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Benjamin Labbé

samedi 28 août 2021

Mycélium

Chapitre 5 - Clathres

En ce jour de météo clémente, le port grouillait d’activité. Dockers, marchands et marins s’affairaient sur les quais et les ponts, masqués de cuir et de lin : chaque navire devait avoir livré sa cargaison et en avoir embarqué une nouvelle avant que les spores ne descendent des hauteurs. Tonneaux et amphores de vivres rejoignaient les entrepôts communaux tandis que rondins d’essences fongiques et caisses de produits locaux s’en allaient reposer au fond des cales.

Assise sur un conteneur oublié, les jambes en train de se balancer à quelques centimètres du sol, l’Alchimiste attendait. Son regard s’attarda sur la voile d’un dromon en train de s’étirer avant de dériver sur un petit agaric qui pointait témérairement la tête entre deux pavés. Que faisait – encore – ce maudit guide ?

Aujourd’hui, leur première étape consistait à rejoindre – puis remonter – la piste des bûcherons. Une fois en haut, ils gagneraient le lac des clathres, qui devait commencer à se remplir à cette époque de l’année. L’expédition était organisée depuis plusieurs jours déjà, mais une violente tempête fongique les avait forcés à reporter leur départ. Ces phénomènes, aussi imprévisibles que dévastateurs, se produisaient lorsque les vents parfois fort vifs du bord de mer se mêlaient à une émission particulièrement intense de spores. L’atmosphère, complètement saturée, asphyxiait et aveuglait tout être suffisamment inconscient pour quitter son abri. La masse de semences ainsi déplacée avait congestionné certaines ruelles de la ville, comme la neige pouvait parfois le faire dans les contrées barbares du nord. Déblayer n’avait rien d’une partie de plaisir, mais l’activité était devenue pure routine pour les locaux, les jours de tempête n’étaient guère plus qu’une variante plus poussée d’une corvée quotidienne. La poussière dégagée à la force des pelles était ensuite mélangée à de l’eau, tassée dans des tonneaux et expédiée vers l’Empire pour y servir d’engrais. Une fort belle manière de tirer le meilleur parti d’un désastre, et, aux yeux de la jeune femme, une des plus belles représentations de l’opiniâtreté des Myconiens.

« Mes plus sincères excuses pour le retard ! Il m’a fallu jouer de la pelle pour libérer le magasin de mon fournisseur, sans quoi nous aurions encore dû annuler notre balade. »

L’Alchimiste se retourna vers la source de la voix guillerette : le Guide, équipé de pied en cap, avait troqué sa musette contre un havresac nettement plus imposant sur lequel trônait une épaisse corde nouée. L’objet, sans même qu’elle n’en connaisse l’exacte fonction, inspira immédiatement une vive méfiance à la jeune femme.

« Pouvez-vous me dire pourquoi vous vous trimballez une corde ? » Elle observa les mâts autour d’elle avant d’ajouter, sur un ton de vitriol acidulé : « Une soudaine vocation de marin ? »

Lorsque le regard du Guide, à peine visible, dériva vers le sol l’espace d’un instant, l’Alchimiste sut que ses craintes étaient fondées. Sa voix vira de la pique à la panique :

« Je ne sais pas grimper ! Je ne PEUX pas grimper ! Impossible !

— Calmez-vous ! Je vous aiderai. Tout se passera bien, je vous le promets, répondit-il avec un rire réprimé face à la réaction de sa charge.

— C’est ça, riez ! Attendez de devoir me porter après une crise d’hypoxie ! » cracha-t-elle en adoptant une posture boudeuse.

La tempête émotionnelle dissipée, le Guide expliqua posément à l’Alchimiste que oui, effectivement, ils allaient devoir escalader. Le lac aux clathres se trouvait par-delà une falaise, laquelle ne pouvait être contournée sans allonger considérablement la durée du voyage. L’athlète du duo allait donc passer en premier et gravir la façade pour pouvoir fixer la corde au sommet. L’Alchimiste n’aurait alors « plus qu’à » l’utiliser pour se hisser en haut. Comment cet homme faisait-il pour avoir – et surtout pour exécuter ! – de pareilles idées ? À croire qu’il prenait plaisir à risquer de se fendre le crâne sur les rochers. « Probablement », pensa-t-elle alors que le Guide terminait son explication, contorsionné dans une pose de grimpeur parfaitement ridicule au milieu des pavés.

Alors qu’ils s’apprêtaient à quitter le port, un convoi déboula devant eux : trois charrettes à bras, toutes chargées de caisses frappées du sceau impérial, et escortées par une patrouille de gardes en armure lamellaire masqués de cuir et équipés d’arquebuses. L’Alchimiste les regarda se diriger vers un imposant dromon – le même que la dernière fois ? – avant de se retourner vers le Guide.

« Vous savez ce qu’ils transportent ? »

Il haussa les épaules en observant les soldats s’engager sur le ponton :

« Pas vraiment. On en voit souvent, mais ils ne sont pas très loquaces. J’aurais justement pensé que vous en sauriez plus que moi là-dessus, vous qui venez de la Capitale.

— Je ne suis pas sûre… », dit-elle en balayant les collines du regard. « Le problème, c’est plus l’abondance de possibilités. Cela pourrait être… n’importe quoi. L’Empereur paye grassement ses alchimistes, à la fois pour les récompenser de leur savoir, mais surtout de leur silence.

— En étiez-vous ?

— Moi ? Non. Je ne suis pas assez compétente.

— Dans lequel des deux domaines ? » demanda-t-il, espiègle. L’Alchimiste le dévisagea, mesura ses paroles, puis décida de rester muette. La réponse sembla satisfaire son interlocuteur qui se mit en marche avec vigueur en direction des collines.

La piste des bûcherons prenait naissance à l’extrémité d’une grande traverse pavée, laquelle perçait la ville par le flanc et se terminait directement au niveau du port. Sur les bas-côtés, de nombreuses piles de rondins attendaient d’être chargées, certaines endormies sous des tas de spores vert-de-gris. Le bois fongique, par ses propriétés exceptionnelles, se monnayait à prix d’or sur les marchés de la Capitale et son commerce représentait à lui seul une part non négligeable des exportations de la province. Certaines essences étaient prisées pour leur senteur durable de forêt printanière, d’autres pour leur extrême résistance, y compris à la chaleur, et d’autres encore pour leur légèreté surnaturelle. L’Alchimiste s’arrêta – déjà – auprès d’une pile fraîchement abattue afin d’observer les stipes. Leur densité était impressionnante, bien supérieure à celle que leur chair, normalement tendre et friable, aurait dû avoir. Sans doute cela était-ce lié à leur gigantisme et à la nécessité d’un tronc capable de soutenir l’ensemble de leur organisme.

La montée était cette fois nettement plus douce. La marche aurait même pu sembler plaisante à la jeune femme, si le spectre menaçant de la corde n’obnubilait pas ainsi son esprit. Grues et tours parsemaient la piste, plantées dans le sol rocailleux. À leurs pieds proliféraient des buissons de bolets, et quelques entreprenants lichens parvenaient même à coloniser le bois traité des structures elles-mêmes. Plusieurs bûcherons saluèrent les deux explorateurs à leur passage : tous connaissaient le Guide, lequel leur répondait avec son habituelle jovialité. Derrière lui, le ton indifférent – et déjà essoufflé – de l’Alchimiste faisait presque figure d’insulte. Personne ne s’en offusqua.

La piste déboucha finalement sur le camp des bûcherons : une grappe de maisons en pierre, disposées sur un étroit plateau et entourées de souches et de jeunes pousses. Les champignons, même à taille d’arbre, croissaient avec une telle vivacité que les ouvriers n’avaient qu’exceptionnellement besoin de s’éloigner de leurs baraquements. Les seuls à s’y risquer étaient les chasseurs d’espèces plus rares, prêts à affronter les collines afin d’y débusquer quelque essence aux vertus particulièrement convoitées. L’Alchimiste tenta vainement de réprimer un bâillement, lequel s’échappa de son masque sous forme de sifflement rauque. Comme prévu, l’endroit était d’un morne affligeant, ayant pour seule qualité une accessibilité certaine : pas de caillasses, pas de végétation dense et un faux-plat délicieux comparé aux choses à venir.

Le chemin s’arrêta en même temps que la zone défrichée. La jeune femme s’immobilisa quelques instants devant une ligne invisible, limite arbitraire d’un campement aux contours en perpétuelle mutation, et dont elle seule avait consciente. Passer cette ligne, c’était sortir de la sphère d’influence humaine, quitter la civilisation, et pénétrer dans la terre des mycètes. À partir de cette ligne, la jeune femme et son Guide n’étaient plus les maîtres, mais les invités, soumis au bon vouloir et à l’hospitalité versatile de leurs hôtes mycéliens. L’Alchimiste frissonna et enjamba la ligne.

Le sol fut le premier à disparaître, dévoré par une couche de mycélium grisâtre dans laquelle les bottes de l’Alchimiste s’enfonçaient à chaque pas. La sensation ne différait guère de celle d’un épais tapis laineux.

Puis le ciel s’en alla à son tour, remplacé par une mer de lamelles, de tubes et d’aiguillons. De l’onde organique chutait une fine neige de spores, laquelle venait s’écraser contre les lunettes de la jeune femme. Au milieu de la canopée, les plus vénérables chapeaux se paraient de voiles d’usnée vert-de-gris dont les extrémités chatouillaient la cagoule de l’Alchimiste. La progression était laborieuse : la végétation les obligeait à serpenter entre stipes massifs et impénétrables fourrés de clavaires. Plusieurs fois, le Guide s’arrêta afin de leur tailler un chemin à coups de hache, abattant sans pitié les haies fongiques qui leur bloquaient le passage. De toute façon, elles seraient de nouveau fièrement dressées d’ici quelques jours.

Plus les deux aventuriers progressaient, plus le silence se faisait oppressant. La jungle mycélienne n’avait rien à avoir avec une forêt classique, au cœur de laquelle braillaient et piaillaient une myriade de bêtes, accompagnées par le bruissement incessant du vent dans les branches. Ici, les sons arrivaient mort-nés, asphyxiés par la neige fongique, étranglés par la toile d’hyphes. L’Alchimiste essuya ses visières d’un geste mal assuré : sa respiration laborieuse trahissait les débuts du manque d’oxygène – rien de surprenant au vu de la distance déjà parcourue. Peut-être pourrait-elle se pencher sur les filtres de son masque, une fois rentrée. Les améliorer, ou simplement les alléger. Après tout, le Guide ne tombait pas malade, songea-t-elle avant que l’image de la joue de l’homme ne lui revienne à l’esprit. Non, trop risqué. Mais si elle désirait explorer les collines à son aise, elle allait devoir s’atteler à ce problème. L’aller n’était même pas encore terminé que la jeune femme se sentait déjà dériver. Comme pour la séduire, le silence assourdissant appelait à la méditation, à communier avec ces majestueux êtres aux existences si finement intriquées qu’elles en devenaient indissociables. Elle secoua violemment la tête pour regagner le contrôle de ses pensées. Avancer, ils devaient avancer.

Plusieurs fois, l’Alchimiste se demanda si le Guide ne les avait pas égarés. La jungle, dans sa diversité inestimable, était également d’une monotonie sans limites. Chaque sporophore, chaque volve et chaque lichen finissaient par ressembler à leur voisin. Pendant un temps, l’Alchimiste avait réussi à retenir les différences entre individus – un marquage étrange ici, une touffe d’une certaine forme là –, mais à présent leur masse n’était plus qu’espèces indéfinies et chairs mêlées. C’est finalement après plusieurs heures d’une marche laborieuse que les explorateurs parvinrent à un mur escarpé, brutale transition entre organique et minéral. Le Guide déposa son havresac au sol avant de se fabriquer un coussin de mycélium et de s’y laisser tomber, adossé à une splendide amanite striée.

« Nous voilà arrivés. Mettez-vous à l’aise ! Nous allons rester ici un instant, histoire de reprendre notre souffle. » Il marqua une pause et regarda le mur puis sa charge : « Vous n’avez pas le vertige, dites-moi ? »

L’Alchimiste dodelina de la tête sans grande conviction avant de s’assoir à son tour. Ce n’était pas le vertige, le problème. C’était plutôt l’ensemble d’événements qui menaient à la possibilité de vertige : dans sa condition physique, escalader lui semblait aussi improbable que de s’envoler – et encore, trouver des psilocybes ne serait sans doute pas si compliqué.

« Enrobez les faits de miel autant que vous le souhaitez, il n’en reste que vous voulez que je me brise les os en jouant au bouquetin. » Elle jaugea la falaise. Pas tout à fait verticale, mais cela s’en rapprochait suffisamment pour ne pas faire grande différence à ses yeux. La surface était, en revanche, constellée de prises, de corniches et autres protubérances. Un athlète entraîné pourrait très clairement l’escalader sans grande difficulté, mais elle ? Même avec une corde ? Aucune chance.

« Et comment comptez-vous me faire passer par-dessus votre haie, au juste ? »

Le Guide, loin de se laisser abattre par les saillies de la jeune femme, tapota avec entrain la corde enroulée :

« C’est plutôt simple ! Comme je vous l’ai promis, je grimpe en premier, j’attache la corde en haut, je vous l’envoie, et vous n’avez plus qu’à vous y fixer et à grimper à votre tour. Pas de risque de tomber, aucun danger ! »

Le visage de l’Alchimiste – toujours rivé sur la paroi – devint livide. Les pointes rocheuses et pierres effilées, très certainement rencontrées à haute vélocité au terme d’une chute de cinq mètres, ne lui semblaient pas ne représenter « aucun danger ». Elle tourna la tête vers le Guide, assis en tailleur avec – elle n’en doutait pas – une mine réjouie dissimulée sous son masque. Elle ne pouvait y échapper. Si elle reculait ici, elle ne pourrait plus prétendre être différente du Doyen.

« Êtes-vous sûr de vous ? » demanda-t-elle au Guide, les lunettes braquées sur la fente de son masque de lin.

— Absolument. »

La conviction de l’homme la rassura et un fin sourire s’esquissa sur son visage. Sans doute la jugeait-il avec l’impartialité qu’elle se refusait. Après tout, son bras l’avait soutenue tandis qu’elle menaçait de vomir ses poumons après leur ascension de la corniche.

L’Alchimiste se redressa et s’approcha du Guide avant de lui tendre la main pour l’aider à se lever.

« Dans ce cas, continuez à ouvrir la marche. »

Le Guide accepta le gant de cuir. Puis, de nouveau sur ses jambes, il se délesta autant que possible et s’étira les membres en inspectant la falaise. Selon lui, l’épreuve n’avait rien de particulièrement difficile pour un grimpeur expérimenté. Après quelques minutes, il s’approcha et s’engagea dans la première prise, la corde enroulée autour du corps. À le regarder, la tâche semblait effectivement d’une simplicité déconcertante : tendre le bras ici, appuyer son pied là, gagner cette corniche-ci, le tout avec une précision mécanique. L’affaire fut expédiée en quelques minutes.

En bas, l’Alchimiste contemplait la silhouette vêtue de cuir avec un mélange d’admiration et d’appréhension. Son ascension à elle ne serait pas aussi gracieuse, ça, elle pouvait le certifier. Finalement, la corde chuta devant ses yeux, bientôt suivie du Guide, redescendu en rappel.

« Je vous attache, et c’est à vous ! » claironna-t-il avec une voix éhontément dépourvue de fatigue. La jeune femme fut saisie d’une irrépressible envie de le frapper.

Un nœud et beaucoup d’encouragements plus tard, l’Alchimiste était prête à se lancer à son tour, accompagnée d’un Guide encore plus énergique qu’à l’accoutumée. Le mur, fièrement dressé, cherchait clairement à intimider la jeune femme. Cependant, celle-ci ne se décontenança pas et, avec une once de provocation vers le colosse minéral, s’accrocha à la première prise d’un geste malhabile. Et maintenant ?… Elle envoya son pied en quête d’une quelconque protubérance ou d’un renfoncement et manqua de sursauter lorsqu’une main ferme l’y accompagna. Puis la jeune femme répéta les deux mouvements, les muscles tremblants. Le granit semblait se transformer en craie à son contact et le cuir glissait contre la paroi avec un crissement désagréable. Encore une fois. Encore. Et encore.

Parvenue à la moitié, les membres de l’Alchimiste commençaient déjà à tirer douloureusement. Un peu plus loin, ses poumons se mirent à gémir. Arrivée au sommet, elle était dans le même état qu’à son arrivée sur la corniche panoramique.

Avachie contre un rocher, la respiration laborieuse et sifflante, elle ne regagna pleinement conscience que lorsque le Guide remonta pour la troisième fois. Avec un mouvement pataud, elle tourna la tête vers lui :

« J’avais tort. Vous aviez raison. Maintenant, portez-moi », lâcha-t-elle d’une voix rauque.

— Redirigez donc l’énergie de votre langue vers vos jambes ! » lui rétorqua-t-il en la fixant, amusé par sa virulence. Puis, un instant plus tard, il ajouta : « Vous vous en êtes très bien tirée. Reposez-vous le temps qu’il vous faudra. »

L’Alchimiste, épuisée, esquissa un léger sourire avant de fermer les yeux. Oui, elle s’en était bien tirée. Ses cuisses et ses mollets s’étaient transmutés en plomb, ses poumons brûlaient de l’intérieur et ses bras menaçaient de se décrocher, mais elle avait réussi. Enfin, ils avaient réussi. Sans l’aide du Guide, elle n’aurait même jamais essayé et le remercier plus tard serait la moindre des choses. Il le méritait.

Le Guide remonta leurs bagages grâce à la corde et s’offrit lui aussi une pause pour se désaltérer. Il proposa son outre à la jeune femme avant de pointer le nord du doigt.

« Plus que cette butte et nous serons au lac. Vous pouvez sentir quelque chose à travers votre masque ? » L’Alchimiste hocha la tête de droite à gauche. « Tant mieux pour vous », ajouta-t-il avec sincérité.

Elle ne doutait absolument pas de sa chance. Les clathres, arrivés à maturation, exhalaient d’abominables effluves de chair nécrotique afin d’attirer mouches et autres charognards. Leur odeur était perceptible à des centaines de mètres, alors même que les sporophores ne mesuraient habituellement guère plus d’une vingtaine de centimètres. L’Alchimiste frissonna d’un mélange d’excitation et de soulagement en imaginant l’infâme puanteur qui devait se dégager de leurs cousins disproportionnés. Peut-être n’allait-elle pas alléger les filtres de son masque, du moins, pas immédiatement.

Revigorés par la pause et le vin, les deux aventuriers reprirent leur route. Le dernier coteau n’avait rien d’effrayant, surtout après la falaise qu’ils venaient de franchir. Cependant, et alors qu’ils atteignaient la moitié de leur ascension, l’Alchimiste s’arrêta, l’oreille tendue. Le bourdonnement diffus qui n’avait cessé de la harceler depuis qu’ils s’étaient remis en marche se confirma. Un sourire se dessina sur son visage tandis qu’elle prenait conscience de l’origine du son. Elle interpella le Guide avec une voix pétillante d’impatience :

« Vous ne m’aviez pas dit que nous étions en pleine saison de reproduction !

« Je pensais que vous le saviez et même que c’était pour cela que vous vouliez voir le lac en premier », répondit-il en haussant les épaules avant d’ajouter : « Mais ravi que la surprise vous plaise ! »

L’Alchimiste laissa échapper un frisson d’excitation. Avec assurance, elle vérifia les principales jointures de sa combinaison : cou, poignets, hanches et mollets. L’alliance du cuir et du tissu remplissait son office à la perfection. Satisfaite, la jeune femme jeta un regard au Guide, et plus exactement à sa tenue, dont la facture n’avait rien de comparable à celle d’une protection d’alchimiste. Constituée d’un amas de fibres de lin, elle ressemblait davantage aux vêtements que portaient certains nomades du désert. De là où elle était, l’Alchimiste ne voyait aucun interstice flagrant… à l’exception des yeux. Si l’absence de lunettes était un risque acceptable face aux spores, qu’en serait-il contre les insectes ? Ils n’auraient même pas besoin de se montrer agressifs, leur simple nombre représentait une menace pour des organes aussi sensibles. L’Alchimiste fit signe au Guide d’approcher.

« Est-ce que vous comptiez aller là-bas comme ça ? lui demanda-t-elle sèchement.

— Je crains de ne pas vous comprendre, comment ça, comme ça ? » répondit-il d’une voix qui montrait clairement que, oui, il comptait aller là-bas comme ça. L’Alchimiste pointa la fente de son masque d’un doigt inquisiteur.

« Comme ça, avec l’abysse que vous avez en plein milieu du visage ! »

Le Guide porta la main à la fente. Sa posture rayonna d’embarras, ce qui ne manqua pas de faire naître un large sourire satisfait sur le visage de la jeune femme. Cette fois, il avait compris. Elle déposa son sac et en tira une fiole opaque.

« Respirez lentement, l’odeur est agressive.

— Est-ce que vous m’avez donné cet avertissement par habitude ou est-ce que vous transportez vraiment quelque chose d’encore plus fragrant que la charogne ambiante ? »

Le ton amusé de la réplique piqua au vif la jeune femme, frustrée de sa propre inattention. Pour toute réponse, elle déboucha le flacon : sitôt celui-ci ouvert, une vague senteur de basilic perça les filtres de son masque, contre lesquels même les infâmes émanations des clathres échouaient. Plus exposé, le Guide se plia dans une quinte de toux et recula de plusieurs pas.

L’Alchimiste réitéra son avertissement, dont le sous-texte « je vous avais prévenu » ne pouvait être ignoré. Elle garda néanmoins ses distances un petit moment afin de permettre à son comparse de s’acclimater aux effluves médicinaux. Une fois la respiration de celui-ci redevenue normale, elle plongea deux doigts dans la fiole pour en extraire une pâte verte qu’elle appliqua sur les bandes qui encadraient les yeux du Guide. La proximité avec la substance lui tira de nouveaux toussotements, au terme desquels il s’enquit à voix basse :

« Un répulsif, j’imagine ?

— Oui. Probablement imparfait, mais cela sera toujours mieux que d’avoir des mouches en train de vous lécher les humeurs, répondit l’Alchimiste tandis qu’elle parachevait sa toile. Et voilà ! Finement assaisonné pour la cuisson », conclut-elle avec une pointe narquoise.

Le Guide fit mine de s’offusquer de cette dernière réplique, avant de remercier la jeune femme. L’ignoble gribouillis qui recouvrait le masque de son comparse lui tira un léger ricanement, suivi d’un profond soulagement. Même si le produit donnait l’impression de simplement avoir écrasé le tissu dans l’herbe, l’Alchimiste avait confiance en son efficacité. Elle se promit néanmoins de payer une véritable paire de lunettes au Guide une fois de retour en ville.

À mesure qu’ils approchaient du sommet, le faible bourdonnement se transformait peu à peu en un vrombissement terrible. À plusieurs reprises, le Guide se mit à tousser, asphyxié par la puanteur qui devenait de plus en plus prégnante. L’Alchimiste hésita plusieurs fois à lui demander de rebrousser chemin et de l’attendre en bas, mais elle se ravisa. C’était lui, l’expert. S’il se sentait capable de continuer, qu’avait-elle à y redire ? Elle caressa des yeux le dos du jeune homme : et elle, serait-elle capable de continuer sans lui ? Elle secoua la tête pour rappeler son esprit à la réalité.

Immonde et magnifique amas viscéral, écrasé au fond d’un creuset naturel, le lac écarlate s’étalait dans toute son horrifiante beauté. Des clathres vermeils gigantesques, cages thoraciques évidées, putrides et suintantes, colonisaient chaque espace fertile. Leur chair en déliquescence s’écoulait vers le centre de la cuvette en une myriade d’infects ruisseaux visqueux où elle s’accumulait en un colossal abreuvoir à vermine. De chaque sporophore s’échappaient des effluves nécrotiques qui attiraient d’indicibles nuées d’insectes volants, rampants et grouillants. Leur cacophonie résonnait contre les murailles rocheuses, et chaque son se mêlait aux autres en une prestation assourdissante. Un infâme spectacle, terroriste des sens, dont l’Alchimiste ne parvenait pas à détacher le regard.

Sitôt le pied posé sur la crête, un essaim de mouches s’abattit sur les deux aventuriers. Une multitude de pattes crasseuses palpaient chaque recoin de cuir, chaque surface de tissu, à la recherche d’un point faible dans lequel s’insinuer. Une bestiole verte boursouflée s’arrêta sur la visière droite de la jeune femme, exhibant son abdomen distendu, prêt à exploser en une gerbe d’entrailles gorgées de gléba. Elle ne daigna s’envoler que lorsqu’une main courroucée vint la dégager de son promontoire.

L’Alchimiste s’approcha davantage du lac. Ses bottes s’enfonçaient dans le tapis de mycélium, lequel semblait infesté par des centaines de grappes d’œufs blanchâtres. Des clathres adultes en jaillissaient, en forme de cages écarlates ou de tentacules de chair à vif. Ceux aux pieds de la jeune femme ne dépassaient pas ses genoux, mais plus l’on se rapprochait de la cuvette et plus leur taille devenait démesurée. Elle continua à descendre, lentement, sans prêter attention à la masse d’insectes qui courait sur sa combinaison.

Arrivée au niveau d’une floraison mycélienne gigantesque, l’Alchimiste sourit à s’en déchirer le visage : elle avait raison. À la base des spécimens les plus massifs se trouvait des failles où s’engouffraient des faisceaux d’hyphes aussi larges que des troncs : les entrées des fameuses cavernes, la source de leur subsistance, de leur incroyable croissance. La jeune femme fixa longuement les ténèbres impénétrables, hypnotisée par cette gueule béante, assez large pour la dévorer entière. Le contact d’une main sur son épaule l’extirpa de sa rêverie en un sursaut de frayeur. Désormais face à elle, le Guide lui attrapa le bras.

« Nous devons partir. Maintenant. Restez silencieuse et suivez-moi », lui ordonna-t-il à voix basse. L’Alchimiste, sidérée, opina du chef et obéit sans poser la moindre question. Le Guide, hache équipée, la tira derrière un clathre au moment où un gémissement terrifiant se détachait de la cacophonie ambiante. Un gémissement humain. La jeune femme sentit sa transpiration se glacer et serra davantage la main de son protecteur. Celui-ci la regarda un instant avant de pointer une silhouette du doigt, à peine visible entre deux lambeaux fongiques.

Une forme humanoïde titubait entre les mycètes, les bras ballants et la tête basculée en arrière, agitée de violents spasmes. Une plaie béante déchirait son torse, d’où s’échappait une inflorescence de chair putréfiée. Les restes d’une cotte de cuir déchiquetée pendaient mollement le long de ses jambes distordues. Quant au visage de la misérable créature, il n’était guère plus qu’un énorme abcès purulent duquel émergeaient quelques malheureuses touffes de cheveux maculés de crasse et de sang coagulé. À chacun de ses pas difformes, la chose suppliciée sanglotait de douleur dans une langue comprise d’elle seule. L’Alchimiste, livide, la contempla en silence, le cœur battant à tout rompre et la gorge nouée. Elle sentit le Guide se tendre, prêt à attaquer.

De ses doigts brisés, la monstrueuse victime inspecta chaque obstacle qui passait à sa portée, parfois pour les caresser, parfois pour les déchirer en poussant des hurlements de rage démente. À plusieurs reprises, elle menaça de s’approcher, avant de rebrousser chemin, puis de revenir, et finalement se détourner d’eux. Ce n’est qu’après une errance interminable qu’elle parvint à trouver son objectif : à l’approche d’une crevasse massive, l’abomination s’excita, beugla à s’en déchirer la gorge et tomba à genoux. Tel un immonde ver, elle se tortilla jusqu’à pénétrer dans les entrailles de la terre. Les lamentations inhumaines résonnèrent longuement avant que les ténèbres ne les dévorent enfin.

Les deux aventuriers gardèrent leur cachette jusqu’à ce que les derniers échos se soient totalement dissipés. L’Alchimiste, pétrifiée, n’osa lâcher la main du Guide qu’une fois remontés sur la crête, l’esprit noyé dans un mélange de fascination et d’horreur. Son cœur pulsait à s’arracher de sa poitrine, brûlé par l’adrénaline. Pour l’instant, étouffée par les émotions primaires de la survie, une question germait et attendait patiemment son heure : « Pourquoi ? »

Commentaires

Bigre, le glauque de cette fin de chapitre !
Mine de rien c'était... intéressant, de voir les effets de tous ces champignons sur un corps humain vivant. Super chapitre encore une fois, avec des descriptions de décor très précises !

J'ai repéré une petite coquille : "et dont elle seule avait consciente." : était consciente, ou avait conscience, je suppose ?
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vendredi 27 août à 14h54