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Marine Labaisse

mardi 13 juillet 2021

Quand vient le soir

L'inconnu dans le miroir

L'inconnu dans le miroir


Une sonnerie stridente. Le réveil. Je tâtonne à la recherche de mon téléphone qui vibre sur le chevet ; il est où ce con ? Le voilà. Je tapote l’écran dans l’espoir de mettre fin à la cacophonie. Le silence. Parfait. Je ramène ma main sous les draps, m’enroule autour de mon traversin et laisse mon esprit s’éloigner vers le sommeil. Un miaulement devant la porte de la chambre me fait grogner. Si je l’ignore, il s’arrêtera peut-être. La bête insiste et gratte le bois. Génial. Pourquoi j’ai adopté cet animal ingrat déjà ? Et le téléphone qui s’y remet – j’ai dû seulement le reculer de cinq minutes. C’est trop demander un réveil en douceur ? Pourquoi j’ai pas droit à ma sonnerie de Yiruma d’ailleurs ? Un réglage a dû déconner et me mettre le bip bip par défaut. Quelle horreur, je vous jure.

« C’est bon, c’est bon, je me lève », grogné-je à la fois à l’appareil et à l’animal du démon.

Je caresse mon oreiller à regret puis me dirige vers la porte sans attendre. BOUM. La douleur me parvient avant la cause et je jure sur toutes les mères de l’univers en me ramassant au sol. Qu’est-ce que cette chaise fiche ici ? C’est dangereux putain ! Je vais avoir un sacré bleu sur le genou, et certainement un sur les côtes. Et le chat qui continue à gratter et miauler comme s’il n’avait pas été nourri depuis une décennie. Il peut toujours rêver pour avoir un bout de jambon ce matin.

Je me relève maladroitement, dans un semblant d’équilibre que la fatigue de l’éveil et la chute ont sacrément mis à mal, grimace – je sens déjà le bleu qui se forme sur mon genou. J’ouvre la porte.

« Putain, mais t’es qui, toi ? »

Le chat me fixe en braillant de plus belle. Il est rentré par où celui-là ? Je pensais que c’était Coin-coin qui s’acharnait sur ma porte, mais je trouve un petit chat écaille de tortue au lieu de mon roux bedonnant. J’ai peut-être laissé une fenêtre ouverte. Le chat vient se frotter à mes jambes en alternant ronronnements de contentement et miaulements outrés.

« Eh, je te dois rien, alors tu changes de ton. »

Je relève la tête pour prendre la direction de la cuisine. C’est à ce moment-là que ça me frappe : je ne reconnais pas le couloir qui s’étend devant moi. Il est long et tapissé d’un jaune défraîchi, orné d’un lustre des années 90 et de deux portes de chaque côté en plus de celles qui se trouvent devant et derrière moi. C’est quoi ce bordel ? J’avance lentement, ouvre la première porte sur ma droite : une chambre. À côté, une salle d’eau. En face, une troisième chambre et un bureau. Aucune de ces pièces ne m’est familière. Je reviens sur mes pas, allume la lumière de ma propre chambre : elle m’est tout aussi étrangère. Il n’y a pas que cette saloperie de chaise qui n’est pas à sa place ; le lit, l’armoire, les vêtements, la décoration, rien n’est à moi. J’avise le téléphone abandonné sur le chevet : ce n’est pas non plus le mien. Des sueurs froides glissent le long de ma colonne vertébrale. Je ne suis pas chez moi. L’agencement des pièces est identique, mais tout le reste est différent. Que s’est-il passé ?

La gorge et l’estomac noués, je me dirige vers la dernière porte, celle qui de toute évidence mène aux pièces de jour. Je laisse mon regard glisser sur les portraits et souvenirs de vacances accrochés aux murs du couloir ; aucun visage ne m’est familier. Un couple revient souvent, lui plutôt petit, blond, les yeux rieurs ; elle plus petite encore, des cheveux teints d’une couleur différente à chaque fois, des lunettes gigantesques et un anneau au septum. Ils ont l’air heureux.

J’ouvre la porte. Le chat se faufile entre mes jambes. Une odeur de café vient me chatouiller les narines. Je regarde autour de moi, dans l’espoir de raviver un flash, de comprendre ce qu’il se passe. Rien. Ni le salon et ses fauteuils dépareillés, ni la salle à manger avec sa vidéothèque, ni la cuisine ouverte et ses plantes ne me rappellent quoi que ce soit. La vision d’une courte chevelure rose me coupe le souffle : comment vais-je justifier ma présence à l’hôte de cette maison ? Je reste sur place, immobile, comme si cesser de bouger et respirer allait me rendre invisible. Sauf que je ne suis pas magicien et la femme me voit aussitôt qu’elle se retourne. Son grand sourire me laisse perplexe – et m’affole.

« Enfin réveillé ! Je t’ai préparé du café, viens t’asseoir. »

Elle m’indique un tabouret haut devant l’îlot central. Faute de meilleure idée, je m’y installe en silence. Mes pensées s’entrechoquent, je cherche éperdument à savoir qui elle peut bien être et où je me trouve – chez elle, de toute évidence. Elle n’est ni surprise ni perturbée par ma présence, c’est donc qu’elle me connaît et savait que j’étais là. Alors pourquoi est-ce qu’elle m’est totalement étrangère ?

Elle doit remarquer mon air ahuri et perdu parce qu’elle s’accoude face à moi avec un petit rire :

« La nuit a été difficile, non ? On dirait que tu es encore dans tes rêves. »

Mes rêves… Mais oui ! C’est certainement ça ! Ça expliquerait tellement de choses !

« Wow, soufflé-je, merci. Je commençais à croire que je perdais la tête.

— Comment ça ? »

Je balaye la pièce d’un mouvement de bras.

« Me réveiller dans une maison inconnue, avec une femme inconnue, ajouté-je en la désignant, et sans aucun souvenir de comment j’ai pu atterrir ici. C’est une histoire de dingue. Mais maintenant je comprends mieux : je suis en train de rêver. »

Mon interlocutrice perd son sourire. Elle a une lueur d’incompréhension dans le regard et une petite moue inquiète.

« Charles, tu es sûr que tout va bien ? »

Elle connaît donc mon nom. C’est bien un rêve.

« Vous êtes qui, au juste ? » m’enquis-je.

Ses yeux s’écarquillent légèrement ; j’y lis un brin de panique. Sa voix tremble un peu lorsqu’elle reprend la parole :

« Mon chéri, tu ne te sens pas bien ? »

Elle avance une main vers la mienne, que je recule précipitamment. Que vient-elle de dire ? Pourquoi… pourquoi semble-t-elle persuadée que je suis son petit-ami ? Un rêve, c’est vrai. J’ai failli oublier sous le coup de la surprise. Je ne suis que dans un foutu rêve. Étrange, certes, mais le cerveau est source de surprises. C’est bien la première fois que je vis une vie « normale » avec une inconnue au sein de mon subconscient, et c’est une sensation absolument détestable. J’observe la main que j’ai retirée : petite, mais pas fine comme j’en ai l’habitude, je n’y reconnais pas les grains de beauté. Et une alliance. Elle me semble peser une tonne, m’écrase.

D’un mouvement de tête, je repère un miroir sur le mur de l’entrée. Je m’y précipite, le cœur battant dans mes tempes. Un rêve, on a dit. Inutile de paniquer. Mon palpitant n’est pas de cet avis. J’étouffe une exclamation horrifiée lorsque mon visage apparaît dans la glace. Pas mon visage non, celui de l’homme sur les photos. Je pose mes mains sur mes joues, frissonne en voyant le reflet faire de même. Je ressens ce toucher sur un visage qui ne m’appartient pas. Je vois à travers les yeux pâles qui me fixent, je perçois le frottement des mèches blondes sur mon front et ma nuque, je goûte les lèvres en les mordillant.

« J’ai rarement fait un rêve si réaliste », me dis-je à moi-même en tâchant d’omettre le malaise qui me prend à la gorge. « Ce visage est si détaillé…

— Qu’est-ce que tu racontes, enfin ? »

Je sursaute : je n’avais pas vu que la femme m’avait suivi. Elle affiche une expression qui mêle effarement et inquiétude profonde. Je lève mes mains – le possessif est-il approprié ? – en signe d’apaisement.

« Ce n’est rien, ne vous en faites pas. Nous sommes seulement dans mon rêve. Je ne suis pas votre Charles, vous comprenez ? Je devrais me réveiller bientôt, et vous cesserez d’exister. Le rêve prend fin quand on réalise que c’est un rêve, non ? »

Mon cerveau met d’ailleurs beaucoup de temps à émerger. Accélère, mon grand ! Tu es suffisamment conscient pour analyser tout cela, tu es donc proche de l’éveil. Je ne vois pas ce qui…

« Aouch ! »

Je fais un bond en serrant mon bras. La femme me fixe, sourcils froncés, bouche plissée, yeux noirs – de toute évidence, en colère. Je frotte la peau qu’elle vient de pincer violemment.

« Ça ne va pas ?!

— Toujours dans ton rêve ? » me rétorque-t-elle, les bras croisés.

Je… Merde, elle a raison. La douleur, inattendue, aurait dû me réveiller également. Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ? Pourquoi suis-je toujours ici ? Se pourrait-il que je sois prisonnier de mon propre subconscient ? Ma perplexité doit se lire sur mon – le ? – visage, car celui de mon interlocutrice s’adoucit et elle vient me prendre la main.

« Tu as l’air sacrément chamboulé. Je… Viens te poser un peu, boire ton café. Je suis sûre que tout ira mieux ensuite. »

Je la suis sans opposer de résistance tandis qu’elle me ramène à l’îlot où ma tasse m’attend. Je n’arrive plus à penser à quoi que ce soit, seuls les mots C’est un rêve tournent en boucle dans ma tête. Je vide le café tiédi d’une traite. C’est un rêve. Le soleil matinal vient m’éblouir à travers les vitres de la cuisine. C’est un rêve. La femme me parle, je n’entends pas un mot de ce qu’elle dit. C’est un rêve. Le robinet goutte derrière elle, un ploc régulier. C’est un rêve ploc c’est un rêve ploc c’est un rêve ploc.

« C’est pas un rêve…  » réalisé-je dans un souffle, presque inaudible.

Elle m’entend pourtant, secoue la tête pour confirmer, le regard doux. Sa main se pose à nouveau sur la mienne – je n’ai pas la force de la retirer cette fois.

« Tu as pris un coup sur la tête hier à l’entraînement de rugby. Tu n’es pas allé aux urgences comme tout allait bien, mais c’est peut-être un effet de ce choc. Je pense que je devrais t’emmener à l’hôpital. »

Je hoche la tête en silence et la laisse prendre les choses en main. L’hôpital. Peut-être verront-ils que quelque chose ne va pas, que je ne suis pas à ma place, que je suis piégé dans le corps de cet autre Charles. Contrairement à ce que sa femme semble penser, je sais que je ne suis pas lui. J’ai ma propre identité, ma propre apparence, ma propre vie. J’en ai des souvenirs vivaces, des images et des détails qu’un Charles déboussolé par un coup n’aurait pu créer de toutes pièces. Je revois parfaitement mon Coin-coin, ce vieux chat pataud qui quitte rarement l’îlot de la cuisine où il ronfle à longueur de journée. Et la décoration de ma véritable maison, les figurines et posters de pop culture sur chaque surface disponible. Je visualise mes yeux noisette, mon crâne rasé, ma cicatrice au menton. Je n’ai jamais approché un terrain de rugby.

Nous sortons dans la rue, ma rue. Quelques voisins sont dehors : je n’en reconnais aucun. J’essaye de comprendre ce qui a pu se produire alors que le paysage urbain défile par la vitre de la voiture.

« Comment vous vous appelez ? »

La question est sortie toute seule. Je vois ses mains se crisper sur le volant et ses yeux s’humidifier. J’en ressens une pointe de culpabilité – la situation doit être difficile pour elle aussi. Elle ne me répond pas, je n’insiste pas. Le silence s’éternise, pesant.

« Élodie », finit-elle par dire.

Je m’apprête à lui répondre quand elle tourne dans une rue que je reconnais parfaitement. J’avise les volets bleus au loin, les bosquets de roses. La maison se rapproche.

« Arrêtez-vous ! » hurlé-je.

Elle pile à une dizaine de mètres et je bondis hors de la voiture, me précipite vers le numéro 13. Sa voiture est encore dans l’allée, il n’est pas parti au travail. Je tambourine à la porte, excité, impatient. J’entends Élodie m’interpeller derrière, mais je l’ignore. La porte s’ouvre. Je recule d’un pas.

« Qui êtes-vous ? »

La femme, grande, brune, totalement inconnue, me fixe d’un regard dédaigneux.

« Je vous demande pardon ? Vous vous acharnez sur ma porte et vous exigez de savoir qui je suis ?

— Ce n’est pas votre porte ! Vous êtes chez mon petit-ami ! »

Je la bouscule sans lui laisser le temps de réagir et me précipite à l’intérieur de ma maison.

« Mathias ! Mathias, c’est moi ! Je suis là ! »

Je hurle, je cours, j’ouvre les portes à la volée. La femme hurle également derrière moi, Élodie essaye de la calmer et de me raisonner. Je les occulte totalement. Je dois retrouver Mathias. Il me croira lui, il m’aidera.

« Mathias ? Mathias, aide-moi ! »

Je me fracasse contre le silence des lieux. Le vide m’enserre, m’écrase à chaque pièce. Ma solitude me tombe dessus soudainement, comme une lourde couverture jetée sur ma tête. Je ploie.

« Charles, s’inquiète Élodie, nous devons partir d’ici.

— Je dois trouver Mathias, ahané-je machinalement.

— Je ne sais pas qui est ce Mathias, mais on le cherchera plus tard. »

Il y a des sanglots dans sa voix. Je relève la tête vers ses yeux remplis de larmes. Derrière elle, l’inconnue qui vit chez mon amant me montre son téléphone, menaçante – le message est clair. J’observe tout autour de moi : la couleur des murs n’est pas bonne, la décoration et l’agencement des meubles non plus. Pourtant, je suis bien chez lui, cette certitude est ancrée dans chaque fibre de mon être. On m’a volé mon toit, mon corps, mon Mathias, ma vie. Que m’arrive-t-il ?

Je me redresse, sors sans un bruit ni un regard pour les deux femmes. La rue n’a pas changé. Tout est différent. Je m’effondre sur le perron.



Une secousse sur mon épaule me réveille. Je maugrée, tourne sous le drap, puis ouvre les yeux. Au visage de Mathias se substitue celui d’Élodie. Je détourne le regard pour qu’elle ne puisse voir ma déception, mais elle a entendu le son de mon cœur qui dégringole. Chaque matin, c’est la même chose. Elle vient me réveiller dans ma chambre et se languit de voir revenir son mari, son Charles. Moi, j’espère me réveiller dans mon corps, avec ses cheveux roses en lointain souvenir. À l’hôpital, on m’a diagnostiqué une légère commotion, ce qui expliquerait les troubles de mémoire. Foutaises. Ma mémoire se porte merveilleusement bien, elle ne colle juste pas avec la vie qu’on veut me donner. Élodie, elle, y croit dur comme fer.

Le chat me saute sur le torse, je le chasse sans ménagement sous ses miaulements outrés et me lève. Je remercie Élodie pour le café qu’elle continue de me préparer chaque matin, puis me dirige vers la salle de bain. Je ne m’habitue pas à la vision de ce corps dans la glace, je me sens étranger. J’ai l’impression de perdre mon identité petit à petit, que le Charles d’Élodie remplace le Charles que je suis. Mon adresse n’a pas changé, l’agencement de la maison non plus, je travaille toujours au même endroit, mais je ne reconnais plus aucun visage, aucun nom. Ma vie a disparu.

« Du courrier pour toi. »

Je la remercie. Élodie et moi avons trouvé notre routine après des semaines de cohabitation ; si la situation n’était pas si étrange, je pourrais dire que nous sommes de bons colocataires. Seulement, je sais qu’elle reste accrochée à l’espoir de me voir reprendre mes esprits et retrouver la mémoire de souvenirs qu’elle m’octroie et que je sais ne pas posséder. J’ai de la peine pour elle.

J’ouvre l’enveloppe en prenant mon petit-déjeuner. Elle ne contient qu’une photo. Une exclamation m’échappe.

« Charles ? Tout va bien ? »

Je masque précipitamment l’image et la rassure.

« Je vais être en retard, il faut que j’y aille. »

J’attends d’être garé sur le parking de mon entreprise pour ressortir la photo de son enveloppe. Sur le papier glacé, deux visages me sourient. Les larmes me montent aux yeux. Ils m’avaient manqué, ces deux visages. Je caresse tendrement celui de Mathias, collé au mien — mon véritable visage. Je ne suis donc pas devenu fou.

Je retourne la photographie pour y découvrir quelques mots tracés à l’encre.


Je connais la vérité.


Aucune signature, pas d’adresse d’expédition. Il n’y a même pas de timbre ou de cachet de la poste pouvant m’indiquer la provenance, ce qui signifie que la personne qui m’a déposé cette enveloppe s’est déplacée elle-même. De nombreuses questions se bousculent dans ma tête : qui est-ce ? De quelle vérité parle-t-elle ? Que m’arrive-t-il ? Est-ce que Mathias va bien ? Où est-il ? Et pourquoi ai-je l’impression que tout ceci doit rester secret ? Que je risque gros à en parler ? Il se trame des choses qui me dépassent, j’en suis persuadé. Si je dois mener l’enquête, il faut que je le fasse discrètement.

C’est en rangeant la photo dans son enveloppe que je remarque en transparence un message sur le rabat toujours collé. Je tâche de rendre l’écriture visible sans la déchirer.


Joue le jeu.
Ils te surveillent tous.


À suivre...

Commentaires

Purée, cette fin tellement intrigante !!
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mardi 13 juillet à 13h26
Haha, oui, désolée, il faudra attendre le 13 août pour en savoir plus !
 0
mardi 13 juillet à 13h42