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Benjamin Labbé

jeudi 28 octobre 2021

Mycélium

Chapitre 7 - Officier

Le frottement des sacoches rebondies annonçait à qui voulait l’entendre le succès de la dernière expédition. Des coprins en déliquescence perpétuelle ; des hygrophores buveurs de couleurs ; une amanite esseulée… et le cadavre d’un ver parasite si démesuré que le Guide avait dû le ramener harnaché à son paquetage. L’Alchimiste, rendue euphorique par la perspective d’une dissection, sautillait pratiquement autour du porteur du morbide trophée. Si elle avait pu expérimenter sur autant d’essences fongiques qu’elle le désirait, la faune s’était faite remarquablement discrète depuis les deux dernières semaines. La météo, hypothétisa-t-elle intérieurement : les nuages de spores peinaient à filtrer les rayons solaires, dispersés par les vents favorables venus de la mer, et un trop plein de lumière n’avait depuis cessé de s’abattre sur les collines. Un temps parfait pour les sorties – comme celles dont les deux explorateurs venaient de rentrer –, le commerce ou la coupe de bolets… mais nettement moins pour les créatures habituées à vivre dans une pénombre perpétuelle. L’après-midi s’achevait lorsque le Guide et l’Alchimiste entamèrent l’ultime descente vers la ville. La relative absence de spores permettait à la journée mourante de briller bien davantage que la plupart des zéniths.

La cité bouillonnait. Les bûcherons descendaient stipe sur stipe le long de leur colline et jusque sur les quais. Les fumoirs regorgeaient de chair de cèpes colossaux et de morilles géantes. Des dockers affairés déchargeaient des caisses de marchandises venues du continent – viande séchée, grain, vêtements, outils – et les remplaçaient par des tonneaux d’essences fongiques. Le Guide décida de passer par le port, désireux de baigner dans l’énergie ambiante, et si possible de profiter de quelques bonnes affaires. L’Alchimiste, trop absorbée par la perspective d’étudier ses échantillons, ne rechigna même pas et se contenta de suivre avec une passivité béate.

L’intuition de roublard du Guide lui servit bien et il termina sa virée portuaire plus pauvre de quelques follis, mais avec un sac rempli de saucisses et de vin de résine. La jeune femme, hermétique au concept même de négociation, l’avait regardé marchander avec un air circonspect. Voilà donc comment il survivait avec ses honoraires plus que raisonnables, songea-t-elle alors qu’il rangeait sa bourse. Si le problème de l’argent ne l’avait jusqu’ici jamais taraudée, ses coffres n’étaient cependant pas sans fond, et il allait bien falloir qu’elle s’intéresse de nouveau à la question si elle désirait poursuivre son séjour. Plus tard. Peut-être allait-elle dénicher un diamant métaphorique dans les entrailles du ver monstrueux, après tout. Sinon, elle n’aurait qu’à fabriquer des filtres et des teintures. Les ingrédients ne manquaient pas.

Les deux comparses se préparaient à s’engager dans une rue lorsque leur attention fut attirée par l’agitation qui régnait autour du dromon impérial, maintenant à quai depuis plus de deux semaines. Une grue manipulait avec précaution une caisse imposante, sous la surveillance d’une patrouille de soldats vêtus de pourpre. L’un d’entre eux vérifiait la charge de son arquebuse, tandis que les autres dévisageaient les curieux. Le message était clair, et le duo s’apprêtait à suivre l’ordre tacite lorsque l’une des armures lamellaires se détacha de la masse et s’avança dans leur direction. L’Alchimiste, mal à l’aise, se rapprocha spontanément du Guide. Une voix familière – quoiqu’étouffée – s’éleva du masque en cuir, ponctuée par un bras levé :

« Madame. Monsieur. La chasse semble avoir été bonne ! »

La jeune femme retint avec difficulté un soupir de soulagement et rendit son salut à l’Officier, bientôt imitée par le Guide. Elle avait eu l’occasion de le revoir chez le Doyen plusieurs fois, et finalement, ce n’était pas un mauvais bougre. Rigide et hautain certes, mais animé d’une bonne volonté rare parmi ses congénères.

« La vôtre aussi, il semblerait », répondit-elle en pointant la caisse du doigt.

La boîte souleva un nuage de poussière lorsqu’elle toucha le pont du navire dans un presque silence déroutant, témoin discret du talent des grutiers. L’Officier haussa les épaules.

« Il semblerait », conclut-il platement. Puis, son ton s’égaya de fierté : « Mais parlons plutôt d’une affaire nettement plus intéressante : j’ai trouvé le meurtrier du gamin. »

Les mots tombèrent sur l’Alchimiste comme un morceau de plomb. Occupée à explorer les collines et habituée à croiser le soldat bredouille chez le Doyen à son retour, elle avait relégué cette affaire au second plan, certaine qu’elle ne trouverait jamais de conclusion. Si savoir justice rendue aurait pu la rendre heureuse, l’idée de risquer de se trouver à nouveau empêtrée dans cette affaire lui déplaisait tout autant. Non, ce n’était pas seulement cela… elle n’était, aussi et tout simplement, pas sûre de vouloir savoir. Prise entre deux feux émotionnels, la jeune femme s’avança d’un pas, ses traits déformés en un demi-sourire :

« Vraiment ? Vous savez ce qu’il s’est passé ? »

L’Officier acquiesça d’un signe de tête avant de poursuivre :

« Un bûcheron, pour une stupide histoire de jeu et de boisson. Je n’ai pas tous les détails, et à vrai dire je m’en moque, mais une dispute a éclaté et les deux en sont venus aux mains. » Il marqua une pause et soupira longuement. « Et par orgueil aviné, le bûcheron a fini par le frapper d’un coup de hache. Heureusement, le gamin est mort sur le coup. »

Les trois demeurèrent silencieux. Une charrette de tonneaux, tirée par deux ouvriers, les dépassa avant de s’arrêter près du dromon pour y décharger son contenu. L’Alchimiste, même si elle n’était ici que depuis peu de temps, commençait à cerner les Myconiens : la vie d’un mousse fraîchement débarqué ne valait pas grand-chose à leurs yeux. Après tout, il allait bientôt y passer. Infecté, déchiqueté, empoisonné, assassiné… les occasions ne manquaient pas. Et si, par miracle, il survivait, alors peut-être gagnerait-il le droit d’être reconnu comme un individu, et non comme un cadavre en sursis. La plupart des locaux démontraient cela par de la simple froideur, mais la province comptait également son nombre de criminels en fuite et d’exilés, bien plus enclins aux pulsions violentes. Cette fois, au moins, justice avait pu être rendue.

« Et qu’est-ce que vous allez faire du coupable ? » demanda le Guide avec un sérieux qui ne lui ressemblait guère.

« Décapitation. En huis clos. Le code requiert normalement une exécution publique, mais je refuse à risquer une émeute pour le respect d’un parchemin, même signé par l’Empereur », commenta l’Officier avant de tourner la tête vers l’Alchimiste. « Considérez que je n’ai jamais prononcé cette dernière phrase », ajouta-t-il à son adresse sur un ton qu’elle ne sut identifier.

Le Guide sembla satisfait de la réponse et reporta son attention sur la charrette et le dromon. L’un des soldats vérifiait chaque tonneau tandis que son voisin prenait des notes dans un registre. Deux autres fouillaient les ouvriers au corps avant de les autoriser à repartir. Quelle que fût la marchandise, un grand soin était apporté à s’assurer qu’il n’en manquerait pas la moindre part, que ce soit par erreur ou malveillance. L’Officier remarqua le regard du Guide et l’interpella.

« Curieux ?

— Un peu, je dois l’admettre. J’ai rarement vu autant de sécurité par ici, même sur les navires des plus grosses compagnies marchandes.

— Ne le soyez pas trop. Les affaires de l’Empereur sont celles de l’Empereur », trancha fermement le soldat.

L’Alchimiste sentit sa nuque se raidir. Ces mots, « les affaires de l’Empereur sont celles de l’Empereur », faisaient partie intégrante du code de conduite officieux de la Guilde des Alchimistes, et tous ses membres notoires les avaient entendus au moins une fois. Prononcés par un supérieur dans un bureau scellé, ils signifiaient que le principal concerné venait de gagner le droit de poursuivre ses recherches sous l’œil attentif d’un officiel assermenté. Ce service s’accompagnait d’une large bourse et de la recommandation d’éviter la propagation des résultats obtenus, de telle sorte que l’arrangement convenait généralement à la plupart des académiciens. Et, contrairement à ce que la jeune femme avait laissé entendre au Guide, elle avait su se montrer relativement compétente dans le domaine du silence, à l’époque où son maître travaillait sur les combustibles perpétuels. Peu lui importait ce que les alchimistes impériaux allaient faire de ces marchandises, mais il ne s’agissait clairement pas d’un simple travail de classification, et moins elle et son guide en sauraient, mieux ils se porteraient. La jeune femme regarda son comparse sans un mot et soupira de soulagement lorsqu’il décida de ne pas presser la question.

L’Officier baissa légèrement sa garde et s’autorisa même à donner une justification à sa froideur : « Merci. Je ne vous apprendrai pas que les Myconiens – et je ne dis pas cela pour vous, Monsieur – ne sont pas tous d’une loyauté irréprochable, et nous ne savons pas dans quelles oreilles tomberaient ces informations. Peut-être aucune, ou peut-être celles de nos rivaux… »

Le duo acquiesça d’un seul geste. Non pas qu’ils aient été convaincus par les arguments du soldat, mais comme il le leur avait fait remarquer : les affaires de l’Empereur sont celles de l’Empereur. Si les alchimistes impériaux désiraient s’amuser avec des composés aux propriétés qui les dépassent, ou pire encore, à disséquer des cadavres contaminés, c’était leur vie qu’ils jouaient. Pour les Myconiens – et plus les semaines passaient, plus l’Alchimiste s’identifiait comme telle – cela ne changerait probablement rien.

La charrette vide passa près d’eux, tirée par deux des ouvriers. L’Officier les regarda s’éloigner avant de se tourner à nouveau vers ses deux interlocuteurs.

« Il semblerait que le devoir m’appelle. Mais avant cela dites-moi, Madame, quand comptez-vous rentrer  ? » demanda-t-il avec une honnête curiosité.

L’Alchimiste considéra la question en silence et se rendit rapidement à l’évidence : elle n’en avait aucune idée. Que ce soit dans ses lettres ou ses entretiens avec le Doyen, jamais la mention d’une durée n’était apparue, et une fois sur place, la notion de temps s’était fondue en une suite d’événements discontinus. Quand avait-elle débarqué ? Il y a trois semaines ? Quatre ? Elle aurait pu réciter avec ferveur et précision chaque découverte, chaque rire et chaque larme, mais se voyait incapable de les replacer dans une chronologie. Et enfin, plus important encore… désirait-elle vraiment rentrer ? Vers quoi ? Un manoir vide. Des entrepôts de soupe. Les registres de la Guilde. La jeune femme contempla la pointe poussiéreuse de ses propres bottes et constata qu’elle avait griffé la droite, probablement contre un rocher. Puis, elle releva les yeux et affirma avec conviction qu’elle n’en savait rien.

La réponse prit de court à la fois l’Officier et le Guide : le premier par les mots prononcés et le second par la façon dont ils l’avaient été. L’Alchimiste sentit leurs regards perçants et ne put s’empêcher de rougir de fierté face à une telle réaction.

« Je vois… », marmonna le soldat pour se redonner contenance. Puis, redressé, il poursuivit : « Nous allons bientôt rentrer à la Capitale et je souhaitais donc vous offrir une place à bord du navire. Mais… j’imagine que vous allez refuser, n’est-ce pas ? »

La jeune femme acquiesça avec vigueur.

« Je comprends. Ma proposition restera valable jusqu’au lever de l’ancre. Est-ce que vous voulez que je transmette un message ? Une lettre peut-être ?

— Dites simplement à la Guilde que je suis encore en vie.

— Ce sera fait. »

L’Officier se raidit en un dernier salut adressé aux deux Myconiens, qui le lui rendirent avec une alacrité jusque-là absente, puis fit volte-face et rejoignit ses troupes. Des ordres étouffés s’élevèrent de la masse, couverts par le clapotis visqueux des vagues et la clameur du port. Le duo contempla la patrouille monter à bord du dromon et disparaître dans ses entrailles, avant de finalement s’engager dans la rue menant au manoir du Doyen.

Tout aussi guillerette qu’avant la rencontre, l’Alchimiste se remit à papillonner autour du Guide et à dévorer des yeux le spécimen qui pendait toujours à son paquetage, à tel point qu’elle manqua de glisser sur une dalle. Son comparse s’avança pour la rattraper, mais la jeune femme parvint à garder son équilibre seule.

« Eh bien ! Voilà une énergie dans laquelle je vous rappellerai de puiser la prochaine fois que nous irons visiter les collines ! » s’exclama-t-il.

« Il faut croire que j’ai plus de ressources que nous ne le pensions. Ou peut-être que cette journée m’a tant ravie que j’en ai oublié d’être fatiguée. » Elle marqua une petite pause avant de conclure sur un ton plus solennel : « Merci. »

Le Guide s’inclina légèrement – très légèrement, au risque de sentir le ver glisser sur sa nuque – avant de se lancer : « Vous ne savez donc réellement pas quand vous allez repartir ?

— Jusqu’ici, je n’y ai tout simplement pas réfléchi. Mais maintenant, je n’ai plus envie de le faire.

— D’y penser ?

— De partir », le corrigea la jeune femme en détournant le regard. Elle avança de quelques pas vers une lanterne à mycènes et se perdit dans la faible lueur verdâtre qui en émanait, avant de poursuivre : « Pourquoi aurais-je envie de rentrer ? La seule chose qui m’attend là-bas, c’est l’ennui. De faire toujours la même chose ; de rencontrer des personnes que je ne veux pas voir ; de remplir des dizaines de parchemins pour avoir le droit de faire la moindre recherche ; d’au final me rendre compte que quelqu’un l’avait déjà fait avant, et mieux que moi. »

Elle sentit le Guide la dévisager d’entre ses chiffes de lin, mais celui-ci resta silencieux. Était-il en train de considérer une répartie ? À propos des infections ? Cela ne l’effrayait pas. Du moins, pas autant que la perspective de retourner à sa vie déprimante. Peut-être en tirerait-elle un plaisir malsain, à expérimenter par elle-même l’objet de son étude. Toutes ne tuaient pas : le visage marqué de son comparse en était la preuve flagrante. Et puis, même si sa propre fin devait s’avérer déplaisante, n’était-ce pas le cas de celle de tout le monde ?

« Cette nouvelle me ravit ! » déclama avec sincérité le Guide avant de virer sur un ton faussement déçu : « Mais j’admets que j’attendais que vous me citiez comme une bonne raison de rester ! »

L’Alchimiste s’étouffa avec sa propre salive, les joues écarlates. L’outrecuidance de cet homme !

Cependant, elle ne pouvait lui donner fondamentalement tort. Il faisait bel et bien partie de ses attachements à la Myconie, qu’elle veuille bien lui en faire part ou non. Elle se racla la gorge pour récupérer l’usage de ses cordes vocales : « C’est pour ce genre de répliques que je ne vous en ai rien dit ! Vous n’avez clairement pas besoin que je vienne attiser votre infatuation ! »

L’absence de négation ne passa pas inaperçue, pour aucun des deux. La jeune femme cilla, écrasée par sa propre témérité timide. Le Guide, lui, jubilait : « Et cette nouvelle-ci me ravit doublement ! »

Ils parcoururent le reste du chemin dans un silence de satisfaction embarrassée.

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