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Marine Labaisse

vendredi 20 avril 2018

Le Royaume d’Éna — Livre I

Chapitre 1

« Les gouttes de la clepsydre s’écoulent à intervalles réguliers. Cent gouttes forment une division, et trente-six divisions un rayon. Les rayons rythment nos rondes : il y en a vingt-quatre entre le lever de Gi et le coucher d’Ánemos. Nous nous repérons ensuite à cette dernière : un cycle de la Lune d’Air s’effectue en quarante-trois rondes. Et tous les sept cycles, nous comptons une nouvelle révolution.
Nous sommes donc… m’avez-vous seulement écouté, Votre Altesse ? »

Cours oral du précepteur Nouq sur la mesure du temps.



Les pas claquaient sur le marbre froid en une suite de notes pressées et tendues. Les pans de la tunique que portait l’homme volaient derrière lui, fines ailes orangées brodées de fil blanc. Il avait revêtu l’habit prestement sans prendre le temps de le boutonner jusqu’en bas. Quiconque croisait son chemin s’en éloignait aussitôt en baissant les yeux : il affichait ce regard des mauvais jours, ces lèvres pincées de mauvais augure. Il n’y avait pas de murmures sur son passage, ni même de coups d’œil échangés à la volée ; tous savaient ce qui tourmentait le conseiller Namen.

Le corridor paraissait s’étendre à l’infini pour cet homme qui se refusait à courir malgré l’urgence de la situation. Être un représentant d’État l’obligeait à conserver un minimum de sang-froid pour ne pas inquiéter le peuple outre mesure. Si les membres du gouvernement commençaient à s’agiter, les serviteurs auraient tôt fait de relayer les ragots et il ne faudrait que quelques rayons avant que Völlat ne sombre dans la panique la plus totale. Quant à lui, il ne donnait pas cher de sa tête : que ce soit par le peuple ou le Chancelier, elle finirait au bout d’une pique.

Au détour d’une courbe, la double porte du bureau du chef de l’État se dessina enfin, reconnaissable à la richesse du bois et des ornements, qui représentaient les emblèmes de Völlat sur un battant et d’Ezfëm sur l’autre. Le conseiller Namen n’eut pas le temps d’admirer les gravures du merisier ; l’huis s’ouvrait déjà sur un serviteur qui ne put retenir un sursaut en le voyant, puis s’inclina respectueusement avant de poursuivre son chemin. Le conseiller pénétra dans l’office et ferma derrière lui.

La pièce, grande et épurée, ne contenait que le strict minimum nécessaire au travail du Chancelier : un bureau en chêne massif, deux divans autour d’une table basse destinée à recevoir les Citoyens, et une bibliothèque où s’entassaient les livres et les comptes du royaume. L’unique coquetterie résidait en l’immense tapisserie où se tissait Ezfëm en fils colorés. C’était devant ce tableau que le chef du gouvernement se trouvait, comme toujours lorsqu’il avait besoin de réfléchir. Les mains croisées dans son dos, il fixait la carte du royaume d’un regard vide, son esprit ailleurs, mais bel et bien tourmenté. Il se tenait là, le dos raide, la mâchoire crispée. Quiconque le connaissait pouvait voir que le calme qui le caractérisait s’était volatilisé. L’atmosphère de la pièce s’imprégnait petit à petit de l’état d’esprit de son propriétaire et amplifiait la sensation de panique qui menaçait de faire perdre toute contenance au conseiller. Celui-ci toussota pour signaler sa présence :

« Chancelier Genvger. »

L’homme se tourna vers lui, ses yeux noisette de nouveau vifs et alertes. Son âge, bien qu’avancé, ne se devinait qu’aux quelques rides sur son visage et aux cheveux grisonnants qui se perdaient dans la masse sombre. Le Chancelier imposait confiance et respect au premier regard.

« Conseiller Namen, le salua-t-il en retour d’une voix posée. Je crois savoir ce qui vous amène. »

Le susnommé opina du chef en se triturant les mains :

« C’est le peuple, Chancelier. Plusieurs messagers me sont parvenus de tout Ezfëm, et ce n’est qu’une question de temps avant que Völlat ne succombe également à la panique. La population s’inquiète. Le Fléau et la disparition de deux Réceptacles ont déjà fragilisé leurs croyances, mais les récents événements…

— Je sais tout cela. Je pense même avoir trouvé une solution. »

Ce ne fut qu’à cet instant que le conseiller remarqua les cernes qui creusaient le visage du Chancelier, ainsi que les plis froissés de sa tunique bordeaux. Des papiers étaient éparpillés sur le bureau et la table basse, là où ils auraient dû être méthodiquement rangés. Plusieurs tasses de thé vides s’entassaient dans un coin. Cela devait faire plusieurs rondes que le chef du gouvernement veillait pour résoudre le problème. Et lui qui pensait être le premier à porter la nouvelle. Son admiration pour l’homme n’en fut que renforcée.

« Puis-je vous apporter mon aide ?

— Je vous remercie, mon ami, mais la seule chose qui me manque à présent sont quelques rayons de sommeil. »

Le conseiller Namen acquiesça sans insister. Il fit demi-tour et ouvrit la porte, mais la voix du Chancelier l’arrêta :

« Faites préparer une intervention publique pour le septième rayon. Et appelez-moi un messager.

— Bien, Chancelier. Que nos Astres veillent sur votre ronde. »

Il referma la porte sur le murmure qui lui répondait :

« Et que Gi accompagne mes pas. »





« Pourquoi ne sommes-nous pas au courant ? »

La voix alla percuter les murs avec violence, ricocha pour mieux agresser les oreilles des personnes présentes.

« Voyons, Alren, calmez-vous…

— Me calmer ? Mère, dois-je vous rappeler qui vous êtes, qui nous sommes ? C’est inacceptable ! »

Furibond, le jeune homme fit volte-face et prit la porte, la claquant derrière lui. Il dévala les escaliers de pierres et parcourut les corridors sans les voir, aveuglé par sa colère sourde. D’un geste rageur, il envoya valser les mèches auburn qui lui barraient les yeux. Il n’y avait qu’une seule personne capable de l’apaiser, et elle avait plutôt intérêt à se trouver dans ses appartements si elle ne voulait pas qu’il mette le feu au château. Alren ouvrit la porte sans ménagement, devant le visage stupéfait de sa locataire.

« Alren ? Mais…

— Console-moi. »

Le ton ne laissait place à aucune contestation : c’était un ordre. La femme soupira avant de s’asseoir sur le lit et de tapoter la place à ses côtés. Aussitôt, le nouvel arrivant s’y installa et s’allongea de manière à reposer sa tête sur les genoux de son amie. Celle-ci laissa courir ses doigts fins dans les longs cheveux bouclés du jeune homme.

« Dois-je te tirer les vers du nez, ou Son Altesse daignera-t-elle m’expliquer ce qui l’amène dans mes appartements avec les manières d’un rustre ? demanda-t-elle d’une voix amusée.

— Je pourrais te faire exécuter pour ça, grogna l’intéressé.

— Tu sais bien que c’est faux. Et puis, tu m’aimes trop. »

Déjà les traits du jeune homme se détendaient sous les caresses. Ses poings se desserrèrent, la tension quitta ses épaules, et la flamme de la colère s’atténua dans son regard. Le visage ainsi vidé de toute inquiétude, il se révélait bien plus beau. Ses longs cils venaient battre des pommettes tachetées, masquant deux yeux d’un noir sans fond où plus d’un s’étaient perdus. Ses lèvres fines s’étiraient doucement en un semblant de sourire apaisé, son nez racé laissait s’échapper une respiration plus lente, à la limite de l’endormissement, et ses cheveux tombaient parfois contre sa mâchoire angulaire au gré des mouvements de la main qui les agitait. Il portait la beauté et le charisme de la royauté comme un bijou.

Ses yeux papillonnèrent un instant avant de trouver ceux de son interlocutrice :

« C’est Genvger. »

Elle arrêta son geste momentanément, puis reprit ses caresses. Mieux valait ne pas l’interrompre.

« Tu sais qu’il a convoqué toute la ville pour une annonce. Il ne nous a rien dit. Ni à mes parents ni à moi. Je sais bien que nous ne détenons aucun pouvoir politique, mais il n’a pas le droit de nous laisser de côté comme ça. Que penserait le peuple s’il apprenait que son roi et son Chancelier ne communiquent pas ? »

Quelques gouttes de temps s’écoulèrent en silence, et la jeune femme comprit que c’était à elle d’entrer en scène :

« Ne serait-ce pas au Chancelier Genvger qu’il faudrait dire cela ? »

Elle le vit serrer les dents : il était incorrigible.

« Je ne lui fais pas confiance.

— Ce n’est pas ce que je te demande, Alren. Confiance ou pas, tu dois conserver un dialogue avec le gouvernement. Ne te le mets pas à dos avant même d’être roi.

— J’ai l’impression d’entendre ma mère. »

Il se retrouva soudain au sol, grimaçant de la chute inattendue.

« Hemera ! Pourquoi tu as fait ça ? »

La jeune femme s’éloigna vers sa penderie d’où elle sortit une fine cape qu’elle enroula autour de ses frêles épaules. D’un geste habitué, ses mains glissèrent sur son cou et dégagèrent la chevelure auburn du vêtement, laissant les boucles rebondir entre ses omoplates. Elle tendit le bras pour saisir quelques bijoux qui traînaient sur sa coiffeuse et s’en orna les poignets. Lorsqu’elle posa de nouveau ses yeux de jais sur le prince, celui-ci s’était relevé, l’air renfrogné.

« Arrête de bouder. Le septième rayon va bientôt être sonné, nous ferions mieux de nous dépêcher pour savoir ce que le gouvernement nous cache. »

D’une mécanique trahissant son habitude, Hemera arrangea les habits du jeune homme et recoiffa ses cheveux indisciplinés qu’elle noua avec un ruban blanc, couleur de la royauté. Heureusement, Alren était déjà vêtu pour une apparition en public, ils ne perdraient donc pas plus de temps.

On frappa à la porte : un serviteur se faufila après y avoir été invité. Envoyé pour vérifier si Son Altesse le prince Alren était auprès de madame Hemera, il ne put masquer son air soulagé de l’avoir trouvé et les escorta en direction du balcon de la Grand-Place. Cet encorbellement, ponton dressé au-dessus du vide, avait été bâti à l’instar du reste de l’agora : chaque habitant de Völlat, quel que soit le niveau de la ville où il résidait, devait apercevoir la Chancellerie située sur les Hauteurs. Elle surplombait le gouffre tavelé de balustrades qu’était la place, du niveau supérieur jusqu’aux bas-fonds. Pour le rejoindre, ils durent traverser le château et la passerelle qui le reliait à la Chancellerie. Alors qu’ils parcouraient cette dernière, Hemera aperçut la foule agglutinée au premier niveau — les Hauteurs. On y retrouvait les Citoyens les plus prestigieux et les plus fortunés, tous parés comme si chaque jour était une cérémonie, flamboyants à outrance. Derrière eux, des hommes et des femmes se tenaient en retrait, têtes baissées. Elle n’avait pas besoin de voir leurs poignets ni leurs chevilles pour les savoir ornés de bandeaux de fer. Ses doigts vinrent instinctivement caresser la peau nue sous ses bracelets. La main d’Alren saisit la sienne et la serra brièvement, sans un mot. Hemera se força à retrouver ses esprits, puis détourna le regard pour se concentrer sur la silhouette du serviteur qui les guidait. Elle laissa ses yeux se perdre dans les plis que chaque mouvement dessinait sur le dos de sa chemise, les pensées éteintes et la tête droite pour préserver les apparences. Sa spécialité.

Le roi et la reine étaient présents lorsqu’ils arrivèrent enfin, au moment même où, plus loin, les carillonneurs sonnaient le septième rayon. Fotiá commençait son ascension dans le ciel pour rejoindre les deux soleils qui s’y trouvaient déjà : c’était le rayon le plus clair de la ronde. Hemera se pencha légèrement au-dessus de la balustrade afin de vérifier si chaque niveau de la Grand-Place était aussi plein que les premiers, mais même la puissance de Fos ne suffisait pas à éclairer les bas-fonds. Seul le brouhaha ambiant permettait de juger du nombre de personnes présentes : tout Völlat, ou presque, s’était mobilisé.

Alren partit s’installer aux côtés de sa mère, laissant son amie se mettre en retrait, loin des regards qu’elle abhorrait. Hemera avait toujours préféré l’ombre là où Alren cherchait la lumière. S’il était un homme d’action, elle était ses yeux et ses oreilles pour le guider. Aucun siège n’avait été avancé pour elle, et elle ne s’en formalisa pas. Ses pas discrets la menèrent auprès des quelques serviteurs qui attendaient leurs ordres en silence. Un claquement de tunique annonça l’arrivée du Chancelier Genvger.

Le peuple se tut à l’apparition du tissu bordeaux. Deux Guerriers se tenaient de part et d’autre du dirigeant, et cinq autres prirent position tout autour du balcon. À leur suite pénétrèrent un homme et une femme, tous deux vêtus de longues capes, capuchon baissé pour masquer leur visage. Des Mages. L’homme portait le bleu pâle d’Ánemos, tandis que la femme disparaissait sous le tissu pourpre de Fos. Cette dernière sortit une craie de son manteau et s’avança vers un large panneau de bois disposé à l’extrémité du balcon pour y tracer un gigantesque symbole que seuls les initiés pouvaient décrypter. Hemera, comme les autres, ne le connaissait que sous le nom de rune, sans parvenir à le lire. L’habitude, néanmoins, lui permettait de savoir que ce losange au motif intriqué projetterait l’image du Chancelier sur le panneau, afin que tous puissent l’apercevoir malgré la distance. L’ensorceleuse posa sa paume contre le dessin qui s’illumina, avant d’aller s’installer à quelques pas. Comme elle laissait ses yeux capturer le visage de Genvger, celui-ci apparut dans le cadre de la rune. La Mage ne bougerait plus avant la fin de l’événement.

Son homologue s’approcha à son tour du chef du gouvernement, et, après avoir reçu un hochement de tête d’approbation, commença à tracer sa rune à même l’air, du bout des doigts. Ses mouvements suspendirent des filaments blancs dans le vide, une spirale décorée de détails indiscernables sur laquelle il souffla afin de la faire entrer en contact avec la gorge du Chancelier. Il apposa ensuite sa main sur la peau pâle. Le vent d’Ánemos porterait désormais la voix du dirigeant pour que tous puissent l’entendre. Le Mage se retira, grossissant les rangs des Guerriers afin de lui aussi protéger le balcon.

Tous les regards étaient à présent tournés vers le Chancelier Genvger. Hemera s’autorisa une digression vers Alren, mais fut rassurée de le voir composé et attentif. Comme tous, il attendait que celui qui les avait convoqués prenne la parole :

« Citoyens de Völlat et peuple d’Ezfëm, je vous remercie d’avoir répondu à mon appel. Si je vous ai demandé de venir en laissant vos occupations de côté, c’est afin de clarifier les questions qui secouent notre royaume depuis plusieurs rondes.

« Notre capitale, contrairement à nos campagnes, ne vit pas au rythme de l’ancienne religion. Néanmoins, je sais que nos Astres sont chers à votre cœur et que l’état du doux Gi vous préoccupe. »

D’un mouvement du bras, il désigna le soleil pâle qui commençait son déclin. Hemera frissonna en voyant la tache noire en son sein.

« Nos Mages travaillent actuellement sur le problème afin que nous puissions comprendre ce qu’il se passe. Je ne doute pas qu’ils trouveront une solution. Cependant… »

Il marqua un temps d’arrêt.

« Mes messagers et mes conseillers m’ont confié vos inquiétudes concernant nos Réceptacles. La disparition du Réceptacle de Gi, Jonah, il y a de cela sept révolutions, semble être pour vous la cause des événements actuels. Nous avons longtemps cru qu’il avait fui le royaume par complicité avec le Réceptacle de Fotiá, à la suite du Fléau, mais nos enquêtes prennent une autre direction à présent. »

Derrière lui, les traits d’Alren s’étaient figés. Ses doigts agrippaient les accoudoirs de son fauteuil avec force, ses phalanges blanches. Hemera l’avait senti se crisper à la mention de Jonah. Il retenait son souffle, comme toute l’assemblée. Sept révolutions. C’était si loin, et pourtant le souvenir du Fléau était encore douloureux dans toutes les mémoires.

« Il nous apparaît à présent possible, continua le Chancelier, que le Réceptacle de Gi ait été enlevé par Wilann de Fotiá. »

Tous retinrent leur souffle à la mention du nom maudit. Alren sauta sur ses pieds, le visage déformé par la colère, mais sa mère l’empêcha de faire un pas de plus. Hemera s’approcha discrètement de lui, contournant un Guerrier pour se placer derrière le siège du prince. Sa main vint trouver le poignet du jeune homme.

« Ne fais rien d’inconsidéré », souffla-t-elle.

La respiration d’Alren était agitée, ses épaules tendues. La jeune femme serra plus fort pour le raccrocher, pour le ramener parmi eux. Heureusement, l’annonce du Chancelier avait provoqué l’effet d’une bombe et tous les esprits avaient été troublés par la nouvelle. Le coup de sang du prince avait dû passer inaperçu.

« Je suis là. Alren, je suis là. »

Quelques gouttes s’écoulèrent avant que son souffle ne reprenne un rythme normal et que le jeune homme ne consente à se rasseoir, sous le regard soulagé de ses parents. La reine leva un regard reconnaissant vers Hemera qui inclina la tête puis regagna sa place. Elle espérait que l’annonce prendrait bientôt fin ; si elle avait pu contenir Alren, elle n’était pas sûre de pouvoir continuer très longtemps.

Le chef du gouvernement fit taire les murmures en levant les bras :

« Cela doit vous faire un choc, j’en ai conscience. Et je tiens à préciser que rien n’est encore sûr. Toutefois, une nouvelle donnée nous a permis d’arriver à cette hypothèse. »

Tous demeuraient suspendus à ses lèvres, mais des mouvements plus bas attirèrent le regard de la jeune femme. Des Guerriers, par dizaines, prenaient place tout autour de la foule. Des Mages aussi. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Le Chancelier craignait-il une émeute ?

« Je suis au regret de vous annoncer une terrible nouvelle… »

Les Mages avaient tous sorti leur canon et tenaient leur paume juste au-dessus de l’arme, où se situait la rune de tir. Un filet de sueur froide coula le long du dos d’Hemera. Elle voulut prévenir Alren, le mettre à l’abri avant que cela ne dégénère.

« Mihren, le Réceptacle de Neró, a été enlevé. »

Ce n’était pas une bombe, cette fois. C’était un cataclysme.





Le vent chantait par les ouvertures du temple une mélodie déchaînée et effrayante. Vivifiante. Rien ne semblait l’apaiser, pas une seule note de douceur ne prenait le dessus dans la tempête. L’ensemble révélait une beauté à nulle autre pareille.

Assise en tailleur sur un rocher, Zoya laissait les bourrasques décoiffer ses longs cheveux platine, les yeux clos et un sourire léger aux lèvres. Chaque souffle, chaque rafale était une caresse qu’Ánemos glissait sur sa peau, une étreinte d’une douceur infinie. C’était ici, en pleine montagne, qu’elle pouvait être en harmonie avec son Astre. C’était ici, seule au bord du gouffre, qu’elle ressentait au mieux ce lien qui les unissait.

Mais seule, elle ne l’était plus. La présence qu’elle perçut non loin la fit sortir de sa transe. Ses paupières dévoilèrent deux grands yeux où la nature s’était sentie artiste, mêlant subtilement le brun à l’émeraude avec quelques éclats d’or. Ils brillaient de détermination et d’assurance, inébranlables, captivants, ornés de cils d’un blanc irréel. Peu osaient croiser un tel regard.

Zoya analysa rapidement les alentours jusqu’à trouver l’être qui venait de briser sa méditation : Joun, son serviteur, bravait les vents pour gravir les derniers pieds qui le séparaient du temple. Son visage était blême. Zoya le savait plus qu’elle ne le voyait : il avait une peur bleue des tempêtes. L’ironie avait voulu que ce soit elle qu’il serve.

Résignée, la jeune femme se laissa glisser au pied de son promontoire et rejoignit le temple où elle avait entreposé ses affaires. Elle se rhabilla prestement avant que le visiteur n’arrive, puis noua sa chevelure en un chignon serré. Lorsque Joun pénétra dans le bâtiment, il tremblait comme une feuille et séchait les larmes que le vent lui avait arrachées. Il s’inclina respectueusement devant l’autel puis devant la jeune femme qui terminait sa coiffure.

« Vénérable Zoya, j’ai été envoyé vous chercher. Son Altesse souhaite vous voir au plus vite. »

La concernée se contenta d’acquiescer et sortit du temple après une dernière salutation à Ánemos. Elle prit l’unique route qui descendait vers Völlat sans un mot, les pas trottinant de Joun juste derrière elle. À mesure qu’ils s’approchaient de la ville, le vent se faisait plus clément, bloqué par les reliefs alentour. Le jeune serviteur commença à retrouver des couleurs. Zoya attendit de le savoir opérationnel pour engager la conversation :

« Est-ce qu’il s’est passé quelque chose au château ? »

Une grimace vint tordre le visage encore enfantin de l’adolescent.

« Je… Je ne pense pas être le mieux placé pour vous en parler, Vénérable. Beaucoup d’événements sont survenus pendant votre retraite dans la montagne. »

Si elle était intriguée, elle n’en montra rien et laissa la conversation s’éteindre. Ce n’était pas la première fois que le prince Alren la faisait convoquer, mais il n’avait osé mettre fin à l’une de ses retraites qu’une seule fois auparavant. Sept révolutions plus tôt. Le souvenir lui enserra la poitrine. Ses épaules lui semblèrent plus lourdes d’un coup. C’était une de ces épreuves dont on ne guérit jamais vraiment.

Le reste de la descente jusqu’à Völlat se déroula en silence. Zoya leur fit emprunter un passage désert qu’elle préférait aux grandes portes de la ville. Une fois au château, Joun frappa à la porte des appartements du prince et l’annonça avant de se retirer. L’héritier faisait les cent pas sur un riche tapis représentant le zénith de Fos. Lorsqu’il la vit, Alren se précipita vers elle, le visage troublé par trop d’émotions, comme atteint de folie.

« Zoya ! J’ai besoin de toi.

— Calme-toi. Que s’est-il passé ? » demanda-t-elle à Hemera qui patientait dans un fauteuil.

Celle-ci se leva pour venir chercher le prince et le força à s’asseoir :

« Le Chancelier a organisé une annonce publique en ton absence. Je ne sais pas si tu l’as remarqué là-haut, mais…

— Gi est malade. J’ai vu. »

« Je l’ai senti » aurait été plus honnête, mais elle ne voulait pas avoir à expliquer cette étrange sensation qui lui avait parcouru le corps lorsque le soleil s’était levé, souffrant. Elle en frissonnait encore, la douleur de l’astre collée à sa peau.

Hemera acquiesça avant de continuer :

« Ce n’est pas tout, malheureusement. Mihren a disparu.

— Quoi ? » s’exclama Zoya.

Elle perdit toute contenance, la stupeur et la panique visibles sur son visage. Mihren. Non, pas lui aussi, ce n’était pas possible. Il n’avait pas pu l’abandonner comme ça. Il en était incapable. Il y avait forcément une autre explication.

Qu’allaient-ils faire si les Réceptacles se volatilisaient un à un ? Qu’allait-il advenir de l’ancienne religion et de leurs Astres ? Tout était lié, elle le sentait au plus profond d’elle. Le déclin de Gi était loin d’être anodin.

« Le gouvernement pense qu’il a été enlevé. Et… que Jonah est lui aussi retenu prisonnier, depuis tout ce temps. »

La peau déjà pâle de la jeune femme perdit toute couleur. Elle se laissa tomber contre le mur le plus proche, ses jambes trop faibles pour la tenir. Si l’heure n’avait pas été si grave, ses amis se seraient étonnés de la voir ainsi.

Elle aurait dû se douter que Jonah aurait quelque chose à voir là-dedans. Il n’y avait que pour ça que le prince pouvait l’appeler, qu’importe les circonstances. Zoya força son cœur à se calmer : elle ne parviendrait à rien si elle se mettait à paniquer. Ce n’était pas ainsi que Mihren l’avait formée. Elle déglutit doucement avant de se tourner vers Alren.

« Qu’attends-tu de moi ? »

Il semblait épuisé, petit dans le fauteuil qu’Hemera lui avait cédé. Zoya avait l’impression de remonter le temps, sept révolutions plus tôt, et d’y revoir l’adolescent d’alors, perdu, déboussolé. Alren avait grandi, changé, mais ses yeux reflétaient toujours la même tristesse. Sa voix était faible quand il prit la parole.

« Genvger a annoncé qu’il lancerait une expédition pour les retrouver, mais je n’ai pas confiance en lui. Cela fait trop longtemps que je me repose sur le gouvernement pour ramener Jonah. »

Ses yeux papillonnèrent un instant vers la fenêtre, ses pensées certainement tournées vers un ami oublié.

« Zoya, je veux que tu le retrouves. Toi et personne d’autre. Ramène Jonah à la maison. »

Commentaires

Ce premier chapitre est très agréable à lire. J'aime bien ton explication pour le décompte du temps. Elle est claire, compréhensible (et facile à retrouver en cas de trou de mémoire). La facon dont l'histoire se met en route est intrigante. Tu entres tout de suite dans le vif du sujet. Même s'il y a beaucoup de zones d'ombres, on a une bonne vision d'ensemble de ton univers. Zoya m'intrigue beaucoup, j'ai hâte de la voir en action !
Vivement la suite !
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vendredi 20 avril à 07h08
Ah, je suis contente que l'intro te plaise ! J'ai longtemps cherché comment intégrer ce genre d'informations donc je suis satisfaite. Et Zoya réserve encore plein de surprises ;)
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jeudi 19 juillet à 15h48
Les persos sont bien caractérisés. J'adore le duo Alren/Hemera surtout.
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vendredi 20 avril à 09h53
Quelqu'un qui aime bien Alren \o/ ça fait plaisir, il n'est pas toujours bien reçu !
 0
jeudi 19 juillet à 15h48
J'aime bien ce chapitre il introduit bien les personnages et les relations entre eux, Hemera semble être la raison de Alren c'est trop mignon *^* Et il a l'air soutenu par de bonnes personnes ce Prince par contre Jonah!? Innocent ? Victime d'une accusation à tort ? Pourquoi le Prince semble l'aimer si fort et vouloir le "ramener a la maison" est ce que c'est son frère ? Son meilleur ami? Et le Fléau je veux en savoir plus sur ça :3 voilà ça m'a plu en somme!
 3
vendredi 20 avril à 13h07
Je ne peux pas te répondre sans spoiler, mais tu abordes très bien l'histoire je trouve ! Tu en sauras plus en temps voulu (sur Hemera, Jonah et même le Fléau) ;)
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jeudi 19 juillet à 15h48
Alreeeen ! *ok je me calme*
J'aime vraiment ce personnage. Je ne sais pas trop pourquoi. Son côté turbulent et spontané.
Puis Hemera, calme et douce, celle qui apaise de suite.
J'aime beaucoup cette forme de magie aussi. J'ai du mal à retenir les astres mais ça rentrera dans le crâne plus tard. Je suis impatiente de savoir la suite. Deux "équipes" pour une même mission. J'adore!
Évidemment style d'écriture fluide et assez descriptif.
Continue comme ça ! ♡
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vendredi 20 avril à 22h20
Ça ne m'étonne même pas que tu apprécies Alren ! Je viens de réaliser qu'il a un côté Joonie. En tout cas, son caractère et celui d'Hemera transparaissent bien, je suis contente !
J'ai noté pour les Astres, je tâcherai d'insérer une explication dans pas trop longtemps du coup ;) merci pour ton retour !
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jeudi 19 juillet à 15h49
Jusqu'ici j'aime bien l'univers, le prologue m'avait intriguée et je suis contente de découvrir des personnages qui ont l'air intéressants avec ce premier chapitre :)
J'ai juste une petite remarque par rapport à cette phrase : "Hemera l’avait senti se crisper à la mention de Jonah." Alors au début, j'ai cherché ce Jonah plus haut, je n'ai pas trouvé, je me suis demandée d'où il sortait. Et avec la suite j'ai compris que les "Réceptacles" sont en fait des gens ^-^ Ce n'était pas évident pour moi, d'autant plus qu'ils n'étaient pas mentionnés avant il me semble… Donc voilà, c'est le seul petit détail qui m'a fait tiquer ! Sinon hâte de lire la suite =3
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vendredi 4 mai à 13h23
Merci ! Oui en effet, c'est vrai que c'est tellement évident pour moi que je n'ai pas vu que ça pouvait prêter à confusion. Je vais réfléchir à comment améliorer ça ! Merci pour ton retour :)
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jeudi 19 juillet à 15h49
Si le prologue me plaisait déjà pas mal, c'est encore "pire" ici puisque j'ai tout de suite plongé dans l'histoire.
J'aime beaucoup la douceur d'Hemera et ce côté plus "sauvage" d'Alren.
Je pense que le trio qu'ils forment avec Zoya promet pas mal de choses.

Par contre se serait pas mal d'avoir une sorte de mise au point par rapport aux Astres, pour savoir qui est qui, etc..

Sinon j'aime beaucoup ce premier chapitre. Je suis curieuse de découvrir la suite ; je sens que ça promet une sacrée aventure !
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jeudi 17 mai à 09h19
Merci ♥ Il y aura une explication des Astres au chapitre 3, promis :) Je suis contente que les personnages et l'histoire te plaisent.
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jeudi 19 juillet à 15h49
Les séparateurs rendent tellement bien !
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lundi 28 mai à 17h45
Merci ! Je me suis embêtée à les faire XD
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jeudi 19 juillet à 15h49
Ah, un petit tic de langage relevé ! "Les pans de la tunique que portait l’homme volaient derrière lui" ; "et ferma derrière lui" ; "les mains croisées derrière lui".

"Conseiller Namen, je crois savoir ce qui vous amène." Namen / Amène, hoho, le Chancelier fait des blagues et des rimes :3 Ah non ?

Ce chapitre a filé tout seul. Ce fut une lecture très agréable :)
Tu parviens à expliquer sans trop de détours des notions nouvelles, tout se dévoile assez finement, chapeau. J'ai hâte d'enfin comprendre qui sont Jonah et Mihren, eux qui semblent si importants aux yeux de nos personnages.
La manière d'user de la magie est plutôt chouette ! Je croise les doigts pour voir les Mages à l’œuvre un peu plus longuement :D

Bravo, c'est un chapitre très sympa !
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mercredi 20 juin à 15h36
Arf le petit tic ! J'ai essayé d'arranger mais pas si simple.
La rime n'était pas voulue, mais maintenant que tu le dis XD

Je suis contente que ça te plaise ♥
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mercredi 27 juin à 21h49
Après ce premier chapitre :
D'abord la forme, je suis d'accord avec Adrian, les séparateurs sont vraiment chouettes !

Sinon, franchement, bravo : malgré la densité d'infomations du chapitre, tous les personnages présentés, on ne s'y perd pas ! C'est du bon travail :)
J'ai beaucoup aimé le petit paragraphe d'intro qui m'a amusé :)

Les personnages ont tous leur personnalité propre et leurs différences suffisamment affirmés pour que dès ce premier chapitre on les distingue bien les uns des autres. Tu distilles les détails d'informations juste assez pour qu'on commence à se faire une idée du contexte, j'ai apprécié cela aussi :)

Deux détails seulement dont je voudrais te faire part :
- La similarité du terme utilisé pour les cheveux d'Alren et d'Hemera, surtout vu la spécificité du terme (je ne sais pas pourquoi mais c'est vrai que le mot auburn est assez peu utilisé) m'a fait penser à une volonté de mettre en évidence une parenté ou une ressemblance, ce qui a priori n'est pas la volonté ? Du coup je me permets de le mentionner :)
- Tu as aussi une petite tendance à faire des phrases longues (ce qui en soi n'est pas un problème :P) avec des rythmes assez similaires. Le risque, c'est de donner une mythmique monotone à certains paragraphes. Ca ne m'a pas empêché d'accrocher dans l'histoire, mais peut-être que d'essayer de varier un peu plus les rythmes mettrait plus en valeur le fond et ton style ? :)

En tout cas je suis conquise ! Je m'arrête là pour l'instant mais je revient bientôt me mettre à jour dans l'histoire :3
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dimanche 24 juin à 12h59
Woah, merci pour ces compliments et ton avis ! Je vais faire attention à mon rythme alors :D
Pour Alren et Hemera, c'est parfaitement voulu x) tu sauras pourquoi plus tard !
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mercredi 27 juin à 21h51
Déjà, d'entrée de jeu : système temporel. Moi qui m'interrogeais sur le terme "ronde" dans le prologue, je suis rapidement rassuré sur ma bonne compréhension des éléments du récit. J'espère que l'on aura bientôt des éléments d'information sur le fléau également ! Attention cependant à ne pas jeter les informations trop rapidement. Restes sur cette lancée pour la rédaction des descriptions, c'est parfait ! Toutefois, je ne serais pas contre des descriptions plus pointues de l'environnement (ville, nature, climat, ...).

J'ai beaucoup apprécié ce premier chapitre, qui m'a tout de suite entraîné dans l'histoire. Pour le moment, le style est très fluide, nous expose brièvement mais très clairement la situation initiale, les personnages principaux et plus ou moins les cadres théologiques et politiques.

Pour les personnages, je trouve ça assez bien fait. L'impétueux Alren m'a l'air amusant ! Je remarque cependant une répétition de leur présentation en duo avec une relation de hiérarchisation entre eux (prince/servante, vénérable/servante, chancelier/conseiller), c'est très intéressant mais je pense que présenter de nouveaux personnages dans le futur de la même manière créerait un sentiment de monotonie chez le lecteur, ce qui serait heureux d'éviter.

Est-ce moi, ou avons-nous affaire à de la technomagie ? :D J'adore la technomagie. Hâte d'en découvrir plus sur ce mystérieux clergé de mages, qui je suppose, est affilé aux astres ? Up pour @MoutonGarou, l'absence d'informations dans un récit est intéressante car captive le lecteur, mais peut rapidement le frustré s'il entrave sa compréhension du récit. Il serait judicieux de rapidement faire un topo sur les réceptacles qui occupent une place centrale au sein de ce premier chapitre et de l'intrigue.

Séduis par cet épilogue j'étais,
Conquis par ce chapitre je suis,
Dévorer la suite je vais.
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lundi 25 juin à 20h05
Merci pour cet avis détaillé ! Je n'avais pas fait attention à mes présentations en duo, tu as tout à fait raison ! Je vais tâcher de faire plus attention à ça à l'avenir. Idem pour les descriptions, merci.

Oui, c'est bien de la technomagie ! Contente que ça te plaise !
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mercredi 27 juin à 21h54
Hurhurhur, ce premier chapitre me met l’eau à la bouche:)
J’aime beaucoup la complémentarité entre Alren et Hemera... et Zoya... me donne le sentiment d’avoir bien des clés en main !
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mercredi 1 août à 08h27
Complémentarité, j'aime bien ce mot, il est parfait pour les décrire ! Quant à Zoya, elle a en effet plus d'un tour dans son sac, mais tu auras l'occasion de le voir au prochain chapitre ;)
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mardi 7 août à 21h31