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Antoine Bombrun

lundi 12 décembre 2016

Nouvelles

Les liens de la Montagne

Un soleil triste se levait sur la forêt des Pleurs. Ses rayons, d’abord timides, devinrent bientôt plus forts. Le vent retomba et la vie se détacha peu à peu de l’étreinte du sommeil.

Depuis les premières lueurs, les créatures nocturnes – rongeurs, chats sauvages et dents-courtes en tous genres – avaient regagné leurs tanières. Une trêve d’un instant avait suivi, puis, avec l’éclaircie matinale et la rosée retombée, des animaux d’une toute autre sorte firent leur apparition. Des biches et des faons dont le pas élégant menait au doux clapotis de la rivière. Toute une tripotée de lapins qui gambadait entre les saules en larges bandes, le sourire bêtement figé sur le poil et la patte alerte. Le gazouillement des oiseaux faisait de la scène une énième naissance du monde. Au centre de ce bestiaire en agitation, à la confluence de ce fourmillement, patientaient deux tentes au tissu passé et un feu de camp endormi, fumant dans l’humidité de l’aube. Un levraut esseulé passa tout près du bivouac, le nez en l’air. Un bruit de feuillage froissé résonna sur sa droite et l’importun détala. Au son de sa course sur la paillasse des feuilles mortes, tous ses congénères alentour se débandèrent et ce fut plus d’une douzaine de lièvres qui s’enfuirent ventre à terre.

L’homme se baissa pour passer sous la cascade des saules et pénétra dans la clairière. Il avait les oreilles fines, presque pointues, la bouche menue et les yeux bleus : un véritable elfe des contes. Un peu trop à l’avis de certains  ! Ses compagnons l’aimaient pour son caractère frais et léger, pour ses crises de joie et de rire, pour son humour pétillant. On l’appréciait déjà moins au premier hoquet du jour :

« Allons, debout mes petits loirs  ! On remue la tête et on dresse la patte  ! Le soleil est levé, donc faisons de même  ! »

Alors même qu’il déclamait, l’homme s’activa au-dessus du feu agonisant. Il ajouta du petit bois, des bûches et souffla férocement.

« Venez bayer aux corneilles à l’air libre, mes pinsons  ! Il fait bon vivre et l’astre de lumière a dressé sa queue  ! »

Lorsque les flammes crépitèrent, il sortit de son sac une casserole et trois brocs en étain. Dans un tintamarre de ferraille, il plaça le premier sur le feu et les autres en désordre dans l’herbe.

« Le café est en marche, mes fourmis, venez le rejoindre  ! Ça ne fait pas trois jours que nous sommes partis et déjà ça roupille ferme  ! Allons, les marmottes, sur le pied de guerre  ! »

L’homme ne reçut aucune réponse. Silence total. Cela, néanmoins, ne l’empêcha pas de continuer son barouf. Il sifflotait, ôta de leurs chiffons le pain noir et le fromage, remua les tasses et ajouta le sucre. Lorsque l’eau commença à bouillir et que l’odeur du café chaud s’éleva, une des tentes s’agita mollement. Un jeune homme en sortit, n’excédant pas la vingtaine d’années, le mufle encore plissé par le sommeil et les yeux brillants.

« Voici enfin mon rossignol  ! Ne reste que notre ours tisserand et nous serons au complet  ! Tiens, Souriceau, prends ta tasse. »

Le jeune homme grommela un vague remerciement, puis se saisit du récipient. Vêtu d’habits de voyage bien coupés et qui ne montraient aucune trace d’usure, il portait le poil court et les cheveux longs, à la mode de l’époque. Autant dire que cela tranchait avec l’accoutrement de son compagnon. Fils noble de la Cité, le nouveau venu n’accompagnait les deux chasseurs que pour s’assurer de la bonne marche de la traque et du retour du produit sans détour. Il existait bien une autre raison à sa venue, mais il rechignait à l’avouer. Son père l’avait envoyé vers l’ouest afin de lui faire découvrir la vraie vie des hommes. Dans la Cité, il était le parfait gentilhomme : il savait manier les mots qu’il fallait avec la politesse voulue. Cependant, vivre ne se résume pas à cela. L’avis paternel restait très tranché sur la question : « La vie réside dans la nature. » Et ce n’étaient pas les trois cents années écoulées depuis l’installation des colonies dans l’Est et la fondation de la Cité qui allaient changer cela. Certes, il céderait son héritage à son rejeton quand il dégusterait les pissenlits par la racine, il ferait de lui un homme riche et respecté. Certes, il lui trouverait une bonne épouse, un large pan de montagne pour y suspendre son foyer et toute une corderaie, mais avant il voulait lui voir enseigner la manière dont vivait le vrai peuple. Il avait fait suivre à son fils tout le cursus obligatoire, celui payant, le secret, et avait complété le tout en acquérant pour lui les meilleurs précepteurs. À présent que cet apprentissage théorique était terminé, il avait pressé la partie pratique. Le choix avait été aisé. Que découvrir d’autre que ce qui avait fait la richesse de la famille  ? Que ce qui avait permis la construction de la Cité  ? Que ce qui avait fixé les hommes, ce qui avait créé la civilisation  ?

« Alors mon Souriceau, les brumes du sommeil sont tenaces  ? J’imagine que les réveils sont plus doux dans ta corderaie  !

— Ça, tu peux le dire, pas une domestique ne se permettrait de brailler et de tintamarrer comme tu le fais, Tulipeau. Pas une seule… »

Le dénommé sourit de toutes ses dents  ; il prenait la critique à peine voilée comme le plus beau des compliments. Pas une seule  !

Une voix profonde et caverneuse sortit de la seconde tente.

« Pour une fois, la crevette à raison, Tulipeau. Quelle idée de gazouiller et de bramer comme la pire des maquerelles  ! »

Tulipeau adopta un air offensé. Les critiques de Souriceau passaient, mais là !… La main sur le cœur, il répondit avec la plus grande innocence :

« Mon bon Cordien, j’en suis plus profondément navré que je ne l’ai jamais été. »

Les petites fossettes qui se creusaient autour des yeux lui donnaient l’allure d’un lutin comme on en voit dans les Histoires. Il reprit :

« Plus navré encore qu’ont dû l’être les aristocrates qui se réfugièrent sur les montagnes, dans leurs corderaies, il y a trois siècles, lorsqu’ils annoncèrent aux gens du peuple qu’il n’y avait pas assez de place là-haut pour eux. C’est pour dire… »

La voix reprit, tonnante, de sous le tissu décoloré de l’abri de fortune :

« Si tu l’es à ce point alors, je ne peux douter de ta sincérité ; infâme voyou  !

— Enfin tu reviens à la raison et tu entends mon humilité  ! Aussi, compère ours, autant je comprends le Souriceau, qui sirote dès à présent son café, autant toi… Lui sort tout droit des lits en fils de soie et des couvertures brodées en crins de poilus. Il peut se plaindre : le contraste doit être poignant  ! Mais toi, arpenteur des quatre chemins, chevaucheur des fils du destin, ô grand voyageur devant l’éternel, je te pensais bien moins fainéant  ! »

Souriceau riait sous cape, le nez dans son broc, en écoutant la tirade de la Tulipe. Il devinait aisément la colère ébouriffée qui devait tenir le corpulent Cordien. Comme pour lui donner raison, le sol se mit à trembler et la tente fut éventrée par un énorme bras velu. Précédé par son épaisse barbe rousse tintinnabulante, Cordien sortit de l’abri à gros pas. Il avait le visage buriné par les années passées à l’extérieur, le poil dru, rugueux et d’un rouge flamboyant. Pendus aux tresses qui lui descendaient sous le menton par dizaines, étaient fixés des mousquetons.

« Le Jaunet, tu as quand même une façon bien à toi de conter fleurette à l’ours qui hiberne  ! J’espère que tu as au moins de quoi me cajoler… »

Tulipeau éclata d’un beau rire et tendit au féroce bonhomme un bol en étain débordant d’un café sombre et fumant.

« Voici ton seau de breuvage mon ami  ; il y a dedans de quoi te rendre plus gaillard  ! »

Cordien reçut le broc après s’être effondré dans un tremblement, cul à terre en face du feu.

« Ah, voilà qui va faire du bien  ! »

Il se remplit le gosier d’une bonne rasade avant de réceptionner la miche de pain que lui tendait le jeune noble, resté silencieux mais attentif. Tulipeau reprit la parole :

« Alors le tisserand, on a mal dormi  ? »

Portant la main à sa barbe pour montrer les mousquetons, Cordien répondit de sa grosse voix :

« J’ai un sale matou qui s’est emmêlé les pattes dans mes fils cette nuit. L’affreux ne parvenait pas à se dépêtrer et il m’a tenu éveillé un bout de temps. Sans parler d’un petit brin de fleur qui va se vider la vessie avant le lever du soleil  !

— Ne me regarde pas avec ces yeux noirs de sanglier, le couturier, un appel de la nature ça ne se refuse pas  ! Et puis, je n’allais pas déballer ma flûte et tout l’orchestre sous le dôme tout de même… »

En parlant, la Tulipe désignait le réseau qui entourait leur petit camp. Tout un entrelacs de fils emmêlés qui faisait le tour des deux tentes et qui s’élevait vers la cime des arbres. Une toile arachnéenne composée de cordons, des branches des saules, de lianes, de ronces et d’herbes entretissés. Une coupole de cordelettes, un cordage semi-naturel, une voûte protectrice séparant le camp de la forêt extérieure. De plusieurs points de ce réseau, des ficelles étaient tendues depuis les extrémités jusqu’à la tente de Cordien. La nuit, lorsque les dangers rôdaient, celui-ci fixait ces ficelles aux mousquetons pendus à sa barbe. Le moindre fil tiraillé par un étranger, la plus petite cordelette secouée par un prédateur étaient ressentis par la tension des liens et leur mouvement renvoyé, transmis, réverbéré, amplifié jusqu’à la barbe de Cordien le tisserand. L’homme connaissait si bien la trame qu’il composait chaque jour, qu’au nombre de ses poils arrachés et de ses touffes malmenées, il pouvait reconnaître la forme et la corpulence de l’inopportun.

Ainsi, l’ogre roux qui dévorait en buvant son café, affaissé aux côtés du chétif Souriceau, se transformait la nuit en un veilleur infaillible. Aussi infaillible que grognon, comme se plaisait à le clamer la Tulipe.

***

Deux heures étaient passées depuis l’aube et les chasseurs reprenaient la route. L’air frais, le vestige d’humidité nocturne, les craquements et les hululements avaient fait place à un soleil ardent. Ce dernier dardait ses rayons sur la peau épaisse du tisserand, sur le visage fin de la Tulipe et sur le poil court de Souriceau. Sacrée équipe qui, après un réveil difficile, détrempé et frissonnant, transpirait à torrents, fumant et sacrant de la grosse voix de Cordien. Seul Tulipeau sifflotait, le front légèrement humide, et s’émerveillait de toutes les surprises de la nature. Ses « Sentez comme ça fleure le romarin » et « Oh, regardez le beau carré de violettes » se mêlaient étrangement aux « Sacredieux » et aux « Palsambleus » du tisserand. La crevette marchait en silence, blême, les joues creusées. Parti depuis dix jours des contreforts de la Cité, il avait le teint cireux de l’apprenti matelot tenu par le mal de mer.

« Courage, ma colombe, lui chantait Tulipeau, courage  ! Les deux premières semaines sont les plus dures, le temps que ton organisme d’aérien se fasse à la platitude. Tu verras qu’ensuite, tu gambaderas entre les pattes de notre ours préféré comme un poisson dans l’eau  ! »

Au manque d’habitude et à la carcasse ramollie du jeune noble, venait s’ajouter une autre difficulté. Et de taille  ! Un temps de chien permanent, une bouse du ciel et de la providence, et ce depuis leur sortie de la forêt des pleurs. Pire : une chaleur de plomb le jour, à vous assécher le gosier et les poumons du même coup, un froid mordant lorsque la lumière baissait. Dans les plaines et les ruisseaux, le soleil vous tapait sur la caboche et vous bouillait le cerveau comme à la marmite  ; il faisait fuir le gibier, sécher l’eau et sortir des torrents de fourmis. Sous les arbres, une humidité collante, poisseuse, allait vous moisir les chaussettes au-dedans des bottes.

Le pire était la nuit. La température chutait de vingt-cinq degrés et les trois compagnons se trouvaient grelottants, serrés les uns contre les autres. De plus, à présent qu’ils avaient quitté l’abri relatif des saules pleureurs qui bordent les montagnes, les ténèbres étaient devenues féroces. Les longues-dents s’assemblaient en meutes, ils chassaient la nuit les grands herbivores et fouraillaient dans les terriers. Cordien ne trouvait plus assez de liens naturels pour son réseau et il devait étendre les ficelles de sa réserve pour bâtir sa trame. L’obscurité devenait moins sûre. Deux jours plus tôt, l’animaliste Tulipeau avait repéré une horde à peine plus au nord. S’en était suivi deux heures de course entre les arbres, puis Cordien les avait encordés en haut d’un grand chêne. La plus exécrable nuit que le noble Souriceau eût jamais passée.

Depuis, il comprenait mieux pourquoi ses ancêtres avaient harnaché leurs corderaies sur les flancs de la haute montagne. Surtout que ce n’était pas l’arbalète de Cordien ou l’arc de Tulipeau qui pourraient les protéger bien longtemps. Peut-être pourraient-ils abattre trois ou quatre des grandes dents, mais le reste des prédateurs leur sauterait sur le râble et les dévorerait. « Moche façon de finir sa vie », fut le seul commentaire du tisserand. Plus tard, la Tulipe expliqua au Souriceau que le père de l’ogre roux avait fini sa vie ainsi. « Chez le peuple, crois-le ou non, c’est une mort assez courante… » De quoi vous faire froid dans le dos.

Les chasseurs n’avaient pas cheminé depuis trois heures qu’ils furent contraints de s’arrêter. Tulipeau s’écria gaiement :

« Allons mon bon Cordien, au travail  ! »

Leur route passait par une forêt profonde. Ils l’avaient longée toute une journée, mais avaient finalement été forcés de traverser. En s’y enfonçant, ils avaient été entourés par les grands arbres noirs qui s’étaient resserrés rapidement. À cela venait de s’ajouter un beau massif de ronces en fleur qui dardait des épines longues comme un pouce et plus effilées que des poignards. Habituellement, on passait au travers à la hache, mais le carré faisait ici la taille d’un village et de sa périphérie. Il faudrait donc enjamber par-dessus, et c’était là qu’intervenait Cordien le tisserand. L’ogre roux planta d’abord quelques taquets dans les troncs les plus larges, puis il s’encorda pour élever la toile. Ils chemineraient ainsi, fixés au faîte des arbres, plusieurs heures durant. Souriceau espérait simplement que l’on n’y resterait pas la nuit.

Pour passer le temps, Tulipeau conta quelques anecdotes. Il commença par les villes sylvestres portées, qui furent les premières tentatives pour échapper aux grandes dents. On déchanta bien vite lorsque l’on vit que la plupart de ces prédateurs se déplaçait aussi bien au sol que dans l’entrelacement des branches. Il narra ensuite l’ère des villes marines. Chaque maison montée sur un gigantesque radeau et toutes les embarcations reliées entre elles. Hélas, manque d’eau potable et tempêtes signèrent bien vite la fin de la plupart d’entre elles. Sans parler des créatures aquatiques…

Après cet inventaire des tentatives des hommes pour survivre, Tulipeau continua avec leur dernière entreprise :

« Enfin, l’idée naquit de se harnacher sur le flanc de la grande montagne. On forgea les lourdes chaînes et les premières habitations furent élevées. Le concept, des plus ingénieux, excita les foules et tout le peuple se pressa sur les contreforts. Chacun bâtissait son toit, édifiait sa demeure. Les petites gens avaient de petites résidences à leur taille, tandis que les aristocrates rivalisaient en excès, faisant rouler leurs carrosses d’or sur des routes suspendues et dressant des tours et des palais. Tout sembla parfait durant les premiers mois, puis, comme le temps s’égrenait sans lenteur, l’humidité rongea les chaînages et les maisons les moins bien sanglées bougèrent. Après quelques chutes fatales, les nobles interdirent aux petits la venue sur les montagnes : leurs travaux étaient trop friables et mettaient en danger toute la population. Le peuple gronda, mais dut obéir. Les demeures aristocrates, elles, s’élevèrent. Cela sembla un âge d’or une année entière, jusqu’au grand Écroulement. Une saleté : un des pavillons, parmi les plus vastes et les plus beaux, se détacha de la montagne. Son affaissement lui fit prendre appui sur d’autres demeures, qui à leur tour entrechoquèrent des villas. Ce fut une hécatombe. La Cité suspendue, décadence de magnificence et de richesse, se transforma en un instant en un tas de décombres fumants au bas des contreforts. C’est alors que fut créée la caste des chasseurs. Nous. Les chaînes ne suffisaient pas, il fallait des liens autrement plus résistants… »

Alors que la Tulipe faisait une pause dramatique, la voix de Cordien tonna au-dessus d’eux :

« Eh, les mignonnes, si vous voulez bien dresser vos postérieurs et me rejoindre là-haut, votre voie royale est achevée  ! »

Les deux interpellés obéirent promptement. Se saisissant de leurs sacs à dos, ils attrapèrent l’échelle de corde et entamèrent la montée.

« Le pont de ces majestés est servi. Je vous ai tracé un chemin, corde pour les pieds et corde pour les mains, sur plus de trente mètres, mais à présent je suis en manque en matériel. On va donc procéder par étapes. J’encorde, je harnache, vous avancez. Une fois au bout je récupère la longueur derrière et je continue la route. »

Tulipeau était arrivé en haut de l’échelle et commençait à marcher sur le lien tendue avec l’adresse d’un équilibriste.

« Souriceau, tu prendras garde à ne pas tomber. Les ronces en dessous auront la caresse moins douce que les courtisanes de la Cité  ; ça, je te le jure  ! »

Le jeune homme hocha la tête et déglutit, guère rassuré.

Ils progressèrent ainsi, avec peine, durant plus de trois heures. Le silence pesait et même Tulipeau affichait moins fière allure. Cela faisait dix minutes que Cordien n’avait pas tempêté, reflet ô combien poignant de leur épuisement.

« Pause, cria Tulipeau, pause  ! »

La petite troupe se rassembla autour d’un tronc. Le tisserand les ficela tous les trois, comme deux saucissons et un jésus. Fine équipe  !

La Tulipe commença à raconter. Il parlait pour rassurer le Souriceau blême, pour essuyer un peu la morosité qui les tenait, pour tromper l’ennui et le sommeil.

« Et encore, compère ours, nous ne sommes que trois  ! »

Et il répéta, comme pour bien insister :

« Nous ne sommes que trois… Le mulot, tu sais qu’à l’époque les chasseurs allaient par plus d’une vingtaine. Ah il y en avait du beau monde : entre les porteurs, les pisteurs, les suiveurs, les guerriers, les traqueurs… Toute une petite société  ! Et puis, avec les années ils se sont rendu compte que l’idée n’était peut-être pas la meilleure  ! Des soldats en armure et des cuisiniers, ça en fait du barouf  ! Les grandes dents n’avaient même pas à tendre l’oreille pour nous repérer à des lieues à la ronde… De plus, va faire des galipettes en haut d’un arbre pour échapper aux prédateurs quand tu diriges un ost au grand complet, va  ! Alors si, il y a bien un avantage. Un petit. C’est qu’il y avait tellement de pertes que derrière la colonne traînait toujours une flopée de charognards. Ça permettait de faire un amuse-gueule aux carnassiers et de gagner un peu de temps  !

— Sacrée époque, ajouta Cordien, à côté on fait bien les bégueules avec notre corde à linge… »

Souriceau sourit à la plaisanterie. La pause et le fromage faisaient leur petit effet : il recouvrait quelques couleurs. Tulipeau reprit :

« Alors bientôt on a vu des troupes de plus en plus réduites. Quinze, dix, sept. Et de plus en plus spécialisées. Je crois que le premier membre a toujours été le tisserand. Un artisan de la Cité au départ. Il faut bien un maître dans la matière pour faire les choses bien. Puis les équipes ont encore diminué. Trois chasseurs  ; voilà ce qu’est la moyenne depuis plus de cent ans. Enfin, je te dis cela, mais c’est ce qu’on raconte  ! Le deuxième membre était l’oiselier. Un gaillard avec une cage bourrée de piafs  ; parfois un gamin avec lui pour s’occuper des graines. Bon, tu vas me marteler que les oiseaux, ça fait du tapage à alerter les grandes dents jusqu’aux plus séniles. Oui, c’est vrai que la discrétion n’était pas leur fort. Mais les volatiles avaient un gros avantage : ils volent  ! Alors quand l’équipe était pourchassée, l’oiselier en lâchait une belle volée et ça occupait les prédateurs. Les couillons aux dents longues faisaient des bons de cabri pour attraper leur quatre-heures et cela permettait aux propriétaires des bêtes à plumes de prendre la tangente. Malin  ! »

La Tulipe fit une pause pour reprendre son souffle. À sa gauche, l’ogre roux se désencordait délicatement pour aller continuer la voie.

« Malin oui, mais les piafs, ça ne se trouve pas dans les montagnes. Ou alors ce sont des bestiaux de deux-cents livres avec une envergure de la taille d’une bicoque  ! Donc, pour chasser le volatile il fallait se rendre dans la forêt, forêt où vivent les fameux grandes dents. Dilemme, dilemme… C’est à cause de cela que, comme tu vois mon petit rossignol, des oiseliers on n’en rencontre pas des masses… »

Souriceau sortit de son silence pour demander des précisions. C’était comme si, une fois la conversation tout à fait tarie, la marche allait reprendre. Comme s’il ne restait entre le jeune homme et l’épuisement que les mots de la Tulipe.

« Et le dernier membre  ?

— Le dernier membre, c’est moi. L’animaliste, le maître de la nature, l’essencier. On ne sait guère comment me nommer, on ne me connaît pas trop en fait. On me fantasme descendant des chamans d’autrefois  ; ou adepte de la Magie. Parfois même, on croit que j’use de la science  ! Je te le dis, on ne me connaît pas. Pourtant, l’affaire est simple. Le tisserand manie les cordes et les attache. Moi, je n’agis pas autrement, si ce n’est que les liens que j’utilise ne sont pas physiques, mais psychiques. Je tisse des liens de pensée. »

Cordien les appela, trente mètres plus loin. Il était temps de repartir. Le visage de Souriceau se crispa et il serra les dents. La voix du tisserand tonna de nouveau :

« Mais il y a une heureuse nouvelle, tout de même  ! Encore deux cordées et nous redescendons sur la terre ferme  ! Je vois le bout du massif à moins de cinquante mètres  ; les troncs s’élèvent à nouveau droit depuis notre bonne vieille paillasse  ! »

***

Leur escapade dans les arbres datait de trois jours. Ils avaient quitté la forêt aux fûts sombres, puis pénétré une immensité accidentée où des cubes de roche ébréchée semblaient être tombés du ciel. Tous les quinze ou vingt pas, un colosse de pierre gisait, étendu, courbé, dressé : c’était selon. Leur cheminement se fit donc louvoyant, passant au large des gisants, tantôt à gauche, tantôt à droite.

Quelque part dans ce cimetière de géants, une fissure énorme perçait le sol, cisaillant en deux même les blocs les plus imposants. Large de sept bons mètres, elle paraissait infranchissable : une frontière. Elle semblait sans fond, le vent y sifflait comme un mauvais esprit. Il fallut toute l’adresse et l’expérience de Cordien pour la traverser. Ce fut sur un ponton de corde, soutenu par tout un attirail de contrepoids, que les trois hommes franchirent l’obstacle. Le tisserand y laissa une bonne part de ses liens et de ses taquets.

Cette région, comme toutes celles un tant soit peu à l’écart des monts de l’Est, était si sauvage que personne n’en connaissait les routes secrètes. Aucune carte. Aucun plan. Pas même de croquis un peu précis des pistes et des sentiers. Chemins qui, du reste, prenaient un plaisir malin à se diluer, se déplacer, se fondre selon les années et les saisons. De nombreux aventuriers avaient essayé, mais le coin demeurait pour le moins incartographiable  !

Ce fut au sortir de ce désert de pierres que les trois chasseurs rencontrèrent les membres d’une seconde troupe de veneurs. Précisément, à l’endroit où le désert se penchait en avant et dévalait vers la forêt en contrebas. Et plus loin, loin encore après cette forêt, venaient les Marais, leur destination.

Les deux groupes s’aperçurent de loin, se firent signe, se rapprochèrent. C’était un ravissement que de voir figure humaine dans une telle solitude  !

Les nouveaux venus étaient huit. Une véritable expédition comprenant presque autant de porteurs que de traqueurs. Souriceau s’en étonna à voix haute. Celui qui semblait être en charge de la direction, un homme épais et grisonnant, qui croulait sous un attirail de pièges à dents et à cordes, lui expliqua la raison :

« Trois rabatteurs et deux exécuteurs pour la chasse proprement dite. Les premiers nous orientent les poilus afin qu’ils nous courent dans les pattes. L’affaire n’est pas si facile qu’on le croit, car les bestiaux ont une telle tignasse que le sens de la vue leur est presque inutile. Surtout à la bonne saison  ! Tellement que si les rabatteurs ne gueulent pas comme des veaux, ils sont capables de leur rentrer dans le lard  ! Pire que les plus gros soiffards de la Cité  ! Imagine un sanglier avec la chevelure de ta mère et de tes sœurs réunies, tu auras une bonne image de la bête… De quoi te faire frémir, non  ? Enfin, tout ça pour dire l’utilité des casseroles et des clairons des trois gaillards là-bas. C’est le plus efficace que l’on ait trouvé  !

« À la réception, pour bien les accueillir, patientent les exécuteurs. Le sobriquet n’est pas beau, mais la populace l’est plus : moi-même armé de mon guêpier de filets, de ruses et d’embuscades. Tous plus vicieux les uns que les autres, aiguisés à couper un poil d’aisselle en deux. De vraies machines à tuer, c’est le cas de le dire  ! À mes côtés, la demoiselle au frais minois. Celle qui fait sa timide dans le coin, entre les barbus. Ne te fie pas à son air farouche mon petit, elle te croquera le nez à la moindre incartade. Tu ne me crois pas  ? Regarde la hache qu’elle se cache dans le dos  !

« Une fois les poilus à terre viennent nos compères les écorcheurs. Ils en récupèrent le crin et ils l’enroulent finement pour le conserver. Si le fil est beau, il fera des draps pour un des nobles terré dans sa corderaie  ; si c’est un sac de nœuds, une tunique pour la commère du quartier. Tu vois l’importance du paquetage…

« Pendant que les écorcheurs font leur affaire, nous autres les tueurs on découpe les carcasses, on les cisaille en petits morceaux et on éparpille notre chef-d’œuvre à cinq-cents mètres à la ronde pour offrir un beau festin aux longues-dents. Ceux-ci, par l’odeur alléchés, ne tarderont pas à pointer leur nez et tout leur dentier. Ce petit cadeau nous laisse le temps de nous carapater.

Enfin, le huitième membre. Le seul, l’unique. Celui qui fait tout ce qui reste. Chasseur et cuisinier, nourrice et médecin  ; garde-camp et troubadour  ; gros bras et câlineuse. J’ai nommé : le multitâches  ! »

Lorsqu’ils repartirent, après un repas bien entouré et de nombreux rires, les trois compagnons avaient une certaine mélancolie accrochée au visage. Ficelée à la trogne. Tulipeau, particulièrement, accusait un silence pesant qui ne lui ressemblait pas. On descendit jusque dans la vallée, sans un mot. Ce n’est qu’après l’orée de la forêt, lorsque les frondaisons cachèrent le ciel, que la Tulipe sortit de son mutisme. C’était comme s’il avait attendu cette intimité feuillue, entre les troncs et les branches, pour éclaircir le fond de sa pensée. Il commença de manière sibylline :

« Tout de même, la loi est mal faite. »

À ces quelques mots succéda le silence, puis :

« Je veux dire, pourquoi eux pourraient et nous non  ? Je sais bien que voir une chasse à la cheveuleuse, cela leur ferait tout drôle, mais quand même… Elles s’habitueraient je veux dire. C’est notre métier, ce n’est pas forcément joli-joli mais c’est comme ça : on ne fait pas toujours ce qui nous plaît. Ou alors moi, c’est sûr, je serai resté me faire mordre le nez  ! »

Cordien répondit en avançant droit devant lui, sans un regard pour son ami :

« Que veux-tu, c’est la loi. Les femmes ne peuvent pas traquer la cheveuleuse. C’est que, même si ça n’en a pas toujours l’air, les nobles là-haut nous tiennent les rênes, et férocement  ! Ils ne voudraient pas qu’une révolte leur tombe sur les bras : une pénurie et c’est la fin des corderaies  ! L’équilibre est délicat… »

Tulipeau n’ajouta rien et la marche continua. Le silence reprenait son bon droit, pesant, mais autrement plus tendu que précédemment. Cordien avait la démarche tout autant placide qu’à l’accoutumée, mais la Tulipe un je-ne-sais-quoi d’animal aux aguets dans l’allure, un quelque chose de bestial dans le déhanchement. L’œil non plus fixe, mais mobile, les bras un peu en suspension, le centre de gravité rabaissé de dix bons centimètres. On était bien loin du maintien abattu de l’homme qui rêve d’une femme inaccessible.

Soudain, Tulipeau leva la main droite. Cordien s’arrêta immédiatement et, après quelques pas, le Souriceau fit de même, l’œil empli d’incompréhension.

« Il y en a toute une meute, sur l’est. Ils sont à quelques heures encore, mais je crains que ce soit après nous qu’ils en aient. Ils ont dû nous sentir lorsque nous étions nombreux. »

Sans transition, Tulipeau se mit à genoux, les mains dressées sur les côtés des tempes comme deux longues oreilles. Il procéda à quelques petits bons, couina étrangement. Il remua ensuite les bras et tapa du pied au sol. Le museau en l’air, il regardait autour de lui, affolé. Un lapin  ! Cela sauta aux yeux de Souriceau comme le nez au milieu de la figure. C’était un lapin  !

Avant que la scène irréelle ne se fixe définitivement, Tulipeau se redressa dans un sursaut et leur souffla :

« Par ici, et au pas de course  ! Ils sont à notre poursuite  ! »

D’un seul geste, les trois hommes partirent au grand galop vers les profondeurs de la forêt.

La course dura longtemps. Les pieds du tisserand battaient le sol au-devant, son gros corps écartait de leur route branchages et broussailles, sa barbe cliquetait des mousquetons entrechoqués. Ensuite venait le Souriceau, blême, essoufflé, le sang lui frappant les tempes et son sac bringuebalant sur les épaules. Enfin, fermant la marche, la Tulipe galopait étrangement. Il gardait le nez levé, humant l’air comme le plus sauvage des animaux. Il s’arrêtait parfois, immobile, droit, les pieds enfouis au sol et les bras dressés comme de longues branches. Et puis il repartait, rattrapant ses compagnons de la démarche effarouchée d’une biche pourchassée. C’était ensuite en araignée qu’il se mutait, tissant des fils de ses huit pattes tordues. Puis en loup, et bientôt en quelque volatile indéterminé. Chaque fois qu’il reprenait allure humaine et qu’il retrouvait la voix, il inquiétait Cordien et le jeune noble blafard par de nouvelles précisions. Il leur apprit ainsi que la meute était composée de gros longues-dents au pelage sombre. Des masses tout en crocs et en griffes. Un instant après, ils entendirent un hurlement derrière eux : mélange entre le cri du loup et le grognement de l’ours. Quelque chose qui n’avait, en tout cas, rien d’engageant.

Cordien sacra : le hurlement annonçait le fracas de cavalcade qui ne tarderait pas à suivre. Et ce qui lui succéderait ne serait pas beau à voir. Le seul point rassurant, c’est qu’un mort, ça ne voit pas.

Après de larges gestes de ses longs bras, battant l’air comme deux ailes pendant qu’il ramenait ses jambes sous lui, Tulipeau ajouta qu’il y avait au moins quatre douzaines de ces brutes : une meute massive.

Le tisserand répondit dans un grand cri, sans se retourner :

« Il faut que l’on fasse diversion, sinon nous ne serons plus bons qu’à nourrir l’humus de la forêt  ! Appelle au sacrifice, la Tulipe  ! »

Ce dernier hocha la tête. Il prit une série de poses, trop rapides pour que l’on puisse discerner une ressemblance entre celles-ci et un quelconque animal. Déjà loin, Cordien s’était arrêté lui aussi. Se retournant, il saisit Souriceau par la taille et le lança de toutes ses forces deux mètres plus haut, vers la branche basse d’un arbre. Le jeune homme s’y agrippa et se hissa avec difficulté. L’ogre roux bondit à sa suite.

« Grimpe maintenant, au plus haut de l’arbre  ! »

Avant d’obéir, Souriceau se tourna vers la Tulipe. Il le vit entre les arbres, accroupi, les mains dressées sur les côtés des tempes, tapotant le sol d’une patte. « Le lapin  ! », lâcha le jeune noble, puis il se retourna et grimpa au plus vite vers la futaie.

Un second cri rauque retentit, cri de guerre prédateur, beaucoup plus proche, ainsi que le martèlement des pas. Le hurlement sonna sourdement aux oreilles de Souriceau qui escaladait toujours, les cheveux collés de sueur sur le front, et n’osait se retourner ne serait-ce qu’une seconde. La sécurité se trouvait vers le ciel. Les paroles de Tulipeau lui revinrent en mémoire : « On déchanta bien vite lorsque l’on vit que la plupart de ces prédateurs se galopaient aussi bien au sol que dans l’entrelacement des branches. »

Cordien arriva le premier au faîte de l’arbre. Malgré sa taille impressionnante et sa carrure, il se déplaçait dans les ramures avec facilité. Il tendit le bras à Souriceau qui s’empêtrait dans les branchages, les feuilles et sa chevelure poisseuse. D’un geste, le tisserand l’aida à s’élever sur le dernier mètre. Puis, il plongea son regard entre les feuilles, dans la direction vers laquelle était resté Tulipeau. La cavalcade des pas était maintenant clairement audible, comme un cœur emporté ou un tambour de guerre. L’arrivée des monstres n’était qu’une question de secondes. Tout en fouillant la forêt du regard, le tisserand porta en aveugle la main à son dos et se saisit de sa grossière arbalète. Il y encocha un vireton épais comme un pouce, puis remonta le mécanisme. Soudain, il poussa un cri :

« Là, entre les arbres  ! »

Du doigt, il montrait quelque chose : la Tulipe probablement, mais Souriceau ne put rien voir.

L’attention du jeune homme fut attirée de derrière par un autre bruit, comme une seconde cavalcade. Il tendit l’oreille et frissonna d’effroi : c’était bien des pas qu’il entendait, et en nombre  ! Il se tourna vers Cordien pour lui dire qu’une seconde horde les prenait par revers, quand son regard accrocha quelque chose. Une tache de couleur, vive, dans le terne de la forêt. C’était la Tulipe, sans aucun doute  ! Et plus loin, la forme énorme et sombre d’un longues-dents qui galopait. Derrière ce premier spécimen se massait toute la meute. Souriceau allait pousser un hurlement, mais le tisserand le retint d’un geste. Le jeune homme porta la main à sa bouche pour étouffer le cri, tandis que derrière lui la seconde cavalcade se faisait de plus en plus bruyante. Il ne quittait pas les monstres des yeux. Ils approchaient dangereusement vite, prenaient appui sur le sol ou sur un tronc, lançaient leurs épaisses pattes et grondaient avec férocité. Le premier se ramassa pour bondir ; il allait prendre son envol et s’abattre sur Tulipeau. Soudain, la cavalcade arrière éclata en un concert de petits pas alors qu’une harde de lapins surgissait d’entre les arbres. Le longues-dents de tête retint son geste un instant. Les rongeurs s’élançèrent vers la Tulipe et le recouvrirent presque sous sa masse. Lorsqu’ils virent l’ost des longues-dents juste en face, à cinq pas à peine, ils prirent précipitamment à droite pour s’engouffrer entre les arbres comme une vague sur la plage. Dans un sursaut, le longues-dents détourna son saut et se jeta à leur poursuite. Derrière lui, l’ensemble des siens le suivit en grondant, jappant, glapissant, hurlant et autres gérondifs assourdissants. En quelques secondes, la place fut désertée puis même les cris et les couinements décrurent et s’affadirent.

Alors Cordien bondit au bas de l’arbre et en quelques pas rejoignit la Tulipe. Souriceau descendit plus prudemment pendant que l’ogre ramassait son compagnon jeté à terre par les lapins. Tulipeau avait la teinte d’un suaire délavé, mais une maigre grimace de joie lui déforma le visage :

« Remercions l’imbécillité des grandes-oreilles, dit-il, l’appel d’un festin est capable de leur faire perdre toute notion du danger… Mauvaise habitude, car de festin il n’y aura aujourd’hui que celui des longues-dents !… »

À ces mots, le tisserand éclata d’un gros rire. Celui-ci s’éternisa quelques secondes, puis l’ogre roux les poussa en avant : la course n’était pas terminée.

***

Les trois compagnons sortirent de la forêt au lever du soleil. Ils avaient galopé toute la fin du jour et la nuit entière, l’épuisement les avait gagnés depuis longtemps, mais au moins ils avaient échappé à la poursuite des prédateurs. En quittant les bois, ils abandonnaient le territoire des longues-dents et s’écartaient du danger. Du moins pour l’immédiat, car après la forêt, les plaines s’étendaient sur quelques centaines de mètres, puis elles s’amollissaient, se détrempaient et laissaient place au Grand Marais. C’était là le domaine des cheveuleuses, leur terrain de chasse. Or, si cela suffisait pour tenir à l’écart les hordes de grandes dents, c’est que les chasseresses des marais se trouvaient être de fort douteuse compagnie…

Ils firent halte sur un petit monticule à peu près sec, dernier vestige du plancher des vaches avant les étendues de boue. La Tulipe s’effondra et s’endormit dans l’instant. Son teint blafard tranchait avec le vert de l’herbe. Souriceau aurait voulu questionner Cordien sur ce qu’il avait vu, sur ce qu’il s’était passé, mais il ne l’osait pas. Toutes les histoires à propos des animalistes lui revenaient en tête. Les accusations et les grands procès de l’Histoire, les chasses à l’homme qui avaient poussé plusieurs de leurs communautés à s’enfuir dans les Lointains . Et surtout, il y avait ce conte terrible, cette légende calomnieuse, ce racontar de vieille servante. Le récit de l’attaque du village sous la montagne, de l’Hécatombe. Une nuit, sans prévenir, les contreforts s’étaient retrouvés envahis par les longues-dents. Les prédateurs étaient apparus en masse au bas de la Cité, à peine visibles sous la pâle lueur de la lune. D’aucuns disent qu’ils avaient été précédés par des vagues d’animaux sauvages, inoffensifs. Cela avait été une tuerie sans commune mesure. Les aïeux accrochés dans leurs corderaies se souvenaient principalement de l’odorant bouquet qui avait persisté des semaines durant à la suite de la quasi complète annihilation du vrai peuple. Cela s’était déroulé quelques mois seulement après les grands procès.

À présent, la fable prenait une apparence tout autre, non pas plus claire mais toujours aussi sombre. Souriceau regarda le visage endormi de son ami, le joyeux Tulipeau, puis secoua la tête pour chasser ses mauvaises pensées. Qui était-il pour juger de cela  ? D’événements datant de décennies avant sa naissance  ? Que ce soit par sagesse ou par peur, on n’avait plus inquiété les sorciers de la nature — comme on les appelait en chuchotant — et ceux-ci avaient rapidement rejoint le peuple. Les choses en étaient là aujourd’hui, mais cela n’empêchait pas Souriceau de ressentir comme une ombre froide qui lui glissait le long de l’échine.

Les trois chasseurs repartirent tôt le lendemain. Leur traque touchait à sa fin et la joie avait retrouvé sa place dans l’équipée. La Tulipe s’était levé à l’aube, le sourire aux coins des yeux et des lèvres. Bientôt, il réveillait ses compagnons en sifflotant :

« Debout mes beaux ronfleurs, nous avons du pain sur la planche et du café dans le broc  ! Hardi  ! Nous avons dormi tout le jour et la nuit, agitons nous à présent  ! »

La journée commença ainsi et à aucun moment il ne fut question des événements qui avaient précédé.

Ils marchèrent tout le jour au travers des Marais, sans jamais en apercevoir la fin. Ils progressaient lentement, leurs bottes crottées s’enfonçant parfois de trente bons centimètres dans la fange puante.

Les beaux habits du Souriceau avaient pris la même allure que ceux de ses compagnons. Avec la boue qui les enduisait, leurs vêtements auraient tenu droit si seulement les trois hommes avaient pu les enlever.

Pour passer le temps, la Tulipe racontait des histoires et tentait d’instruire le nobliau. Il conta tout particulièrement la vie des cheveuleuses :

« Les cheveuleuses sont des prédateurs solitaires. Cela ne les rend pas moins dangereuses. Elles surveillent les frontières de leurs petits domaines avec une attention farouche, bien que l’observé qui y pénètre ne serait-ce que de cent pas ne se rende le plus souvent pas compte de leur présence. Elles scrutent, cachées, patientes, et n’agissent qu’après mûre réflexion. Peut-être avons-nous mis le pied chez l’une d’entre elles, comment savoir  ? Personne n’a jamais compris comment elles décident de leurs frontières, ni comment elles s’en souviennent. Il n’y a pas de marque ou de trace visible, c’est tout ce que l’on sait. Ce dont on est sûr aussi, c’est que leur domaine n’excède pas les limites des Marais, car elles aiment l’eau et raffolent des grenouilles. Pour autant, leur régime alimentaire ne s’en contente pas : elles délectent de tout intrus qui pénètre leur terrain de chasse. Comme tu le vois, mon noble Souriceau, il n’y a pas là de quoi se rassurer… Mais bon, notre traque est nécessaire à la perduration des corderaies, alors que veux-tu. Et puis, s’il y a une chose à propos de laquelle on ne peut se plaindre, c’est bien le tarif : les nobles paient sacrément bien  ! »

Ils passèrent une nuit dans les Marais. Ils s’étaient installés au creux d’un massif d’herbes longues, sur une petite éminence. Cordien avait fixé sa trame aux tiges et aux broussailles. Ils étaient loin du dôme spacieux de la forêt, tendu entre les arbres, et la faible envergure avait empêché que l’on dresse les tentes. Cela n’était pas confortable, mais les compagnons s’y sentaient plus en sécurité qu’à l’air libre.

Avant que le soleil ne darde ses rayons, Souriceau fut éveillé par un léger clapotis. Il tendit l’oreille puis, sûr de ses sens, rampa quelque peu pour observer entre les herbes. Il s’arrêta au ras du réseau conçu par le tisserand, examina l’extérieur, se guidant au bruit. Soudain, il découvrit une jeune femme au bord de l’eau. Cette dernière était nue, sa chevelure épaisse et sombre rejetée en arrière, et semblait se laver dans la mare. Elle puisait le liquide entre ses doigts fins, puis elle le versait sur son corps. Les bras, les cuisses, le ventre, la poitrine.

Le cœur de Souriceau se mit à battre à toute allure et il se sentit rougir. La jeune femme se leva  ; elle était face à lui mais ne le voyait pas. Elle s’enfonça de quelques pas dans l’eau, qui lui monta jusqu’en haut des cuisses. Sa démarche était gracile et la finesse de ses traits renversa l’esprit du jeune noble. Grâce, beauté et innocence.

Souriceau se sentait irrésistiblement attiré, il avait le souffle court et le désir au cœur. Il allait s’avancer quand il entendit un bruit derrière lui qui le fit se retourner. La Tulipe venait de se redresser et, dans son geste, il avait emporté le réseau de Cordien. Ce dernier sacra violemment en se tenant la barbe. Tulipeau éclata de rire. Le tisserand se dressa en tonitruant :

« Mais tu n’apprendras donc jamais, bougre d’imbécile  ! Si tu te lèves ainsi c’est la moitié de ma toison que tu arraches  ! »

La surprise passée, Souriceau se tourna de nouveau vers la mare. Celle-ci était vide, déserte, pas même troublée par la moindre auréole. Un rêve évaporé.

Le déjeuner fut pris dans un silence pesant : l’ours tisserand ne semblait pas avoir volé son surnom, car son seul regard suffisait à glacer tous les mots de la conversation.

Ce ne fut que tard dans la matinée que l’ambiance se réchauffa. Tulipeau déclama les premières paroles, puis il se détendit bientôt tout à fait et continua de raconter ses histoires :

« La légende veut que les cheveuleuses soient une espèce uniquement féminine. Moi je dis que c’est bien joli, mais qu’alors il n’y en aurait plus  ! Depuis ma jeunesse c’est la dix-septième traque à laquelle je participe. Neuf échecs pour huit réussites. Cordien, je crois que ton décompte est plus élevé encore. Si l’on ajoute à cela plus de deux siècles de chasse, ça fait un total non négligeable  ! Alors comment, je dis, comment  ?

— Cesse de tourner en rond, le Jaunet. Tu connais la légende alors raconte. »

Cordien grognait toujours, mais il faisait cela à voix radoucie. Tulipeau reprit joyeusement.

« Bon, bon… Mais le suspens alors  ? Pense au gamin un peu  ! Donc je disais, selon la légende les cheveuleuses ne peuvent se reproduire entre elles, il leur manque un joueur de flûtiau comme qui dirait  ! Alors là, le Créateur il s’est dit – je dilapide son propos, le Souriceau, ses vers étaient plus fleuris que les miens mais le sens reste intact – il s’est dit qu’il avait dû louper une étape et que ses chasseresses n’étaient pas parties avec que des avantages dans la vie. Mais bon, à travail bien fait, pas de revoyure  ! Et le travail lui semblait sacrément bien fait  !

— Tu ne dilapides pas, le Jaunet, tu interprètes, soupira Cordien, moitié désespéré, moitié amusé.

— Pas du tout, je reformule  ! Donc, le Saint Créateur ne voulut point retoucher à œuvre achevée, ni risquer le déséquilibre de sa si belle pondération. Il s’assit alors sur un coin de montagne et contempla son œuvre. Le monde tournait bien, agréable et plein, empli d’horribles créatures et de graciles proies. N’empêche, il y manquait quelque chose. Et c’est là qu’il a eu l’éclair du génie, l’illumination comme on dit. L’homme  ! Que dis-je, l’Homme avec un grand H  ! Il ajouta aussi la femme, mais en quantité moindre, et avec cela il traficota quelque chose dans la balance des sexes pour arriver à une merveille de conception : deux espèces différentes qui pouvaient se reproduire ensemble  ! L’homme et les cheveuleuses, de quoi assurer une descendance à ses femelles des Marais  !

— C’est là ce que disent les légendes, ajouta le tisserand, les anciennes histoires sont moins belles. Deux évolutions différentes d’une même espèce. Les cheveuleuses seraient des femmes changées par la nature et par le temps… »

L’ogre roux se tut et Souriceau ne répondit rien. Cela faisait beaucoup à avaler. La Tulipe partit d’un grand rire. Quelque pas et il enchaîna :

« Eh le gamin, tu as déjà observé une grenouille des Marais  ? Non  ? Ce sont de grosses rouges, énormes. Rien qu’à la vue elles ne donnent pas envie, mais le pire c’est leur langue. Les saletés produisent un venin qui ronge les chairs et la peau. Ne les approche pas, c’est mon conseil  ! Pour les cuisiner, mais en cas de disette alors, sinon point n’est besoin, il faut faire bouillir le corps jusqu’à ce qu’il boursoufle, puis le mettre à griller. Une fois l’extérieur bien carbonisé, l’intérieur est mangeable. Infect, mais au moins ce n’est plus fatal… »

La Tulipe continua comme cela, inlassable, jusqu’à la fin de l’après-midi. Jusqu’à, en fait, leur arrivée au grand taillis.

Cordien le repéra de loin et il le désigna d’un geste. Tulipeau cessa immédiatement de pérorer. Ils s’en approchèrent en silence. Le fourré ressemblait fort à celui dans lequel ils avaient passé la nuit précédente, mais en beaucoup plus vaste. Souriceau repensa à la jeune femme, nue et belle, et une étrange émotion le saisit. Désir et effroi entremêlés.

Ils s’arrêtèrent à deux pas de l’amas de broussailles.

« À présent, nous sommes sûrs », grommela la grosse voix du tisserand.

Tulipeau reprit lentement, d’un timbre qui ne lui était pas habituel :

« Le nid… Je m’en doutais bien oui – tout était trop calme – mais c’est désormais certain, nous foulons du pied le territoire d’une cheveuleuse. »

Puis, après une pause et avec un sourire qui s’élargissait jusqu’aux oreilles :

« Allons Souriceau, c’est à toi de jouer à présent  ! Le plan, c’est que tu pénètres dans le nid, tu prends un objet précieux et tu te carapates. Pendant ce temps, on met en place le piège… »

Le jeune homme hocha la tête et déglutit :

« Heu… D’accord… »

Il jeta un regard sur le tisserand pour vérifier que la Tulipe ne lui faisait pas une plaisanterie douteuse, mais le visage de Cordien restait indéchiffrable. Souriceau prit donc une profonde inspiration avant de s’avancer. Il s’enfonçait lourdement dans le sol spongieux et laissait de larges empreintes qui se remplissaient d’eau sale. Devant le taillis, il crut voir comme une trace de pied menu moulé dans le sol, prit garde à ne pas marcher dessus et manqua de perdre l’équilibre, car que son autre botte était restée engluée dans la boue. Il reprit sa stabilité, puis entreprit de faire délicatement le tour du fourré pour chercher une entrée au massif.

Bientôt, les broussailles s’écartèrent et formèrent une large brèche. Il pouvait y passer en se baissant un peu. « La porte », se dit-il tout bas. Il hésita à jeter un regard en arrière, vers ses compagnons, mais il craignait trop de les voir s’éloigner, le laissant seul devant la demeure de la chasseresse. Il y pénétra. Sous ses pieds, le sol était sec et il pouvait marcher facilement. Passé l’entrée, la hauteur du plafond de ronces et de branches s’élevait et il put presque se tenir droit. Il regarda autour de lui. Le nid formait une grande pièce, parfaitement ronde, de sept ou huit mètres de diamètre. La lumière s’infiltrait faiblement au travers du taillis.

L’odeur ambiante lui prit le nez. On était loin des effluves des Marais où l’air peine à pénétrer le remugle qui s’élève de l’eau stagnante et de la vieille boue. Il y avait ici comme un étouffement, une immuabilité de l’air, mais non pas humide et remontante, plutôt condensée. Une douce et envoûtante exhalaison de charogne et d’un corps resté trop longtemps immobile. Souriceau secoua la tête pour se remettre les idées en place.

« Qu’est-ce que je dois chercher déjà  ? Un objet précieux  ? Oui, mais quoi  ? »

Il fouilla la pièce des yeux et fut attiré par un entrelacs blanc. Il crut à des bijoux – colliers, bagues et boucles – répandus sur le sol. Il s’approcha et tendit la main. Il la retira juste avant le contact. Des côtes, des fémurs et un gros crâne. Autour, éparpillés, des ossements plus petits, en vrac, humains peut-être, mais aussi des restes d’oiseaux, de rongeurs et surtout, surtout, des vagues et des bosselages de carcasses décomposées de grenouilles.

Souriceau frissonna. Il avait dans le regard la belle jeune femme, nue  ; et dans le cœur la même émotion indécise qu’auparavant.

Il allait repartir quand il perçut un éclat d’or. Il se pencha et repoussa quelques os. Dessous, dissimulés sous le tapis squelettique, traînaient un collier avec deux belles pierres ainsi qu’un petit vase d’argent. Souriceau s’en saisit précipitamment et sortit en courant.

En dehors du taillis, il s’enfonça dans la boue traîtresse et s’affala. Il se redressa, tira le collier et le vase couverts de bourbe et rejoignit en vitesse ses compagnons.

Ces derniers s’étaient éloignés de quatre-cents pas environ. La Tulipe observait Cordien qui fixait son réseau entre les troncs d’un bosquet de trois arbres rachitiques. Le jeune noble les rattrapa d’une démarche lourde. Il décrotta ses bottes en arrivant sur la petite hauteur où avaient poussé les fûts. Le tertre s’élevait à deux mètres à peine au-dessus des Marais. Autour, la fange était profonde et collante.

« Bravo le moustique  ! C’est une belle pêche que tu as fait là, tout à fait ce qu’il nous fallait  ! »

Souriceau tendit les trésors à Tulipeau qui les transmit à Cordien. Celui-ci les déposa au centre de sa trame.

« Écartons-nous à présent, je pense que ton petit chapardage a dû la mettre dans tous ses états  ! »

Ils s’éloignèrent et se tapirent au sol, loin du nid et loin de la trame où avait été déposé le trésor de la cheveuleuse.

Enfoncés dans la boue jusqu’au torse, ils attendirent. Souriceau sentait des mouvements dans la bourbe, contre ses jambes, son dos, ses bras. De gros vers, des créatures de la vase et des bas-fonds : des rampants, des mille-pattes, des sinueux et autres gluants.

Après un long temps, un maigre clapotis attira leur attention. Une forme souple venait de disparaître derrière le nid. Souriceau fixa les alentours, écarquillant les yeux à s’en faire mal. C’est alors qu’il la vit. Elle se déplaçait à quatre pattes. Elle allongeait le pas et ne s’enfonçait qu’à peine dans la fange. C’était elle, la jeune femme nue. La boue qui lui parsemait le corps ne faisait que souligner ses formes, les rendre plus attirantes encore. Elle avait la démarche fine, féline, ensorceleuse. Elle s’approcha de la trame, en fit le tour.

Le tisserand chuchota :

« Allons ma belle, mets-y la patte. Vas-y, englue-toi, que l’on n’ait plus qu’à te cueillir… »

La cheveuleuse s’avança d’un pas sur la montée de terre, encore trois et elle pénétrait le réseau. Elle fixait son trésor avec intensité, avidement.

Souriceau ne pouvait s’empêcher de la regarder, de l’admirer, de la convoiter.

Elle fit un pas encore, puis deux. Elle se retourna pour observer autour d’elle. Elle huma l’air. Rassurée, elle leva sa main aux doigts fins pour entrer dans la trame.

Souriceau ne put se retenir, s’empêcher de crier. Un simple mot, à peine articulé, tout de suite regretté, mais inévitable.

« Non  ! »

La cheveuleuse se tourna vers les trois compagnons. La colère brilla dans ses yeux et son visage se métamorphosa. De chaste et doux il devint terrible. Les lèvres retroussées révélèrent des dents pointues, bientôt cachées par la chevelure qui se hérissa. Les crins noirs prirent vie et se dressèrent comme une rangée de piques sombres, comme un bouquet de fils de fer carbonisés. Ils semblèrent s’allonger et recouvrirent presque le corps entier de la chasseresse. Souriceau entrevit, au bout de ses doigts fins et graciles, de longues griffes effilées. La chasseresse poussa un feulement abominable et se jeta vers eux. En quelques pas, elle avait franchi la moitié de la distance qui la séparait des traqueurs. Les griffes en avant, l’écume aux lèvres, de la démarche d’un chat sauvage.

La Tulipe se redressa prestement et décocha une flèche de son grand arc. Le trait siffla, mais la cheveuleuse l’évita aisément. Le projectile se perdit dans la chevelure sombre et épaisse et le bois en craqua, brisé. Souriceau tremblait en regardant sa mort approcher, la colère qu’il avait déclenchée. La distance se réduisait rapidement. Vingt mètres. Dix mètres. Cinq, trois, deux, un.

La cheveuleuse avait les yeux dans ceux de Souriceau. Elle le dévorait déjà, elle lui broyait le cœur et l’écorchait vif, lui arrachait les chairs à pleines dents. Souriceau savait que c’était inévitable, et pourtant il la regardait doucement, immobile. Glacé de terreur et d’amour confondus.

Soudain, un cliquetis métallique résonna derrière lui, suivi d’un sifflement court. La cheveuleuse s’arrêta net, les mains aux longs doigts griffus tendus vers le jeune homme. Elle s’effondra lentement en arrière, les plumes d’un gros vireton de fer lui sortant de la poitrine.

Le tisserand avait visé juste. Il rechargea son arbalète en grognant.

Autour du corps clair de la cheveuleuse, l’eau se colora de rouge. Souriceau restait les yeux fixés sur la carnassière abattue. Le visage de cette dernière avait retrouvé la douceur de celui d’une jeune femme en fleur. Étendue, elle semblait dormir, nue et belle.

La voix de Tulipeau lui parvint de derrière, comme de très loin.

« Vient la partie la moins mignonne. Chaque fois, je me dis que je comprends, je comprends pourquoi il n’y a pas de femme dans la traque à la cheveuleuse… »

La Tulipe s’avança, un long poignard à la main. Il se pencha sur le cadavre de la jeune femme et lui passa délicatement la lame sur le haut du front, à la limite entre la peau et le cuir chevelu. Le sang coula et Souriceau détourna les yeux. Il ne voulait pas que l’on abîme sa beauté mais il n’osait rien dire, penaud. Au moins, sans un dernier regard elle resterait belle pour lui, intacte.

Quelques minutes plus tard, Tulipeau se redressait et fourrait quelque chose dans son sac.

« Voilà de quoi tresser de bonnes cordes  ! Épaisses et bien solides  ! Avec cela ton père pourra fixer sa corderaie pour la prochaine décennie, je te le dis  ! Son palais ne bougera pas, harnaché au flanc de la montagne : le crin de cheveuleuse est bien le plus solide qui soit  ! »

Après cette tirade, l’animaliste s’éloigna du corps sans vie de la jeune femme. De son sac dépassait une longue mèche de cheveux noirs.

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