0

Benjamin Labbé

mardi 28 septembre 2021

Mycélium

Chapitre 6 - Meurtre

L’Alchimiste se réveilla au milieu de clathres délavés, alors qu’ils auraient dû luire de sucs écarlates. Des insectes invisibles essaimaient autour d’elle, dans une sourde cacophonie qui disparaissait et revenait au gré du vent. Elle était nue, sa protection déchiquetée, semée derrière elle. Où était le Guide ? Un des cœurs de sorcière se déforma devant ses yeux pour lui barrer la route, étendit son excroissance grillagée jusqu’à caresser un horizon bien trop voisin. Une angoisse terrible assaillit immédiatement la jeune femme. Proche, proche…

Dominée par la terreur, l’Alchimiste se mit à courir entre les lambeaux de chair fongique. Ses pieds nus s’enfonçaient dans la terre suintante de jus putréfiés et en ressortaient immaculés. Les mouches s’agitaient autour de ses yeux, sans jamais les toucher. Sa respiration sifflante résonnait dans les collines. Puis, soudain, elle se glaça, si nettement qu’elle manqua de trébucher dans la boue nauséabonde. Une floraison de chair pointa de l’arrière d’un stipe et envahit bientôt l’espace, accompagnée d’une litanie démente et caverneuse, suivie d’une carcasse distordue.

« JE SUIS LE ROUGE ET LE BLEU ET LA MUSIQUE. RONGE LES OS DE LA TERRE. MOI MOI MOI ! »

La créature difforme s’approcha lentement de sa proie pétrifiée. Aucun des membres de la jeune femme ne répondait à ses appels désespérés, pas même sa bouche lorsqu’elle lui ordonna de hurler à l’aide.

« BRISE, BRISE, REFORME, DÉFORME. FORME ! LE ROUGE, LA MOUCHE, LE GOUDRON, L’ÂNE ET LE RAT ! OH LE RAT ! »

De ses doigts brisés, l’abomination torturée caressa la poitrine de l’Alchimiste au niveau du cœur, y laissa une traînée putride. Ce qu’il restait d’humain dans le visage de la chose la fixait. Elle voyait ses yeux crevés la regarder ; crut reconnaître les siens, dans les orbites ravagées, puis ceux du Guide. Elle cilla. L’infecté recula et d’une voix familière, lui ordonna :

« Crie. »

***

L’Alchimiste se réveilla dans un hurlement aphone, en pleine lutte avec l’édredon qui la retenait prisonnière. Des perles de transpiration aigre coulèrent devant ses yeux tandis que le monde redevenait réel. Elle inspira longuement et se laissa retomber en arrière avec un petit rire nerveux : cela faisait une éternité qu’elle n’avait plus rêvé ainsi.

Sa gorge desséchée la poussait à quitter le lit, tandis que ses jambes raides lui suppliaient de n’en rien faire. Le peu de lumière qui filtrait de la fenêtre opaque ne la renseigna guère sur l’heure qu’il pouvait bien être. L’aube ? Le soir ? Ou le zénith à cause de la brume ? Elle avait vite cessé de faire confiance à ce genre d’indices.

Elle se leva pour aller chercher la carafe posée sur le bureau et se servit un verre d’eau tiède qu’elle garda en main sans l’approcher de ses lèvres, l’esprit encore embrumé par sa nuit agitée. Son regard dériva machinalement vers sa poitrine et, avec grand soulagement, constata qu’elle était dénuée de toute souillure. Sa tenue fonctionnait à merveille et elle n’avait pas encore souffert la moindre mycose ni la moindre toux. Pour le moment. L’Alchimiste savait que, aussi perfectionnés soient-ils, masques et onguents ne la protégeraient pas éternellement, mais cela en valait la peine. Pour pouvoir étudier de tels prodiges, de telles horreurs, elle était prête à risquer bien plus.

La main serrée autour du verre trembla. Heureusement. Heureusement qu’il l’avait accompagnée.

Elle descendit l’eau d’une traite, comme pour chasser ces pensées parasites. Puis s’en servit une seconde fois.

Désaltérée et calmée, elle revêtit sa robe bleue et quitta la chambre d’une démarche peu assurée, faute de muscles encore capables de la supporter. Une voix inconnue – masculine et impérieuse – résonnait en bas des escaliers. La jeune femme se figea, le pied sur la première marche et tendit l’oreille. Le Doyen répondit à l’anonyme, mais trop faiblement pour que l’Alchimiste puisse saisir le sens de ses paroles. Celle-ci, intriguée, descendit en silence, telle une enfant trop curieuse.

La teneur du dialogue devint rapidement claire : une histoire de meurtre, une enquête, et quelque chose à propos de l’ordre impérial. L’Alchimiste se désintéressa immédiatement de son petit jeu d’espionnage car les affaires de l’État regardaient l’État, et seulement l’État. Elle pénétra dans la pièce à vivre et salua respectueusement ses deux occupants. Le vieillard lui fit un signe de la main accompagné d’un sourire tandis que le visiteur se levait pour exécuter un salut parfait, rigide et formel. La posture et la gestuelle de l’homme trahissaient sa fonction d’officier impérial, même dépourvu de ses armes et insignes. Il était cependant encore jeune, probablement de la viande fraîche envoyée faire ses preuves ou mourir. Sa voix claqua comme une arquebuse :

« Ah ! Vous êtes enfin levée. Votre hôte souhaitait que nous ne dérangions pas votre repos, mais je dois bien admettre que je commençais à m’impatienter. »

Quelle merveilleuse façon de démarrer une conversation ! Voilà un homme qui allait lui inspirer le respect des Pourpres. L’Alchimiste demeura silencieuse. S’il avait quelque chose à dire, qu’il le dise. Elle n’avait certainement pas l’intention d’aller elle-même à la pêche aux questions. Le Doyen lui jeta un regard dépité depuis le fond de la pièce.

« J’enquête sur le meurtre d’un jeune marin et je me demandais si vous saviez quoi que ce soit à ce sujet », poursuivit l’Officier, inflexible dans sa pose comme dans son ton.

L’Alchimiste haussa les épaules avant de répondre : « Je ne suis pas navigatrice. »

La remarque tira un ricanement sans joie au soldat.

« Non, évidemment. Mais vous étiez à bord du Naphta. C’était un des membres d’équipage. Toutefois le navire est parti depuis, et personne n’a pu même me dire son nom. Un gamin, sans un poil sur le menton, cheveux bouclés, sombres, avec un masque noir. Cela vous dit quelque chose ? » interrogea-t-il, les yeux braqués sur ceux de la jeune femme.

L’expression de cette dernière se décomposa si visiblement que l’Officier ne put retenir un sourire satisfait. Le Mousse. Évidemment que cela lui disait quelque chose ! La trogne sale du môme s’imposa dans l’esprit de l’Alchimiste et sa gorge se noua.

« Oui. C’était un mousse sur le Naphta, je lui ai parlé. Mais je ne connais pas non plus son nom », répondit l’Alchimiste, lentement et laborieusement. Une ombre passa sur le visage de l’Officier.

« Merde », siffla-t-il à mi-voix, « personne ici n’a donc demandé à ce gosse qui il était ? Peu importe… Une lampiste est tombée sur son cadavre dans une ruelle derrière une taverne à marins. Tué d’un coup de hache en plein visage, avec des signes de lutte. Mais bien évidemment, personne n’a rien vu ni entendu. » Il soupira. « Est-ce que vous savez pourquoi quelqu’un aurait pu faire ça ?

— Non.

— Est-ce que vous vous en fichez à ce point ? » sermonna le soldat, désapprobateur.

Rien n’aurait pu la ravir autant que de pouvoir répondre fermement par l’affirmative. La nouvelle l’avait prise de court, et c’était déjà bien trop. Qu’est-ce qu’il attendait d’elle ? Qu’elle se mette à pleurer pour un gamin avec qui elle avait échangé une dizaine de mots ? Qu’elle promette de l’assister dans sa quête jusqu’à ce que le coupable soit ferré et jugé ? Elle n’était pas en Myconie pour faire régner la justice.

« Non. Je ne sais juste rien de ce marin », répondit-elle d’une voix ferme en soutenant le regard de l’Officier.

« Admettons. Dans ce cas, j’imagine que vous ignorez également pourquoi il avait un masque traité par alchimie ? Nous savons tous les deux qu’il n’aurait jamais pu se le payer.

— En effet, je le lui ai donné.

— Vous distribuez des produits qui valent plusieurs salaires à des inconnus ? Comme ça ? Vous êtes une sainte, Madame », ironisa le soldat.

« Je… », commença la jeune femme avant que sa voix ne s’éteigne. Le Doyen lui jeta un regard aussi confus que compatissant. Elle baissa les yeux. Comment pouvait-elle expliquer à l’Officier ce qu’elle-même ne savait pas ? La fiole n’avait aucune valeur pour elle, alors que pour le Mousse, elle signifiait la vie. En un geste, elle avait espéré épargner une agonie terrible à ce gamin. Voilà jusqu’où s’étendait sa réflexion. Finalement, elle avait agi en vain.

L’Alchimiste inspira longuement avant de relever la tête.

« J’ai… juste eu pitié de ce gosse, en le voyant avec son haillon sur la bouche, persuadé que cela suffirait à le protéger. J’ai désiré l’aider. Mais peut-être qu’il aurait mieux valu que je m’abstienne. »

Au plus grand étonnement de la jeune femme, l’expression de l’Officier se relâcha, s’adoucit même.

« Je ne veux qu’une chose Madame, c’est trouver celui qui l’a tué, et rendre justice. Les Myconiens – et il jeta un regard sévère au Doyen en prononçant ces mots – s’imaginent trop souvent que la loi impériale ne s’applique pas ici. Si je ne peux leur reprocher de le croire, je veux néanmoins leur donner tort. Est-ce que vous savez la moindre chose sur ce gosse qui pourrait m’aider ? » demanda-t-il à l’Alchimiste.

Elle secoua lentement la tête. Non, elle ne savait définitivement et honnêtement rien de plus. C’était un mousse qui aimait voyager. Voilà toute l’étendue de ses connaissances sur la question, le résumé de l’existence d’une personne.

L’Officier considéra la réponse quelques instants avant de reprendre la parole : « Très bien. Si vous apprenez quoi que ce soit, venez me trouver à la capitainerie. » Il se tourna vers le Doyen : « Je vous remercie pour votre temps et votre hospitalité. Nous nous reverrons, je l’espère, très vite. »

Le soldat salua son hôte d’un bras levé – le vieil homme l’imita avec une ferveur toute relative – et marqua une pause face à la jeune femme avant de finalement en faire de même. Prises au dépourvu par le gage de respect, les mains de l’Alchimiste s’emmêlèrent en un salut bancal. Le sourire en coin sur le visage de l’Officier témoigna que la sincérité du geste compensait sa qualité. Il se dirigea alors vers le sas et disparut derrière la porte coulissante.

Un soupir s’éleva du fond de la pièce, suivi de la voix du Doyen : « Je vous présente toutes mes excuses pour vous avoir ainsi cueillie au réveil, Mademoiselle. Aussi triste cette histoire soit-elle, notre ami Pourpre semble surestimer la portée du bras de l’Empereur. Une infusion ? »

La jeune femme opina du chef tout en tirant une chaise à elle pendant que le vieillard lui servait une tisane d’hydne. La boisson amère fit grimacer l’Alchimiste – et extirpa un sourire à son hôte. Tomber ainsi sur un officier impérial au saut du lit n’était effectivement pas ce à quoi elle s’attendait en quittant les draps. Elle hésita à revenir sur la conversation avant de se raviser. Un sujet bien plus fascinant qu’une vulgaire enquête la préoccupait et elle n’avait nullement l’intention de passer son jour de repos forcé à – justement – se reposer.

« De quoi les infectés rêvent-ils ? » demanda la jeune femme de but en blanc. Le visage du Doyen vira à la confusion, le temps que le changement de sujet s’opère dans les rouages de son esprit, avant de redevenir neutre.

« De la même chose que les pestiférés et les varioleux, j’imagine ? N’y prêtez pas attention. » Le vieillard s’interrompit pour boire une longue gorgée – ce qui agaça profondément l’Alchimiste – avant de poursuivre en la regardant droit dans les yeux : « Tout le monde ici rêve. Les lieux sont propices aux fantasmes et divagations de l’esprit, et il n’y a pas de raison pour que nous soyons épargnés, n’est-ce pas ? »

La jeune femme acquiesça timidement. Les réminiscences de la veille rejaillirent avec une vivacité telle qu’un frisson lui secoua le corps. Peut-être que la cause de son cauchemar s’avérerait en effet plus prosaïque qu’elle ne le pensait, mais encore maintenant, l’Alchimiste pouvait ressentir dans sa chair les échos de la terreur primordiale de cette nuit. Des paysages étranges et des abominations suffiraient-ils à expliquer de tels songes ? Elle ricana en silence : probablement. Cependant… il fallait qu’elle demande au Guide, une fois qu’elle le reverrait. Le tintement de la tasse vide du Doyen la ramena à la réalité.

« Est-ce que vous voulez une teinture pour repousser les songes ? » lui proposa-t-il.

Sans même considérer la suggestion, l’Alchimiste déclina. Si ses délires nocturnes pouvaient lui révéler la moindre information – ou stimuler son imagination – alors ils valaient bien quelques réveils agités. Et puis, elle avait toujours aimé rêver. Qu’ils soient bienveillants ou horrifiques, les fantasmes offraient une plaisante échappatoire au monde réel. Ceux-ci étaient simplement plus intenses.

La jeune femme passa le reste de la journée enfermée dans son étude, à trier les échantillons qu’elle avait pu ramasser, à expérimenter avec quelques composés ou encore à s’abreuver auprès de l’inépuisable bibliothèque du Doyen. Elle découvrit notamment que l’une des substances fongiques – un lichen écarlate récolté au lac aux clathres – fixait merveilleusement bien les parfums. Peut-être même pourrait-elle en faire quelque chose, une fois la pièce purifiée à l’encens et l’ensemble du linge lavé à la soude pour en extirper l’odeur de chair nécrotique qui s’était échappée de la fiole à l’instant où l’Alchimiste l’avait ouverte. Celle-ci s’exila dans la salle de bain en pestant, incapable d’ignorer la puanteur rance qui imprégnait désormais son corps et la moitié du manoir. Voir le Doyen – masqué – lui apporter du savon et du parfum piqua encore davantage l’humeur de la jeune femme.

Ce n’est qu’après trois récurages intensifs qu’elle daigna quitter la pièce, les joues rosies par le frottement et l’embarras. Elle tenta bien de purifier l’air de son laboratoire de fortune – qui lui servait par ailleurs de chambre –, mais sans fenêtre à ouvrir, il ne lui restait guère plus d’option que de brûler de l’encens et de prier pour qu’il parvienne à camoufler le cataclysme olfactif qui s’était abattu sur la salle. La jeune femme soupira de dépit en regardant les fumerolles s’échapper du brûle-parfum en bronze. Après tout, pour une nuit, le fauteuil de la bibliothèque ne ferait pas un lit si inconfortable. L’Alchimiste s’apprêtait à s’y installer avec un manuel de physiologie lorsque la porte du sas grinça : un salut sitôt suivi d’une série d’injures estropiées résonna dans la salle. La jeune femme s’écrasa dans le siège et y demeura jusqu’à ce que la tignasse ébouriffée du Guide apparaisse au-dessus de la couverture du volume protecteur.

« Pas un mot de plus », siffla l’Alchimiste sans oser lever le regard. Les yeux du visiteur trahirent un sourire aussi large que goguenard, et ce malgré les miasmes venus de l’étage.

« J’allais vous proposer une soirée à la taverne, mais si vous préférez rester ici… » dit-il en faisant mine de s’en retourner vers la porte.

La jeune femme le poignarda dans le dos du regard, avant de céder au chantage et de se lever.

« Fourbe », lui cracha-t-elle à demi-ton en le dépassant. Le Guide affichait un air ravi. Par politesse, sympathie ou pitié, il invita également le Doyen – occupé à disposer de l’encens dans la cuisine – à se joindre à eux, mais le vieillard refusa respectueusement avant de leur souhaiter une bonne soirée sans une once d’ironie dans la voix. L’Alchimiste n’osa pas le regarder lorsqu’elle quitta la demeure.

Une nuit aussi claire et avenante que possible recouvrait la ville. En contrebas, les lueurs des lanternes paraient les rues de leurs lumières iridescentes. Une brise légère repoussait les spores aventureuses vers les hauteurs et, sans les congères fongiques ou la mer visqueuse, la cité aurait très bien pu se faire passer pour l’une des municipes insulaires au sud de la Capitale.

Le Guide, comme à son habitude, prit les devants. Le chemin vers le manoir du Doyen semblait désormais familier à la jeune femme, et peut-être tolérable lorsqu’elle ne revenait pas d’une longue expédition. Elle se revit, le premier jour de son arrivée, en train de haleter et suer dans l’obscurité, manquant de trébucher sur les dalles usées qu’elle piétinait désormais sans même un regard. Un sourire se dessina sur son visage, vite terni par une pensée pour le Mousse. Elle la chassa d’un vif hochement de tête.

À la grande surprise de la jeune femme, la taverne était pratiquement déserte : seuls les habituels piliers somnolaient sur une table à part et trois marins se noyaient dans leur chope. La serveuse jouait – et gagnait, au vu de son expression rayonnante – aux dés avec le tenancier.

Le guide répondit à l’interrogation de l’Alchimiste : « Quand le temps est aussi clair, les gens sont sur le port. Ce soir est l’un des rares jours où il est possible de profiter de l’air, librement et sans protection. Mais vous… »

Il s’interrompit pour saisir un moment d’attention de la serveuse et passer commande, inconscient du regard noir que lui jetait sa charge, du moins jusqu’à ce qu’il croise de nouveau ses yeux cernés et emplis d’éclairs.

« … vous, je savais que vous ne vous sentiriez pas à l’aise à cette idée. Donc je me suis dit que nous pourrions à la place jouir de la taverne pour nous seuls ! » conclut-il quelque peu hâtivement et visiblement soulagé de voir l’expression de l’Alchimiste se détendre.

« Sans protection », et pourtant, vous l’avez mise, songea-t-elle en contemplant la tignasse clairement dépourvue de spores du Guide. Par peur des infections ou de mes remontrances ?

Le repas – tout aussi copieux et alléchant que la fois précédente – arriva rapidement, faute de concurrence. La jeune femme sentit sa bouche s’humidifier rien qu’à la vision du plateau de charcuterie, de pain et de fromage. Si le Doyen cuisinait fort bien, ses recettes tendaient cependant vers des considérations pragmatiques : soupe de bolets, ragoût de pleurote, potage aux morilles… et pourtant, le vieux avait encore toutes ses dents ! Pas étonnant que les fraises lui aient autant plu. L’empressement de l’Alchimiste à se servir fit naître un large sourire sur le visage du Guide.

« Je vois que j’ai eu une bonne intuition ! » la nargua-t-il tout en trempant un morceau de pain dans l’huile d’olive.

« Cessez donc de vous jeter des fleurs et mangez ! », siffla la jeune femme, les lèvres déjà collantes de fromage au miel.

Le commandement ne reçut néanmoins pas plus d’attention que de respect, et la soirée fut comblée de discussions animées sur de futures expéditions, de réminiscences des découvertes passées et de piques acerbes. Les rares clients s’exilèrent un à un, soit trop saouls pour tenir sur leur chaise, soit désireux de profiter eux aussi de l’air pur. La serveuse, après un clin d’œil entendu au Guide, disparut à son tour dans l’arrière-salle, le laissant en tête à tête avec sa charge. Seul le ronronnement du feu restait pour accompagner la conversation enthousiaste du duo. Bouteilles après bouteilles tombèrent vaillamment, tandis que les joues s’empourpraient et que les postures se dégradaient.

Après un ultime de verre de vin à la résine de pin, le regard de l’Alchimiste se fixa sur les braises rougeoyantes. Elle repensa à son débarquement, sa joie en apercevant la côte. À son arrivée sur la grande corniche, à la magnificence des collines. Au Guide, au soutien qu’il lui avait apporté, à sa poigne ferme et rassurante. À l’abomination cauchemardesque qui, encore, rôdait et hurlait sous ses pieds et dans son esprit. Et finalement, au Mousse, et à sa trogne édentée. Les traits du gamin se mirent à se déliter ; la moisissure colonisa ses yeux et ses muqueuses ; rongea ses chairs de l’intérieur, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une vase nécrotique. De ce terreau humain jaillit une sublime floraison fongique, suintante de sang coagulé et d’humeurs gélifiées.

La vue de l’Alchimiste s’embua. Puis, avant même qu’elle ne songe à ses larmes, un torrent d’émotions refoulées remonta sa gorge nouée et se changea en sanglots incontrôlés. Incapable de mettre un mot sur une douleur qu’elle ne comprenait pas, la jeune femme pleura bruyamment sous le regard désemparé du Guide. De longues minutes s’écoulèrent avant que celui-ci ne se lève pour l’enlacer en silence : l’Alchimiste se lova dans les bras offerts pour y enfouir ses lamentations, soudainement avide de ce réconfort inespéré.

Les sanglots murmurés s’estompèrent lentement, ponctués par les derniers craquements du feu. Le Guide, dans un élan d’audace, se risqua à passer une main dans les cheveux de la jeune femme. En l’absence de réprimande, il lui caressa délicatement la tête jusqu’à ce qu’une voix enrouée en jaillisse : « N’y prenez pas trop goût. »

Il lâcha un soupir soulagé : « Et vous, ne prenez pas trop l’habitude de me voler mes répliques. »

Commentaires

Il n'y a aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à donner votre avis !