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Marine Labaisse

dimanche 13 juin 2021

Quand vient le soir

Eliz

Eliz


[Avertissement de contenu]

Mort, fantômes, intrusions psychiques douloureuses et non consenties, vomi, étouffement avec du vomi, suffocation, noyade, sang, accident de la route


Je suis désolée…

Pardonne-moi…

Je ne voulais pas…

Pardonne-moi, maman…

Maman…

Maman…

Ma…

man…

*

La première fois que j’ai vu un fantôme, j’avais six ans. Je n’ai pas de suite réalisé que j’étais le seul à le voir et qu’il y avait quelque chose d’anormal à cette situation. Adrien était mon nouvel ami. Il était apparu un jour dans mon jardin, un robot en plastique à la main, les pieds nus, et m’avait demandé si je voulais jouer avec lui. Mes parents ne me contredirent pas au départ quand je mentionnai Adrien : ils crurent à un ami imaginaire, en rirent et se prêtèrent au jeu en me posant des questions sur lui. Ce ne fut que lorsque je leur présentai un dessin de mon ami fantôme qu’ils prirent peur et m’emmenèrent consulter un pédopsychiatre.

« Pourquoi ton ami n’a-t-il pas de visage, Eliz ? » me demandait-on sans cesse, en pointant ledit dessin. Qu’en savais-je, moi ? Adrien n’avait pas de visage, la peau était lisse là où auraient dû se trouver ses yeux, son nez, sa bouche. Il était différent. Sa voix semblait résonner à l’intérieur même de ma tête quand il me parlait.

Adrien adorait passer du temps avec moi et me raconter sa vie, sa famille et ses jouets préférés. Je lui demandais parfois pourquoi il n’était pas chez lui, mais il se contentait de hausser les épaules, sans réponse à m’apporter.

Je ne sais pas où c’est, chez-moi , me confia-t-il un jour. Je ne connais que l’hôpital, et ici.

Adrien détestait l’hôpital, mais les docteurs étaient gentils. Des fois, il y avait des clowns ou des spectacles de marionnettes.

Mais je préfère venir te voir.

Un jour, Adrien cessa ses visites et je compris qu’il était parti. J’avais, entre temps, assimilé le concept de mort, et je savais qu’Adrien n’avait jamais été vivant depuis que je le connaissais.


La seconde fois, j’avais quinze ans. L’histoire d’Adrien était loin derrière moi, occultée avec le reste de mes souvenirs d’enfance. Lorsque mes yeux se posèrent sur le visage lisse de la femme face à moi, je bondis en hurlant, surpris et terrifié par cette vision. Tout le monde me lança des regards étranges dans la rame bondée du métro. Une personne me demanda si j’allais bien, ce à quoi je ne pus que bégayer une réponse incompréhensible. Il me fallut plusieurs secondes pour puiser dans ma mémoire et réaliser que je me trouvais en présence d’un esprit. Cette constatation, loin de me rassurer, fit se dresser les poils sur ma peau, me coupa le souffle, et je détournai ostensiblement le regard. Si je l’ignorais, elle disparaîtrait sûrement.

Je me précipitai hors de la rame à la station suivante, et expirai l’air que j’avais contenu. Le métro s’ébranla, et par la vitre, je pouvais encore voir le visage vide qui s’éloignait de moi.


Je croisai la femme fantôme à plusieurs reprises. Elle se tenait toujours au même endroit, engoncée entre un dossier de siège et une barre métallique. Ce n’était presque jamais la même ligne de métro, et rarement la même rame ou le même wagon, mais elle se trouvait là, à chaque fois. Sa vue me soulevait le cœur et me donnait l’irrésistible envie de partir en courant comme à notre première rencontre. Je dus pourtant me rendre à l’évidence : je ne pouvais l’éviter. Alors j’optai pour l’unique solution viable à mes yeux : l’ignorer royalement.

Cela fonctionna un temps. Je parvenais même à oublier sa présence pendant quelques minutes, trop concentré sur mon téléphone pour regarder autour de moi. Mais elle se rappelait constamment à moi, d’une manière ou d’une autre. Elle n’est pas dangereuse, répétais-je comme un mantra, elle ne te fera pas de mal. Je soufflais un petit rire nerveux parfois, peu convaincu par mes propres pensées : j’avais Adrien comme repère, mais rien ne m’assurait que les autres esprits étaient aussi inoffensifs que mon ami. La femme n’avait jamais tenté de m’approcher, ce qui allait dans ce sens, mais elle ne disparaissait pas pour autant. Je me demandais parfois ce qui la retenait ici, dans le métro. Si je devais rester bloqué sur Terre après ma mort, je choisirais un lieu plus agréable pour occuper mes journées de fantôme.

Avec le temps, la curiosité repoussa la peur, la borda gentiment dans un coin et vint prendre sa place. D’un mépris ostentatoire, je me surpris à jeter des regards de plus en plus fréquents en direction du visage lisse encadré d’une longue chevelure châtain terne. Qui était-elle ? Que lui était-il arrivé ? Et pourquoi restait-elle ?

Un soir, alors que je rentrais chez moi, je remarquai un rouge à lèvres sur le sol de la rame et le ramassai par réflexe pour le tendre à la personne qui venait de l’échapper. Mon regard croisa le vide étonnement expressif de la femme. J’eus un mouvement de recul, me retins de justesse de pousser un cri de souris apeurée et me maudis de ne pas avoir été suffisamment attentif pour remarquer que l’objet lui appartenait.

Oh , perçus-je, merci. C’est si rare de croiser une personne qui ne vous ignore pas, ici.

La voix était empreinte de mélancolie malgré la pointe de joie qui tentait d’en percer le voile. Elle coula en moi, me glaça les os.

« De rien… », répondis-je machinalement.

Le métro s’arrêta et je me jetai hors de la rame sans réfléchir, le cœur battant la chamade : je lui avais parlé. Ou plutôt, elle m’avait parlé. Je sentais encore le toucher de sa voix dans ma tête, une intrusion, une violation de mon esprit. Un haut-le-cœur m’échappa et fit bondir un homme qui se tenait près de moi, effrayé de voir ses chaussures cirées couvertes d’un renvoi imminent. Je m’excusai d’une main avant de me diriger aussi vite que je le pus jusqu’à une poubelle pour y rendre mon déjeuner. Je tremblai sans pouvoir m’arrêter. Plusieurs personnes tentèrent de me parler, mais je ne percevais qu’un brouhaha indéfinissable. Mon ouïe avait-elle cessé de fonctionner suite à la connexion surnaturelle du fantôme ou était-ce l’état de choc qui me gardait dans ses nimbes ?

« Je vais bien… » croassai-je difficilement pour les repousser. Je ne voulais pas qu’ils appellent des secours et que mes parents apprennent ce qui venait de se passer. Pour eux aussi, l’affaire Adrien était un lointain souvenir qui n’avait pas besoin d’être ravivé. Je me relevai donc, titubai vers la sortie du métro et optai pour une longue marche jusque chez moi — j’étais descendu deux arrêts plus tôt que prévu. Mon esprit s’éclaircit petit à petit, mais la nausée et la sensation d’intrusion ne s’estompaient pas. Jamais je n’avais ressenti un malaise pareil, une empreinte si vive et dérangeante sur mon corps et mon âme. Ce n’était pas ainsi avec Adrien. Pourquoi ? Quelle différence pouvait-il y avoir ? J’étais terrifié à l’idée de devoir reprendre le métro dès le lendemain et de croiser de nouveau la femme fantôme. Mes questionnements ne m’aidèrent pas à trouver le sommeil.


Je ne vis plus jamais la femme du métro. Il me fallut des mois pour pouvoir entrer dans une rame sans trembler ou être pris de sueurs froides. Encore aujourd’hui, je vérifie toujours l’intérieur du wagon avant d’y pénétrer. Elle avait, de toute évidence, trouvé la paix — c’est du moins ce que j’espérais.


Je me levai une nuit pour me servir un verre d’eau. Mon appartement étudiant n’était pas spacieux : le canapé-lit occupait une grande partie du studio et je n’avais que quelques pas à faire pour rejoindre ma kitchenette. L’éclairage de la rue s’infiltrait par le store qui ne se fermait pas complètement, aussi ne pris-je pas la peine d’allumer. Je reposai mon verre lorsqu’on frappa à la porte. Mes yeux cherchèrent le micro-ondes qui indiquait plus de trois heures du matin : qui pouvait bien se trouver devant chez moi à cette heure-ci ? J’approchai sans bruit de la porte. Elle ne possédait pas de judas. J’attendis en retenant mon souffle. Les coups me firent rater un battement de cœur.

« Qui êtes-vous ? osai-je. Si vous continuez, j’appelle la police ! »

Le silence me répondit. Puis soudain :

Appelez-la… j’ai eu un accident… il faut m’aider…

Je portai les mains à ma tête en gémissant. Je reconnaissais la sensation, cette emprise glacée et sournoise sur mon esprit. Un fantôme se trouvait devant ma porte. Je reculai, la vue floue et les jambes tremblantes.

« Partez… Laissez-moi… »

Non ! Vous devez m’aider ! Ouvrez-moi, je vous en prie !

« Partez ! » hurlai-je.

Nous nous suppliâmes mutuellement tandis que je me sentais sombrer de plus en plus. Ma tête me lançait terriblement, les nausées collaient des gouttes de sueur à ma peau et ma respiration se saccadait. Je ne discernai plus mon environnement. J’étais tombé au sol. Les paroles du fantôme n’avaient plus de sens, je sentais seulement leur intrusion dans mon esprit, comme des coups répétés. Des griffures. Je voulais hurler. Peut-être le fis-je. À la sueur se mêlèrent mes larmes. De douleur, de désespoir. Je voulais qu’il s’en aille, qu’il disparaisse comme Adrien et la femme du métro avant lui. Je ne voulais plus lui parler, le sentir en moi. Il fallait que ça cesse.

Je saigne, aidez-moi !

« Vous êtes mort ! » criai-je, la gorge serrée.

Les assauts s’arrêtèrent aussitôt. Je restai de longues minutes à sangloter au sol, à retenir autant que possible mes haut-le-cœur. Je guettai la prochaine attaque, la pression des serres sur mon cerveau. Mais rien ne vint. Enfin, je parvins à me redresser et j’osai m’approcher de la porte. Je devais en être sûr. D’une main grelottante, je tournai la clé et abaissai la poignée.

Sa vision me paralysa. Il se tenait face à moi, les vêtements déchirés et le corps ensanglanté. Des gouttes glissaient le long de ses bras nus et s’écrasaient au sol en un léger ploc sinistre. Il ne devait pas être bien plus vieux que moi. Il sentait l’alcool et le fer — les fantômes avaient donc une odeur. Son visage lisse dégageait, sans que je comprenne comment c’était possible, une profonde détresse.

Je pris les devants pour qu’il ne me parle pas :

« Je suis désolé, mais vous êtes mort, répétai-je. Je peux communiquer avec les esprits qui restent bloqués sur Terre. Mais vous me faites du mal lorsque vous me parlez. Alors s’il vous plaît, acceptez votre mort et allez de l’avant. »

Une vague de tristesse s’empara de mon corps, le submergea. Sa venue fut si subtile que je n’assimilai pas de suite que cette tristesse ne m’appartenait pas. C’était celle du jeune homme. Le contraste entre la douleur de ses mots et la caresse de ses émotions me laissa sans voix.

Ma mère ne s’en remettra jamais…

Je gémis, bien que l’intrusion fût moins pénible que les précédentes. Le fantôme leva aussitôt les mains en signe d’excuse. Il regarda autour de lui, perdu dans ses pensées. La vérité devait être difficile à accepter, pourtant il finit par hocher la tête pour me signifier qu’il avait compris puis il me tendit la main. J’hésitai, à la fois rebuté par le sang qui imprégnait ses doigts et effrayé à la perspective d’un contact direct avec un mort. Il dut sentir mon appréhension, car il récupéra sa main et la posa contre son cœur avant de la diriger vers moi. Il me remerciait à sa façon, sans un mot. Je n’avais pas l’impression de l’avoir vraiment aidé.

« De rien… » soufflai-je tout de même.

Et sous mes yeux, son corps s’effaça jusqu’à disparaître.


Par la suite, je pris l’initiative d’aborder chaque fantôme que je rencontrais pour lui révéler la vérité sur son état. Comme le jeune homme accidenté, la majorité me noyait de tristesse et d’incompréhension, de regret parfois. Certains ne respectaient pas ma demande de ne pas communiquer et cherchaient à en savoir plus, comme si j’avais les réponses à leurs questions. Plus rarement, un fantôme s’énervait et refusait de me croire. J’avais vite compris qu’il me fallait fuir dans ce cas-là si je ne voulais pas me retrouver le cerveau en bouillie sous les assauts emplis de rage. Ils finissaient par se calmer de leur côté et je pouvais alors les aider. D’autres, encore, souhaitaient entendre mon histoire avant de partir. Au final, ils disparaissaient tous.


Puis vint Julie.


Je courrais le long des quais de la ville, mes écouteurs vissés aux oreilles, lorsque je l’aperçus. Elle était assise en bordure d’eau, perdue dans sa contemplation de la rivière. Elle était jeune, peut-être quatorze ou quinze ans. Je sentis ses émotions m’enserrer avant même de m’approcher d’elle : elles étaient si puissantes que j’en suffoquais presque. Je ne parvenais pas à déterminer la nature de ce qu’elle ressentait, tout se mélangeait en un maelström opaque et poisseux. Je reculai, titubai sous la pression grandissante. J’étouffais. Des passants s’inquiétèrent de mon état, je les repoussai pour m’enfuir en courant aussi vite que possible. Je ne m’arrêtai qu’une fois chez moi, essoufflé par la course autant que par la vague.

Ni la douche ni la méditation ne parvinrent à me laver de la sensation que l’adolescente m’avait laissée : c’était comme si elle m’avait recouvert d’un liquide visqueux que ma peau avait adopté en pellicule supplémentaire. Même des heures après, je pouvais sentir sa présence et la perception subtile de ses émotions. J’inspectai mon appartement, ma rue et le pâté de maisons : aucune trace du fantôme. Elle était de toute évidence différente des autres, bien que j’ignore en quoi. Cet afflux de sensations était violent et puissant, je n’avais jamais ressenti cela avant de la croiser et force était de constater qu’elle m’avait contaminé.

Cette nuit-là fut tout aussi éprouvante. Les flashs commencèrent. Dès que le sommeil prenait le dessus, mon esprit était mis à mal par des visions : des rires, des visages flous, une rivière, des mains liées. Elles défilaient à toute vitesse, en boucle. Puis un long cri enfla dans ma tête, empreint d’une douleur comme je n’en avais jamais ressenti. Il me cloua au lit, souleva tous mes organes sur son passage et s’insinua jusqu’à mon âme, perfide. Je me réveillai en hurlant. Mon corps était paralysé. Il se rebella contre cette intrusion de la seule manière qu’il connaissait : je vomis sans pouvoir tourner la tête sur le côté. Paniqué, je tentai de cracher le plus loin possible, mais seuls mes doigts parvenaient à bouger pour s’agripper aux draps. Je toussai, avalai, recrachai, étouffai. J’allais mourir de ma propre main. Mes yeux s’embuèrent, les contours de ma chambre coulèrent et le cri ne s’arrêtait pas. Je voulais continuer à hurler, moi aussi, mais j’étais réduit au silence de ma lente et douloureuse asphyxie. Je me noyais. Appeler à l’aide me précipitait un peu plus vers la mort. Je n’avais plus d’air ni la force de sortir la tête hors de l’eau. Je ne voyais plus rien. Il n’y avait plus que cet effroyable cri en sourdine, la brûlure de mes poumons et la dure réalité de la mort.

Le cri cessa. Dans un sursaut de vie, je basculai sur le côté et vomis ce qui m’obstruait la gorge ainsi que tout ce que mon corps put produire. Des sanglots lourds de larmes et de désespoir se mêlèrent à l’immondice. L’air me brûlait le corps et ma tête tournait à une vitesse folle. Un rire nerveux s’échappa en petits soubresauts : j’étais vivant. J’avais survécu à la noyade.


Les jours qui suivirent, j’évitai les quais. Je ne voulais revoir l’adolescente sous aucun prétexte ; je ne savais pas pourquoi elle était si différente des autres, mais ma presque mort prouvait sa dangerosité. Je changeai donc mon itinéraire de course et veillai à toujours m’endormir allongé sur le côté.


Je coupai l’eau et sortis de la douche. Une serviette autour de la taille, je me dirigeai vers ma chambre quand je marchai dans une flaque.

« Qu… C’est quoi ça ? »

Le sol était complètement inondé. Ça n’avait aucun sens, il n’y avait aucune arrivée d’eau dans la pièce et le couloir était parfaitement sec.

Maman…

Je sursautai, grimaçai et relevai la tête. La terreur me saisit en reconnaissant l’adolescente des quais. Elle se tenait de l’autre côté de mon lit, complètement trempée et dégoulinante. Son visage vide me fixait intensément ; je voulais détourner le regard, mais elle m’en empêchait.

Maman…

« Arr… »

Ses émotions me frappèrent avec force et me coupèrent le souffle.

Pardonne-moi…

Je tentai une nouvelle fois de lui parler, de lui expliquer qu’elle devait se taire. Une seconde vague de désespoir me faucha. Je m’écrasai sur le sol et y restai plaqué, le visage en partie dans l’eau.

J’ai essayé maman, je te jure que j’ai essayé…

La force de ses regrets pesait sur mon dos où elle les déversait mot par mot.

Je ne voulais pas… je ne voulais pas… mais la rivière…

Je grognai. Je devais occulter la douleur dans mon esprit pour réfléchir, trouver une solution et apaiser ce fantôme.

Elle était trop forte, maman !

Une rivière trop forte, l’eau : cette gamine était certainement morte noyée. J’eus un pincement au cœur en repensant à la violence de ma propre expérience. C’était une affreuse manière de quitter ce monde.

Pardon, pardon…

Pourquoi s’excusait-elle ? Qu’est-ce qu’elle ne disait pas ?

« Qu’est-ce…, crachai-je, le souffle court, qu’il… s’est… passé… ? »

Le maelström. Une cascade de boue et de débris. Elle m’écrasa. Me réduisit au silence. Tristesse. Honte. Regret. Deuil.

On voulait juste récupérer le ballon… On a essayé avec un bâton, mais ça ne marchait pas…

Des flashs. Une balle rouge en bord de rivière. De petites mains qui tentent de l’attraper. Un enfant.

On ne pensait pas que c’était dangereux… Mais le courant…

Ils tombent à l’eau. Mais elle ne lâche pas sa main. Elle s’y accroche férocement.

J’ai essayé de nager… c’était trop dur…

L’enfant a peur. Il la regarde avec de grands yeux effrayés. Il ne sait pas nager, parvient tout juste à garder la tête hors de l’eau. Il crie son nom. Julie.

Je ne voulais pas… je ne voulais pas…

Ses doigts glissent. Elle est à bout de force.

Maman, je… pardon… je…

Il disparaît.

J’ai lâché sa main.

La cascade se fit douce marée. Je me redressai péniblement. Face à moi, Julie était à genoux, le corps secoué de sanglots. Je me traînai jusqu’à elle et, sans réfléchir, la pris dans mes bras.

« Ce n’est pas de ta faute. Tu n’y es pour rien. »

Je suis désolée, maman… je suis tellement, tellement désolée…

« Je te pardonne. Tu n’as plus à t’en vouloir. Tu peux partir en paix maintenant. Tu peux aller le retrouver. »

Doucement, son corps se dissipa au creux de mon étreinte. Elle passa de l’autre côté. Apaisée.


L’histoire de Julie est celle qui sort du lot. J’espère qu’elle le restera ; je ne tiens pas spécialement à revivre ça, ou pire. J’en ai tout de même tiré un certain avantage : Julie m’a tellement malmené que les mots des fantômes ne me font plus mal. J’ai appris à ne plus rejeter leurs intrusions, à ne pas fermer mon esprit — ça explique aussi que le moi enfant n’ait jamais souffert de la présence d’Adrien. C’est plus pratique et plus humain, je dois dire. Je peux les guider plus facilement en les laissant s’exprimer.

Enfin, bref, je pense que j’ai fait le tour. Voilà pour mon histoire.


Et toi, raconte-moi : qui es-tu ? Et comment es-tu mort.e ?

Commentaires

Marine, ce texte, c'était tellement prenant !
J'étais happé jusqu'au bout, bravo :)
Et je ne m'attendais pas à une fin pareille^^
Ça me rappelle un peu le l'anime Natsume Yûjinchô, le fait de voir des esprits et de les écouter. Eliz sait évoluer à sa façon, et ça c'est super !
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dimanche 13 juin à 17h09
Merciiiii ! Il m'a été inspiré par un reportage sur une ville du Japon touchée par le tsunami de 2011. Plusieurs habitants y ont vu des fantômes de victimes.
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dimanche 13 juin à 20h04
Oh... Dure réalité :(
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lundi 14 juin à 16h28
J'adore la fin!
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lundi 14 juin à 20h42
Merci Corinne ! Ravie de savoir que ça vous a plu :)
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lundi 14 juin à 21h12