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Julie Nadal

lundi 5 novembre 2018

Prime de Fisc

Chapitre 10

Alors comme ça, vous voudriez créer un être artificiel ? Rien de plus simple ! Il suffit d’une âme, d’un réceptacle et d’un peu de magie ! Faites rentrer la première dans le second avec l’aide de la troisième, et voilà : un golem !

Mais commençons par une petite revue des différents types d’êtres artificiels. Après tout, pourquoi se limiter à l’argile ? Les possibilités sont infinies ! Et nous espérons que ce livre vous permettra d’enrichir votre fantaisie, en vous ouvrant au monde merveilleux de la création vitale.

Tout d’abord, première et plus connue des catégories, celle dont le nom est devenu synonyme d’être artificiel dans l’imaginaire collectif : le golem ! Un golem est constitué d’un matériau non vivant incapable de se mouvoir autrement que par magie, dans lequel est ensuite insérée une âme, généralement par le biais d’un mot ou d’une rune de pouvoir. Traditionnellement, le corps est fabriqué à partir d’argile et modelé selon une forme humaine, mais rien ne vous empêche de laisser courir votre fantaisie ! Vous aimez les chiens ? Pourquoi pas un golem canin ? Et puis la glaise, c’est salissant n’est-ce pas ? Hop, du bel acajou ! Essayez néanmoins de faire en sorte que votre réceptacle soit capable de maintenir sa forme… et de se mouvoir sans la ruiner. Il n’y a rien de plus gênant que d’activer un golem et de se rendre compte qu’il ne peut pas supporter son propre poids.

Et justement, pour éviter ce genre de déconvenues, essayez la deuxième catégorie : les automates ! Contrairement aux corps des golems, ceux des automates sont fabriqués de telle sorte qu’ils soient capables de se déplacer par une action mécanique. Ici, l’âme ne sert qu’à mettre en mouvement la machine et n’a pas besoin d’utiliser une partie de son énergie pour en maintenir la forme. En termes plus simples, cela veut dire que les automates sont plus intelligents que les golems. Malheureusement, leur création implique un certain savoir-faire qui les rend nettement moins abordables que leurs cousins plus rustiques. Là encore, la tradition voudrait que le bronze soit le matériau de prédilection, mais pourquoi ne pas profiter des progrès en robotique ? Sinon, les engrenages sont redevenus à la mode ces dernières années… Ah ! Cruel dilemme !

Le choix vous semble trop difficile ? Ne vous inquiétez pas, nous avons une solution ! Troisième catégorie d’êtres artificiels : les homoncules ! Laissez tomber la pierre et le métal, cette fois, nous allons utiliser un réceptacle vivant. Faire pousser un homoncule – car oui, il s’agit davantage d’agriculture que d’artisanat – n’est pas chose aisée. Certains alchimistes avaient réussi en faisant fermenter leur semence, mais, soyons franc, les temps ont changé, et surtout c’est vraiment dégoutant. Nous vous conseillons plutôt de faire appel à un laboratoire de biologie, ou de monter le vôtre dans votre cave, si vous avez la fibre du savant fou. Les homoncules sont très proches des automates en cela que leur corps est capable de se mouvoir par lui-même, et qu’il ne leur faut qu’une petite impulsion énergétique. Ils sont cependant plus imprévisibles, les aléas du vivant si l’on peut dire, et ne manqueront pas de vous apporter leur lot de bonnes – et de moins bonnes – surprises. À vous de voir où se situe votre préférence ! Et si, là encore, vous ne parvenez pas à vous décider…

… jetez un œil du côté de notre quatrième et dernière catégorie : les êtres artificiels exotiques. Nous savons ce que vous pensez : « un fourre-tout ? Quel manque de sérieux ! » Mais croyez-nous, lorsque vous aurez pris conscience de l’infinité des possibilités qui s’offrent à vous, créateur, vous ne pourrez guère nous reprocher cette facilité ! Pourquoi se limiter à un seul corps ? Créez votre propre intelligence collective ! Et puis, pourquoi toujours des solides ? Pourquoi pas un réceptacle gazeux ? Ou encore de la foudre pensante ? Si vous pouvez y insuffler une âme, vous pouvez en faire un être artificiel !

Petit traité de fabrication d’êtres artificiels à l’intention des honnêtes gens.

Une montagne de documents vacilla dangereusement, revint à l’équilibre un instant, puis s’affaissa dans un fracas monumental. La clameur réveilla la commissaire assoupie entre deux piles de classeurs. Cheveux en bataille, esprit embrumé, l’endormie agita la tête en tous sens pour comprendre où elle se trouvait, reconnut les murs dépouillés de son bureau et retrouva son calme immédiatement. Les feuilles arrachées au tas de papier s’étaient répandues dans toute la pièce, créant un tapis de paperasse oppressant. Iuliana ne put empêcher un profond soupir… suivi d’un violent sursaut lorsqu’elle se rendit compte qu’elle n’était pas seule.

« Excusez-moi, cheffe, je voulais pas vous faire peur ! »

Dante, aussi débraillé qu’à l’ordinaire, tenait encore la poignée de la porte. Il était probablement responsable de l’effondrement des strates administratives. L’heure matinale maquillait son visage de cernes particulièrement sombres, qui ne parvenaient à entamer sa jovialité coutumière. Iuliana se releva rapidement, mais tituba dès qu’elle fut sur pieds ; sa brusquerie lui causait des vertiges. L’inspecteur avait déjà rejoint ses côtés pour la soutenir sans lui laisser le temps de protester. Avec un naturel déconcertant, il lui offrit un sourire charmeur :

« Je me doutais que vous en feriez encore trop. J’ai demandé à Molly de préparer quelques affaires au cas où. Vous pouvez utiliser les toilettes, les locaux sont vides à cette heure-ci. »

Iuliana ravala ses commentaires et se contenta d’approuver la suggestion. La journée à venir serait suffisamment difficile pour qu’elle n’y rajoute pas d’inutiles discussions de bon matin. Elle s’éloigna de son subalterne et rejoignit l’open space où devait se trouver Molly. L’expression soucieuse de la secrétaire se rallongea lorsqu’elle vit surgir la commissaire :

« Oh Bon Dieu, vous avez une mine épouvantable ! Je vous ai préparé quelques affaires de toilette, un uniforme de rechange et un peu de maquillage. »

Molly tendit à sa cheffe un sac de sport et un cintre sous film. Iuliana put apercevoir le chevron argenté surmonté de deux étoiles qui ornaient ses épaulettes. Elle n’avait guère eu l’occasion de les arborer depuis sa nomination — dommage que la première fois se fasse dans de telles circonstances. Elle remercia sa secrétaire et fila dans les sanitaires pour se refaire une beauté. Elle dut reconnaître l’efficacité de son assistante lorsqu’elle trouva tous les produits dont elle avait besoin afin de se rendre présentable. L’image que lui renvoyait le miroir paraissait exténuée, mais Iuliana se consola en pensant que cela lui donnerait un air plus effrayant aux yeux du contribuable.

Molly l’attendait à son bureau avec Dante ainsi que trois gaillards à la mine patibulaire. Les inspecteurs recrutés pour l’opération du jour avaient dû être choisis pour leur physique, car il n’y avait guère d’autre explication à un tel concentré de sinistres trognes. Ils saluèrent la commissaire avec respect, ce qui flatta son égo — elle appréciait ces petites attentions réservées aux supérieurs importants. Elle leur rendit la politesse avant de les briefer :

« Merci d’être venus, messieurs. Vous connaissez la mission : nous devons récupérer tous les documents qui peuvent prouver des irrégularités financières ou fiscales à l’orphelinat de Luxembourg. Rendez-vous là-bas à six heures et demie, nous devons agir aujourd’hui, avant qu’ils ne puissent faire disparaître quoi que ce soit. À tout à l’heure. »

Molly leur distribua à chacun un sac en papier. La secrétaire paraissait ravie de pouvoir rendre service, elle rayonnait de satisfaction, minaudait face aux grands dadais qui avaient l’âge d’être ses fils, parfaitement à l’aise dans cet environnement bon enfant : tout l’inverse de sa supérieure.

« Je me suis dit que vous seriez probablement coincés là-bas un moment, donc je vous ai préparé des sandwichs pour le déjeuner. Vous avez aussi plusieurs bouteilles d’eau, une pomme, quelques barres de céréales et un thermos de café chacun. Comme je ne sais pas comment vous l’aimez, j’ai rajouté des petits sachets de sucre individuels. N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin de quoi que ce soit une fois sur place ! »

Les yeux de la commissaire s’arrondirent au fur et à mesure que l’opulence du repas se dévoilait. Jamais, dans toutes ses perquisitions, elle n’avait été si bien traitée. En réalité, elle se soignait rarement aussi bien même les jours de semaine normaux : sa concentration lui avait plus d’une fois occulté la nécessité de se nourrir. Lorsque Molly lui donna sa propre ration, Iuliana la remercia pour tout ce travail. Elle nota le rougissement de plaisir de sa secrétaire et se sentit encore plus mal à l’aise, ce qui la décida à filer en vitesse. Elle trouva son salut dans la tignasse brune de son coéquipier :

« Dante ! Vous montez avec moi ou bien vous avez votre propre véhicule ?

— Je viens avec vous. Vous savez, je n’ai plus accès aux voitures du SS maintenant, alors… »

Évidemment, pourquoi avait-elle posé la question ?

« Allez, venez. »

Ils rejoignirent le parking et le coupé de Iuliana. Si tôt, les rues étaient encore dégagées. Les premiers travailleurs se croisaient déjà sur les routes de la capitale, mais la comparaison ne tenait pas avec les embouteillages qui bloqueraient toutes les voies une heure plus tard. Un silence léger régnait dans la voiture. Dante, songeur, le brisa :

« Dites, ce n’est pas surprenant qu’on ait reçu si vite une autorisation pour une perquisition ? Je veux dire, il n’y a pas de scandale pour le moment. J’ai connu des affaires où nous avons eu beaucoup plus de problèmes pour obtenir le précieux sésame. »

Iuliana lui jeta un coup d’œil en coin, surprise par le cours de ses pensées. Elle ne le soupçonnait pas de s’interroger sur leur travail, et encore moins sur la légitimité qu’ils avaient à le faire. Sans le regarder, concentrée sur la route, elle lui répondit :

« Ce n’est pas surprenant, pour la même raison qu’il n’est pas surprenant que nous ayons pratiquement carte blanche sur les visites que nous rendons aux contribuables. Notre visite chez les Cavalla ne nous a pas permis d’obtenir le moindre document, c’est le service des redressements qui nous a fourni les principales infos. En revanche, en nous déplaçant chez eux, nous avons créé un impact psychologique sans précédent, et je suis certaine que la nouvelle de la création de la BSSR s’est répandue beaucoup plus rapidement qu’elle ne l’aurait fait sans notre entrevue. Nous sommes là pour le spectacle, Dante, pour que le monde surnaturel nous remarque et apprenne à nous craindre. Notre plus grande force réside dans la dissuasion, pas dans l’action. »

L’inspecteur digéra l’information. S’était-il déjà demandé pourquoi c’était lui qu’on avait envoyé dans la brigade ? Iuliana oui, des dizaines de fois. Après quelques opérations sur le terrain et la découverte du réseau incommensurable de Dante dans le milieu surnaturel, cette conclusion lui avait paru la plus satisfaisante. L’homme était si connu dans le secteur que la BSSR avait immédiatement profité de l’aura de confiance qu’il inspirait à toutes les créatures. O’Brian lui avait réellement fait un cadeau, mais ça, elle ne le révèlerait pas tout de suite au principal concerné. À la place, elle poursuivit son explication :

« Oh, et accessoirement, j’ai parcouru tous les dossiers qu’on m’avait laissés. Au moins trois des autres employés de l’orphelinat présentent des irrégularités dans leurs revenus. Cela a suffi à convaincre le juge, surtout qu’il s’agit de deniers publics. »

L’inspecteur dévisageait sa supérieure en réfléchissant. Il semblait particulièrement loquace ce matin-là — peut-être avait-il senti que, dans son état de fatigue, Iuliana était plus ouverte à la discussion. Cela ne la dérangeait pas de combler le trajet par une conversation, surtout si elle lui permettait de glisser de telles infos à Dante. Elle avait besoin qu’il comprenne exactement le rôle qui leur avait été assigné, car ce serait elle qui pâtirait du moindre de ses faux pas à lui. Et puis sous ses allures d’abrutis, il se révélait loin d’être bête.

« Vous aimez votre boulot ? »

La question la prit complètement au dépourvu. Elle se tourna vers lui un peu trop rapidement, ce qui le poussa à continuer :

« Je demande parce que vous y passez tout votre temps. Cette nuit, vous avez dormi au bureau, et les soirs précédents vous avez fini super tard. Alors j’espère que vous en ressentez du plaisir, et que vous ne faites pas ça que pour une histoire de devoir ou de responsabilité. »

Bien sûr qu’elle aimait son boulot ! Elle éprouvait une grande fierté à représenter la loi ! Depuis toujours, elle avait rêvé d’arriver à ce poste et ne pouvait compter les efforts qu’elle avait entrepris en ce sens. Comment ne pas être satisfaite ? Et puis le devoir et la responsabilité faisaient partie des aspects qui lui plaisaient tant dans ce job. Quel plus grand plaisir que de sentir la gratitude des gens autour d’elle ? Pourtant… elle ne put répondre simplement par l’affirmative. La fatigue, peut-être, altérait son raisonnement et la laissait incapable de trancher aussi fermement. Elle n’avait pas le cœur à feindre l’engouement, ça ne lui correspondait pas.

« J’aime le sentiment de faire quelque chose de juste et de contribuer à rendre notre monde meilleur. Beaucoup de gens comptent sur moi, je ne veux pas les décevoir. »

Ses parents avaient été si heureux en apprenant sa promotion. Sa mère avait prévenu son village entier à force d’en parler à tous les voisins qu’elle croisait, et son père, d’ordinaire réservé sur ses sentiments, l’avait félicitée avec des trémolos dans la voix. Alexander aussi avait paru comblé par la nouvelle. Que pouvait-elle demander de plus que faire le bonheur des êtres qui l’aimaient ? Rendue mal à l’aise par cette discussion à cœur ouvert sur sa personne, elle choisit de renvoyer la balle :

« Et vous, vous appréciez votre boulot ? »

Dante goba l’appât sans même sentir ses plumes lui racler la gorge :

« Je l’aime bien, oui. Tous les jours, j’apprends de nouvelles choses, je fais face à des situations différentes et je rencontre de nouvelles personnes. Je suis l’un des spécialistes du surnat’ dans le pays, ce qui est parfait parce que ça m’aide à accomplir mon rêve !

— Votre rêve ?

— Je veux prouver que les licornes existent ! »

Que… quoi ? Iuliana s’attendait à une réponse certes grandiloquente, mais absolument pas à s’entendre parler de canassons à corne. Sa première pensée, immédiate et brutale, fut que son coéquipier pouvait se targuer d’être le plus grand imbécile qu’elle connaisse. La seconde, cruelle, fut rapidement exprimée à haute voix :

« Je ne savais pas que vous aviez un tel fétiche des chevaux. »

Dante la fixa quelques instants, sourcils froncés, avant de s’esclaffer :

« Vous ne lâchez pas facilement le morceau, hein ! »

La victoire par K.O. chez les centaures n’avait visiblement été qu’un coup de chance lié à la fatigue de Dante. Maintenant en forme, il avait retrouvé toute sa verve. Iuliana ne savait pas si elle appréciait ce retour aux sources. Elle le gratifia néanmoins d'un clin d’œil. Il la contemplait toujours, l’esprit visiblement fort occupé. Digérait-il encore la réponse qu’elle lui avait donnée sur son amour du métier ?

La commissaire se morigéna : elle prêtait des intentions bien trop louables à son collègue. Ce n’était qu’un fanatique des chevaux avec une belle gueule qui plaisait aux créatures surnaturelles. Rien de plus. Il n’était même pas si beau, de toute façon. Avec soulagement, elle s’engagea dans un parking souterrain du centre-ville. Ils se garèrent et rejoignirent les abords de l’orphelinat dans la fraîcheur nocturne. Les lampadaires peinaient à percer le brouillard matinal qui nappait les rues désertes d’une aura de mystère.

Les agents retrouvèrent les trois inspecteurs devant l’entrée du bâtiment. Les gaillards s’apprêtaient à sonner lorsque Iuliana interpella son subordonné :

« Dante ! Venez ici ! »

Inconscient du piège qui se refermait sur lui, le jeune homme s’approcha sagement de sa cheffe. Iuliana conserva son air impassible et saisit sa cravate qu’elle défit d’un geste rapide. Elle arrangea le col mal plié, reforma un nœud parfait et ajusta l’accessoire dans le même mouvement. Des sourires narquois apparurent sur les lèvres des gorilles qui ne firent pas la moindre remarque. Dante se contenta de hausser les épaules à leur intention, comme pour prouver qu’il avait l’habitude. La commissaire avait retrouvé son visage impénétrable de mission : les choses sérieuses commençaient maintenant, et elle était responsable de l’ensemble de l’opération.

La demi-heure qui suivit s’écoula dans un battement de paupières. Ils furent accueillis par un concierge endormi que la carte de police de Iuliana fit disparaître à toute vitesse. Ils remontèrent les couloirs silencieux de l’orphelinat sans s’intéresser aux portes fermées des dortoirs, ombres mutiques à l’avancée menaçante dans ces bâtiments des fausses promesses. Iuliana ressentit des frémissements de malaise lorsqu’elle passa devant les posters faussement joyeux qui vantaient les mérites de l’adoption. Ils parvinrent enfin au bureau de la directrice qu’ils ouvrirent en appuyant simplement sur la clenche — amatrice !

Lorsque la propriétaire des lieux, échevelée et flanquée d’une femme poisson en pétard, débarqua sur place soixante minutes plus tard, elle trouva porte close gardée par un policier à l’air antipathique. Les cris qui suivirent bientôt forcèrent Iuliana, plongée dans la paperasse jusqu’aux oreilles, à envoyer Dante pour calmer la situation. Des piaillements résonnèrent peu après et la convainquirent qu’elle devait se déplacer elle-même. Agacée, elle s’arracha à la pile de documents qu’elle venait de compiler, l’esprit accaparé par les nombres à analyser et ouvrit le battant d’un geste brusque qui faillit percuter le dos d’un des inspecteurs. Rapidement, elle prit la mesure de la situation : Dante et l’un des gorilles essayaient de maîtriser une Cavalla en furie, tandis que le deuxième bloquait la voie à une petite femme à l’air sévère. Le troisième, resté avec elle dans le bureau, pointa le nez par-dessus son épaule pour voir la cause de cette agitation.

« Puis-je savoir ce qui se passe ici ? » rugit la commissaire.

La directrice, en la personne de la vieille pie naine, sembla prise au dépourvu de s’être ainsi fait voler sa réplique. Elle regarda Iuliana pendant de longues secondes, la bouche ouverte comme un poisson hors de l’eau, tandis que la réelle poiscaille éclatait de son horrible voix criarde :

« Vous ! J’aurais dû m’en douter ! Qu’est-ce que vous voulez encore ? »

Puis, comme les hommes avaient profité de son inattention pour s’approcher, elle se remit à hurler de plus belle :

« Ne me touchez pas ! Vous n’avez pas le droit ! Macaques ! Ne me touchez pas ou je porte plainte ! »

La litanie se poursuivit sur une variation de styles distincts, avec les menaces et les explications les plus exotiques pour justifier qu’on ne la bouscule pas. Les deux hommes levèrent les mains pour bien montrer qu’ils ne lui portaient pas préjudice, mais Cavalla revint à l’assaut en les repoussant pour s’approcher du bureau. Elle essayait de les écarter tout en charcutant les oreilles de tout le monde avec ses vagissements hystériques. Tous s’étaient figés autour de la furie. Le vacarme commençait même à attirer du public, sous la forme de petites têtes curieuses au fond du couloir et à travers les portes entrebâillées. Cette maudite morue se croyait tout permis ; elle n’allait pas regretter le voyage.

Iuliana inspira profondément pour tenter de calmer la colère magistrale que la greluche créait en elle et ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, une étincelle de rage pure rehaussait ses pupilles. Elle fondit sur Cavalla, qu’elle saisit par le col pour rapprocher son visage du sien. Dressée de toute sa taille, la femme-poisson la dépassait largement, mais la commissaire l’attira vers elle avec tant de poigne que la créature ne pouvait lui résister. Ses mots grincèrent :

« Écoutez-moi bien, madame Cavalla, j’ai un mandat qui m’autorise à perquisitionner cet orphelinat durant toute la journée. J’ai donc le droit de mettre hors d’état de nuire toute personne qui entraverait le bon déroulement de cette perquisition, ce qui implique que je peux vous placer en garde à vue si vous m’en donnez la moindre raison. Croyez bien que je n’hésiterai pas. Pour le bien de tout le monde ici, n’aggravez pas votre cas et retournez à vos affaires. Maintenant ! »

La femme-poisson avait indiscutablement blêmi au cours de la tirade. Les gonflements affolés de son goitre, irréguliers pendant sa crise, s’étaient peu à peu espacés jusqu’à s’apaiser totalement lorsque la grenouille fut calmée. Ses grands yeux poisseux s’étaient étrécis sans lâcher la commissaire, qui venait de se faire une redoutable ennemie. Iuliana n’avait plus de doutes à présent : Cavalla jouait la comédie de l’imbécile hystérique depuis le début, tout autant qu’elle avait simulé son incompréhension lors de la visite chez eux.

Les nageoires crâniennes de l’ichtyanne frémirent tandis que la confrontation visuelle s’étirait dans le malaise. Aucune des femmes ne voulait céder à l’autre le plaisir de se retirer la première. Mais la morue craqua, arracha son col à la commissaire et volta pour s’éloigner dignement des lieux sans faire de commentaire. Satisfaite de sa victoire, Iuliana se carra sur ses appuis, bien droite. Puis, avec une délectation mesquine, elle se retourna vers la vieille peau qui se terrait maintenant contre le mur du couloir :

« Madame la directrice, je suppose ? Avez-vous quelque chose à ajouter ? »

La chouette sursauta lorsqu’elle lui adressa la parole, secoua nerveusement la tête et fila à la suite de Cavalla avec toute la vitesse que lui permettaient ses petites jambes et son statut social. Débarrassée des importuns, Iuliana se tourna vers ses sbires :

« Retour au boulot, messieurs. Et si vous avez encore un problème d’indésirables, appelez-moi. Je m’en occuperai ! »

Aussitôt, l’éreintante recherche reprit comme si elle n’avait pas été interrompue. Dante et les inspecteurs travaillaient silencieusement aux côtés de la commissaire : ils parcouraient les gros classeurs d’archives, épluchaient les certificats d’adoption, passaient au crible comptes et fiches de salaire. Au bout d’une petite matinée de labeur, Iuliana savait qu’elle avait mis le nez dans une affaire louche :

« Je veux la liste de tous les adoptants des deux dernières années, ainsi que leur adresse et les coordonnées auxquelles les joindre.

— Je l’ai déjà mise de côté, elle est dans le classeur sur les adoptions. Leur nombre a explosé depuis deux ans, il y a quelque chose de louche là-dessous. »

L’assurance et l’initiative de Dante la surprirent une fois encore. Elle opina avant de replonger dans ses documents. Le total d’adoptions des vingt-quatre derniers mois avait connu une croissance de plusieurs centaines de pour cent par rapport aux tendances précédentes, et Iuliana doutait fort que les gens se soient soudain découvert une passion pour les gosses surnaturels…

Les orphelinats avaient rouvert leur porte sept ans auparavant, un peu après que les créatures en tout genre furent interdites de se débarrasser de leur progéniture excédentaire par des moyens plus détournés — et indéniablement plus crades. L’opinion publique avait crié sa douleur lorsqu’un journaliste avait découvert les cadavres encore frais d’une portée de louveteaux anthropomorphes : leur nuque brisée avait provoqué un émoi national si important que les autorités avaient dû réhabiliter les foyers d’accueil. Les orphelinats plus imposants avaient suivi, alors que le peuple volage avait déjà tout oublié de cette affaire. Résultat des courses : une armée de gamins surnaturels croupissait dans les structures d’adoption, aux frais du contribuable, tandis que personne ne souhaitait les recueillir. Les créatures avaient leur quota de bouches à nourrir, et les humains refusaient d’héberger chez eux des êtres aussi aliens.

Bien sûr, on recensait quelques adoptions qui avaient fonctionné, telles celles des harpies par les Mori, mais la majorité avait représenté un fiasco, quand elles n’avaient pas tout simplement tourné au scandale. Quelques petits malins avaient en effet vu l’occasion de faire du business et avaient recueilli des jeunes filles… exotiques… qu’ils avaient proposées à leur clientèle. D’autres généreux adoptants avaient vendu les enfants — parfois directement en pièces détachées — aux trafics de l’est ou aux labos en quête de cobayes qui ne manqueraient à personne. Les affaires avaient été étouffées, et la sécurité renforcée, notamment au niveau des contrôles effectués sur les potentiels parents.

Les chiffres qu’elle avait sous les yeux ne collaient pas à cette politique de surveillance, pas plus que le témoignage de la centauresse. Le laxisme s’était installé dans les rangs des fonctionnaires de l’orphelinat, voire même le sabotage volontaire : des primes étaient versées pour chaque enfant placé ! Comment les instances dirigeantes avaient-elles pu avoir une idée aussi stupide ? Pas étonnant que Cavalla supplie les Mori d’adopter chaque harpie qu’elle avait sous la main.

La colère sourde que la morue avait créée en Iuliana quelques heures plus tôt enflait à chaque nouvelle preuve de permissivité qu’elle découvrait dans les règlements, comptes et autres documents qu’elle épluchait. Comment pouvait-on sacrifier ainsi des gosses pour quelques centaines d’euros ? Les envoyer dans des familles qui ne les aimeraient jamais, ou pire encore qui abuseraient d’eux, en se félicitant de pouvoir acheter une nouvelle télé grâce à la prime obtenue en les plaçant ? La commissaire bouillonnait.

En début d’après-midi, elle avait rassemblé toutes les preuves nécessaires. Elle n’avait pas eu le cœur à avaler son sandwich — ce dont Dante s’était chargé de bonne grâce — et s’était contentée du café tiède de son thermos. Le découragement s’était mêlé à la tristesse profonde qu’elle éprouvait en imaginant tous les destins qui se bousculaient ici. Ces marmots dont elle avait eu un aperçu plus qu’exhaustif puisqu’elle avait elle-même parcouru toutes les fiches personnelles des enfants. Elle avait pu saisir leurs passés, leurs rêves, leurs échecs résumés par quelques lignes d’une écriture sévère. Ces destins broyés, plus que tout ce qu’elle avait vu jusqu’à présent dans son boulot, avaient ébranlé les certitudes qu’elle chérissait. Sa croyance en la valeur travail ne pesait rien contre le cimetière des espoirs déçus qu’elle avait pénétré en creusant dans les petits secrets des lieux. Elle tenta de se secouer pour retrouver les idées claires qui la caractérisaient, mais la morosité imprégnait la pièce, engluait les murs pour mieux déprimer les agents. Le bâtiment tout entier, vieille structure aux multiples vies, paraissait planter ses griffes de douleur au creux des entrailles de la commissaire. Il fallait qu’elle sorte d’ici.

« Messieurs, je vous remercie pour votre aide, nous pouvons nous arrêter là. Je vous laisse transporter ce que nous avons relevé aux bureaux. Bonne fin de journée. »

Les trois inspecteurs fermèrent les cartons concernés et partirent les premiers, pendant que Iuliana et Dante s’attardaient quelques instants de plus dans le local. Elle sentit une main se poser sur son épaule tandis que le timbre chaud de son coéquipier s’élevait plus près de son oreille qu’elle ne l’aurait normalement permis :

« Vous allez bien ? »

Comment savait-il lire en elle si aisément ? Elle éprouvait une souffrance immense à l’idée de tous ces gosses qui attendaient là dehors, qui rêvaient probablement d’un foyer alors que leurs bergers ne les considéraient que comme des marchandises, du bétail au prix très élevé si elle en croyait les comptes qu’elle avait parcourus.

« Non. Cette histoire ne me plaît pas. Partons. »

Il lui emboîta le pas en silence. Les couloirs débordaient maintenant de gamins que les adultes avaient abandonné à leur sort, probablement trop occupés à se morfondre sur leur propre avenir compromis. Les mioches arboraient une large variété de races et d’origines. Leurs grands yeux curieux, leur nez empli de morve et leurs mains pleines de doigts attiraient le regard de la commissaire qui slalomait rapidement entre eux pour atteindre la sortie. Leur nombre paraissait sans fin, ils formaient des murs compacts qui tentaient de les arrêter dans les goulots étonnamment étroits du bâtiment. Dante fut stoppé derrière elle, attrapé par des mioches qui le reconnaissaient et qui l’appelaient, une fois encore, par son prénom. Iuliana ne l’attendit pas. Chaque visage qu’elle découvrait aggravait sa culpabilité. Elle se sentait misérable et honteuse, responsable aussi de laisser de telles exactions se tramer dans sa juridiction. Ces mines confiantes lui renvoyaient l’image déformée de souffrances et d’échecs. Une sensation de panique palpitait dans sa poitrine, exacerbée par les dizaines de regards curieux qui pesaient sur elle, l’alourdissait du poids des espoirs qu’ils portaient. Elle bouscula une gamine humaine, s’excusa du bout des lèvres tandis que ses pieds l’éloignaient. Un vertige étourdissant la happait à mesure que son cœur affolé peinait à délivrer l’oxygène nécessaire à son cerveau. Cette coursive avait-elle été si longue à l’aller ?

Les portes, enfin, apparurent devant elle. Elle les poussa avec violence, jaillit à l’extérieur dans un soupir de soulagement. Une grande bouffée d’air apaisa un peu son corps angoissé, mais elle se sentait toujours comme une boule d’émotions pures, fulgurantes, qui crépitaient dans son flanc sans qu’elle ne parvienne à en reprendre le contrôle. Ses poumons contenaient des tisons qu’elle ne pouvait éteindre, pliée en deux pour retrouver un air qui lui avait manqué tout au long de sa traversée. Pathétique, elle essayait de comprendre ce qui lui était arrivé.

Un éclair rouge zébra la périphérie de sa vision, suivi d’une sensation gluante le long de ses doigts. Un cri de surprise lui échappa : une immonde pieuvre tentait de lui grimper dessus ! Par réflexe, Iuliana donna un coup de pied à la créature. Le choc ne fit qu’amplifier le grouillement frénétique qui agitait toute la bestiole. De puissants tentacules enserraient désormais ses jambes. Un autre s’insinuait sous sa manche, engloutissait son bras dans un enlacement affamé. Le contact visqueux sur sa peau nue disparut rapidement ; son bras ne répondait plus !

Iuliana hurla. Elle essaya d’arracher l’étreinte qui se resserrait à chaque mouvement. Ses gesticulations paniquées ne parvinrent qu’à la faire basculer. Le choc la sonna un infime instant. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, deux globes iridescents lézardés d’une pupille noire la fixaient avec appétit. De sa main libre, elle tentait désespérément d’atteindre son holster, mais l’étui demeurait hors de portée. Les sphères disparurent au profit d’un bec chitineux qui s’ouvrit sur un abime béant. Cette vision d’horreur déclencha une poussée d’adrénaline ; le pistolet trouva ses doigts au moment où les effluves viscéraux emplissaient son nez. La détonation survint juste à temps.

Un liquide brûlant éclaboussa le visage de Iuliana, tandis que la bestiole se cabrait de douleur. Une souffrance perçante déchira la peau de la commissaire. Elle tenta en vain d’essuyer la poisseuse encre bleue qui lui dévorait l’épiderme, mêlée de larmes que ses yeux gonflés ne pouvaient retenir, mais le tissu ne faisait qu’étaler le poison. La voix de Dante résonna soudain au loin, puis une étreinte chaude entoura son corps agité. Sa tension s’évapora dès qu’elle sentit cette sécurité rassurante.

D’insondables ténèbres engloutirent sa conscience.

Commentaires

Des lic... mais Dante, c'est pas possible ! XD
Chapitre très intéressant, tant pour les pensées d'Iuliana que pour ses découvertes. Par contre, cette fin ! Oo'
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lundi 5 novembre à 17h26
Hehe Dante est indécrottable en effet. Chacun son boulet !
Cette fin :D
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mardi 13 novembre à 13h47
Haaaaan le poulpe. Comme l'histoire du serpent qui faisait des câlins à sa maîtresse mais en fait il voulait savoir quand il serait assez gros pour la manger. Je le SAVAIS.
Y a un rapprochement chelou entre Iuliana et Dante... attention hein !!
Je me demande si la petite humaine bousculée par Iuliana était Grace... je verrais bien un prochain chapitre de son pdv, où elle suit Iuliana après avoir été bousculée et découvre ce déchet de Poppy...
Bref, super chapitre !! Le pdv d'Iuliana est plus prenant que jamais, surtout sur la scène d'action à la fin... entre ça et le petit boulot d'Elena, y a quelques passages hard dans Prime de fisc quand même hein !
Et trop hâte d'avoir la suite !
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lundi 5 novembre à 21h16
Je pense plutôt que Poppy a voulu la débarrasser de ses sentiments négatifs en fait, pas qu'elle essayait de la bouffer :O
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lundi 5 novembre à 21h18
Bah quelque part, en la "débarrassant" de ses sentiments négatifs, elle la bouffe x)
Je pense que Poppy profite du fait que Grace l'aime bien pour avoir une source de nourriture régulière et facile d'accès. Dans le chapitre précédent, le premier geste que Poppy fait en retrouvant Grace, c'est glisser son tentacule dans sa manche, comme avec Iuliana ! La différence, c'est que Iuliana est terrifiée et se débat alors que Grace se laisse faire... Ce n'est que mon avis mais je pense que Poppy la mange par petits bouts d'émotions ^^
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lundi 5 novembre à 21h32
Tant de théories sur Poppy ! J'aime lire vos débats sur la question ! Plus d'infos... plus tard.

Merci Chimène pour tes commentaires en tout cas. Pas de chapitre du point de vue de Grace prévu tout de suite, on va rester avec Iuliana pour le prochain. Très heureuse de lire qu'on accompagne bien Iuliana dans ses émotions en tout cas ! Suite le 5 novembre :D
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mardi 13 novembre à 13h50
Jeeeeeeeeemmmmmeeuuuuuuuuh
La fin de fifouuuuuuuuuuuuu **
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lundi 5 novembre à 23h52
Meeeeerciiii :D

Cette fin a été un calvaire à écrire, je suis trop habituée à écrire du contemplatif T_T
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mardi 13 novembre à 13h50