docilement jusqu’à la salle d’eau adjacente. Hemera vit que le baquet avait été rempli, et que la rune de chaleur apposée sur le tissu en son fond était encore active. L’un des Mages préposés au service du château avait dû passer moins de deux rayons plus tôt pour préparer le bain. Cela lui éviterait de se contenter d’une toilette de chat. Elle déshabilla Alren et le guida jusqu’à l’eau, puis elle saisit le bloc de savon avec lequel elle frictionna ses longs cheveux bouclés. Le silence les entourait, mais il n’était pas pesant comme celui qu’elle avait subi en attendant devant ses appartements. Ils n’avaient pas besoin de mots pour se comprendre, et la présence de l’autre était un apaisement. Hemera chérissait ces moments qu’ils passaient seuls. Elle brisa néanmoins son mutisme :

« Je n’aime pas te voir comme ça. Tu as perdu des joues. Il faut que tu manges, Alren, et que tu dormes aussi. »

Il ne répondit pas, mais elle savait qu’il l’écoutait.

« Tout ira bien. Zoya est la personne la plus forte que nous connaissons. Elle s’en sortira. Et elle nous ramènera Jonah et Mihren. Fais-lui confiance. »

La jeune femme saisit un morceau de tissu sur lequel elle frotta le savon. Elle s’appliqua ensuite à nettoyer le prince avec délicatesse : les enfants de Fotiá avaient une peau fragile. Alren ferma les yeux.

« Et si je l’avais envoyée à la mort, elle aussi ? » demanda-t-il dans un souffle presque inaudible.

Hemera reposa son bras droit, maintenant propre, avant de saisir le gauche.

« Elle ne mourra pas. Et elle ne sera certainement pas ravie à son retour si elle voit que son prince s’est laissé dépérir en son absence. »

Elle mentait ; si Alren le perçut, il n’en dit rien. Elle partageait ses craintes, évidemment. Après la disparition de Jonah, l’héritier du trône avait insisté pour qu’une expédition soit montée pour le retrouver. Des dizaines de Guerriers et de Mages, parmi les meilleurs du royaume, étaient partis au-delà des Maudites. Ils n’en étaient jamais revenus. Les parents de Zoya en faisaient partie. Alren ne s’était jamais pardonné d’avoir rendu la jeune fille orpheline, en plus d’avoir échoué à ramener le Réceptacle de Gi.

La toilette se termina en silence, puis Hemera sécha le prince avant de lui proposer une tenue plus appropriée à la journée qui l’attendait. À son grand soulagement, il s’habilla seul et redressa la tête. Elle entreprit ensuite de le coiffer d’un catogan. Elle le sentit refaire surface petit à petit, à mesure que ses geignements s’intensifiaient alors qu’elle peignait ses cheveux.

« Tu n’as presque plus de miel », constata-t-elle en ouvrant le pot.

Elle appliqua une légère dose sur les lèvres crevassées du prince, qui grimaça.

« C’est à cause de cette saleté d’hiver, maugréa-t-il en retour.

— Moi je pense que tu te fais des petits goûters clandestins. »

Ils sourirent tous les deux. Hemera lécha le reste de miel sur ses doigts puis rangea le pot sur la coiffeuse.

« Tu as un rayon avant le début des séances de doléances. Si on en profitait pour aller se promener dans les jardins ?

— Je ne sais pas si tu m’as entendu, mais nous sommes en hiver, Hem. »

Elle balaya sa remarque d’un petit rire et alla saisir deux capes doublées de fourrure d’hermine. Elle en posa une sur les épaules d’Alren, puis revêtit la seconde. Lorsqu’elle sortit des appartements du prince, aucune boule ne lui nouait plus l’estomac à l’idée de croiser qui que ce soit. Ils rejoignirent les jardins en quelques instants — la famille royale avait le privilège de loger non loin du coin de verdure. Hemera saisit la main de son frère, qui ne s’en plaignit pas malgré le froid mordant.

« La Vénérable Lilly est arrivée en ville juste avant que je ne vienne te voir. J’ai entendu dire que le Chancelier allait la recevoir dans la journée.

— Tu crois que c’est elle, son expédition ?

— Je pense qu’il aurait souhaité que Zoya en fasse partie aussi. Les serviteurs disent qu’il était furieux d’apprendre sa disparition. Ils ont ordre de ne pas en parler pour ne pas effrayer la population, mais ça ne tardera pas à se savoir. »

Le prince soupira. Hemera devinait pourquoi : à ce rythme, ils courraient droit à la guerre civile. Les doléances, qui se tenaient une fois toutes les cinq rondes, étaient de plus en plus véhémentes. Le peuple s’inquiétait de l’avenir du royaume, de l’exode des Mariens qui semblait sans fin, et de l’absence de deux Réceptacles. Cela faisait sept révolutions qu’ils vivaient tous en déséquilibre. La séance de cette ronde risquait d’être encore plus mouvementée, puisqu’il s’agissait de la première depuis l’annonce du Chancelier. Alren était tendu, elle le sentait bien.

« Tu veux bien m’accompagner ? Père et mère ne seront pas là cette fois, et je n’ai pas envie de me retrouver seul avec Namen. »

En temps normal, la jeune femme n’était pas autorisée à assister aux séances. Il arrivait néanmoins qu’Alren contourne cette règle pour son bon plaisir lorsqu’il le pouvait. Le conseiller Namen n’avait jamais rien trouvé à y redire ; Hemera se contentait de rester en retrait derrière le fauteuil du prince, et elle s’y faisait oublier. Sa présence seule suffisait à calmer le tempérament parfois impulsif de son frère. Elle accepta donc la demande.

Ils se promenèrent longtemps au milieu des allées pavées. La terre des jardins était gelée par endroits, là où la pluie des rondes précédentes s’était figée dans le froid. Quelques buissons avaient survécu à l’hiver. Bientôt, les jardiniers commenceraient à planter les fleurs qui coloreraient les parterres au printemps.

Les jardins se découpaient en cinq parcelles, une pour chaque Astre : Fos se tenait au centre, Gi au nord-ouest, Fotiá au nord-est, Neró au sud-ouest et Ánemos au sud-est. Les fleurs étaient choisies pour leurs couleurs. On privilégiait les teintes blanches et jaunes pour le Soleil de Lumière ; les plantes et arbustes pour celui de Terre ; les arrogantes couleurs chaudes pour le Feu ; les aquatiques pour la Lune d’Eau ; les couleurs froides pour l’Air. L’espace réservé à Gi était le seul où l’on pouvait sortir du chemin pavé, voire s’allonger et profiter du contact accueillant de la terre. Alren, Zoya, Jonah et elle s’y retrouvaient souvent lorsqu’ils étaient plus jeunes. L’endroit semblait si vide à présent, qu’ils prenaient soin de l’éviter. Ils se dirigèrent vers le jardin de Neró et s’accoudèrent à la rambarde d’un petit pont qui surplombait l’un des nombreux points d’eau. Des poissons de toutes espèces hibernaient sous leurs pieds. Ils étaient insouciants, ne savaient pas que Mihren avait disparu et ne veillait plus sur eux. Hemera aurait aimé être un poisson. Tout aurait été bien plus simple.



Les doléances avaient toujours lieu dans la salle du trône. C’était une coutume ancestrale à laquelle on n’avait pas touché, bien que le conseiller préposé à la politique interne du pays soit le seul habilité à les recevoir. Un membre de la famille royale se devait d’y assister et d’être à l’écoute du peuple, et s’il n’avait aucune autorité pour y répondre, il arrivait que le conseiller en poste souhaite avoir son avis. Le conseiller Namen était de ceux-là ; il respectait profondément la royauté et ne rechignait jamais à recevoir un peu d’aide lorsque c’était nécessaire. Il se devait de régler la majorité des doléances sur-le-champ et de conserver seulement les plus épineuses pour une réunion avec le Chancelier. Seule la première séance du cycle était ouverte à tous tandis que les autres étaient réservées aux Citoyens.

Hemera connaissait le fonctionnement des doléances par cœur. Les Citoyens avaient la possibilité de prendre un rendez-vous la veille pour être certains d’être entendus : ils passaient ainsi en priorité, tandis que les visites non annoncées étaient reléguées en fin de séance. Cela révulsait la jeune femme ; elle détestait les séances réservées. Au contraire, elle adorait voir les petites gens se présenter et raconter leurs tracas du quotidien : elle qui n’avait jamais pu quitter la capitale, ni même le château, se prenait ainsi à rêver des champs et des bras de mer qu’on lui décrivait. Elle retenait chaque nom, chaque visage, chaque histoire, et s’en gorgeait pour noircir les pages de son journal par la suite. Lorsqu’il incombait à Alren d’assister aux doléances du peuple, il s’assurait de les faire durer le plus longtemps possible, afin que tous puissent s’exprimer malgré la présence des Citoyens.

Malheureusement, elle ne verrait pas un seul paysan cette fois-ci. Elle pénétra dans la salle à la suite d’Alren. Elle n’eut pas un regard pour le gigantesque espace qui aurait pu contenir un village entier, ni pour les tentures et autres pièces inestimables qui décoraient les lieux. Elle ne s’attarda pas même sur le marbre du sol. Elle connaissait la salle par cœur, quand bien même elle n’aurait jamais dû pouvoir y pénétrer. Tout lui semblait si fade, si vide. Seul le visage d’Alren était art au milieu du reste. Le prince s’installa sur son trône, à droite de celui du roi, et salua le conseiller Namen qui se tenait sur un fauteuil richement décoré, un niveau plus bas. Il portait la tunique orange du Conseil, et semblait avoir perdu du poids ces dernières rondes. Contrairement au Chancelier, il était incapable de masquer ses angoisses, elles se lisaient sur son visage aussi clairement que s’ils les avaient énoncées de vive voix.

Les deux autres trônes — ceux du roi et de la reine — restèrent vides. Hemera, quant à elle, se tint debout, à quelques pas derrière son frère.

« Combien de doléances sont prévues, Conseiller Namen ?

— Presque une trentaine, Votre Altesse. Et sans compter les venues non répertoriées.

— Essayons de ne pas perdre trop de temps alors. Gardes, faites entrer la première demande. »

Un homme s’avança en traînant un embonpoint qui trahissait une petite fortune, ainsi qu’une allergie aiguë au travail manuel. Il portait ce sourire narquois et fier de ceux qui se sentent importants et inatteignables. Il trottina le long de la salle du trône jusqu’à eux. Ce fut tout juste s’il s’inclina devant son prince. Hemera détestait ceux-là plus que tout.

« Noran Ará, propriétaire des métiers à tisser de Völlat, le présenta le conseiller à l’aide de son parchemin. Nous vous écoutons.

— Conseiller Namen. Votre Altesse. (Hemera tressaillit devant l’ordre choisi.) La racaille des bas-fonds s’aventure encore dans les niveaux supérieurs à l’obscurité. L’un de mes ateliers a été saccagé et les pertes financières sont considérables. Je demande réparation, ainsi qu’une solution. »

Le conseiller se pencha vers le livre des comptes posé sur une petite table à ses côtés.

« Trente pièces. Et nous enverrons de nouveaux Guerriers pour sécuriser la zone », proposa-t-il.

Le commerçant s’insurgea :

« Vous nous avez déjà promis des Guerriers supplémentaires pour gérer les bas-fonds, mais rien n’y fait. Il serait temps de jeter les mendiants hors de Völlat, ou de leur couper l’accès au ciel. »

Alren échappa un hoquet surpris et outré. Hemera ferma les yeux : elle savait que son frère allait céder et laisser son impulsivité prendre le dessus. Il défendait ses idéaux corps et âme, au détriment de la logique et des règles de bienséance.

« Chaque sujet du royaume possède le droit de vivre à Völlat s’il le souhaite, Noran Ará. Ces personnes sont des miséreux, et votre solution serait de les mettre à la porte ? Pourquoi n’iriez-vous pas leur proposer une place dans vos ateliers ? Des rumeurs laissent entendre que vous cacheriez des Mariens dans vos locaux et qu’ils travailleraient sans rémunération ni repos. Peut-être devrions-nous aller faire un tour pour constater les dégâts que vous nous rapportez et voir ce qu’il en est ? »

Le conseiller Namen grimaça. Face à eux, le commerçant avait viré à l’écarlate devant l’affront de ce marmot que peu de gens de sa trempe respectaient. Alren conserva un visage dur.

« Ou alors, avança le conseiller d’une voix forte, nous pouvons vous allouer une aide financière pour remettre vos ateliers en état, et oublier ce fâcheux incident. Cinquante pièces devraient suffire. »

Noran Ará ouvrit la bouche pour protester, s’étrangla, et finit par serrer les dents en acquiesçant. Ce n’était pas une somme qui se refusait, même pour lui.

« Je vous remercie, Conseiller Namen. »

Il ressortit d’un pas vif et contrarié. Le conseiller soupira en se pinçant l’arête du nez. Le prince, penaud, se tourna vers lui :

« Je vous présente mes excuses. Je suis conscient que vous avez dû rattraper mon erreur. »

L’homme balaya la remarque d’un geste.

« Vous avez eu raison, Votre Altesse. Vos propos étaient justes, quoiqu’un peu osés. Peut-être devrions-nous éviter de nous mettre la Ligue des commerçants à dos, cela dit.

— Bien sûr. Je n’interviendrai plus.

— Il vous reste encore beaucoup à apprendre en termes de diplomatie. Choisissez vos batailles avec soin. Celle-ci ne valait pas la peine d’être menée. »

Hemera voyait bien au dos noué de son frère qu’il n’était pas d’accord avec ce dernier point. Il conserva néanmoins le silence et accepta le reproche maquillé.

Les doléances suivantes se succédèrent sans encombre. Il était majoritairement question de petits tracas, d’inquiétudes concernant la disparition du Vénérable Mihren et de la baisse d’affluence des commerces et tavernes — la population préférait rester chez elle. Hemera sentait Alren somnoler d’ennui. Plusieurs rayons passèrent ainsi, menés par la voix monotone du conseiller Namen et les lamentations de personnes qui semblaient porter le malheur du monde sur leurs épaules. Juste au-dessus de leurs capes de fourrure et de leurs colliers de perles. Hemera dénombra même deux Citoyens aux cheveux décolorés, la nouvelle mode pour quiconque souhaitait montrer ostensiblement son rejet de Fotiá en abandonnant la teinte rouge de l’Astre.

Lorsque la dernière personne pénétra dans la salle, Neró débutait son ascension. C’était une femme d’âge mûr, grande et au visage pincé. Elle n’inspirait pas la moindre sympathie. Elle se présenta devant eux, le menton relevé et les yeux perçants, comme si elle cherchait à juger si oui ou non, ils étaient dignes de recevoir ses paroles. Un chignon serré venait emprisonner sa chevelure brune.

« Orcelle Gih. Citoyenne émérite. Nous vous écoutons. »

Citoyenne émérite. C’était ainsi que l’on nommait les personnes qui ne devaient leur titre qu’à un bon mariage. En d’autres mots, elle n’avait jamais fait quoi que ce soit pour mériter son statut. Quant à son époux, il devait être aussi hautain qu’elle, à en juger par le nom qu’il s’était choisi — presque identique à celui de l’Astre.

Les billes acérées de la femme se posèrent sur Hemera. Celle-ci sentit une boule lui nouer le ventre. Elle connaissait ce regard. Elle l’avait vu bien plus de fois qu’elle ne voulait bien l’admettre. Le dégoût, pur. Elle tâcha de se fondre un peu plus dans l’ombre du trône, mais les yeux de la Citoyenne ne la quittaient pas.

« Je ne parlerai pas devant cette chose contre nature », cracha Orcelle Gih en désignant la jeune rousse d’un signe incriminateur.

Hemera accusa le coup. Elle avait déjà connu bien pire. L’habitude avait forgé une carapace derrière laquelle elle se cachait. Mais Alren, lui, avait sauté sur ses deux pieds, le visage tordu de colère. S’il n’avait pas encore répliqué, c’était bien parce que la rage lui obstruait la gorge. Elle devait l’apaiser, le retenir. Il allait s’attirer des ennuis, et ce serait de sa faute.

Elle se dirigea calmement vers lui et serra son bras de toutes ses forces. Elle se plaça face à lui afin de masquer tout le reste à sa vue.

« Ce n’est rien. Ignore-la. »

Derrière elle, Orcelle Gih ricana d’une voix haut perchée, insupportable.

« Un monstre qui donne des ordres à son maître. On aura tout vu. Il n’est pas étonnant que le royaume aille à vau-l’eau quand même la famille royale s’adonne à ces viles sorcelleries. »

Cette fois, le conseiller Namen se dressa, non pas pour exprimer son indignation, mais pour s’assurer qu’Alren ne ferait pas une bêtise de plus.

« Hemera, sortez. »

La demande de l’homme la blessa plus que les mots de la Citoyenne. Elle comprenait bien que c’était la meilleure solution, mais elle lui en voulait de donner raison à cette harpie. La jeune femme inspira un grand coup, puis poussa Alren jusqu’à le rasseoir sur son trône. Elle s’éclipsa sans un regard pour qui que ce soit.

La colère bouillonnait dans ses veines alors qu’elle parcourait les couloirs en direction de ses appartements. Elle claqua la porte derrière elle et se tint immobile un long moment. Tout autour, elle ne voyait que cette prison dorée, encore et encore. Elle finissait par haïr cette chambre, par haïr le château. Elle voulait fuir, partir loin d’ici et sortir de la ville. Elle voulait parcourir le monde, aller là où personne ne connaissait son visage et ne savait qui elle était, ce qu’elle était. Elle voulait vivre dans un monde où elle pourrait oublier, où seul Alren existerait pour la faire se sentir normale. Mais normale, elle ne l’était pas.

Des larmes de rage passèrent la barrière de ses perles de jade. Les mots d’Orcelle Gih et de tous les autres avant elle revenaient la hanter. Elle n’entendait plus qu’eux. Lorsqu’Alren franchit le pas de la porte, bien plus tard, elle n’avait pas bougé d’un pouce. L’eau salée avait séché sur ses joues pâles.

« Tu ne devrais pas venir voir le monstre. Ça porte atteinte à ta réputation, maître.

— Arrête. Tu sais très bien ce que je pense de tout ça. »

Hemera se contenta de hausser les épaules. Elle n’avait pas envie d’être consolée.

« Laisse-moi seule, s’il te plaît. Je suis fatiguée. »

Le prince n’insista pas. Ils se connaissaient assez pour savoir que ce n’était pas le moment. Il déposa un baiser sur son front et quitta la pièce. La jeune femme sortit enfin de sa léthargie et s’approcha de la couchette placée sous sa fenêtre. Elle s’y installa, les jambes repliées sous son corps, et suivit du regard un oiseau qui s’envolait vers le croissant de lune de Neró. Libre.

Commentaires

Eh bien, pas super le quotidien d'Hemera :(
Et puis Alren... bon bah voilà quoi :p
En vrai, c'est bien de savoir qu'il a au moins une personne qui peut veiller sur lui, il a l'air plus perdu qu'autre chose.
Sinon, un passage plus posé qui continue d'explorer l'univers et ses rouages, c'est sympa. J'aurais juste aimé comprendre un peu plus la situation d'Hemera, mais j'ai peut-être oublié des indices précédents aussi...
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jeudi 20 septembre à 08h43
Quand j'ai vu ton commentaire incomplet ce matin, j'étais trop triste ! Je me suis dit "Y a que ça à dire ? :( "
Du coup tu me rassures ! Je sens que tu n'aimes pas trop Alren haha. Je peux comprendre pourquoi.
Pour Hemera, il y a eu des indices mais pas assez pour que tu comprennes vu que c'est quelque chose de propre à mon univers. Sois patient ~
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jeudi 20 septembre à 18h37
Oui, j'ai fait ça vite-fait dans le tram^^'
C'est pas que j'aime pas Alren, mais il est pas présenté sous son meilleur jour pour le moment. Mais ça me dérange pas, au contraire, c'est bien d'avoir des personnages dont les fêlures sont évidentes et les qualités, encore cachées ;)
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jeudi 20 septembre à 19h16
Waouh, pauvre Hemera ! Pourquoi les gens la haïssent autant ? ???? J’espère qu’elle pourra vite sortir et vivre enfin plus libre, parce que sa vie a pas l’air d’etre très joyeuse.
J’aime beaucoup Alren en tous cas ! J’approuve tout à fait sa réaction, et oui, c’est une bataille qui mérite d’être menée ewe
Sinon je me pose une question pour le sujet fraises des bois renversées, ça me fait penser que pour Zoya seule une personne proche des vénérables ou de la famille royale pouvait savoir. A-t-on déjà vu l’ennemi ? ????
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jeudi 20 septembre à 15h26
Pour Hemera, on saura plus tard pourquoi elle est si mal considérée ! Et je suis contente que tu apprécies Alren, tu l'as bien cerné.


Citation de @Amoneko :
Sinon je me pose une question pour le sujet fraises des bois renversées, ça me fait penser que pour Zoya seule une personne proche des vénérables ou de la famille royale pouvait savoir. A-t-on déjà vu l’ennemi ? ????


Tu as fait le lien :D alors je ne peux pas répondre à ta question. Par contre je peux te dire que si le bol était renversé, c'était parce qu'Alren a pensé à Zoya en le voyant et qu'il est inquiet pour elle, donc il a rejeté les fruits (même s'il adore ça). Alren fait partie de ceux qui sont au courant pour l'allergie de Zoya, mais ils ne sont pas nombreux à le savoir.
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jeudi 20 septembre à 18h35
Et moi, endormi que je suis, j'ai vu les fraises sans tilter, par contre quand on s'inquiète pour Zoya, je me suis tout de suite dit "ah oui, elle a été paralysée avec les fraises" xD
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jeudi 20 septembre à 19h18
Oh donc ça avait vraiment un rapport avec elle, c’est génial de faire comprendre les sentiments des persos’implicitement avec des indices !
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lundi 24 septembre à 15h23
Je me retrouve dans l'espace de commentaires sans savoir quoi dire. Parfait. J'étais tellement bien en mode spectatrice que j'ai pas trop envie de sortir de ma bulle x)

Bref. Allons-y.

Ton style s'affine clairement. J'espère que c'est aussi le signe que tu t'es éclatée sur ce chapitre : je n'ai absolument rien à dire, il se lit facilement, les descriptions s'articulent aisément avec dialogues et narration... j'ai pas vu le temps passer :)

Du coup, Alren serait à l'origine de ce qui est arrivé à Zoya plus tôt... il est tellement... tellement... argh j'ai pas le mot xD Il me semble tellement pas "mature", il se laisse aller et tout... enfin je le voyais pas faire ça x) Et je comprends qu'il flippe à l'idée d'avoir fait plus de mal que de bien. Dans ce chapitre, j'avais l'impression d'avoir affaire à un gamin capricieux. Cependant j'éprouve une étrange tendresse pour ce perso. Et alors pour Hemera... (je t'ai déjà dit à quel point j'aimais ce prénom ?). Ce qu'elle subit me met en rage.

Je suis certaine que de grandes choses l'attendent. Hâte que tu nous les racontes ♡
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vendredi 21 septembre à 11h26
Oh merci ** ça fait plaisir !


Citation de @KaroleSchifferling :
Du coup, Alren serait à l'origine de ce qui est arrivé à Zoya plus tôt...


J'ai dit ça ? Hehe tu verras bien si c'est lui ou pas ;)

Je ne sais pas si capricieux est le terme le plus approprié, mais Alren est clairement encore un gamin sur bien des points oui. Heureusement qu'il a Hemera !
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vendredi 21 septembre à 12h17
Pour Alren, j'en sais rien, les fraises ne sont peut-être qu'une coïncidence... cf la question posée en pv ? :') En tous cas, comme dit plus haut, il me paraît trop [insérer ici le mot que je cherche] pour prendre une telle initiative x) Si c'est lui, ça m'impressionne. Mais je saurais pas dire si ce serait en bien ou en mal.
S'il a peur, alors, ce n'est qu'à cause de la mission qu'il compte lui donner ?

Oui, heureusement qu'Hemera est là... mais elle semble être sa force comme sa faiblesse ; dès que quelqu'un s'en prend à elle, il démarre au quart de tour. C'est très cool de sa part (franchement, la vieille, j'avais envie de l'empaler moi aussi) mais ça pourrait lui attirer des ennuis ^^'
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vendredi 21 septembre à 12h22
... "paumé" ?
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vendredi 21 septembre à 18h04
On se calme Monsieur Willig. On se calme.
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vendredi 21 septembre à 19h31
Mais la pauvre ! Ça craint qu'elle ait à vivre ça quotidiennement...
Hâte qu'Alren et elle rencontrent Shana et sa sœur, ça a l'air imminent...
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vendredi 21 septembre à 11h44
Et oui :(
Peut-être au prochain chapitre ?
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vendredi 21 septembre à 12h18
AAAAAH *ok, je me remet lentement*
Déjà, merci pour avoir fait un chapitre Hemera/Alren ! Tu connais mon amour pour eux. Alors je suis joie!
Alren malgré son caractère d'enfant en colère reste un de mes favoris. Parce qu'il est bien plus malheureux et impuissant que les autres. C'est dur d'avoir le pouvoir (en théorie) mais de ne pas pouvoir s'en servir. Il est impulsive, mais pour une bonne raison, la justice. Bref, je l'aime. XD

Hemera! Douce et triste personne. Son existence n'est pas facile, tu as bien su montrer qu'elle réclame juste de la liberté. La pauvre. Bien que son attachement pour Alren est juste adorable. Bon, clairement, c'est un assisté de la vie...XD

J'ai eu envie d'arracher la tête aux citoyens et à leur doléance stupide et superficielle. Et alors Orcelle mérite pire que la mort, une leeeente torture. C'est elle le monstre. Puis le conseiller reste trop "mou"...
Bonne description des jardins du château et de la salle du trône aussi. J'ai apprécié m'imaginer les lieux. Ah! J'aime aussi la retranscription de l'atmosphère de la ville, on sent bien les inquiétudes des habitants. La perte de la joie de vivre. On s'y croit vraiment !

Très bon chapitre ! (avec un lien avec la belle Zoya et les fraises =O ) Retour à Shana ensuite? Ou l'on aura droit à un petit retour vers la nature? XD
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lundi 24 septembre à 14h24
Je savais que tu aimerais ce chapitre ! Alren et Hemera quoi ♡
Qui sait pour le prochain chapitre... (moi hihi)
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lundi 24 septembre à 14h28
Pauvre Hem, non mais c'est quoi ça, laissez là !!! :@
C'est cool de voir qu'Alren n'est pas seul pour tout gérer, ça me stress autant que lui et j'espère tellement qu'ils retrouveront tout le monde …
J'ai envie d'en apprendre plus sur Hem, elle m'intrigue tellement !
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lundi 1 octobre à 21h16
On en saura plus sur elle au fur et à mesure, ne t'en fais pas ! :)
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mardi 2 octobre à 08h02