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Julie Nadal

samedi 9 juin 2018

Prime de Fisc

Chapitre 4

NH-1 est une espèce d’amibe parasite découverte en 2010 appartenant au genre Naegleria. Elle est capable de provoquer chez l’homme une amoebose encore non classifiée, temporairement nommée « Méningo-encéphalite amibienne progressive », mais plus répandue sous l’appellation populaire « zombification ».

Le cycle de vie de NH-1 est mal connu, mais semble centré autour de la recherche d’un hôte Homo Sapiens. Aucun cas d’infection d’une autre espèce animale ou végétale par NH-1 n’a été répertorié ; nous ignorons si la possibilité d’un porteur sain existe.

NH-1 se transmet d’individu à individu par voie sanguine, sexuelle ou durant la grossesse. Elle franchit ensuite la barrière hématoencéphalique pour aller s’implanter dans le lobe frontal. À partir de cette étape, l’infection progresse par quatre stades clairement identifiés, de durée similaire chez tous les individus contaminés, et se concluant invariablement par la prise de contrôle du corps de l’hôte par NH-1.

Stade 1 (durée : un mois) – Les amibes commencent à coloniser le reste du cerveau, avant de descendre le long de la moelle épinière et de se répandre dans tout l’organisme. L’infection est encore asymptomatique, mais peut être détectée par un test sanguin.

Stade 2 (durée : deux mois) – La concentration de NH-1 dans le corps du patient augmente progressivement. La vitesse de coagulation des plaies devient anormalement haute et s’amplifie avec le temps. 60 % des individus se plaignent d’un état de fatigue persistant.

Stade 3 (durée : un mois) – L’encéphale et le système nerveux sont intégralement colonisés par NH-1. Des anomalies physiologiques et comportementales apparaissent clairement. Le corps du patient est désormais capable de se régénérer de façon totalement anormale ; des plaies même profondes se referment en quelques minutes, des membres amputés se réimplantent spontanément et des organes défaillants se réparent d’eux-mêmes. En parallèle, la personnalité et les capacités cognitives se modifient de manière évidente. Contrairement aux craintes émises par le grand public les cas d’agressivité incontrôlée sont extrêmement rares et semblent être davantage liés à une perte des repères qu’à une volonté de propager l’infection.

Stade 4 (durée : dépend de l’espérance de vie du patient) – La physiologie du patient est désormais majoritairement anormale. À ce stade, l’individu est ce qui est communément désigné comme étant un « zombie ». Les capacités de régénération cellulaire sont telles que l’hôte est capable de survivre à toute blessure n’entraînant ni destruction corporelle complète ni dommages critiques à l’encéphale. Le fonctionnement mental peut, selon les cas, ne plus rien avoir en commun avec celui de l’individu préinfection. La raison d’une telle variance dans les comportements est pour le moment inconnue.

Les infections en stades 1 et 2 sont aisément traitables à l’aide d’antibiotiques antifongiques tels que l’amphotéricine B. La difficulté majeure réside dans l’identification de la maladie. Nous conseillons de mettre en place une campagne de dépistage simple, sur la base de tests de coagulation réguliers, à destination de l’intégralité de la population.

Il n’existe actuellement aucun traitement pour les individus dont l’infection a atteint les stades 3 et 4. Toutes les tentatives d’extraction des amibes ont entraîné la mort des patients. Nous concentrons présentement nos recherches sur un moyen d’inverser le processus de modification biologique causé par NH-1.

Les connaissances scientifiques à ce jour sont insuffisantes pour expliquer de manière cohérente les capacités tératogènes de NH-1. Nous considérons donc que NH-1 et les individus contaminés devraient être classifiés comme phénomènes paranormaux et étudiés en tant que tels.

NH-1, Rapport du Conseil Sanitaire et Social

Morphée ne rendit pas sa visite quotidienne à Iuliana cette nuit-là. Il dédaigna ses invitations, ses appels, ses supplications. Alexander, épuisé par sa journée, s’était endormi immédiatement après l’amour. Son souffle régulier s’était élevé dans l’obscurité, était venu narguer l’insomniaque jeune femme. À bout de nerfs, elle avait attendu l’aube sur le canapé en caressant un Félix ravi de trouver une esclave toute à sa disposition.

Lorsqu’il fut une heure décente pour se lever, Iuliana quitta le sofa et se prépara. Son maquillage sommaire habituel ne parvint pas à cacher ses cernes démesurés. Tant pis pour l’impression de puissance qu’elle avait espéré inspirer ce jour-là, elle se contenterait de ressembler à un cadavre mal déterré. Elle ne savait pas à quoi s’attendre : pourrait-elle commencer à travailler dès aujourd’hui ? Son collaborateur du Service Surnaturel demeurait également un mystère qu’elle avait hâte d’éclaircir.

Elle parvint au bureau de Müller avant huit heures. Son ancien chef était déjà arrivé, et ne parut pas surpris outre mesure de la voir aussi tôt. Ils expédièrent les formalités administratives avec des anonymes venus des obscurs départements de support : ressources humaines et autres niaiseries superflues. Les festivités en grande pompe pour sa promotion auraient lieu ultérieurement, si la commissaire survivait à son poste jusque-là. Puis Müller la confia à une pimbêche brune déterminée à paraître la plus détestable possible. Iuliana prit sur elle pour rester polie, résolution qui se compliqua sévèrement lorsque l’arrogante cracha sa phrase de trop :

« Ah non, mais votre bureau n’est pas encore prêt, hein ! On vous a nommée sans nous prévenir, aux infrastructures, alors on n’a pas eu le temps de tout préparer, vous comprenez ?

— Quand est-ce que je pourrai m’y installer ? grinça Iuliana.

— Oh bah, va falloir quelques heures, qu’on trouve quelqu’un pour vider la pièce. Il reste les affaires du commissaire précédent, mais ça devrait pas être très long. D’ici là, vous avez qu’à aller prendre un café dans la salle de repos, y a même des magazines. »

Iuliana inspira profondément pour calmer l’exaspération que faisait naître cette incompétente, et profita du court instant d’apaisement que le geste provoqua.

« Emmenez-moi dans mon bureau. Je vais m’occuper de ranger, je dois emménager dès que possible. »

Après quelques protestations étouffées dans l’œuf, la commissaire fut enfin conduite à son nouvel espace de travail. Dès qu’elle pénétra dans la vaste pièce, elle fut parcourue d’un frisson d’excitation. Situé au dernier étage, le local donnait sur le jardin intérieur qu’encerclait le bâtiment. La position du bureau lui permettait de profiter de la vue sans négliger son travail. Une autre table, entourée de quatre chaises, servait à recevoir ses collaborateurs pour des réunions. Un canapé enfin, dans une petite alcôve, accueillerait probablement les longues soirées à venir. Le mur vitré prodiguait une agréable lumière à l’espace, que complétait une lampe sur pied à la teinte chaude et un rail de spots au plafond. Les affaires du précédent occupant emplissaient les lieux de sa présence : des tableaux au mur, une photo de famille en cadre et des centaines de rapports à classer.

Iuliana déposait sa sacoche pour s’attaquer au rangement lorsque miss Pimbêche crut bon de préciser :

« Vous êtes courageuse de faire ça, personne a encore osé chez nous. C’est pas facile. »

Le sourcil que leva son interlocutrice ne parut pas lui faire prendre conscience qu’elle n’en avait pas assez dit. Iuliana dut lui demander d’expliciter pour obtenir une réponse plus claire.

« Oh ! vous êtes pas au courant ? Le commissaire Haber est mort d’une crise cardiaque à son bureau la semaine dernière. Je pensais que la nouvelle avait fait le tour du bâtiment. En tout cas, bonne chance ! Molly est votre nouvelle assistante personnelle, vous pourrez la trouver à l’open space un peu plus loin, elle saura quoi faire des affaires du commissaire. »

Et miss Pimbêche repartit ainsi après avoir lâché sa bombe sans en paraître le moins du monde affectée. Iuliana, quelque peu sonnée par la nouvelle, inspecta d’un nouvel œil les effets personnels abandonnés. Le bonhomme souriant de la photo lui sembla soudain moins sympathique. Dans un geste précipité, elle bascula le cadre pour ne plus sentir le regard de ses occupants. Elle n’expliquait pas le malaise qui l’avait envahie à la mention de la mort de Haber. Elle ne connaissait pas cet homme, n’aurait pas dû se sentir émotionnellement impliquée. Pourtant, son ventre semblait accueillir un gouffre qui l’obligea à s’asseoir quelques instants pour reprendre son souffle.

Le rangement fut accompli en un temps record. En une petite heure, la pièce était redevenue neutre et prête à accueillir les documents que les déménageurs devaient lui apporter dans la matinée. Les vieux dossiers de Haber seraient évacués et transmis à qui de droit dans l’opération.

Le carton que Iuliana amena à sa nouvelle secrétaire ne pesait guère lourd. Une vie de labeur se résumait-elle ainsi à une petite boite au bout du compte ? Elle écarta cette pensée morose, néanmoins douchée dans son excitation, pour trouver son chemin. Au milieu de l’open space le plus proche de son bureau, un carré de travail accueillait quatre femmes en grande conversation. Toutes parfaitement coiffées et manucurées, elles se plaignaient présentement de leurs gamins respectifs. L’arrivée de Iuliana ne les perturba pas outre mesure et il fallut que Iuliana se racle la gorge pour qu’on daigne lui accorder de l’attention, qu’elle s’empressa de saisir :

« Bonjour, je cherche Molly. Je suis Iuliana Richter, la commissaire de la BSSR. »

Une petite blonde s’éclaira à cette annonce. La cinquantaine dépassée, elle pétillait d’énergie. Le sourire qu’elle adressa à Iuliana rayonnait :

« Commissaire Richter ! Je suis heureuse de vous rencontrer ! J’ai préparé des cookies pour vous en apprenant la nouvelle hier, vous en voulez ? »

L’assiette contenait beaucoup trop de biscuits pour elle. Par politesse, Iuliana réprima son refus instinctif et déposa son carton sur le bureau pour en attraper un. Elle désigna la boite :

« Ce sont les affaires du commissaire Haber. Pourriez-vous faire le nécessaire pour qu’elles soient rendues à sa famille ? »

La joie de Molly vola en éclat lorsqu’elle aperçut le cadre photo. Un instant, Iuliana crut que sa secrétaire allait se mettre à pleurer, mais la quinquagénaire se reprit et la regarda droit dans les yeux :

« Merci d’avoir rangé, commissaire. J’aurais dû m’en occuper, mais je n’ai pas… pu. Je vais m’assurer que tout ça soit renvoyé à sa femme. »

Les iris bruns de Molly quémandèrent un geste de soutien que Iuliana ne sut pas lui donner. L’instant fila et l’assistante poursuivit dans le ton professionnel qu’elle semblait maîtriser à la perfection :

« Les déménageurs apporteront les dossiers réservés à la BSSR à onze heures. J’ai vérifié que tout serait bien amené, les documents avaient été stockés à différents endroits alors c’était un peu la chasse au trésor. J’ai également pris l’initiative de vous faire récupérer la place de parking du commissaire Haber, elle est idéalement située près des ascenseurs au sous-sol. J’ai d’autres projets en cours dont j’aimerais discuter avec vous quand vous en aurez l’occasion ! »

Iuliana acquiesça, un peu déstabilisée. Elle n’avait pas été habituée à autant de prévenance pour sa personne. La sensation, bien qu’agréable de prime abord, lui donnait l’impression de perdre un peu de contrôle, comme si quelqu’un d’autre prenait possession de sa vie. Elle n’était pas prête.

« Merci, Molly. Je vais finir de m’installer pour l’heure, nous en discuterons plus tard. »

Et sur ces mots, elle prit la fuite vers son bureau, loin de cette secrétaire un peu trop compétente. La femme semblait très gentille mais Iuliana n’avait jamais souhaité qu’on lui accorde une assistante personnelle. Quelqu’un qui fouillerait dans ses affaires, gèrerait son emploi du temps, connaîtrait les messages qu’on lui laisserait. Sans faire de paranoïa, la situation s’avérait tout de même délicate aux yeux de la commissaire, qui se promit de régler ce problème. Elle n’avait pas demandé qu’on lui attache Molly et s’était très bien débrouillée sans jusqu’à présent. Elle en parlerait aux ressources humaines en temps utiles.

Elle s'assit dans son nouvel antre et glissa le cookie dans sa sacoche pour que Molly ne le retrouve pas. Puis elle attendit les déménageurs pour se mettre au travail.

***

La pluie ne cesserait-elle donc jamais ? Iuliana attendait sous un porche avec un désagréable sentiment de déjà-vécu. La colère qui coulait dans ses veines menaçait de prendre une forme autonome, de se dissocier de sa créatrice pour parcourir par elle-même les contrées et terroriser toute âme qui vive. Une heure que la jeune femme épuisait sa patience restreinte, à l’abri d’un encorbellement hideux. Une heure qu’elle rongeait son frein pour ne pas plaquer cet abruti du SS et partir seule en mission. Elle avait cherché à le joindre plusieurs fois, mais le téléphone sonnait dans le vide avant de tomber sur un répondeur générique.

Elle ne pouvait pas s’en aller sans lui. Même si elle avait officiellement tout pouvoir sur sa brigade, elle savait très bien qu’elle demeurait en pratique sur un siège éjectable. À la première erreur, elle prendrait la porte avant d’avoir pu avancer la moindre explication. Accepter la supervision du Service Surnaturel faisait partie du contrat, quoi qu’elle pensât de leurs méthodes. L’Administration n’avait que faire de ses convictions, seuls comptaient les résultats et ils avaient intérêt à être bons.

Elle reporta son attention pour la huit-cent-soixante-troisième fois sur la rue en pente où elle avait garé sa Coupé. La voiture rutilante dénotait dans ce paysage de monospaces familiaux. Les mouflets de passage profitaient de leurs grandes bottes pour sauter dans les flaques alentour et s’esclaffaient lorsque l’eau boueuse éclatait en motifs biscornus sur leurs cirés jaunes. Qui diable avait eu l’idée de produire en série un vêtement d’une telle couleur ? Sûrement un fabricant de bâches avec des surplus de stock.

Iuliana jeta un coup d’œil sur sa montre et marmonna une imprécation grossière. Elle faillit s’étouffer lorsque les mots se brisèrent sur la barrière de ses dents. Elle inspira profondément pour tenter de calmer la rage qui se transformait en haine petit à petit. Elle ne devait pas préjuger de l’individu qui allait travailler avec elle pendant les prochains mois, car elle avait tout intérêt à ce que la relation fût prospère et fructueuse. Ou du moins relativement pacifique. Lorsqu’elle aurait appris tout ce que l’agent pouvait lui enseigner, elle le dégagerait pour prendre seule les rênes de la BSSR. Et elle en changerait le nom aussi : les initiales actuelles lui évoquaient trop la sécurité routière.

Elle déverrouilla à nouveau son téléphone pour appeler son coéquipier. Elle n’avait pas encore eu l’occasion de le rencontrer, car il n’avait pas pu la rejoindre au bureau. Après l’entrevue avec Molly la veille, Iuliana s’était plongée dans les dossiers qui traînaient entre les archives du Service Surnaturel et celles du Recouvrement et avait fêté sa première nocturne en tant que commissaire.

Tous les documents rapportaient des activités ou des comptes suspects de personnes à normalité différente. Iuliana avait passé une bonne partie de la nuit à les éplucher pour déterminer un ordre de priorité : urgent, très urgent et en retard. Les premiers concernaient des faits qui seraient prescrits à la fin de l’année fiscale en cours, les seconds également, mais présentaient en plus des éléments de complexité particulière. Les derniers étaient déjà hors délai, mais nécessitaient tout de même qu’on y prêtât attention, car il n’était pas exclu que les comportements frauduleux ou suspects aient été renouvelés depuis.

Tous les dossiers qui n’entraient dans aucune de ces catégories avaient été rangés en lieu sûr. La BSSR s’y intéresserait lorsqu’elle disposerait du personnel suffisant.

Pour montrer son envie de bien faire, Iuliana avait décidé de procéder à une première visite dès son deuxième jour. Elle avait choisi un cas grotesque afin d’évaluer son coéquipier et prendre ses marques. Elle avait donc informé par téléphone son collaborateur et était finalement rentrée se doucher et dormir un peu. Il était convenu qu’ils se retrouveraient dans cette rue à dix-huit heures, car l’inspecteur du Service Surnaturel avait certains dossiers sur lesquels il devait finir de travailler avant d’être pleinement affecté à la BSSR.

La tonalité se fit entendre une première fois. Une seconde.

« Commissaire Richter ? »

La voix grave dans son dos la fit sursauter. Iuliana se retourna avec vivacité pour découvrir un homme trempé. Il la détaillait sans gêne, comme s’il cherchait à discerner une vérité cachée sous son apparence. La sienne, en tout cas, révélait une négligence visiblement assumée. Sa cravate au nœud trop lâche jurait avec son costume, et sa chemise n’avait pas dû goûter à la caresse du fer à repasser depuis longtemps. Iuliana haussa un sourcil interrogateur qui sembla faire prendre conscience à son interlocuteur de son impolitesse, dont il n’estima toutefois pas nécessaire de s’excuser.

« Je suis l’inspecteur Dante, du Service Surnaturel, très heureux de vous rencontrer. »

Iuliana acquiesça et serra la main qu’il lui tendait, trop surprise pour faire une remontrance sur son retard. Elle s’attendait à rencontrer un vieux briscard regorgeant de ficelles, pas un jeune homme débraillé. Il devait compter moins d’années de service qu’elle, vu son âge. Sa voix n’avait pas semblé si juvénile sur répondeur.

« Vous êtes plutôt charmante pour un bouledogue. Vos collègues ne vous rendent pas justice. »

Les yeux de Iuliana s’agrandirent à cette remarque :

« Je vous demande pardon ? »

Dante fit mine de paraître gêné par son incorrection, mais Iuliana ne sut discerner s’il était réellement sincère. Il poursuivit en passant ses doigts dans ses cheveux bruns déjà bien assez en bataille avant qu’il ne les dérange. Sa voix ne semblait plus si assurée lorsqu’il lui répondit :

« C’est votre surnom. Dans votre rapport. »

Face à l’incompréhension de Iuliana, il se sentit obligé d’ajouter :

« Les rapports du fisc. Ils en ont sur chaque employé, et pas toujours en des termes élogieux. Nous avons accès à tous les dossiers au Service Surnaturel, vu que notre rôle est d’assister les autres brigades sur les missions délicates. Mon boss m’a filé le vôtre hier. Très intéressant au demeurant.

« J’ai cru comprendre que vous étiez plutôt d’un alignement loyal neutre bien poussé. La loi au-dessus de tout, respecter les règles, tout ça. Avec moi qui suis chaotique bon, ça risque de faire un duo un peu étrange, mais je suis sûr que nous parviendrons à surmonter nos divergences pour faire un super travail. Vous êtes réglo, et ça c’est cool ! »

Iuliana prit conscience simultanément de deux points au cours de la longue tirade dont elle fut si gracieusement gratifiée. Tout d’abord, Dante parlait beaucoup, beaucoup trop. Il allait devoir s’habituer à son caractère taciturne. Elle ne doutait pas que son propre goût du silence lui plairait, car il lui permettrait de déballer tout son saoul d’inepties. Elle, en revanche, en avait déjà assez de sa logorrhée.

Sa seconde réflexion s’avéra moins tendre. Dante était un demeuré. Un gamin mal dégrossi qui avait raté la marche du monde adulte pour se vautrer délicieusement dans l’adolescence. Un abruti qui citait Donjons et Dragons comme un credo malgré sa vingtaine bien tassée. Les lèvres de Iuliana prirent un pli contrarié qu’elle ne tenta même pas de dissimuler.

« Vous êtes en retard, inspecteur Dante. J’ose espérer que ça ne se reproduira plus. Êtes-vous familier du droit fiscal ? »

Visiblement monsieur-le-chaotique-bon ne s’attendait pas à cette question. Il s’arrêta dans sa lancée, une main gardée en l’air dans un geste inachevé. Le doute traversa ses traits, presque trop fugace pour être saisi. Puis Dante reprit sa contenance agaçante qu’il agrémenta d’un sourire amical :

« Pas le moins du monde ! Ma mère fait encore mes déclarations fiscales tellement ça me barbe. »

Iuliana se serait volontiers éclaté le crâne contre le mur le plus proche. Avant qu’elle n’en ait le temps, il reprit toutefois.

« C’est pour ça que vous êtes là. Vous êtes l’experte du droit fiscal, je suis le meilleur pour le surnaturel. J’ai cru comprendre que vous n’y connaissiez rien et que vous étiez même plutôt du genre hyper sceptique. Limite spéciste. Mais c’est pas grave, je vais vous apprendre ce que vous avez besoin de savoir du côté des bestioles et créatures étranges, et vous, vous faites peur aux contribuables et vous leur réclamez le pognon. C’est une affaire qui roule ! »

La commissaire ne perdit pas son calme. Elle ne propulsa pas violemment sa tête contre une surface verticale solide, ne tenta même pas d’étrangler l’abruti qui lui débitait autant de stupidités. Elle se contenta de soupirer et de se diriger vers sa voiture, non sans avoir ouvert son parapluie. Elle en sortit une serviette et un deuxième pépin, qu’elle tendit à Dante.

« Essayez de vous rendre présentable, et en vitesse ! Nous sommes en retard. Et resserrez le nœud de votre cravate, ou c’est moi qui le ferai. »

Dante s’exécuta, visiblement pris au dépourvu. Il sécha ses cheveux qui se parèrent à cette occasion d’un volume fort peu élégant, puis s’attacha à remettre sa cravate en place, sans daigner se protéger de la pluie. Iuliana soupira une nouvelle fois, un geste dont elle pressentait qu’il deviendrait vite une habitude, avant de perdre patience.

« Tenez-moi ça ! »

Elle lui fourra le parapluie dans la main pour les protéger tous les deux. Elle détacha le nœud qui avait visiblement été fait par un incompétent, en refit un nouveau avec aisance et l’ajusta. Elle nota au passage qu’elle toisait le jeune homme de cinq bons centimètres, ce qui lui procura une satisfaction infantile qu’elle savoura.

Après une rapide inspection ponctuée d’une moue désapprobatrice, elle lui arracha le second parapluie des mains et se débarrassa de la serviette sur ses sièges en cuir.

« Ce n’est pas fameux, mais j’imagine qu’il va falloir faire avec. Venez ! »

Et sur ces mots, elle s’éloigna vers leur destination, intérieurement satisfaite de l’avoir mouché. Il allait falloir que Dante apprenne quelle était sa place, et une bonne leçon d’humilité ne lui ferait aucun mal. Iuliana y avait été un peu fort, mais le cas paraissait assez désespéré pour qu’il soit nécessaire d’employer les grands moyens. Elle s’excuserait ultérieurement si elle se rendait compte qu’il lui tenait rigueur de l’humiliation qu’elle venait de lui faire subir.

Elle entendit l’inspecteur lui emboîter le pas sans faire de remarque. Il demeura en retrait un instant, puis accéléra pour se retrouver à sa hauteur.

« Je suis heureux de faire équipe avec vous, Commissaire Richter. Je sens que l’expérience va être enrichissante à plus d’un titre. »

Lorsqu’elle l’observa du coin de l’œil, il souriait.

Commentaires

Une collaboration qui semble prometteuse x)
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samedi 9 juin à 10h21
Entre Alexander et Dante, elle est bien entourée Iuliana^^ ça m'étonne qu'elle n'ait éclaté aucun crâne encore, qu'il s'agisse du sien ou des leurs !
Refuser une assiette de cookies. Mais dans quel monde elle vit. Pauvre, pauvre Molly...
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samedi 9 juin à 10h23
Moi qui pensait que Dante remonterait le niveau d'Alexander, j'ai peur de voir le carnage de cette collaboration haha. Ça sent la catastrophe à plein nez.. et un nombre incalculable de têtes explosées à la pelle :p
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jeudi 14 juin à 13h32
Mais il est gentil le petit Dante ! Ça va bien se passer, tu vas voir. Aie confiance !
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jeudi 14 juin à 13h38
(oui, je sais, j'ai déjà lu ce chapitre. Je t'ai déjà dis ce que j'en pensais de vive voix, mais c'est pas pareil XD)

Déjà, j'adore la description du NH-1. C'est complexe et professionnel, une vraie explication scientifique. +1
Je suis également fan de Molly qui dès le début, prend au dépourvu Iuliana. Elle est un peu une briseuse de glace XD
AAAAH, la rencontre avec Dante. Je suis archi fan ! C'est génial leurs caractères tellement différents. Iuliana va tellement devoir se contenir ! XD
Et ce chapitre est vraiment le début dans le surnaturel avec l'arrivée de Dante. Il va vraiment mettre la commissaire dans le vif du sujet, là où elle se montre septique.

Je suis toujours autant amoureuse du style d'écriture et de ces touches d'humour qui parsèment les paragraphes~
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lundi 24 septembre à 15h12
(Ca me fait toujours plaisir de recevoir des commentaires donc je ne vais clairement pas m'en plaindre ! :D)

C'est Ben qui a rédigé la description du NH-1 (de manière générale, c'est souvent lui qui est aux commandes des articles de début de chapitre). J'ai beaucoup aimé son travail dessus aussi !

Pour le reste, je ne sais pas trop quoi dire, donc je me contenterai d'un "Merci !"
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mardi 2 octobre à 13h15