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Julie Nadal

dimanche 16 septembre 2018

Prime de Fisc

Chapitre 8

Tous les ans, les étudiants me posent la même question : comment l’existence du surnaturel a-t-elle pu rester cachée aussi longtemps ? La réponse est d’une simplicité fabuleuse : il n’y a jamais eu de secret. Les hommes ont toujours eu conscience de la présence de créatures aux capacités inexplicables auprès d’eux ; ils n’avaient, en revanche, ni la possibilité ni l’envie de transmettre cette connaissance.

Commençons par la problématique de la facilité à communiquer, si vous le voulez bien. De nos jours, le concept de l’information disponible à tous, en tout lieu et à toute heure, est une évidence, quelque chose de si bien ancré dans nos mœurs que nous ne saurions imaginer la vie autrement. Je veux bien entendu parler d’Internet. Rester une journée entière sans se connecter nous semble désormais impensable, comme nous le prouve la demoiselle en bleu au fond sur son téléphone – oui, c’est de vous que je parle –, mais jusqu’à un passé très récent, dont certains d’entre vous se rappellent certainement, la connaissance se trouvait avant tout dans les livres et à la télévision. Savez-vous quelle est la différence majeure entre la télévision, les journaux, la radio et Internet ?

La libre publication. N’importe qui peut faire circuler et consulter des informations sur Internet. Pas besoin de licence ou de matériel complexe : la seule nécessité, c’est d’avoir accès au réseau. Rien de surprenant à ce que le silence des gouvernements sur l’existence officielle du surnaturel n’ait pas survécu longtemps à la démocratisation d’Internet. La pandémie NH-1 n’a fait qu’accélérer les choses, de quelques années tout au plus.

Mais passons à la seconde problématique – bien plus intéressante si je puis me permettre – de la volonté de transmettre l’information. Les traces de coexistence entre humains et êtres surnaturels remontent à des temps immémoriaux : voyez les nombreuses peintures rupestres dépeignant démons et « astronautes », mais également les divers ossements difformes bien souvent utilisés pour supporter quelque théorie ésotérique. Pour ce que nous en savons, s’il a pu arriver que les deux groupes coopèrent, il fut bien plus fréquent qu’ils s’affrontent pour le contrôle de ressources, de territoires, ou simplement par xénophobie. N’allez cependant pas imaginer une guerre apocalyptique entre deux fronts unis, dont nous serions sortis victorieux. En réalité, cette bascule de l’équilibre en faveur des hommes s’est faite au terme de centaines de conflits locaux, répartis sur des milliers d’années. Elle a notamment eu pour conséquence la disparition d’une myriade d’espèces et de cultures.

Cette histoire belliqueuse a incité les êtres surnaturels à se cacher des hommes. Certains se sont repliés dans des régions inhospitalières – comme les harpies dans les collines de Grèce centrale au quinzième siècle avant Jésus Christ – tandis que d’autres se sont simplement mêlés à nous, par choix ou par nécessité – prenez par exemple les vampires et les métamorphes de tous poils et écailles. Les zones totalement vides d’humains se sont rapidement rétrécies, au point que même dans les milieux les plus reculés, la cohabitation soit de nouveau la seule option viable. Afin d’éviter de nouveaux conflits coûteux pour les deux camps, ceux-ci ont préféré s’allier pour surmonter les défis posés par la colonisation de territoires hostiles – les plaines fertiles étant toutes occupées, il fallait désormais rejoindre les jungles, toundras, montagnes, etc. Ces symbioses entre communautés furent nombreuses et nous sont parvenues sous forme de mythes et légendes.

À mesure que les hameaux se transformaient en villages, puis en villes, et enfin en États, le nombre d’humains ne cessa d’augmenter alors que celui des êtres surnaturels stagna. Rapidement, la coopération avec l’étrange devint superflue pour les hommes et l’existence des créatures merveilleuses sombra peu à peu dans un oubli volontaire. « Inutile d’éveiller les soupçons de nos voisins humains » se disaient en chœur surnaturels et leurs sympathisants humains.

Cet esprit symbiotique est encore vivant aujourd’hui, et pas seulement dans des endroits reculés où la civilisation moderne n’a jamais pu véritablement s’implanter. Si je vous dis qu’en Mongolie, des villages isolés sont composés pour moitié de centaures, tandis que certaines îles du Pacifique abritent encore des communautés ichtyannes traditionnelles, cela ne vous surprendra guère. Mais songez un peu aux vampires ou aux lamias, qui ont besoin de vivre avec les humains. Où se trouvent-ils selon vous ? C’est exact, partout autour de nous. Nous avons tout bonnement décidé, un jour, de cesser de les reconnaître comme des créatures surnaturelles. Ils étaient simplement devenus des gens étranges, des marginaux ou des criminels – bel et bien humains en dépit de leurs déviances.

Bon, je pense avoir abordé tous les points principaux à cette introduction. Avez-vous des questions ?

Extrait du cours de « Sociologie appliquée aux populations en situation de normalité différente ; première année ».

« Dante ! Je vous attends dans mon bureau d’ici dix minutes ! Nous partons en mission cet après-midi. »

L’inspecteur sursauta à la mention de son nom et se retourna vers sa supérieure, comme pris en faute. Il semblait croire qu’elle n’était pas au courant de ses petites sessions de jeu clandestines sur l’ordinateur de travail. Seulement, elle avait reconnu au premier coup d’œil l’icône d’un vieux jeu FPS, même rétrécie dans sa barre de tâche, la dernière fois qu’elle était venue le déranger.

Iuliana ne pouvait pourtant pas le sermonner. Dante avait répondu avec précision à chaque question qu’elle lui avait posée sur le surnaturel, lui avait rendu des notes claires bien que concises sur tous les sujets abordés. Malgré son air débraillé et sa nonchalance de façade, il maîtrisait parfaitement son domaine et faisait, en outre, preuve d’une parfaite discrétion lorsqu’elle ne souhaitait pas être interrompue. À contrecœur, elle avait dû admettre que O’Brian lui avait envoyé un élément de qualité.

Elle venait de se rasseoir à son poste quand Dante la rejoignit. Elle réprima son envie de recoiffer ses cheveux en bataille, preuve permanente du peu d’intérêt que l’inspecteur accordait à son apparence, et de remettre en place son col de chemise mal arrangé, symbole du laisser-aller caractéristique de sa garde-robe. Le mouvement avorté l’obligea à saisir un stylo posé sur sa table de réunion, qu’elle commença à tapoter contre ses notes. Son interlocuteur attendait patiemment qu’elle prenne la parole, aussi calme que d’habitude maintenant qu’il avait saisi qu’il n’y aurait pas de réprimandes. Des poches sombres tentaient de dévorer ses yeux bruns par le dessous. Elles avaient déjà réussi à éteindre l’étincelle de malice qui animait d’ordinaire son regard. Le sommeil devait lui manquer, alors même qu’il n’avait jamais dû travailler si peu : elle n’avait pas besoin à temps plein d’un inspecteur surnaturel, elle aurait préféré un spécialiste de la fiscalité. Pourtant, dans le cas présent, l’expertise de Dante lui importait :

« Que pouvez-vous me dire sur les centaures ?

— C’est une créature hybride, mi-humaine, mi-poney. Les historiens surnat’ considèrent qu’ils vivaient parmi les Scythes à l’origine et que c’est ainsi que les Grecs antiques les ont rencontrés lors de leurs échauffourées avec les peuples indo-européens. Par la suite, les centaures se seraient cachés dans les grandes steppes d’Asie centrale, aidés par quelques tribus autochtones. L’immensité des lieux les aurait maintenus dissimulés, même si on les soupçonne d’avoir éliminé plusieurs touristes ou aventuriers qui les auraient découverts. Lorsque les zombies se sont répandus dans la population occidentale, certains centaures ont rappliqué dans les pays riches afin d’y bénéficier de conditions de vie plus favorables. »

Ce que Dante racontait, sur le ton désincarné d’un robot, correspondait à ce qu’elle avait trouvé dans ses recherches préalables. Malgré toutes les avancées technologiques, le monde recélait encore bien des secrets. Que des demi-canassons aient pu se cacher pendant des millénaires lui fit prendre conscience de l’ampleur des steppes asiatiques, et par extension des zones inconnues de la planète. Restait-il des créatures qui ne s’étaient pas révélées ? Les profondeurs aquatiques accoucheraient-elles un jour d’un monstrueux kraken ? Cthulhu rêvait-il, attendait-il dans sa demeure de R’lyeh ?

Après ce temps de réflexion que Dante lui accorda sans moufter, elle le relança sur la suite des explications :

« Niveau physiologique, que pouvez-vous m’en dire ?

— Les centaures possèdent le corps d’un poney jusqu’au garrot et au poitrail, endroit où se greffe un torse humain. Ils mesurent entre un mètre vingt et un mètre quarante au garrot, soit une taille avoisinant les deux mètres au sommet du crâne. Leur durée de vie reste un mystère – comme souvent vu notre manque de recul sur le surnat’ –, mais les scientifiques estiment qu’elle doit être inférieure à celle d’un humain, du fait de leur hybridité qui les rend plus fragiles. »

Dante se tut. Iuliana se demanda si elle pouvait à volonté déclencher l’encyclopédie surnaturelle qui semblait se cacher en lui. Suffisait-il qu’elle évoque un nom de bestioles pour qu’il débite tout l’article soigneusement appris par cœur ? Elle se promit de tester cette capacité dès que possible sur un autre sujet. Pour l’heure, elle devait se concentrer sur les centaures. La taille des créatures la rassura, car elle avait craint se retrouver face aux mastodontes dépeints dans l’imaginaire collectif. En cas de problème, mieux valait avoir à calmer un poney qu’un cheval de trait.

De nouvelles questions naquirent face à ce résumé des faits, mais la commissaire les étouffa, car elles n’apporteraient rien à l’enquête qu’elle devait mener. Dante resterait à ses côtés toute la journée si elle avait besoin de lui. Elle ouvrit donc le prochain chapitre qui l’intéressait :

« Et en matière de reproduction ?

— Les centaures vivent en harde, à l’image des chevaux sauvages. Seul le mâle alpha a l’honneur de pouvoir saillir toutes les femelles. On rencontre également souvent une matriarche dominante. Les jeunes centaures de sexe masculin sont exclus du troupeau dès qu’ils sont en âge de se débrouiller… En tout cas était-ce ainsi dans les plaines, selon les dires des individus que les scientifiques ont interrogés. »

Des êtres aussi intelligents que des humains et aussi primitifs que des animaux. Les étalons se constituaient des harems personnels où ils pouvaient copuler avec leur propre progéniture sans le moindre complexe. Jusqu’à quel point avaient-ils adopté le mode de vie équin ? Ils n’avaient pas échappé au nomadisme. En revanche, les combats de succession se faisaient-ils avec des armes ou à la simple force physique ? Elle imaginait mal les centaures se battre à coup de poing, encore qu’une sorte de lutte gréco-romaine pût se concevoir. La commissaire n’avait guère envie de rencontrer ce peuple étrange. Devait-elle espérer la moindre civilisation dans les lieux qu’ils allaient visiter ? Ou bien devait-elle s’attendre à des yourtes plantées au milieu d’un terrain en friche ?

Dante la fixait depuis sa dernière réplique avec une moue pensive. Son attitude taciturne du jour la surprenait, lui qui d’ordinaire n’avait pas sa langue au fond de la poche. Que pouvait-il s’être passé ? Il reprit la parole rapidement en la voyant émerger, comme saisi d’une irrépressible inquiétude :

« Est-ce qu’on va aller visiter le Domaine des Steppes ?

— Oui, en effet. Vous avez déjà rencontré la famille Mori ?

— J’ai eu l’occasion de croiser Bat-Erdene et sa femme. Qu’ont-ils fait de mal ? »

Dante connaissait-il toutes les créatures surnaturelles du Luxembourg par leur prénom ? Difficile à croire pour une population estimée à quatre mille individus… Iuliana le soupçonnait toutefois d’en dénommer un nombre surprenant. Elle posa un regard nouveau sur cet inspecteur qui cachait des vertus inattendues, et lui expliqua les faits, désireuse de ne pas recréer le fiasco des ichtyans :

« Monsieur Mori a déclaré douze filles à sa charge, dont six possèdent des enfants. Il a également adopté cinq harpies et en a demandé deux nouvelles. Outre l’absence totale d’héritiers mâles – dont je connais maintenant la raison grâce à vous – il est surprenant que toutes ces demoiselles soient toujours déclarées avec leur géniteur. Lorsque l’on sait en prime qu’en tant qu’entreprise individuelle, les résultats de la ferme sont entièrement imposés dans la base taxable du père, et donc impactés par la présence de tous ces enfants à charge… Je ne vous fais pas un dessin, d’autant que monsieur Mori reporte des résultats ridiculement faibles depuis plusieurs années maintenant. Tous ces éléments pris séparément sont déjà des indices de fraude possible, alors quand ils sont tous réunis, cela me donne envie d’aller voir de quoi il en retourne. Le Domaine des Steppes est en outre l’un des plus gros foyers surnaturels du pays puisqu’il dénombre vingt-neuf individus. Il serait trop regrettable de ne pas aller leur présenter nos salutations, ne pensez-vous pas ? »

Une bonne excuse pour aller inspecter les lieux de plus près et s’imprégner de l’ambiance du surnaturel. Elle se sentait encore tellement ignorante sur le sujet… Toutes ces bizarreries, tout cet univers si déconnecté du sien. Dans ce monde, elle devait de départir de ses certitudes afin d’appréhender les situations avec un esprit innocent. Elle soupçonnait que le talent de Dante pour apprivoiser les créatures les plus étranges résidaient dans son absence de préjugés et son ouverture d’esprit. Elle ne l’avait pas entendu, en quelques jours, émettre le moindre jugement. Il semblait accepter la vie telle qu’elle se présentait, sans se poser d’inutiles questions. Peut-être était-ce ce qu’O’Brian lui avait pointé du doigt en lui affirmant que son protégé avait des éclairs de génie.

Dante hocha simplement la tête. Son visage impassible rendait toute lecture de sa personne difficile. Iuliana laissa tomber : connaître les états d’âme de son collègue ne la captivait guère – tant qu’ils n’interféraient pas avec son travail. Elle se leva pour mettre fin à la réunion :

« Très bien, nous partirons à treize heures, il y a un peu de route. Nous pouvons prendre ma voiture si vous le souhaitez. Bon appétit, Dante. »

Alors qu’elle s’apprêtait à sortir pour aller s’acheter un sandwich, l’inspecteur la retint :

« Excusez-moi de me mêler de ce qui ne me regarde probablement pas, cheffe, mais… est-ce que vous allez bien ? Vous avez l’air très fatigué et j’ai entendu que la soirée de charité s’était assez mal terminée… »

Que… Comment ? Comment connaissait-il le fiasco absolu de cette nuit-là ? O’Brian, sans nul doute… Le commissaire avait dû savourer la démonter devant Dante, elle qui avait pris si peu de gants pour parler de son subordonné. Il la considérait probablement comme une prétentieuse pimbêche alcoolique. Quelle splendide réussite, bravo Iuliana, tu leur as donné un beau spectacle !

Elle tenta de retrouver une contenance, un peu tard, certaine que Dante avait eu tout le loisir de lire son désarroi sur son visage. Il la contemplait sans rien dire, et une réelle sollicitude semblait émaner de sa personne. Elle ne put le supporter.

« Ce n’est rien, mon nouveau grade me donne beaucoup de travail, mais heureusement, vous êtes là pour m’épauler. »

Elle fila au milieu de son compliment, le dos tourné à l’inspecteur sur les derniers mots. Elle ne souhaitait pas lire une quelconque pitié dans ses yeux – ou encore pire. Et elle pensait les mots qu’elle lui avait offerts, même si elle ne parvenait pas à lui faire face en les disant. Dans ces temps de trouble, une personne aussi solide que Dante incarnait une oasis de simplicité.

Sa situation personnelle n’améliorait pas vraiment sa fatigue. Le lendemain du gala, le post-it quotidien d’Alexander présentait de plates excuses ainsi que la promesse d’une surprise. Lorsqu’elle était rentrée, après le boulot, son compagnon l’attendait avec un énorme bouquet de fleurs et un repas cuisiné par ses soins. Il avait une nouvelle fois demandé son pardon, à de si nombreuses reprises qu’elle avait dû l’embrasser pour le faire taire. Une fois calmé, il lui avait expliqué qu’un accord important pour l’association avait été refusé du fait de la prétention d’un seul homme, ce qui l’avait mis hors de lui.

Cette réconciliation, Iuliana l’avait déjà vécue de nombreuses fois. Alexander semblait incapable de se modérer, excessif dans ses colères comme dans son amour. Ses sentiments s’exprimaient depuis des années sans aucun filtre, aussi dévastateurs qu’intenses. La jeune femme comptait en nombre égal des déclarations enflammées, des étreintes désespérées comme si la fin du monde menaçait de les engloutir, et des disputes ordurières où chacun tapait aux endroits les plus douloureux de la fierté de l’autre. Iuliana avait toujours perdu ces querelles, car elle manquait de réelle intention de blesser.

Elle finirait par lui pardonner, ainsi qu’elle l’avait toujours fait. Mais son amour-propre, plus heurté qu’à l’accoutumée, lui demandait un peu plus de temps pour se reconstruire cette fois. Elle avait donc passé la soirée à se forcer à être aussi amoureuse que d’habitude, puis tâché d’éviter son concubin depuis, sous le prétexte d’une charge de travail harassante. Se noyer dans la paperasse l’avait toujours apaisée. Elle désirait s’entourer de chiffres et de déclarations, si familiers, si logiques, si rassurants. Tant que cette échappatoire lui serait ouverte, elle pourrait affronter tous les tracas du quotidien.

***

Les agents du fisc sonnèrent à l’imposant portail en début d’après-midi.

« Ils ont eu de nombreux problèmes de visiteurs importuns, alors ils protègent l’accès jusqu’à eux désormais », expliqua Dante.

Un interphone s’alluma sur le côté, et une voix féminine crachotante émergea du dispositif :

« Oui, c’est pour quoi ?

— Inspecteur Dante et Commissaire Richter de la Brigade Spéciale Surnaturelle de Recouvrement. Nous souhaiterions parler à monsieur Mori. »

Iuliana colla son insigne devant la caméra, à la fois pour montrer patte blanche et main de fer. Difficile de savoir si ce geste eut la moindre utilité, car la femme répondit instantanément :

« OK, entrez ! Suivez le chemin pavé sur la droite, il vous conduira jusqu’à la ferme. »

Les agents remontèrent en voiture. Derrière la barrière, ils découvrirent plusieurs routes, dont une revêtue de dalles, qu’ils empruntèrent. Les autres semblaient mener vers des arbres parfaitement alignés au loin, des enclos variés et une grange en bois. Après quelques centaines de mètres à faible allure, ils débouchèrent sur une vaste cour flanquée d’un long bâtiment rouge en L. Une centauresse semblait les attendre et leur indiqua où se garer.

« Bonjour Commissaire, Inspecteur. Je suis Altantsetseg, la fille de Bat-Erdene. Il est malheureusement en déplacement dans une exploitation voisine aujourd’hui. »

Iuliana serra la main que lui tendait la créature. Comme Dante l’avait expliqué, la centauresse n’était guère plus grande qu’eux. Des yeux bleus brillants d’intelligence donnaient une touche de charme à la médiocrité générale de ses traits, le désordre de ses dents en bataille, l’asymétrie globale de son visage que de légères touches de maquillage ne parvenaient à masquer tout à fait. La femme-poney ne pouvait revendiquer une beauté exotique, elle devait se contenter de la banalité que partageaient des millions d’individus.

Elle était vêtue d’un pull bleu marine, sur lequel tombaient les larges pans d’un manteau en laine qui lui habillait également le dos jusqu’à la croupe à la manière d’une couverture équine classique. Sa moitié cheval se parait d’un alezan brûlé que dénotait la blondeur de sa queue. Sa chevelure, coiffée en une longue tresse rejetée sur son épaule, présentait les mêmes nuances dorées.

La jovialité de la créature trahissait des manières simples mais sincères. Dante baisa la main d’Altantsetseg qui rougit en riant :

« Vous êtes toujours aussi galant, inspecteur Dante. Vous avez changé de service ? Je ne me souviens pas que vous vous occupiez des impôts. »

La commissaire, en temps normal, aurait réprimandé son subalterne pour cette familiarité intolérable avec le contribuable, ce geste spontané si dégradant. Mais la réaction de la centauresse lui enleva toute envie de ronchonner. La fraîcheur naturelle avec laquelle la demoiselle accueillait la situation éveilla l’intérêt de Iuliana, elle qui ne savait que s’affubler de masques pour cacher ses véritables sentiments. Elle ne souhaitait pas percer la bulle de douceur qui venait de grossir autour d’eux. Elle nota toutefois que Dante ne lui avait pas dit qu’il connaissait la fille du contribuable. Il répondit avec une simplicité équivalente :

« En effet, je travaille depuis quelques jours avec la commissaire Richter. Nous avons quelques questions sur l’organisation de la ferme et les déclarations fiscales que vous avez remplies au nom de ton père, j’imagine que tu es la personne la mieux placée pour nous aider ? »

Le tutoiement résonna aux oreilles de Iuliana : ces deux-là paraissaient beaucoup trop proches. L’étrange atmosphère qui l’avait apaisée quelques secondes plus tôt se brisa face à la suspicion. Sa méfiance naturelle, apprivoisée par l’affabilité de la contribuable, rua dans ses liens jusqu’à se libérer à nouveau, farouche comme jamais. La commissaire refusait de se laisser rouler par une vulgaire lichette de candeur.

Inconsciente du nouveau malaise de la commissaire, Altantsetseg s’illumina. Rien ne semblait la combler plus que de se rendre utile :

« Oui, c’est moi qui m’en occupe ! Voulez-vous que je vous fasse visiter pendant que je vous explique nos différentes activités ?

— C’est une bonne idée, acquiesça Iuliana, à la surprise visible de Dante.

— Très bien, veuillez me suivre, nous allons commencer par le bâtiment principal. »

Ils se dirigèrent vers la grosse bâtisse rouge. Altantsetseg, après avoir équipé des petites chaussures adaptées à ses sabots et enlevé son manteau, leur indiqua qu’il s’agissait d’une ancienne écurie qu’ils avaient aménagée pour leurs besoins spécifiques. Chaque box avait reçu une isolation thermique et phonique, ainsi que le mobilier nécessaire au repos d’un centaure. La famille avait ajouté du matériel audiovisuel ou informatique dans chaque espace selon les goûts de chacun. Une épaisse moquette recouvrait le sol du couloir afin d’atténuer le bruit des pas. Les lieux respiraient le luxe et une quantité d’argent bien plus importante que ne le laissaient entendre les déclarations que leurs habitants faisaient.

« Nos parents partagent la première chambre, au bout. Nous avons dû détruire une cloison pour leur offrir plus de place. Ensuite, nous occupons les salles par ordre décroissant d’âge. Je suis la troisième fille, voici ma chambre. »

Altantsetseg leur indiqua la quatrième porte. Les deux panneaux superposés, vestiges du temps où les lieux accueillaient encore des chevaux, avaient été fixés pour les rendre solidaires. La centauresse put aisément pénétrer cette ouverture plus large que la moyenne. La pièce abritait une immense couche à baldaquins, posée à même le sol, débordant de coussins. Le dais pendu au plafond déversait ses rideaux sur des collines de tissu rayé, telle une invitation à venir trouver le repos au sein d’un havre coupé du monde. La tête de lit et les murs avaient revêtu le même revêtement de coton tigré, réverbérant à l’infini le même motif. Iuliana en aurait presque éprouvé une oppressante sensation de claustrophobie. La centauresse n’avait probablement pas développé ces goûts de princesse dans les steppes, elle avait dû grandir le nez dans les livres occidentaux pour découvrir une telle esthétique.

Pour tout autre ornement, la chambre comptait une bibliothèque remplie d’ouvrages à l’air austère, un bureau monté sur pistons et un ordinateur portable. Des tee-shirts et vestes de toutes formes tentaient de s’échapper à leur penderie mal fermée pour rejoindre la douceur du lit. Un cadre unique, sur le mur, renfermait un diplôme de master en gestion obtenu avec la mention très bien.

« Vous avez été à l’université ? » demanda Iuliana.

Altantsetseg piqua un fard – visiblement une habitude – et jeta un regard en coin à Dante tout en se malaxant les mains de gêne.

« Grâce à l’inspecteur Dante, l’université du Luxembourg a accepté d’aménager un programme pour moi. C’est le premier cursus pour les êtres surnaturels. Je suis très honorée qu’on m’ait offert cette chance. »

Elle quêta un sourire de Dante, resté hors de la pièce, mais il paraissait concentré sur le bout du couloir. Il choisit ce moment pour changer de sujet :

« Les quartiers rouges sont toujours dans l’autre aile du bâtiment ?

— Oh, non ! Nous avons dû les déménager à la suite des dernières naissances et adoptions. Nous avons fait construire une extension un peu plus loin. Ce n’est pas mal de ne plus les avoir contigus à nos chambres, c’était gênant avec les enfants. »

Cette nouvelle discussion présageait de juteux renseignements, si le nom des lieux reflétait bien la réalité de leurs attributions. Elle permettait également d’occulter la question de l’aide apportée par un représentant des forces de l’ordre à un être surnaturel. Était-ce délibéré ? Dante voulait-il cacher son implication avec la contribuable ? Iuliana se demanda si un conflit d’intérêts ne compliquait pas cette affaire, ce qui affuta encore sa vigilance. Elle devait en premier lieu s’assurer de sa correcte compréhension des faits. Dans ce but, elle interpella la centauresse :

« Les quartiers rouges ? De quoi s’agit-il ?

— Ce sont les chambres où mes sœurs reçoivent leurs clients.

— Vous pratiquez la prostitution ? clarifia la commissaire.

— Sur la base du volontariat seulement, et mes sœurs gardent l’intégralité de leurs revenus. Il n’y a pas de proxénétisme, et pas la moindre contrainte. Nous respectons donc la loi, alors même qu’elle ne s’applique pas à nous puisque nous ne sommes pas couverts par le Code pénal. »

Iuliana fut surprise par l’aplomb soudain de la créature dans sa réponse. Face à ce qu’elle avait dû considérer comme une attaque, la centauresse avait été prompte à se défendre, preuve qu’elle comprenait parfaitement les enjeux de la visite des deux agents. Les centaures avaient soigneusement étudié les activités qu’ils mèneraient dans la ferme, à la fois du point de vue économique et légal. Cette certitude fit comprendre à la commissaire qu’elle ne trouverait aucune grossière fraude dans cette exploitation. S’il existait quoi que ce soit de répréhensible, il faudrait aller le chercher dans les détails. Cette perspective fit naître un sentiment d’expectative chez la représentante de la loi : jusqu’où les centaures avaient-ils blindé leurs défenses ? Elle souhaitait ardemment s’y frotter pour voir qui serait le plus malin.

Sur la question de la prostitution, elle n’avait rien à redire. La pratique n’avait pas été interdite, seul le proxénétisme l’était. En outre, juridiquement, les êtres surnaturels vivaient hors de la protection de la loi pénale. Les associations surnaturelles européennes se plaignaient régulièrement d’une telle injustice, mais les mêmes lobbies qui se battaient pour empêcher la modification du Code du travail s’activaient contre l’inscription au Code pénal. Il y avait tant d’enjeux financiers avec cette main-d’œuvre inépuisable qu’il devenait difficile de faire triompher la morale et la dignité.

Une totale impunité ne régnait toutefois pas puisque plusieurs tribunaux avaient eu à se prononcer sur la question au travers de l’Europe. La plupart des décisions avaient assimilé les créatures surnaturelles à des êtres couverts par le Code pénal lorsqu’ils présentaient des capacités de raisonnement similaires à celle d’un humain, au nom de la dignité, de l’ordre public ou de tout autre prétexte. La Cour fédérale de justice allemande, la Cour de cassation française ainsi que son homologue luxembourgeoise avaient toutes proclamé l’application des sanctions du Code pénal dans des affaires de meurtres, que la créature surnaturelle soit la victime ou la coupable. Des histoires de viols, d’agressions ou de violences diverses avaient également été traitées, ou attendaient de l’être par la Cour de justice de l’Union européenne.

À la connaissance de Iuliana, la prostitution n’avait encore fait lieu d’aucun jugement, mais il faudrait qu’elle complète son fichier de jurisprudence surnaturelle afin d’obtenir la plus grande exhaustivité. Peut-être pourrait-elle confier une partie du travail à Dante : il devait bien avoir suivi une formation en droit dans ses études.

La commissaire repoussa les considérations morales qui la tenaillaient, tâcha de ne pas imaginer un homme en train de s’affairer sur l’arrière-train d’une centauresse nue et se concentra sur son travail. Assez rigolé, l’heure avait sonné de rentrer un peu dans le lard de cette jument pour voir ce qu’elle avait dans les tripes. Minauder face à Dante ne la sauverait pas d’une inspection en règle, bien au contraire, Iuliana ne ferait aucun cadeau à une contribuable aussi suspicieuse. Sa voix avait retrouvé sa froideur professionnelle lorsqu’elle reprit la parole :

« Tous les revenus issus de la prostitution sont déclarés, j’imagine ? Avez-vous les documents qui prouvent que de telles activités ont eu lieu et qu’elles ont été reportées conformément à la loi ?

— Je stocke tout dans mon bureau, je peux vous montrer les livres de compte et les contrats que nous avons, répliqua Altantsetseg.

— Allons-y en ce cas. »

La centauresse, déstabilisée par ce soudain changement de ton, les conduisit sans mot dire vers une nouvelle pièce au bout de la bâtisse. Son dos raidi trahissait sa tension : elle ne devait pas être habituée aux confrontations. Elle rendit à peine le salut que ses sœurs lui adressèrent, et ignora tout bonnement les créatures qui vinrent voleter autour d’elle en piaillant de satisfaction :

« Alta ! Alta ! Tu joues avec nous ?

— Allez, dis oui ! Tu avais promis ce matin ! »

Des harpies, très probablement. Les humanoïdes mesuraient autour d’un mètre, pour une envergure double. Elles paraissaient ne rien peser, vives et agiles, promptes à virevolter en d’élégantes acrobaties. Leurs corps fauves, recouvert de plumes duveteuses, trahissaient leur ressemblance humaine avec leur fine taille, le galbe de leurs fesses et même l’ébauche de seins encore peu marqués. Cette similarité prenait fin dans les membres : à partir du genou pour les jambes, où des serres épaisses reflétaient leur caractère de prédateur, et à l’épaule pour les bras, qui étaient en réalité des ailes. Des petites mains nichaient au sommet de leur articulation, presque invisibles lors de leurs vols.

Leur humanité prenait un nouveau coup lorsqu’elles laissaient voir leur visage. L’ovale de leur face semblait de peau, sauf les quelques lignes d’écailles qui en soulignaient les aspérités : l’arcade sourcilières, les pommettes, la mâchoire… Leur pâleur mettait en valeur des yeux d’or immenses ainsi que l’aigrette pourpre qui naissait sur leur front jusqu’à mourir sur leur nuque.

Iuliana les trouvait fascinantes, si l’on oubliait les sons aigus qu’elles criaillaient en permanence. Pour la première fois, elle rencontrait des êtres qu’elle considérait esthétiquement beaux, agréables à l’œil. Loin des répugnants ichtyans ou des patauds centaures, les harpies, aériennes et graciles, ressemblaient à quelque troublante sylphide.

L’une d’elles aperçut soudain Dante, derrière leur grande sœur adoptive. Elle piqua sur lui avec vélocité, en alertant ses compagnes :

« Andrea est revenu ! Andrea est là ! »

Une vague d’excitation parcourut le groupe de créatures, ébouriffa leur duvet et dressa leur aigrette. En quelques secondes, Dante fut assailli par de ferventes admiratrices qui tentèrent de l’enlacer avec leurs ailes.

« Hey là, oh oh, on se calme les filles, s’esclaffa Dante, submergé par une marée de plumes.

— Viens jouer avec nous, Andrea ! S’il te plait ! Alta est pas sympa aujourd’hui.

— Elle est pas sympa à cause de ta copine ? »

Une harpie avait remarqué Iuliana et voletait désormais autour d’elle pour l’inspecter. Dans un geste spontané, la jeune femme tendit son avant-bras en perchoir. Le réflexe devait être bon, car la nymphette se posa dessus, ses serres encerclant l’intégralité du poignet de sa fauconnière sans la blesser. Altantsetseg se retourna en entendant la voix de la commissaire dans son dos :

« Bonjour, jolie demoiselle. Je me nomme Iuliana.

— Je m’appelle Lyre ! T’as l’air gentille, tu viens jouer avec nous ?

— Je ne peux pas, j’ai des affaires importantes à traiter avec ta grande sœur. Mais la prochaine fois que je viendrai, je jouerai avec toi.

— Tu me le promets ? » demanda Lyre, le visage très sérieux.

Voilà un serment qu’elle ne pourrait briser. Tous les espoirs d’une fillette reposaient en cet instant dans cette simple requête.

« Je te le promets ! » déclara Iuliana en posant sa main libre sur son cœur.

Cette réponse parut combler la harpie qui se pencha vers son interlocutrice pour glisser un baiser aussi léger qu’un songe sur sa joue.

« Je t’aime bien, toi. À bientôt, Iuliana ! »

Elle s’envola gracieusement pour rejoindre ses compagnes :

« Venez les filles ! Les grands doivent discuter de choses sérieuses. On jouera avec eux plus tard ! »

Les harpies s’égaillèrent pour regagner leur chambre, une salle remplie de perchoirs. Altantsetseg et Dante dévisageaient la commissaire, la première avec une franche surprise, le second avec un petit sourire amusé. Fallait-il à se point s’étonner qu’elle soit sympathique avec une enfant féérique ? Quelle charmante image elle devait présenter au reste du monde pour que le moindre moment de gentillesse soit ainsi souligné !

À dire vrai, la perspective d’une lutte avec la contribuable et la beauté des créatures lui avaient fait baisser sa garde. En outre, elle avait déjà le pressentiment qu’elle ne trouverait pas de défaut majeur dans les comptes de cette ferme, ce qui l’avait détendue. Face à des personnes de bonne foi, elle n’avait plus de raison de sortir les crocs, et de toute manière, les harpies ne pouvaient être impliquées dans une quelconque magouille.

Ils reprirent la route en silence et parvinrent au bureau. La centauresse sortit un monstrueux classeur d’un placard rempli de ses jumeaux, dont les tranches sombres s’alignaient par ordre décroissant au fil des années. Des noms aussi exotiques que « contrats », « factures » ou encore « divers » séparaient les fichiers. Celui que Iuliana reçut s’intitulait « Quartiers rouges ». Un rapide coup d’œil à l’intérieur lui confirma ce qu’elle présageait : tout semblait parfaitement en règle. Sans une étude approfondie qui nécessiterait des heures de travail, elle ne trouverait aucune fraude dans les documents présentés.

« Cela m’a l’air correct. J’enverrai une équipe les analyser en détail dans les semaines à venir, si cela ne vous dérange pas. »

Iuliana sourit à la centauresse, comme pour la mettre au défi de répondre qu’elle y voyait le moindre inconvénient. La créature acquiesça ainsi qu’elle n’en avait guère le choix.

« Discutons de vos autres sources de revenus. Quelles sont-elles ? » s’enquit ensuite la commissaire.

Altantsetseg leur expliqua que le Domaine s’était diversifié. Elle leur parla des activités agricoles, principalement l’exploitation des vergers dans lesquels les harpies aidaient à atteindre les fruits les plus inaccessibles. Elle évoqua la vente de lait de centauresses, une denrée rare et en conséquence onéreuse. Elle dépeignit les vastes prés qu’ils avaient mis à la disposition des chevaux de la région, en l’échange d’une pension, elle aussi coûteuse. Elle leur présenta l’association que son père présidait, pour la défense des chevaux, financée par les pâturages en location. Elle évoqua la ferme pédagogique qu’une de ses sœurs avait installée à l’entrée du domaine, dans laquelle ils recevaient régulièrement des bambins pour leur apprendre à respecter les animaux.

Iuliana la questionna sur le travail des enfants-harpies, sur les techniques d’amortissement utilisées sur leur matériel agricole, sur les preuves écrites des contrats qu’elle évoquait çà et là, sur tant et tant d’autres points de détails que la conversation dura quatre bonnes heures. Elle avait inspecté des centaines de documents, soulevé tous les sujets qui lui paraissaient pertinents. Son cerveau en fusion produisait une brume épaisse, incapable de se concentrer sur une idée en particulier. Altantsetseg semblait dans le même état, les traits tirés par la fatigue et la tension de cette conversation. Ne restait plus qu’un élément non abordé à évacuer pour enfin laisser les centaures en paix : Iuliana interrogea son hôtesse sur l’adoption des harpies. La créature fut prompte à répondre :

« Nous avons adopté les filles à l’orphelinat de Luxembourg au cours des cinq dernières années. Nous avions pour interlocutrice madame Cavalla, qui est spécialisée dans les placements d’êtres surnaturels. Elle m’a semblé être une personne compétente, bien qu’un peu pressée.

— Madame Cavalla ? La femme-poisson ? »

Iuliana s’était immédiatement redressée à cette annonce. Qu’il y ait un lien entre les deux premières affaires qu’elle étudiait lui paraissait absurde. Certes, le monde du surnaturel dans un pays aussi petit que le Luxembourg devait compter de nombreuses connexions… mais une telle coïncidence la troublait.

Altantsetseg confirma qu’il s’agissait de la même personne. Dante, à moitié endormi pendant l’intégralité de l’échange, venait lui aussi de se relever, son intérêt piqué au vif. Il prit part à la conversation, pour la première fois dans cette pièce :

« Qu’entends-tu par pressée ?

— Eh bien elle voulait vraiment que nous les adoptions. Elle avait fait des recherches très approfondies sur notre famille et notre environnement pour Lyre, la première que nous avons recueillie, mais depuis, elle s’est montrée bien moins regardante.

— N’est-ce pas normal puisqu’elle avait pu vérifier que vous aviez les infrastructures nécessaires pour accueillir les harpies ? demanda Iuliana.

— En fait, c’est elle qui nous a contactés pour les harpies ultérieures sans que nous l’ayons jamais requis. Elle a été très insistante jusqu’à ce que nous acceptions pour les deux dernières. Nous n’avions pas prévu d’en accueillir autant, mais, au fil du temps, nous nous sommes attachés à elles, et elles sont toujours ravies d’avoir une petite sœur, alors, vous comprenez… »

La centauresse se sentait obligée de se justifier, mais Iuliana ne s’intéressait plus du tout à leur cas. Le Domaine avait l’air heureux d’accueillir ces créatures, et elle n’avait rien à redire à ces adoptions. Elle avait pu cerner pendant leur longue lutte qu’Altantsetseg avait géré le plus justement possible les affaires de la famille. En creusant, elle aurait peut-être pu dénicher une erreur, mais probablement pas de fraude majeure. Les faibles résultats de l’exploitation n’étaient qu’œuvre d’optimisation fiscale, de réductions légales et d’opportunités de niche. Elle ne souhaitait rien redire à l’intelligence de ceux qui utilisaient la loi dans ses défauts.

Cavalla en revanche avait un comportement étrange.

« Sais-tu si elle touche une prime pour chaque adoption qu’elle permet ? intervint Dante.

— C’est ce que nous avons conclu avec mon père, mais nous n’avons pas de preuve. »

Les revenus disproportionnés qu’elle avait supposés ! Iuliana bondit sur ses pieds, emplie d’une énergie nouvelle et d’une humeur charmante. Face à la centauresse déstabilisée, elle sourit :

« Merci pour tous ces renseignements, madame Mori. Vous allez recevoir la visite de mes collègues des inspections fiscales dans les semaines à venir, ainsi que la procédure le veut. Montrez-leur les documents que vous avez et donnez-leur les mêmes explications qu’à nous, cela ne devrait pas poser de problème. Nous devons juste vérifier que tout est en ordre, ce qui m’a l’air d’être le cas. Je vous remercie pour votre précieuse collaboration et vous souhaite une excellente soirée, nous avons déjà trop usé de votre temps. »

Elle serra la main de la créature, remit son manteau et rejoignit la sortie. Dante salua à son tour avant de lui emboîter le pas.

« Il faut que j’appelle l’équipe que j’ai envoyée chez Cavalla ! Je savais qu’il y avait quelque chose de bizarre.

— Vous pensez que les primes ne sont pas légales ?

— Elles n’étaient pas déclarées en tout cas. Madame Cavalla nous les a soigneusement dissimulées. Nous devons creuser tout ça ! »

Ils remontèrent en voiture et prirent le chemin du retour. Dante paraissait satisfait de la tournure des événements à la ferme, puisqu’il relança sa cheffe sur le sujet :

« Elle est impressionnante, cette Alta, vous ne trouvez pas ?

— Vous faites bien d’en parler. Quelle est la nature exacte de votre relation avec elle ? »

L’inspecteur se rendit compte un peu tard qu’il aurait mieux fait de la fermer :

« Purement professionnelle ! Je l’ai aidée dans le cadre de l’action du Service Surnaturel pour l’intégration des surnat’ à notre société. »

Iuliana lui jeta un regard en biais. Il la fixait avec indignation, les mains en l’air comme pour prouver son innocence. Cette mimique charmante amusait beaucoup sa supérieure qui n’en montra rien. Elle haussa un sourcil, se concentra sur la route :

« Vous devriez vous offrir une chambre avec elle aux quartiers rouges, elle se languit de votre présence, inspecteur. »

Dante s’empourpra. Ses poings se serrèrent pendant qu’il répliquait :

« Je ne trouve pas ça drôle ! »

Iuliana lui assena le coup final sans quitter la chaussée des yeux :

« J’ai su en vous voyant que vous n’aviez pas le sens de l’humour. »

L’inspecteur bouda le reste du trajet.

Commentaires

Lyre est si chou ! C'est fou toutes les recherches que tu as dû faire pour développer autant l'Histoire des surnat', en tout cas ça porte ses fruits : on sent que l'univers est très complet, tu dois être capable de répondre à chaque question problématique avec le même aplomb qu'Altantsetseg :p
Donc Alexander est habitué de ce genre de vacheries ?? Mais on va... l'empeller avec Ama. Il mérite que ça.
 3
dimanche 16 septembre à 12h03
Oui j'adore Lyre !
Avec autant d'aplomb je ne sais pas, mais j'ai effectivement de quoi faire face à pas mal de questions. Ca me paraissait important pour la vraisemblance de l'univers !
Mais pauvre Alexander... Ca veut dire aussi qu'il aime très fort Iuliana mais qu'il sait pas se contrôler !
 1
dimanche 16 septembre à 12h14
Je vote pour l'empeller.. voir lui couper la tête à coup de pelle … je déteste ce type !
 2
lundi 1 octobre à 20h44
Tant de violences :o

Je pense qu'il serait heureux de voir qu'il déchaine les passions :D
 1
mardi 2 octobre à 13h35
C'EST BEAUCOUP TROP BIEN.
Je ne sais pas quoi dire d'autre, je me régale <3
 2
dimanche 16 septembre à 15h34
MERCI !
Je pense que ça résume bien mon sentiment :D
 1
dimanche 16 septembre à 16h20
WHAT?! Elle va quand même pardonner à Alexander?! Ce sale type, alors oui, elle est avec lui depuis des lustres mais tout de même ! C'est une femme forte, elle mérite de quitter cette enflure. Uu
Sinon, à part ça, c'est un chapitre hyper intéressant ! C'est vraiment le mot ! J'ai adoré l'introduction, les explications de Dante et le côté professionnel de Iuliana! C'est génial !
Je suis archi fan de "l'enquête" chez les centaures. Ca montrait une facette de Dante plus charmante et boudeuse à la fin ! Je l'aime bien lui !
Et Lyre ! Trop trop adorable ! Surtout la réaction qu'elle provoque chez Iuliana, c'est trop mignon comme scène. Ca change du chapitre précédent XD

Je suis vraiment curieuse de la suite ! Du retour chez les Cavalla. Ah, par contre, j'ai hâte de voir le lien avec le chapitre d'avant !
 2
lundi 24 septembre à 19h10
C'est plus facile à dire qu'à faire, d'autant qu'elle a des sentiments pour lui (et lui pour elle, malgré tout). Mais je note, je lui transmettrai la pétition des "quitte-le !".

On a fait quelques recherches et pas mal discuté sur les centaures donc c'est cool si les explications t'ont plu ! J'avais peur que ça fasse un peu trop cours magistral, mais si ça plait, tant mieux ! Je m'inquiète trop :D

Dante se dévoile petit à petit. C'est mon personnage masculin préféré de l'univers alors je suis toute contente quand je vois que les gens l'aiment aussi :D

On est d'accord que Lyre est trop choupinette. J'avais envie d'aller lui faire des câlins en écrivant, je veux une harpie de compagnie moi aussi.

Pour la suite, on n'ira pas chez Cavalla de suite, mais le prochain chapitre devrait commencer à éclairer un peu sur les liens entre les différentes trames. Je n'en dis pas plus, je te laisse découvrir ça à partir de vendredi !
 0
mardi 2 octobre à 13h33
Alexander mérite toujours une bonne grosse paire de coups de pelle ! Je le déteste ! Je le vois, j'ai envie de le taper :')
Lyre est trop cute ! <3
J'aime bien le duo que forme Iuliana et Dante !
C'est dingue toutes les recherches et l'ambiance surnat' du récit ; je suis totalement sous le charme !
 1
lundi 1 octobre à 20h44
*cache Alexander pour le garder encore un peu dans l'histoire* Trop violente !

Lyre est adorable, je l'aime <3

Contente que le charme opère :D Je suis toujours inquiète de pas restranscrire correctement le surnat', mais si c'est le cas, bah j'ai réussi ma mission ! :D
 1
mardi 2 octobre à 13h37
Mais non, mais non, tu peux me le laisser, j'en prendrais grand soin :3

Tellement ! <3

Tu t'en sors très bien ! :3
 1
vendredi 30 novembre à 18h19
Chapitre excellement bien mené !
Par où commencer ? Alexander, je dirai. Effectivement, je constate que ce n'est pas encore tout à fait fini entre eux et, bien que j'aie une très forte envie de l'entartrer, ça me paraît plus cohérent qu'il reste encore dans l'histoire. On a effectivement une sorte d'explication sur leur relation qui permet de comprendre un peu mieux pourquoi ils sont ensemble depuis aussi longtemps. On sent une certaine habitude et même lassitude chez Iuliana en même temps qu'une sorte de résignation et un indéniable amour pour Alexander. Un amour qui a pu être passionnel, je n'en doute pas, mais qui s'est estompé il me semble... Iuliana aimerait-elle Alexander par habitude plus que par "sincérité" ? Quant à Alexander, on comprend la maladresse du bonhomme et son amour pour elle aussi. Cette peur, quelque part, qu'elle le quitte. Vraiment, tu m'as très agréablement surprise ! J'ai hâte de voir comment la suite va faire évoluer cette relation ^^
L'enquête chez les centaures est vraiment géniale. J'ai a-do-ré ! Iuliana commence à raisonner autrement face aux créatures surnaturelles, ça fait plaisir à lire. Tu expliques vraiment très bien leur univers sans alourdir le chapitre ^^
On voit également le soucis qu'ont les centaures de s'intégrer dans la société tout en gardant leur petit confort, je pense que la famille a su le faire de manière très intelligente. J'ai bien aimé aussi la présence des "Quartiers rouges". Tu intègres des problèmatiques humaines dans des univers différents. Par rapport à celà d'ailleurs, n'y a-t-il aucune commission d'éthique qui veuille interdire le commerce de lait de centauresse comme on interdirait le commerce de lait humain ?
Alta est un personnage touchant, je l'apprécie bien. Et sa relation avec Dante montre une part du jeune homme qu'on ne connaît pas. En fait, on se rend compte qu'on ne sait pas grand chose sur lui, tout comme Iuliana s'en rend compte, et ça, c'est très fort ! On sent que tout le potentiel du personnage est trèèèèèèèès loin d'être exploité et qu'il va sans doute nous réserver de belles surprises !
Lyre est vraiment très mignonne ! Et un peu espiègle, je dirai... Iuliana a intérêt à tenir sa promesse, je pense :'D
Je ne pensais pas que les Cavalla reviendraient si tôt ! Agréable surprise ! Et puis... Il y a morue sous rocher (je ne pouvais pas ne pas la faire x) ) ! Non, vraiment, très bien ce chapitre ^^
J'aurais encore une ou deux choses à dire mais je vais les mettre en commentaire du prochaine chapitre plutôt ;P
Continue de nous charmer comme ça en tous cas !
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vendredi 5 octobre à 21h10
Wow ce délicieux pavé m'a terriblement fait plaisir ! Je vais tâcher de répondre à tout, mais en tout cas, merci !

Déjà, je suis soulagée que la relation avec Alexander te "plaise" dans son traitement. Je pense que tu as fait une assez bonne analyse de la relation, avec Iuliana qui l'aime effectivement presque par commodité. C'est sa vie telle qu'elle l'avait souhaitée, et elle a du mal à se projeter dans autre chose. Quant à Alexander, je pense que son plus gros défaut est l'égoïsme. Il a effectivement peur que Iuliana parte et ne peut imaginer sa vie sans elle à ses côtés. Après... ça reste un gros con ahah.

Quant aux centaures, je me suis effectivement posé la question pour le lait de centauresse, mais disons qu'il y a tellement de nouvelles questions éthiques et sociales qui ont été créées avec l'apparition du surnaturel qu'une problématique aussi mineure n'a pas encore été traitée. Les Mori sont la seule grosse famille de centaures dans le pays, alors la vente de lait de centauresse concerne seulement une dizaine d'individus. Disons que les commissions d'éthique ont d'autres chats à fouetter, notamment avec les zombies, qui eux sont plusieurs milliers.

Iuliana commence à réfléchir différemment en effet. Elle est très têtue mais n'aime pas perdre la face alors bien obligée d'essayer de comprendre cet univers qui l'entoure, même si le choc des cultures la perturbe toujours. Quant à Dante, mon abruti préféré, il a effectivement du potentiel. Disons qu'il faut juste qu'il soit dans un bon jour pour le montrer.

Heureuse qu'Alta t'ait plu. Pas certaine d'avoir l'occasion de la remontrer tout de suite, mais je ne l'oublie pas. Si j'ai besoin d'un coup de patte, je penserai à elle. (Typiquement, elle fait partie des personnages qui n'étaient pas du tout prévus dans l'écriture, elle est née un peu spontanément quand j'ai commencé à écrire le chapitre, et j'aime bien ce qu'elle est devenue).

Lyre la choupinette <3 Je pense aussi que Iuliana ferait mieux de revenir si elle ne veut pas d'histoire.

Je file répondre à l'autre commentaire :D
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samedi 6 octobre à 16h55