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Benjamin Labbé

dimanche 14 novembre 2021

Mycélium

Chapitre 8 - Richesse

Les jours s’égrenaient sur la Myconie. Après plusieurs semaines de ciel presque azur, les vents changèrent et la brume réaffirma sa domination sur la cité. Le rythme des expéditions ralentit : le Guide et l’Alchimiste avaient déjà foulé les lieux insolites les plus proches, et la planification des marches de plusieurs jours demandait une préparation bien supérieure à celle qu’ils avaient jusqu’à présent mise en œuvre. Il leur fallait un endroit pour dormir où il leur serait possible de retirer leur masque et leur tenue. Il leur fallait des vivres, des outils… et surtout, il fallait une bien meilleure protection à cet inconscient de Guide. Lors de leur dernière sortie en territoire inconnu, ils avaient découvert un bosquet de bolets colossaux, sur lequel se développaient des grappes de lycoperdons parasites. L’une des vesses, à leur approche, explosa en une gerbe de spores jaunâtres, si fines que l’Alchimiste manqua de suffoquer dans son masque tant les filtres en avaient été saturés. Le Guide, lui, reçut l’intégralité de la charge fongique au visage et en inhala une bonne partie. Fort heureusement, l’incident n’eut aucun effet délétère sur sa santé, passé quelques jours de toux grasse.

La jeune femme, elle, s’en était rendue malade d’inquiétude et avait depuis renoncé à toute sortie hors d’une zone déjà bien connue. Ces expéditions restaient néanmoins fort intéressantes, puisqu’elles étaient l’occasion de récolter non pas des échantillons, mais une quantité utilisable d’essences fongiques. Forte de plusieurs expérimentations réussies – et d’encore plus nombreux échecs – l’Alchimiste esquissa les recettes d’une série de produits : une pâte capable de fixer les odeurs, une peinture iridescente, une teinture contre les migraines et un tonique énergisant. Comme à son habitude, elle se morigéna de son manque d’inventivité, tout en se reprochant de vouloir se jeter sur des chemins sans débouché.

Aujourd’hui serait un jour dédié à la confection de ces produits, aussi décida-t-elle de s’installer dans la spacieuse cuisine du Doyen, laquelle lui servait fréquemment de laboratoire. Le vieillard, habitué à en faire de même, n’y voyait aucune objection tant qu’elle s’assurait de ne pas réitérer l’incident des lichens odorifères.

La table principale, colonisée par les verreries de l’Alchimiste, croulait sous les champignons délités, les teintures en attente et les fioles aux couleurs surnaturelles. Le Doyen, lui, s’était replié sur le plan de travail et s’affairait simplement avec un pilon et des sachets d’essences séchées. Une imposante lanterne à mycènes vert pâle vomissait sa lumière sur la pièce. Même si la jeune femme adorait vadrouiller dans les collines avec le Guide, elle ne pouvait cacher son attrait pour ces jours plus calmes et surtout nettement moins épuisants. Confiante dans ses produits et avide de respirer librement, elle avait laissé le masque en cuir accroché au mur et s’était contentée de lunettes rondes. Avec doigté, elle tranchait en fines lamelles un hygrophore chatoyant, dont la couleur dansait à chaque passage de scalpel. Les sucs qui s’écoulaient du chapeau brillaient de reflets iridescents, infiltraient le bois et tachaient la planche. De cette chair juteuse, l’Alchimiste créerait une peinture nacrée, dont elle ne doutait pas du succès sur les marchés de la Capitale.

Le Doyen, attiré par le tintement du couteau et par l’odeur doucereuse qui envahissait la pièce, passa la tête par-dessus l’épaule de la jeune femme. Celle-ci, impassible, continua sa minutieuse découpe tandis qu’elle lui expliquait l’usage promis à ce joyau chromatique. Captivé, le vieillard la regarda faire. À aucun moment le processus de création ne lui sembla particulièrement ésotérique, aussi interrogea-t-il l’Alchimiste à ce sujet, curieux de savoir s’il s’agissait bien de son art ou simplement d’artisanat. Celle-ci lui répondit en plongeant délicatement une poignée de lamelles dans une fiole remplie d’alcool :

« Je ne sais pas. »

Elle sentit dans le regard insistant du Doyen que sa réplique gagnerait à recevoir un peu d’élaboration.

« La limite entre de l’alchimie et de la chimie est fine et poreuse. Les créations les plus inconcevables – parchemin qui aspire les sons, fioles d’émotions, ce genre de choses – appellent à des rituels qui n’ont plus rien de prosaïque, voire de logique, mais qui, néanmoins, fonctionnent, lorsque certaines personnes, et uniquement ces personnes, les mettent en œuvre. C’est un peu comme si, en créant, l’alchimiste insufflait une part de sa volonté, de son désir, dans un objet matériel, afin de lui conférer des propriétés surnaturelles. Chaque praticien possède des gestes distinctifs, et parfois, les copier ne suffit pas à donner les mêmes résultats, car les sentiments et les pensées ne peuvent être simulés. »

La jeune femme marqua une pause pour observer la chair fongique en train de s’imbiber.

« Et c’est pour cela que toutes mes créations sont d’un pragmatisme décevant. Considérez les fraises que je vous ai offertes : j’ai essayé, essayé de conserver leur couleur, mais je n’y suis jamais parvenue. Soit le processus échouait complètement, soit les fruits devenaient d’un grisâtre si écœurant que le noir me sembla plus attrayant. Si quelqu’un avec une disposition plus radieuse et un imaginaire plus débordant avait réalisé la même tâche, peut-être auriez-vous eu des fraises d’un rouge piquant. »

Elle jeta une nouvelle poignée de morceaux dans leur bain alcoolisé avant de sourire au vieillard.

« Ou peut-être que vous auriez fini avec des fruits moisis à l’arrivée – mais parfaitement rouges –, car cette personne n’aurait pas su conserver autre chose que les pigments. »

De sa main gauche, elle s’empara d’un nouveau sporophore et entreprit de le nettoyer soigneusement de toute terre ou poussière. Le Doyen s’éclipsa discrètement, avant de revenir avec le coffret de fraises, dans lequel il ne restait plus que quelques rares fruits. Il en sortit un, le fit rouler délicatement entre ses doigts puis le porta à sa bouche. Comme à chaque fois, les traits ridés de l’érudit s’étirèrent en une expression de contentement.

« Elles sont toujours aussi subtiles et juteuses. Je pense, Mademoiselle, que vous sous-estimez grandement la valeur de vos créations. » Il lâcha un petit ricanement. « Quelle importance d’avoir des fraises rouges, pourvu que l’on ait des fraises ? »

L’Alchimiste garda le silence. Elle savait que le vieillard avait raison et qu’elle tendait à taire ses qualités au profit de ses défauts. Mais elle savait également que, en tant que non-initié, il ne pouvait connaître tous les rouages cachés derrière ses créations. Là où il voyait des fraises noires et exquises, la jeune femme voyait des conservateurs, des alambics, des formules empruntées à des collègues et la douloureuse incapacité à fixer des pigments. Elle avait essayé, maintes et maintes fois, de se concentrer sur la joie du vieillard, sur le plaisir qu’il tirait de sa création, mais cela ne lui suffisait pas.

Le Doyen, apparemment gêné par son échec à dérider son invitée, décida de changer de sujet :

« Et sinon Mademoiselle, qu’allez-vous faire de ces produits ? Les vendre à votre retour ?

— Non, j’irai les écouler au port. J’ai des contacts avec une compagnie marchande et je ne doute pas qu’ils seront intéressés.

— Si vous me permettez, combien pensez-vous tirer du lot que vous préparez ?

— Les peintures changeantes ? » Elle s’interrompit pour évaluer mentalement le nombre d’hygrophores devant elle, auquel elle adjoignit les fioles déjà remplies. « Cent je dirais. Deux cents si les marchands se montrent particulièrement généreux ou intéressés.

— Pièces d’argent ? Une sacrée somme en effet ! »

Un sourire satisfait se dessina sur le visage de la jeune femme.

« Non, solidi », ajouta-t-elle sur un ton sciemment monocorde. « Naturellement, une part vous reviendra, pour le gite et le couvert. »

Les yeux du Doyen s’écarquillèrent de stupeur. Et qui pouvait dire à quel prix chaque pot de peinture allait être finalement vendu, une fois la chaîne des intermédiaires terminée ? Le vieillard avait de bonnes raisons d’être ainsi étonné, lui qui ne devait guère avoir manipulé plus que quelques pièces d’or à la fois. Avec une telle somme, il aurait pu s’offrir une dizaine d’esclaves, le double de bœufs, ou encore assez d’huile pour se lancer dans la vente de gros. Les produits alchimiques s’échangeaient à des prix tout aussi invraisemblables que leurs propriétés.

« Pardonnez ma surprise Mademoiselle, mais je ne vous imaginais pas si fortunée !

— Mon commerce est florissant, j’ai eu un excellent maître dans ce domaine. Et de la chance, je pense. Cependant, la majeure partie de mes biens sont sous forme d’ateliers, d’entrepôts et d’assistants… et ne me sont d’aucune valeur ici. »

Un stipe dansa entre ses doigts et projeta sur ses lunettes un éventail chromatique. D’un coup de scalpel, l’Alchimiste fit une entaille dans la chair fongique et examina le suc visqueux s’écouler. Visiblement satisfaite, elle déposa le spécimen sur la planche et entreprit de le déliter à son tour. Son hôte l’observa en se grattant la tempe.

« Dire que j’espérais vous proposer de rembourser une partie de votre séjour en nature… Vu les tarifs en vigueur, c’est moi qui finirais par vous payer pour rester ! » ironisa-t-il avec une pointe d’amertume.

« Si je puis vous être utile en vous fabriquant quelque potion que ce soit, je le ferai avec plaisir. Laissez donc les marchands remplir ma bourse, ils ne sentiront pas le manque bien longtemps. Je me moque que vous me deviez quelques poignées de rondelles en métal, » déclama la jeune femme avec un sourire en coin, sans cesser d’agiter sa lame.

Le Doyen, visiblement ravi, farfouilla dans un de ses placards pour sortir deux coupes et une bouteille de vin épicé. C’est en servant son invitée qu’il remarqua les taches iridescentes sur sa tunique en soie. Lorsqu’elle sentit son regard, l’Alchimiste constata à son tour l’ampleur du désastre et haussa les épaules avant d’annoncer que ses vêtements avaient, dans ce cas, parfaitement accompli leur mission.

Quelque temps plus tard, des coups retentirent contre la porte externe du manoir, bientôt suivi par un raclement et une voix fluette, étouffée par le bois et le lin. La jeune femme quitta sa table de travail et se dirigea vers le sas, qu’elle entrouvrit juste assez pour en libérer les sons.

« Votre bateau est arrivé, M’dame Chimiste ! » gazouilla l’invisible inconnue, qui ne devait guère avoir plus de dix ans. La nouvelle aiguillonna l’Alchimiste, qui se raidit immédiatement. Après avoir demandé à la gamine de l’attendre, elle se jeta dans la cuisine reconvertie en atelier et embarqua l’ensemble des produits dans sa sacoche. Les fioles irisées, noir goudron et améthyste, glissèrent dans leurs chambres de cuir, prêtes à prendre le large en toute sécurité. À cela, la jeune femme ajouta une bourse remplie de pièces, ainsi qu’une lettre soigneusement rangée dans un étui. Enfin, elle lâcha un au revoir au Doyen avant de disparaître dans le sas sans attendre de réponse.

Protégée, l’Alchimiste quitta le manoir pour découvrir la gamine patiemment assise sur un rocher.

« Votre bateau est là ! Je suis venue vous chercher dès qu’ils l’ont accroché au quai ! » répéta l’enfant avec une pointe de fierté en sautant de son caillou. La jeune femme hocha la tête et farfouilla dans sa bourse. Elle en tira une poignée hétéroclite de nummi en cuivre, follis en bronze et d’hexagrammes d’argent qu’elle déposa dans la main de la gamine. Confuse, cette dernière regarda la pile de pièces et pointa du doigt l’une des plus grosses.

« Vous m’en avez donné deux en argent, m’dame ! » glapit-elle dans un mélange de joie et de méfiance.

« Pour le service », clarifia l’Alchimiste avant de s’engager dans la descente avec son barda… et la môme extatique dans son sillage. Le voyage, qui devait être rapide et calme, se transforma en interrogatoire impromptu autour de questions telles que : « Alors c’est vrai que vous pouvez changer le plomb en or ? »  ; « Pourquoi vous voulez ce bateau ? »  ; « D’où vous venez ? » ou encore « Vous parlez pas beaucoup, hein ? ». Débordée par cette vague d’énergie juvénile, la jeune femme regretta de ne pas avoir payé sa coursière en avance. Leurs chemins ne se séparèrent qu’à leur arrivée sur les quais, sur un ultime « Merci M’dame Chimiste ! »

Une fois seule, « M’dame Chimiste » soupira de soulagement et se lança à la recherche du pavillon de la compagnie Tzimiskes. Le travail de pistage fut de courte durée : elle n’eut qu’à remonter la file de dockers et de marins. La galère mécanique à quai ressemblait fortement au Naphta – quoique plus grande et plus vieille – et le troupeau de voyageurs tremblants et crachotants inspira de vives réminiscences à la jeune femme. Cela ne faisait pas si longtemps qu’elle-même s’était tenue sur ces planches, le dos brisé, les poumons écorchés et l’esprit enivré. Un matelot noir de suie – une chaudière à charbon peut-être ? – la redirigea vers le capitaine, lequel l’accompagna immédiatement jusqu’au chef marchand à la vue de sa lettre de recommandation. Ce parchemin, gage de l’identité de l’Alchimiste et de ses liens avec la compagnie, valait certainement bien plus que toutes les babioles qu’elle transportait.

Le capitaine guida la jeune femme jusqu’au château du navire, où l’attendait un marin armé d’un seau et d’une éponge. Après un salut à son supérieur – qui en profita pour prendre congé –, le matelot s’employa à nettoyer la combinaison de la jeune femme avec vigueur. L’Alchimiste, partagée entre appréciation de ne pas avoir à s’acquitter elle-même de cette corvée et crainte qu’elle ne soit bâclée, se laissa faire sans quitter l’éponge du regard, prête à bondir sur la moindre erreur. Néanmoins, le marin lui donna tort et effectua un travail remarquable, avant d’inviter la jeune femme à pénétrer dans un sas exigu dans lequel une tenue de protection était déjà pendue. L’Alchimiste, une fois seule et enfermée, s’extirpa de sa propre cotte huilée. Son cœur sauta un battement lorsque le cuir humide laissa place à de la soie souillée de suc fongique, tâchée de jaunes violacés, de rouges azurés et d’ocres verdâtres. Dans le reste de l’Empire, un tel manquement à l’étiquette aurait probablement valu à la jeune femme de se faire jeter dehors. Ici ? Tout au plus aurait-elle droit à un regard mi-outré mi-amusé. Du moins, c’était là ce qu’elle espérait tandis qu’elle frappait à la porte.

Une voix chantante l’invita à entrer presque aussitôt. La cabine du marchand, décorée de tentures pourpres et or, aux meubles drapés de soieries et au sol finement tapissé, ruisselait d’une opulence qui n’aurait pas dépareillé une résidence impériale. Le chef marchand alluma deux bâtonnets d’encens tandis qu’il proposait à la jeune femme de prendre place à une table aussi réduite qu’élégante. Un vin épicé accompagné de délicats biscuits à la pistache fut servi, et la conversation se lança sur des banalités à propos de la compagnie, de l’Empire et des taxes. Si les friandises justifiaient la visite, le flot de politesse rappela immédiatement à la jeune femme pourquoi elle détestait tant les négociations. Si seulement ce bonimenteur avait pu la traiter comme les Myconiens et s’en tenir à quelques discussions sur les prix… voilà bien un aspect de la culture impériale qui ne lui manquait pas.

Dès que l’occasion s’offrit à elle, l’Alchimiste présenta au marchand un échantillon de chacune de ses préparations. Si les toniques médicinaux ne l’intéressent guère – « Votre réputation m’inspire confiance, mais je ne puis m’engager davantage sans preuve de leur efficacité, comprenez-vous ? » –, les pâtes odorifères piquèrent son attention, notamment celle ayant servi à capturer les senteurs d’une des fraises du Doyen. Mais, exactement comme prévu, ce furent les fioles de peinture qui le captivèrent réellement. Sitôt l’échantillon sorti – celui contenu dans le verre le plus cristallin – la cabine se para de rayons iridescents dont les teintes changeantes tapissaient les murs d’éphémères toiles oniriques. Le marchand, habitué aux prouesses alchimiques, ne put cependant retenir une fugace expression de surprise à cette débauche chromatique.

La suite de la conversation se perdit en compliments sincères, flatteries et subtiles questions, jusqu’à ce que l’Alchimiste puisse enfin proposer son prix : cinquante solidi en espèces et cent en nature, sous forme d’une tenue de protection ; de verrerie ; de vivres ; de cordage ; d’une tente de qualité et autres réactifs rares. Après plusieurs allers-retours de courtoisie – sur la somme à payer et la quantité de biens –, le contrat fut scellé pour vingt-cinq solidi, l’ensemble de l’équipement demandé et le dépôt de celui-ci sur le palier du Doyen. Lorsqu’ils quittèrent la cabine, le soleil disparaissait lentement derrière les spires fongiques et leurs trônes de roche.

« Puis-je emporter la tenue immédiatement ? Le reste peut être livré dans les jours à venir, à votre convenance », s’enquit la jeune femme.

Le marchand, radieux, appela un matelot pour lui ordonner d’apporter les atours demandés. Présentée dans une malle en bois traité et tapissée de velours pourpre, la patine de la cotte luisait encore. Le masque, quant à lui, possédait des verrières impeccablement translucides – la qualité des filtres restait cependant à vérifier. À elle seule, la tenue devait bien valoir autant que tout l’équipement demandé.

La malle à la main et la sacoche presque vide, l’Alchimiste fut raccompagnée sur le quai par le marchand, perdu en compliments sincères, flatteries, et promesses de renouveler une affaire si merveilleusement bien menée. La jeune femme se contenta d’acquiescer poliment, jusqu’à ce que les planches du navire laissent place aux pavés poussiéreux de la jetée. Elle salua respectueusement le marchand et le capitaine, avant de s’engager vers les lumières de la ville.

Un long soupir siffla dans les filtres de son masque, suivi d’un large et invisible sourire. L’Alchimiste se revit, épuisée et perdue, fouler ces mêmes pierres cendreuses. Aujourd’hui, le port et la cité n’avaient plus de secrets pour elle, et elle connaissait si bien le chemin vers sa destination qu’elle aurait pu s’y rendre dans la brume la plus totale. Marins, bûcherons, manœuvres et artisans se mêlaient dans les rues, rejoignaient leurs points de chute favoris ou leur domicile, le tout sous la lueur blafarde des lanternes fongiques à peine éveillées. D’un geste dont elle ne soupçonnait pas la dextérité, la jeune femme esquiva un apprenti trop pressé, lequel manqua de peu de finir le nez dans la poudreuse. Il y a quelques mois, elle aurait certainement terminé à terre, les mains écorchées et l’ego éraflé.

Quelques ruelles plus loin, l’enseigne rongée aux lichens de la taverne apparut enfin. L’Alchimiste fit coulisser la porte extérieure et ne put s’empêcher de sourire en reconnaissant le manteau de lin sur l’un des crochets. Elle nettoya soigneusement la malle, déjà couverte d’une fine couche de spores jaunâtres, avant de s’extirper de sa tenue et de pénétrer dans la salle.

Au fond, à leur place habituelle, le Guide attendait avec une fiasque de liqueur, deux coupes, et assez de salaisons pour en faire un repas. Avec une acuité surnaturelle, il remarqua immédiatement la présence de la jeune femme et lui fit signe de venir prendre place. S’efforçant de ne pas trop sourire, elle s’approcha et déposa la malle près de la table avant de s’assoir.

« Eh bien ! Je pensais que vous m’aviez encore oublié ! » s’exclama le Guide tandis qu’il remplissait leurs verres.

L’œil torve, l’Alchimiste attaqua sa boisson avant de décrocher le moindre mot. Le goût amer de l’alcool de champignon tapissa l’intérieur de sa gorge et réveilla ses entrailles. Mieux valait laisser cet idiot se rendre compte de sa propre muflerie. Elle ne lui avait posé qu’un lapin ! Et cela faisait deux semaines qu’il le lui rappelait !

« Peut-être aurais-je effectivement dû accepter l’invitation du chef marchand de Tzimiskes. Il a su se montrer poli, lui ! » siffla-t-elle depuis le fond de sa coupe déjà bien entamée.

« Oh ! Ils sont arrivés ? Comment avez-vous fait pour être au courant avant moi ?

— Vous n’êtes pas le seul à écouter aux portes », lâcha l’Alchimiste avec une pointe de satisfaction. « Ou à engager des mômes pour surveiller le port », se garda-t-elle d’ajouter.

L’air enjoué du Guide la fit presque culpabiliser de son aigreur simulée. Constater qu’elle était capable de se débrouiller par elle-même semblait le rendre sincèrement heureux. Elle termina son verre d’une traite et s’en versa un second.

« Piques à part, qu’est-ce que vous avez déniché dans la cale des marchands ?

— Une excellente affaire ! Du matériel d’escalade pour remplacer vos cordes rongées par les rats, des vivres empaquetés pour plusieurs mois, une tente hermétique et traitée, des couches portables, une boussole… attendez j’ai la liste ! » énonça-t-elle, clairement fière de son acquisition, avant de sortir la copie du contrat de son étui et de la tendre au Guide. Celui-ci parcourut le parchemin avec avidité, ravi de voir que ses demandes avaient toutes été comblées. Un sourire narquois se dessina sur son visage lorsqu’il atteignit le milieu de la page.

« Une seule tente ?

— Et donc ? Vous comptez m’agresser dans mon sommeil ? Est-ce que vous avez vu le prix ?! » répliqua-t-elle, faussement outrée par sa remarque. La voir ainsi se donner en spectacle tira un ricanement au Guide, lequel déclencha à son tour une soif soudaine chez la jeune femme.

« Faites attention tout de même, c’est plus fort que du vin ! » l’avertit son comparse sur un ton curieusement sérieux.

« Je sais », marmonna l’Alchimiste. Elle reposa néanmoins son verre – pratiquement vide – avant d’interpeller le Guide : « Sortez votre carte ! Maintenant que nous avons le matériel, je veux voir comment nous allons nous en servir. » Ses yeux pétillaient d’un feu zélé, attisé par les vapeurs d’alcool, et ils poussèrent son affidé à s’exécuter sans tarder. Le parchemin griffonné, représentation grossière de la province, envahit la table. Plusieurs lieux y étaient marqués d’encre rouge : le lac aux clathres, la corniche panoramique, la vallée au squelette, la forêt de mycènes… jusqu’à ce que les traits disparaissent pour laisser place à un laconique « EST ».

À la fois responsable du stylet et de canaliser l’énergie débordante de sa charge, le Guide papillonnait entre la carte et le pot d’encre. Les lieux jugés particulièrement attrayants furent mis en évidence, tandis que les autres étaient simplement gardés pour plus tard. Peu à peu, bâti sur les envies de l’Alchimiste et les recommandations de son comparse, un itinéraire se dessina dans les collines, suffisamment long pour demander plusieurs jours de marche, mais aussi pour les amener vers des lieux jusqu’ici inexplorés.

Lorsque l’agitation retomba, la taverne se vidait table par table et la serveuse commençait à ranger les chaises. La carte se parait désormais de plusieurs lignes de couleurs différentes, lesquelles prenaient origine au manoir du Doyen et rayonnaient vers la droite en esquivant pics gribouillés et monts barbouillés. Les deux comparses, quant à eux, s’émaillaient d’une superbe pigmentation pourpre agrémentée d’un sourire éthylique. Le Guide laissa une poignée de pièces sur la table et se leva, avant d’inviter l’Alchimiste à en faire de même. Elle l’imita et, le voyant se diriger vers la sortie, lui souffla d’attendre. Son cœur sauta un battement tandis qu’elle ramassait la malle sous un regard inquisiteur. Avec un geste maladroit, elle la lui tendit.

« Pour vous », murmura la jeune femme d’une voix étouffée par la boisson et l’embarras. Le Guide accepta le présent de bon cœur, le déposa au sol puis s’agenouilla pour en révéler le contenu. Ses traits se laissèrent aller à une expression de joie sincère, mêlée d’une pointe d’incompréhension que leur propriétaire sut garder tacite : « Elle est magnifique… mais je pensais que c’était pour remplacer la vôtre ! Vous avez dû vous ruiner !

— Oh ! Taisez-vous donc ! » le coupa l’Alchimiste avant de l’enlacer. « Je ne veux plus vous voir dehors avec vos haillons. Plus jamais. »

Après quelques instants d’hésitation, le Guide l’étreignit à son tour. Le contact de sa peau, la sensation de son souffle firent frissonner la jeune femme. Mélancolique, effrayée… et maintenant, heureuse : pour la première fois, elle profitait de la proximité de son compagnon, sans se trouver elle-même dans une situation de faiblesse. Cette fois-ci, c’était à elle d’accepter d’exprimer son désir. Prise de court par sa propre assurance, l’Alchimiste murmura à l’oreille du Guide : « J’ai reconsidéré votre offre. Invitez-moi. »

Un sursaut dans l’étreinte fit rayonner la jeune femme de satisfaction vengeresse, ravie d’avoir su surprendre son inébranlable comparse. À peine éclose, son expression triomphante s’empourpra d’embarras lorsque le Guide l’attira à lui et répéta sa demande avec ferveur.

L’Alchimiste accepta, écarlate et sereine.

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