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Antoine Bombrun

vendredi 3 avril 2015

Nouvelles

Une histoire de lâcheté

« Je suis un lâche. J’ai toujours été un lâche. Déjà, quand j’étais gamin et qu’on partait pour travailler chez la lavandière, avec ma sœur, y’avait un chien sur la route qu’on empruntait. À cette époque, mon père nous avait abandonnés depuis longtemps déjà et on vivait dans une bicoque en haut de la colline. Pas le choix, pour descendre au village, fallait passer à côté de la baraque de ce vieux soiffard. Le gars avait un reniflant plus gros que mon poing, tout rougeâtre et crevassé. Un vrai tarin de buveur ! Je ne sais pas pourquoi, mais malgré les terreurs que me causait son molosse, j’ai toujours considéré cet ivrogne comme mon père. Il n’y avait rien pourtant, si ce n’est ma mère qui arrondissait parfois les fins de mois en lui rendant visite. Rien à part le nez : mon paternel aussi, pour autant que je me souvienne, était un sacré alcoolique ! Faut dire, pour ma défense, que je n’en croisais pas beaucoup, des bonshommes, à cette époque…

« Mais qu’importe, le bougre était toujours ivre mort sur son banc et le clébard surveillait le coin. Ça devait être un ancien chien de berger, l’animal ! Il ne visait que les mollets ! Pour lui échapper, je me jetais à terre, mes jambes sous moi et je me mettais en boule. Alors, il grognait et tâchait de me retourner pour m’attraper les béquilles.

« Ma sœur, c’était sa manière de croire en Dieu, j’imagine, sortait la grosse bible qu’on tenait du paternel, et elle matraquait avec le pauvre corniaud ! En général ça suffisait à calmer l’aboyeur et il s’en repartait chez lui la queue entre les pattes. Il n’y a qu’une fois où ce salopard s’est mis en colère et s’est accroché à moi ! Il m’aurait arraché la moitié de la gueule si ma sœur ne lui avait pas flanqué un bon coup derrière les oreilles !

– Petite ordure ! Ça aussi c’était donc un mensonge ! Tes cicatrices n’ont aucun rapport avec les putains de garde-côtes ! Allez, passe-moi les conneries de ton enfance et viens-en au fait ! Je veux savoir comment on en est arrivé là ! Et presse-toi, je veux entendre ta version des faits avant que le navire ne nous emporte dans les bas fonds tous les deux !

– Doucement, doucement… Écarte un peu ta pétoire de ma gueule et je vais te raconter ! Voilà, voilà, c’est mieux comme ça… »

 

***

 

« Quand j’ai eu l’âge de me débrouiller par moi-même, ou plutôt quand la lavandière en a eu assez de me voir scruter ses attraits, je me suis fait la malle. Avec ma sale gueule, mes cicatrices et mon œil au beurre noir, cadeau de la blanchisseuse, j’ai eu du mal à me faire engager. J’ai néanmoins survécu de mauvais boulots en tâches ingrates. Souvent, je m’attachais trop aux petites brutes qui me prenaient sous leur protection. Je rêvais en eux des figures paternelles, quand ils ne discernaient en moi qu’un moyen de se remplir les poches de doublons…

« Un jour, sur le port, j’entends sans l’écouter un bonimenteur faire son discours. Je vais pour passer mon chemin quand j’aperçois la teinte écarlate de son accoutrement. Je le regarde alors avec plus d’attention et découvre en sa personne un gradé de la marine. Je prête une oreille à ses paroles et comprends que les forces navales recherchent activement de la soldatesque pour aller saborder la menace pirate. Le gaillard promettait monts et merveilles : richesse, gloire, joie de la bataille ! Son fusil, qui me faisait de l’œil, me garantissait tout autant de fariboles que la voix de son maître. Ni une ni deux, je m’approche de ce beau parleur et je lui signe son papelard !

« Il ne m’a pas fallu longtemps pour découvrir toute la menterie qui se cachait derrière ses propos. Traités comme des chiens, enfermés à pelletées entières dans la cale du navire. Je ne sortais que pour aller dégueuler par-dessus bord ou briquer le pont ! Mais bon, je ne trouvais pas à me plaindre tant que la bouffe me tombait dans l’écuelle à heures fixes. Surtout, je m’étais pris d’admiration pour un homme. Je n’en avais jamais vu de tel. Grand et élancé, toujours bien mis et d’une droiture à toute épreuve. Silvestre de Calais, capitaine de l’Incessant. Ce gars-là, ce n’est pas inconsciemment que je le prenais comme modèle, mais en le souhaitant de toute mon âme.

« Tout s’est corsé un beau matin, alors que je terrassais mon mal de mer à larges gerbes fétides. Cette saleté de vigie a gueulé depuis le haut de son mât : "Voile, voile à l’horizon !" et toute la cacophonie bien huilée de la soldatesque s’est mise en branle. Il n’y avait que moi et une paire d’autres apprentis qui nous trouvions comme un cheveu sur la soupe. Bientôt, le capitaine s’est dressé sur le pont, longue vue à la main. Après quelques secondes de scrutation, il a déclenché une beuglante de joie d’un simple chuchotis : "des pirates… "

« Ça a été ma première bataille. Je ne m’attendais pas à ça et il n’a pas fallu long avant que je ne m’humidifie les chausses… En bref, je me suis caché dans un coin et j’ai prié pour passer inaperçu !

– Dégonflard ! Pétochard ! Rien que pour ça, foi jaune, tu mériterais que je te troue la peau ! Allez, presse-le pas avant que je ne te fasse bouffer le canon de mon pétard !

« Le Bon Dieu, cette ordure, m’a entendu et aucun des flibustiers n’a mis la main sur ma piètre personne. Néanmoins, il m’a fait payer sa gentillesse en me compissant galamment la gueule ! Moins de deux heures après la fin de l’échauffourée, j’étais convoqué dans la cabine du capitaine. Cet intègre militaire, que je vénérais entre tous, allait se joindre au Tout-Puissant afin de se délester la vessie… Je m’attendais déjà à faire la rencontre du chat à neuf queues, dont j’avais aperçu à plusieurs reprises les zébrures sur le dos d’Eustache, le bois-sans-soif du navire qui avait la fâcheuse habitude de voler dans la réserve du tonnelier.

« Je me présente, on me fait entrer. Le capitaine Silvestre de Calais était à son bureau en train d’écrire. Je patiente aussi droit que je peux, avec la tremblote dans les guiboles et la vomissure qui me chatouille le palais. Après une dernière ligne, le capitaine repose sa plume dans son encrier et lève la tête vers moi. À sa grimace, je devine que ce qu’il voit ne lui plait pas. Je balbutie une excuse sur ma tenue en loque, mais il me fait taire d’un bras. Il se tourne vers le timonier Chenault, son officier principal, et lui chuchote quelques mots. Celui-ci me jette un regard en coin avant de ricaner. J’entends Silvestre de Calais insister avec gravité et l’autre, perplexe, de maugréer : "Mais, vous n’êtes pas sérieux, tout ça à cause de sa sale gueule ?" Le rouge de la colère me monte aux joues mais je la garde close, je préfère ne pas ajouter d’insubordination à mon actif.

« Après plusieurs minutes de cet échange à mi-voix, le capitaine daigne enfin m’adresser la parole : "Soldat Gallais, qu’il me dit, vous nous paraissez tout à fait qualifié pour un poste à hautes responsabilités." Je me trouve si bête que je ne parviens à rien lui répondre, mais Silvestre de Calais n’en semble pas indisposé et conclut ainsi l’affaire : "Qui ne dit mot consent, soldat Gallais, vous serez donc notre mouchard !"

– Foutre d’imbécile, et moi qui te croyais trop con pour être un cul rouge ! Alors que c’est ce qu’ils recherchent, ces écrevisses de rempart, de la connerie ! Continue, enfoiré de salopard, continue avant que la colère ne me fasse presser la détente ! »

 

***

 

« Silvestre de Calais, le capitaine de l’Incessant, a fait mouiller son navire dans le port de la passe aux loups. C’est un bouge réputé pour sa mauvaise fréquentation. Après m’avoir agrémenté d’une tape sur l’épaule et d’une bourse pleine d’argent, il m’a lâché dans les rues crasseuses. À errer dans ce bourbier, j’ai ressenti comme un relent de mon enfance : pisse et brume entremêlées. Sans le vouloir, je me suis mis à chercher la figure paternelle qui hante mes souvenirs. Tassée sur un banc, le groin à l’air et la bouteille en main. Je me suis senti petit garçon et… Oui, oui, je vois à ta gueule que je divague. Je reprends donc le fil de mon récit, pas la peine de lever ta pétoire je la discerne déjà très bien d’ici…

« J’ai passé pas mal de temps dans tous les tripots et les auberges de la baie, mais les seuls malfrats que j’y ai trouvés, ça a été des ivrognes en mal de piécettes qui s’efforçaient de boire à l’œil. Je ne savais pas, à l’époque, que vous autres les frères de la côte étiez si bien intégrés dans le paysage que vous aviez accès aux salons privés et jusqu’aux antichambres des gouverneurs !

« Un jour, tout de même, j’ai eu vent qu’un sloop sans pavillon venait de mouiller dans les docks. Je suis allé fouiner jusqu’à découvrir que le capitaine payait sa place en pots de vin. La troupe des matelots s’est rendue dans le bouge le plus proche, où elle a commandé la moitié de la réserve d’alcool. Il y avait dans le lot de sacrés soiffards, chez qui le rhum descendait aussi bien que l’eau ! Le plus impressionnant était le capitaine, un ours d’au moins deux mètres, avec une cicatrice en travers du mufle. Il se faisait appel…

– Fortuné, c’est Fortuné l’ours des mers. Enfin, c’était. Il a essayé de nous rouler il y a de ça deux ou trois saisons. Même pas un pirate, cette petite frappe faisait de la contrebande de maigre envergure et il a voulu jouer avec un poisson trop gras pour lui. Le concours de bite où il nous a engagés s’est mal terminé et je l’ai descendu d’une balle avec la même pétoire que je presse sur ta tempe aujourd’hui… Son équipage, composé de gros bras encore plus cons que leur capitaine, n’a pas vraiment aimé le geste. Ils se sont jetés sur nous et ça a été un bain de sang. On a bien perdu une paire de bons gars, mais on avait les couilles plus épaisses que les leurs et on leur a fait mordre la poussière !

« Parmi les quelques survivants que nous avons intégrés à notre équipage, il y avait un merdeux à peine dégrossi. Un gamin avec une sale gueule qui s’était fait enrôler auprès de l’ours après je ne sais quelle magouille. Je me souviens avoir hésité à le balancer par-dessus bord, mais Lucien, cette andouille de quartier maître, a pris sa défense pour je ne sais plus quelle raison. On a bataillé un moment, puis j’ai jeté l’éponge pour aller me rincer le gosier à la santé de l’ours des mers.

« Ce jour-là, il t’a sauvé la vie, cet abruti. Ce jour là aussi, il a prononcé la sentence de mort pour tout notre équipage… Je ne me trompe pas ? »

 

***

 

« Je crois que tu as bien résumé mon arrivée parmi vous, sur La Cloche de passage, oui… Pendant que tout votre équipage est allé fêter la victoire, on m’a balancé dans les cuisines pour me refaire une santé. Je suis tombé sur Anonyme et sa jambe de bois. Tout de suite, sa gueule m’a rassuré. Son nez de soiffard m’a rappelé mon vieux sur son banc et la paire de mousses qui lui encombrait les guiboles le dogue qui me pinçait les mollets. Ils entretenaient la même relation. Un mélange d’amour et d’emmerdement. Les deux gosses lui tournaient autour comme de jeunes clébards pour de la bouffe et lui rigolait avant de les renvoyer à grandes claques sur le coin du visage.

« Quand il m’a vu, Anonyme m’a tout de suite pris sous son aile. Je crois que ma trogne lui rappelait sa déchéance. Il m’a tout raconté en me refilant de la soupe avec du lard. L’avancement qu’il avait gagné dans le temps, le poste de second pour lequel vous vous étiez battus tous les deux. Il m’a décrit les mandales que vous vous mettiez, il m’a dévoilé que, derrière cette concurrence qui vous opposait, il y avait une amitié, une dure une vraie. Il m’a expliqué aussi sa victoire à l’arraché quand l’équipage a préféré l’élire lui plutôt que toi. C’est à partir de là que votre camaraderie s’est fissurée. Il regrettait, ça se voyait à son air, il regrettait que sa montée en grade vous ait éloignés tous les deux. Il m’avait fait jurer de ne rien te dire, enfin, qu’importe maintenant qu’il est mort, mais…

– La barbe ! Je connais cette histoire ! La bataille contre les culs rouges du frégaton Maximilien Lame. La volée mitraille qui lui a pris sa jambe et qui a privé l’équipage de son capitaine. Sa descente aux enfers et ma montée à la barre. Son alcoolisme et la perte de tout ce qu’il possédait, jusqu’à son propre nom ! Pas la peine de me farcir le chou avec des conneries, raconte-moi seulement comment on en est arrivés là où on en est aujourd’hui !

– Oui, oui, pardon. Anonyme a suffisamment pris soin de moi pour que l’équipage m’accepte. Je n’étais pas un des vôtres, mais je n’étais plus un ennemi. Surtout, contrairement aux autres rescapés de l’équipage de l’ours des mers, il me donnait de quoi me remplir le bide. Grâce à lui, j’ai survécu là où mes anciens compagnons sont restés. La faim et le scorbut ont eu raison d’eux.

« Une fois membre d’un équipage pirate, ce qui constituait la part première de mon contrat avec Silvestre de Calais, capitaine de l’Incessant, venait le plus gros du boulot. Communiquer sur vous pour le compte de mon patron. Pour cela, j’avais été mis en lien avec la guilde marchande de la Barque d’or. Mon patron les avait choisis parce que ces rupins ont des comptoirs dans tout le Nouveau Monde. Un dans chaque bourg qui peut leur rapporter, et des gars de partout à travers les cinq océans ! Avec une telle présence, j’étais sûr de les trouver et de faire passer facilement mes messages. Habituellement, la Barque d’or ne s’occupe pas des affaires du gouvernement, mais mon patron avait suffisamment d’oseille pour les intéresser. De son côté, il les voulait eux car il se doutait que, sous leur aspect propret, les négociants n’étaient pas étrangers à nombre de magouilles… Il n’avait pas tort !

« Ma première rencontre avec la guilde s’est déroulée quelques semaines après mon enrôlement sur ta frégate. Ça ne va pas te faire marrer, mais la chose est pourtant drôle ! Cette rencontre, je ne l’ai pas préparée, je ne me suis pas éclipsé alors que le navire mouillait au port pour aller rendre visite aux Barques d’or, rien de tout ça… C’est eux qui sont venus à moi, enfin, à toi ! Un matin, le mousse a gueulé qu’il y avait un rafiot à l’horizon. La peur au ventre, je me suis arrimé au bastingage en espérant détromper le gamin. Le second a viré de bord dans un éclat de rire et ordonné que l’on donne de la voile. Les remous ont manqué de me faire rendre tripes et boyaux. De ton côté, tu as lorgné un moment dans ta longue-vue, puis tu as contenu tes gros bras d’une parole : "Calmez-vous les nerveux, ce sont des compères !" Ah ah, tu ne peux pas savoir comme cette tirade m’a fait plaisir ! Comme tout le monde rengainait son attirail de guerre, j’ai tenté d’apaiser mes intestins qui chantaient la turlurette…

« Les deux bâtiments se sont rapprochés lentement jusqu’à se coller. Certainement pour montrer que tu étais le patron, tu as accueilli les marchands à grands gestes, mais sans bouger un pied de ton pont. Cela n’a pas semblé déranger outre mesure le capitaine d’en face, qui a fait le chemin pour venir te serrer la pince. Je me tenais quant à moi comme un abruti, toujours cramponné au bastingage, quand j’ai aperçu l’insigne que l’homme portait au côté. Pendant un instant, je suis resté éberlué et je n’ai pu rien faire d’autre que demeurer bouche bée. Puis j’ai fermé mon clapet pour faire tourner mes méninges. Ça a mis un moment à me revenir. Silvestre de Calais, le capitaine de l’Incessant, me l’avait pourtant poinçonné dans le crâne, mais la vie à bord d’un rafiot de malandrins et toutes les frayeurs que cela comporte avaient passablement amolli mes souvenirs en la matière. Je n’ai pas pu retenir quelques mots : "La guilde de la Barque d’or… " Autour de moi, les matelots m’ont fixé d’un drôle d’air et je me suis enfui vers les cuisines. Là bas, j’ai questionné Anonyme de la manière la plus discrète possible. De toute manière, il ne fallait pas grand-chose pour le faire parler et il m’a renseigné sur nos prochaines escales.

« Après avoir bavassé tout son saoul et préparé un frichti pour notre invité, il m’a envoyé le lui porter. J’ai fait un détour par ma sacoche pour y saisir un morceau de papier et un crayon. On peut pas dire que je sois lettré, mais je sais tout de même former mes lettres alors j’ai retranscrit tout ce que m’avait dévoilé le coq.

« Puis, ni une ni deux, je me suis dirigé vers notre hôte que tu avais emmené dans ta cabine. Lorsque j’ai eu toqué, je lui ai tendu le plateau où Anonyme avait entassé tout ce que contenait la cambuse qui pouvait se tartiner, ainsi qu’une grosse miche de pain. Le gars a saisi le tout sans m’accorder un regard et je me suis senti con. J’avais toujours mon papier à la main, mais j’avais laissé filer ma chance. Merde. Je suis resté planté sur place, l’échine humide et la mouille tremblante, jusqu’à ce que tu me rembarres à grand renfort de mots doux. J’ai caracolé jusqu’à la porte et je l’ai ouverte.

« Avant de sortir, j’ai jeté un regard plein d’espoir vers l’intérieur et mon cœur a fait un bond. Tu te dirigeais vers le fond de la pièce pour chercher ta bouteille de rhum et notre hôte, en se tournant vers toi, avait fait tomber son morceau de pain. Je me suis précipité et j’ai ramassé la miche. Au moment de la lui confier, je lui ai remis mon petit papier. Sans ciller une seconde, le capitaine de la Barque d’or l’a glissé dans sa manche, a attrapé le bricheton et m’a renvoyé du regard. Le temps que tu reviennes, bouteille en main, je m’étais déjà enfui en claquant la porte. Le cœur à deux doigts d’éclater, je me suis affalé contre le mur : méfait accompli.

– Enfoiré… »

 

***

 

« Une fois ma mission achevée, j’ai senti mes épaules libérées d’un grand poids. La nuit, j’ai dormi du sommeil du juste. J’avais fait mon devoir, plus rien ne pouvait m’arriver ! Puis, avec les premières lueurs, les angoisses ont commencé à revenir. Quand allait donc avoir lieu l’attaque ? Comment cela allait-il se passer ? Les soldats me reconnaitraient-ils ? La bataille allait-elle m’épargner ? Tant de questions sans réponses qui me hantaient même éveillé. La seule chose qui avait le pouvoir de m’apaiser était la présence du vieil Anonyme. Je ne sais pas pourquoi, mais il y avait un quelque chose dans son tarin, dans sa posture d’infirme ou dans l’odeur de bouffe qu’il dégageait qui me réconfortait.

« Finalement, mais tu t’en doutes, c’est lorsque nous avons mouillé contre la falaise du Vieux-trésor que nous avons été pris pour cible. Après une soirée à picoler avec les locaux, tu as…

– Je m’en doute oui. Je suis allé pisser par dessus le bastingage avant de me mettre dans le torchon. C’est là que j’ai repéré une drôle de lueur au large. Y’avait pas de raison, mais être capitaine d’un équipage de gueux des mers m’a appris la suspicion. J’ai préféré sonner le branle-bas et lever l’ancre. Nous avons pris la fuite vers l’orient. Nous avions eu de la chance, mais ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille ! »

 

***

 

« Étrangement, j’ai été apaisé de cet échec. Après notre fuite, je me suis senti plus intégré dans l’équipage. Il y avait bien sûr Anonyme, chez qui j’étais toujours le bienvenu, mais c’est surtout par à travers ses deux petits cabots que j’ai pu me tailler une place sur La Cloche. Les mousses ont joué le rôle d’intermédiaires entre ma sale gueule et la méfiance de l’équipage. Ils m’ont introduit dans leurs amusements de gamins et par là dans la camaraderie de bord. Au début, je n’étais qu’un chiot plus grand que les autres, à qui l’on pouvait tout faire. Je dois dire que, en dépit des roustes que je me suis prises, cette position ne me déplaisait pas en raison de la protection du maître-chien. Anonyme, malgré son humeur de dogue, ne supportait pas que l’on touche à ses petits.

« Une fois la défiance de l’équipage à mon égard apaisée, c’est mon accès à la cambuse qui a facilité mon intégration. J’ai pu sortir en douce quelques litrons de rhum, et rien que pour ça j’ai gagné l’amitié de plus d’un ! De même, les gourmands ont eu droit de ma part à quelques gâteries… Souvent, ils me disaient qu’ils m’aimaient bien malgré ma sale gueule et mes cicatrices. Ils avouaient qu’ils me confieraient leur femme, s’ils en avaient une, car ils savaient qu’avec moi elle reviendrait toujours. Puis, dans un éclat de rire, ils ajoutaient qu’ils ne me laisseraient pas leurs gosses, par contre, parce qu’ils voulaient dormir la nuit et qu’un gamin apeuré, ça beugle. Je riais moi aussi en les écoutant, moins jaune que tu ne l’imagines car même si on me reconnaissait comme un monstre, au moins on me reconnaissait et cela me faisait plaisir.

« Un jour, nous avons accosté dans une petite ville dont je ne me souviens plus le nom. Une bourgade pas grande pour deux sous, mais qui tenait sa richesse de son emplacement stratégique. Les hommes sont descendus à terre pour visiter les auberges et les dames, comme ils disaient. Tu avais donné quartier libre jusqu’aux premières lueurs. Je comptais rester dans les cuisines à dormir au chaud et à jouer avec les mousses, mais un de tes gros bras m’a engagé pour la visite. Il a ajouté : "Cela te fera du bien !" et il n’était pas question que je puisse avoir un avis contraire.

« Nous avons erré dans les venelles et pénétré quelques hôtelleries. Tu connais les bois-sans-soif qui composent ton équipage, tu comprendras que j’ai rapidement eu du mal à tenir la cadence. Je ne marchais déjà plus droit quand, pour la troisième fois, nous avons regagné l’air froid de la rue. Sur le chemin de notre quatrième biture, je me suis retrouvé le cul dans la neige. Les autres se sont marrés et m’ont balancé quelques boules. Moi, je riais bêtement. En fait, c’était mon destin qui m’avait fait trébucher ici, car lorsque j’ai levé la tête, je suis tombé sur la devanture pompeuse d’une maison de la Barque d’or. Leur enseigne qui grinçait dans le vent frais exerçait sa fascination sur moi comme les dames des auberges sur les matelots. Finalement, un monceau de neige s’est écrasé sur mon crâne et a brisé ma contemplation. Je me suis redressé et j’ai suivi les gars qui galopaient jusqu’à l’hôtellerie de L’Anguille des quais : la meilleure selon eux.

« Ma découverte avait déjà fait retomber un peu mon ébriété, mais un autre événement a joué pour me dessaouler tout à fait. Un des soiffards pour qui j’avais ramené quelques litrons et qui se sentait redevable m’a offert la visite d’une dame. L’équipage s’est jeté sur l’occasion pour trinquer à ma première. L’expérience a été rondement menée et je me suis vite retrouvé en extérieur. J’étais déboussolé, mais je n’étais plus aviné. J’ai tiré un papier de ma poche et j’y ai consigné ce que je savais sur notre itinéraire. Ensuite, à grands pas, je me suis dirigé vers l’enseigne de la Barque d’or.

« Finalement, j’ai tourné à travers toutes les rues du quartier avant de remettre la main sur la boutique : faut croire que j’étais plus noir que gris ! Bien sûr, la baraque était fermée. Je tambourine du mieux que je peux et pas de réponse. Je pousse même le vice jusqu’à beugler un coup. J’entends alors le grincement d’un vantail qui s’ouvre à l’étage. Je lève la tête, triomphant, bouche en cul de poule, pour me recevoir un seau de pisse sur la gueule sans autre préambule qu’un gros juron bien visqueux et sans autre conclusion qu’un claquement de volet.

« Ah, je vois que l’historiette te fait marrer ! Allons, modère ton rire, tu risquerais d’appuyer sans le vouloir sur la détente ! Nous serions bien cons, toi avec un cadavre rougi comme conteur, et moi en route pour les mauvais rivages ! Laisse-moi mener mon récit jusqu’à son terme, bourreau, afin de décider de ton office.

– Il est tout décidé, corniaud, alors cesse de chercher à m’entourlouper et raconte.

– Hum… Bon. Après cette mésaventure, j’ai choisi de glisser mon mot sous la porte, et advienne que pourra. Ensuite, j’ai tâché de rebrousser chemin. J’ai retrouvé l’auberge sans trop de mal, mais il n’y avait plus personne. Le patron, qui rinçait quelques pintes derrière son comptoir avant de fermer boutique, m’a expliqué que les soiffards étaient partis depuis peu. Il m’a vaguement montré la direction en ajoutant : "En y allant fissa, tu devrais pouvoir les rattraper… " Je n’ai pas cherché plus loin et je me suis précipité à leur poursuite. Néanmoins, manque de cul ou verres de trop en travers du groin, je ne les ai jamais retrouvés.

« J’ai paniqué quand le ciel a commencé à éclaircir. J’ai alors rebroussé chemin vers le port, mais je n’ai réussi qu’à m’enfoncer un peu plus dans le dédale des ruelles malodorantes…

– St Calmaud.

– Pardon ?

– St Calmaud, le nom de la bourgade. Je me souviens. Tu es arrivé alors que l’on levait l’ancre. Je ne voulais pas redescendre la planche pour te laisser monter. Je ne t’ai jamais aimé, et cet abruti d’Anonyme était au fond de sa cambuse, trop loin pour te porter secours. Mais surtout, pour qu’un suiveur comme toi quitte la troupe et s’aventure seul dans les rues, il fallait une sacrée bonne raison ! Je n’en voyais que deux honorables. Se foutre sur la gueule, ou pister une greluche. Mais te bastonner, je savais que tu n’en étais guère capable, quant au second prétexte, les autres m’avaient suffisamment conté ta rencontre avec une dame pour que je la mette de côté. Seulement, si j’écartais ainsi toutes les raisons honorables, ne restaient que les crapuleuses. Alors si, franchement, je ne voyais pas ce que tu pouvais magouiller, je préférais ne pas prendre de risques !

« Seulement, il y a Lucien, cet empaffé de quartier-maître, qui s’est interposé. Certes, c’est son rôle de protéger les matelots, mais tout de même, il pourrait laisser tomber pour les raclures de ton acabit ! Je ne sais pas comment c’est possible, mais tu arrives toujours à te trouver des gardes-chiourmes. Tu leur fais tellement peine qu’ils te prennent en pitié. Anonyme, c’est parce que tu lui reflétais sa déchéance. Lucien, il me l’a avoué plus tard, c’est parce que tu lui rappelais son petit frère. Un prématuré que sa mère avait mis au monde alors qu’il avait une huitaine d’années, un pauvre lardon qui n’a pas tenu une semaine…

« Enfin, tout ça pour dire qu’après je t’ai mené la vie dure ! Je te soupçonnais et je te le faisais savoir ! Tu en as bouffé, des corvées et des mots abrupts ; tu en as bavé ! J’ai reporté sur toi toutes les taloches destinées aux matelots.

– J’en ai encore les marques, mais étrangement, je t’admirais pour ça. Tu ne craignais pas de te mettre à dos l’équipage pour le protéger. Combien de fois Anonyme et Lucien n’ont-ils pas gueulé ou demandé l’assemblée de justice pour me défendre. Combien de gabiers n’as-tu pas déçu par tes gestes violents ? Mais que t’importait, car tu les défendais, même si c’était à leur insu. J’admirais aussi Anonyme et Lucien pour leur ténacité et tous les efforts qu’ils faisaient pour moi. C’est grâce à tes mauvais traitements que j’ai vraiment trouvé ma place sur La Cloche de passage. Vous êtes devenus ma famille et j’entretenais avec vous la même relation que j’ai toujours eue avec les miens : entre rejet et protection…

 

***

 

« Un soir, alors que nous allions mouiller dans les eaux saumâtres d’une baie sordide, la vision d’un galion armé jusqu’aux dents a fait trembler l’équipage. Tu as grogné que c’était un navire de guerre aux couleurs françaises avant de porter l’œil à ta longue vue. Quelques instants plus tard, tu ajoutais : "Si je ne le connais pas de nom, je ne m’en méfie pas moins comme la peste ! Nous avons fait suffisamment de prises à la patrie des buveurs de rouge ces derniers temps pour ne pas nous en défier… "

« Un de tes gros bras a demandé si on sortait les armes et tu as rétorqué qu’il valait mieux éviter le danger. D’un geste, tu as réclamé la carte. Tu l’as observée un moment avant de pointer du doigt une petite île : "Ici, nous accosterons ici. Une anse sans prétention, mais qui suffira pour ce que nous avons à y faire !" Le second a donné de la voix pour marquer son désaccord : "Mais, nous en avons au moins pour trois jours ! Non, regarde le tonnage de ce galion, il ne pourra jamais nous suivre si on serre la côte, il risquerait trop de se heurter contre les hauts fonds. Approchons-nous, et si nous voyons qu’il cherche les emmerdes, nous le sèmerons en longeant le bord de mer !" Tu as observé le second pendant quelques instants, puis tu as hoché du chef : "Va pour !"

« Alors que la frégate s’élançait en avant, je ne quittais pas le galion des yeux. Le cœur battant la chamade, je me demandais avec un mélange d’espoir et de crainte si ce navire de combat était sous contrôle de mon patron, Silvestre de Calais. Ce n’était pas là l’Incessant, son vaisseau personnel, je le savais pour y avoir servi un moment. Le galion qui nous faisait face possédait au moins vingt canons de trop pour lui appartenir. Cependant, j’avais ouï-dire que mon patron avait la direction d’une petite flotte de guerre, dont un bâtiment de cet acabit. Bien avant le nom du navire, son drapeau m’a attiré le regard : c’était bien un bateau français. Enfin, alors que nous allions aborder la anse, le galion s’est mis en branle. Lentement, avec une lourdeur de colosse, il nous a exposé son flanc.

« Tu as juré à voix haute avant de donner l’ordre de virer de bord. Tu as ajouté en serrant les dents : "Vu le nombre de canons qu’il a, il lui suffirait d’une décharge à bout portant pour nous envoyer par le fond ! " Le second a hoché du chef, il était d’accord, contourner paraissait plus prudent. Alors que les gabiers lâchaient un peu de la grand-voile pour prendre de la vitesse. Un étincèlement sur la plaque du navire a accroché mon regard. Avec difficulté, j’ai déchiffré le nom du vaisseau : Le Récolteur. Mon cœur n’a fait qu’un bond et je me suis précipité vers toi. Tu allais me repousser, mais plonger tes yeux dans les miens a semblé de faire changé d’avis. La main sur ton bras, je t’ai parlé avec plus d’assurance que je n’en ai jamais eu : "Ne longeons pas la côte ! Si ce galion en a après nous, il ne nous aurait pas attendus ici sans une solution de secours ! Reprenons le large !" Comme tu ne voulais pas me croire, que tu allais forcer la voix pour que l’on donne du mou, je me suis jeté à tes pieds et je t’ai supplié !

« Fils de catin ! Dire que ce sont ces paroles qui ont joué en ta faveur ! Les paroles d’un traître ! Je me suis dit qu’il en fallait dans le froc pour parier sa vie ainsi sur une intuition. Alors j’ai pris ton parti et nous avons fait demi-tour. Immédiatement, le galion a déplacé son nez pour nous serrer, mais il n’avait aucune chance face à la vitesse de notre frégate ! Comme il peinait à modifier son cap pour nous suivre, son flanc a craché du plomb dans un fracas de tonnerre. Mon second s’est esclaffé qu’ils étaient sacrément benêts pour tirer ainsi dans le vide, mais je t’ai jeté un regard inquiet : les commandants de ce genre de bâtiments ne sont jamais benêts. Cela ne pouvait être autre chose qu’un signal !

« Quelques instants plus tard, les évènements n’ont pas joué pour me détromper, car une frégate a jailli de derrière l’épaulement de la crique ! Plus longue que La Cloche, plus fine aussi ! Elle avait la vivacité d’un mince oiseau de mer ! Je t’ai entendu jurer dans ta barde. Il y avait en plus, dans ton blasphème, un mot que je n’ai pas compris sur le coup. Mais à présent, à présent que j’ai vu cette frégate de près et que j’ai pu lire son nom, je le comprends. Ce mot, c’était le nom du bâtiment : l’Incessant ! Tu t’étais trahi et, dans l’emportement de notre dérobade, je ne m’en suis pas rendu compte… Heureusement, malgré la célérité de ce nouveau navire, nous avions réussi à prendre suffisamment de champ ! Pendant quelques heures, j’ai cru pouvoir le semer, j’y ai cru… Allons, foutre de cul rouge, presse donc la fin de ton récit : je sens la lassitude me gagner. Plus nous avançons, et plus je découvre mon imbécillité !

– Dès que j’ai aperçu la frégate, j’ai su qu’il s’agissait de l’Incessant ! Jamais je n’ai vu tant d’élégance dans un navire. Tu parles d’un mince oiseau de mer ; pour ma part, je trouve l’image bien faible. C’est un Phoenix, un oiseau de Paradis qui scintille et qui parade ! Un fantastique dragon de légende ! Pardon, baisse ta pétoire, je sais que je m’égare… Quand tu as senti que l’on ne pourrait pas échapper à l’Incessant, tu t’es décidé à faire front. En une courte parole, tu as secoué l’équipage et tu lui as redonné courage. Je n’ai jamais vu personne capable d’un tel prodige : peu de mots, mais une puissance formidable ! Le temps d’entamer les manœuvres et les matelots se tenaient déjà sur le pied de guerre.

« Les mâts croulaient de gabiers qui se déhanchaient comme des macaques grimaçants, les canonniers beuglaient sous la cale et le pont débordait de lames et de pistolets prêts à fumer ! Il n’y avait que moi, pâle, trébuchant, la bile aux lèvres, qui faisait piètre figure dans ce bataillon de démons des mers…

« La Cloche n’avait pas encore pleinement viré de bord que l’Incessant, déjà, nous présentait son flanc piqueté de gueules ouvertes. Dans un bruit de tonnerre, le grouillement des culs rouges a disparu dans un flot de fumée. De notre côté, nous avons reçu plus d’éclaboussures que de fer, mais les hostilités étaient lancées. Suivant ton ordre, nos canons ont craché leurs boulets vers l’ennemi.

« En un instant, notre pont s’est transformé en champ de bataille. J’avais les oreilles pleines de cris et de déflagrations, de hurlements et de fracas. Bientôt, le concert étouffé des mousquets s’est joint à la danse. Les marins tombaient comme des mouches, percés de toutes parts, crevés et déchirés. Déjà, je ne pouvais plus bouger. La terreur avait pris sur moi plus de droits que l’homme ne devrait en laisser à quiconque. Je ne tenais debout que grâce à la raideur de mes jambes, mais la moindre bousculade m’aurait jeté à terre. Par chance, le jeu des positions m’avait rejeté dans un coin abandonné et le nombre des tués était devenu gage de ma tranquillité.

– Foutre de lâche !

– Finalement, je n’ai retrouvé la liberté de mes mouvements que lorsqu’est venue l’heure de l’abordage. De voir débarquer les rudes soldats de Silvestre de Calais, mon patron, j’ai ravalé ma terreur comme une goulée de morve. J’ai senti renaître en moi le patriotisme, ces belles couleurs qui sont celles de mon pays ! J’ai dégainé et fait quelques pas en avant.

– Ordure…

– Puis, alors que j’allais me jeter maladroitement dans la mêlée, j’ai entraperçu Lucien, le second de La Cloche, qui ferraillait contre un veston rouge de mon patron ! La vision m’a fait chanceler et a brisé toute la morgue que j’avais un instant éprouvée pour vous. Je me suis souvenu de l’humanité des frères de la côte, de la grande famille dans laquelle vous m’avez accueilli, vous autres les naufrageurs.

« Sur le pont en face, un commandement de Silvestre de Calais a été pour moi comme un nouveau coup au cœur. Pendant un instant, je n’ai plus su quoi faire ni quoi penser, puis, l’illumination m’a emporté tout entier. Je sais que je suis un lâche, un putain de pleutre ou tout ce que tu voudras, un sous-homme, mais lorsque l’idée m’a eu effleuré, je n’ai pas pu faire autrement que de la suivre : je me suis jeté à l’eau.

– …

– Oh, ne me regarde pas comme ça, tu me fais peur ! Je sais je t’ai dit, je suis un pleutre, un dégonflard, un péteux, un demi-sel de pétochard, mais c’est ce que j’ai fait…

– Ce n’est pas de la lâcheté, imbécile, mais de la loyauté ! »

 

***

 

« L’arrivée dans la flotte m’a fait l’effet d’une douche froide. Je me suis débattu un moment avant de trouver quelque chose à quoi m’accrocher : à la texture, un cadavre, à la couleur, un soldat de la marine. Comme je n’avais rien d’autre à foutre et que je savais que je ne pouvais pas m’éloigner, j’ai levé les yeux vers l’affrontement. La castagne battait toujours son plein sur La Cloche. Le pont de l’Incessant était plus calme, mais je devinais aux rumeurs des râles qu’une petite guerre s’y déroulait. Impossible de découvrir qui menait le jeu, impossible aussi de préparer le discours que j’allais servir au gagnant.

« Bientôt, j’ai été attiré par un glougloutement funeste. À la vue des bulles et des remous, je n’ai pas eu de doutes trop longtemps : l’Incessant prenait l’eau. Soudain, j’ai reconnu la voix de Silvestre de Calais qui sacrait à l’étage. Le temps de lever les yeux et j’ai deviné son sabre qui voltigeait vers la mer avec, encore cramponnée sur la poignée, la main de mon patron… Le reste du capitaine se dressait toujours sur ses jambes et la détonation d’une pétoire brandie de la gauche a envoyé son adversaire paraître devant le Bon Dieu. Silvestre de Calais a vacillé et attiré son moignon à lui. J’avais envie de lui crier de garder courage, mais je n’ai pas osé. Lui grimaçait, mais tenait bon. Enfin, c’est ce que je croyais. Il a soudain trébuché avant de dégringoler dans la pisseuse.

« Il a fait un gros plouf non loin de moi et, par admiration plus que par loyauté, je me suis précipité pour lui porter secours. Il se débattait vainement et buvait déjà la tasse quand je lui ai agrippé le torse. De sentir le poids d’un homme, il s’est agité de plus belle, mais je l’ai calmé de la voix. Il s’est apaisé pour se tourner vers moi. Son rire, jaune, a été teinté de sang : "Merde alors, il fallait que je tombe sur toi… " Son second éclat de rire a été noyé par une secousse particulièrement féroce et il s’est contenté de tousser en crachotant l’eau salée.

Alors que je m’acharnais à le traîner vers son navire, une explosion nous a ramené la tête dans la flotte. En un instant, la mer est devenue enfer. Un violent remous d’eau chaude nous a repoussés tandis que les débris chutaient par dizaines autour de nous. Je ne sais pas comment c’est possible, mais rien ne nous est tombé sur la gueule. Je me suis retourné dès que j’ai pu pour admirer une dernière fois la carcasse crevée de La Cloche de passage, dont seule demeurait la proue et des lambeaux de son ponton en flammes. Entre deux grimaces, mon patron a lâché un laconique "La réserve de poudre… ".

« En nageant de côté comme un crabe à moitié noyé, j’ai ramené Silvestre de Calais contre le flanc de l’Incessant. C’était une manœuvre dangereuse et nous avons heurté la coque à plusieurs reprises avant que je réusisse à m’y accrocher. Quand, enfin, je suis parvenu à saisir une corde pendante, symbole du carnage qui avait eu lieu plus haut, je nous ai hissés avec difficulté. Maladroitement, de sa main gauche, mon patron aidait comme il pouvait. Finalement, nous avons accédé à l’échelle. À partir de là, l’escalade a été plus facile et nous avons grimpé jusqu’au bastingage. J’ai laissé Silvestre de Calais pendouiller au bout de sa main gauche pendant que je montais à bord. Quand mes jambes ont eu passé par-dessus bord et que je me suis relevé, c’est là que j’ai vu… toi ! Je t’ai vu, avec ton sourire carnassier et ta balafre sanguinolente.

« À ta pose, j’ai deviné que tu nous attendais depuis que nous avions entamé la montée. Ton seul geste a été pour chasser le sang qui te dégoulinait dans les yeux. Autour de toi, les cadavres gisaient par dizaines. Je n’ai pas eu besoin de tendre l’oreille pour m’apercevoir qu’il n’y avait plus âme qui vive sur le rafiot. Un silence de mort s’est étendu un instant entre nous deux, puis la voix de mon patron l’a brisé : "Alors, Crispin, tu attends quoi ? " En réponse, tu as dégainé ton pistolet et tu t’es approché du bastingage. Je t’ai entendu te marrer lorsque tu as découvert la face blanche de Silvestre de Calais, puis, détonation dans le silence, ta pétoire a craché une de ses balles dans un nuage de fumée. Ensuite, très vite, il y a eu un bruit d’éclaboussure, puis plus rien.

« Alors tu m’as saisi par le col et tu m’as trainé dans la cabine du capitaine, dans la cabine de mon patron, de mon ancien patron… Au bruit, on imaginait bien la coque du rafiot se remplir d’eau, mais tu n’avais pas l’air d’en avoir grand-chose à foutre. »

 

***

 

« Lorsque nous avons franchi la porte des quartiers du capitaine, tu m’as jeté sur une chaise et, en me pointant de ta pétoire, tu as grimacé : "C’est donc toi le félon, vilaine petite ordure ! Raconte, mon bel enfoiré, raconte ! "

« Et voilà où nous en sommes à présent. Toujours sur cette putain de chaise inconfortable, avec le dégueulis de ma vie répandu entre tes deux oreilles. Je suis un lâche, je l’avoue, je n’en ai plus honte maintenant, je suis un lâche et c’est pourquoi je vous ai trahi. Tellement pleutre que j’ai mené à la mort ceux que je considérais comme les miens ! Ce n’est pas de la honte, mais de la tristesse… Mais écoute, féroce Jacques Castel, capitaine de La Cloche de passage, écoute et rends ton office. N’entends-tu pas les cris de voix qui approchent, ainsi que le doux feulement d’un navire qui fend l’onde ? Il s’agit du Récolteur, à n’en pas douter, le galion sous les ordres de mon patron. Vu ta tête, je ne me trompe pas !

– La ferme.

– Écoute-moi bien, je…

– La ferme !

– Écoute, je t’en prie. S’ils te capturent, tu seras pendu haut et court ! Mais si tu me libères, je pourrai réduire ta peine ! Je sais que tu ne veux pas mourir, ce n’est pas de la lâcheté, personne ne désire mourir ! Alors, baisse ton arme et détache-moi ; pitié, pour ma vie, pour ta vie, libère-moi !

– La ferme, je te dis ! C’est vrai, tu es un lâche. Et les lâches, ici, ils finissent comme ça ! »

 

Boum !

Le tonnerre d’une détonation macula d’écarlate les parois de la cabine.

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