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Benjamin Labbé

mercredi 28 juillet 2021

Mycélium

Chapitre 4 - Invitation

Penchée sur une table couverte de verrerie et de cadavres fongiques, éclairée par la lumière absinthe d’une lanterne à mycènes, l’Alchimiste s’affairait à émincer un chapeau d’amanite. Ses traits tirés et ses cernes profonds baignés de lueurs vertes lui donnaient un air spectral, adouci par un léger sourire. Chaque spécimen qu’elle découpait, testait et étiquetait venait lui rappeler quelques souvenirs de son expédition de la veille. Elle jeta un œil par la fenêtre en verre grossier : dehors, l’épaisse brume fongique dévorait avec avidité la radiance des astres nocturnes et ne laissait derrière qu’une obscurité totale.

Tout ce voyage à travers les mers et les collines semblait n’être qu’un vague rêve, une réminiscence vaporeuse qui scintillait entre chaque coup de scalpel sans jamais prendre forme ni disparaître. Une courte nuit séparait la jeune femme de son aventure, et pourtant cette dernière se dissipait déjà, rattachée uniquement à la réalité par les échantillons et leurs flacons. L’Alchimiste s’attendait presque à voir, une fois le jour levé, poindre les toits des insulae en contrebas de sa villa, là-bas, chez elle, sous le ciel dégagé de la Capitale. Elle secoua la tête, chassa les pensées parasites et reporta son attention sur le plan de travail.

Le Guide lui avait imposé de prendre une journée de repos, prétextant par ailleurs qu’il devait consacrer la sienne à quelque commission importante. Il avait cependant proposé de passer la chercher en fin d’après-midi pour l’emmener rencontrer quelques personnalités locales. L’Alchimiste avait naturellement commencé par protester — elle était venue pour faire progresser la connaissance, pas pour tailler une bavette — avant de se laisser convaincre, non pas par le bagou du Guide, mais par les courbatures qui pulsaient dans ses jambes.

Après avoir préservé et rangé ses derniers échantillons, l’Alchimiste nettoya avec soin la cuisine reconvertie en laboratoire et déménagea jusqu’à la bibliothèque du Doyen. Bien fournie, cette dernière contenait tous les traités classiques de médecine et de pharmacopée, une sélection fort intéressante de manuels d’alchimie, mais surtout, une vaste archive des expérimentations du vieil érudit. Celui-ci avait consacré plus de trente ans à chercher des remèdes dans et contre les mycètes de la province. Cette œuvre de toute une vie représentait très certainement la plus complète collection de savoir sur la Myconie : des centaines d’espèces répertoriées, classifiées selon leur dangerosité et leurs usages bénéfiques, ainsi que les descriptions méticuleuses de dizaines d’infections fongiques. En effet, tous les locaux finissaient, un jour ou l’autre, par contracter une mycose de gravité variable. Ces maladies, quoiqu’incommodantes, étaient le plus souvent bénignes lorsqu’elles s’attaquaient à la peau. En revanche, celles qui parvenaient à s’implanter au niveau des organes internes — généralement en passant par les poumons — s’avéraient fréquemment fatales, et rares étaient les autochtones à mourir de vieillesse. En raison de l’omniprésence des champignons, en ville comme dans les collines, identifier avec précision les responsables de ces maladies relevait de l’impossible. Aussi les travaux du Doyen ne mentionnaient-ils jamais la cause des infections, à quelques exceptions flagrantes près. Quelle percée cela serait que de découvrir ce qui avait pu parasiter ce rat ! Peut-être même avait-il été envahi par plusieurs espèces, dont les interactions permettaient de garder la bête en vie bien au-delà du possible ! Sans doute quelqu’un pourrait-il davantage la renseigner en ville : bûcherons et cueilleurs devaient très certainement avoir leur lot de contes horrifiques et de souvenirs fascinants. Bien entendu, elle ne s’attendait pas à découvrir en quelques heures ce que son hôte n’avait su trouver au cours de sa vénérable vie, mais l’espoir d’une piste, aussi maigre soit-elle, faisait trembler d’impatience la jeune femme. Finalement, accepter l’invitation du Guide n’avait peut-être pas été une si mauvaise idée.

Les rayons du soleil ne percèrent les fenêtres qu’aux environs de midi, encore tamisés par un reste de brouillard matinal. L’Alchimiste, pleinement absorbée par ses lectures, n’y prêta cependant que peu d’attention, du moins jusqu’à ce que le Doyen ne l’extirpe de ses parchemins avec la promesse d’un plat chaud. Les deux érudits déjeunèrent ensemble autour d’un frugal repas de viande de bœuf séchée, de morilles et de fromage, accompagné de vin aromatisé à la résine de pin. En raison de l’absence de terres cultivables, toutes les denrées alimentaires — à l’exception des champignons, cela va sans dire — devaient être importées par la mer à des prix outrageux. Ainsi, l’ensemble des gains réalisés sur l’exportation de matériaux exotiques était aussitôt réinvesti dans l’achat de nourriture et autres fournitures vitales, sans grands bénéfices possibles pour les exploitants locaux. La plupart n’en avaient cure : bien peu de gens venaient en Myconie pour faire fortune. La province attirait principalement les marginaux : érudits insatisfaits — ha ! — , criminels pourchassés, patriciens défigurés… chacun ici avait une histoire unique à raconter. Le Doyen, lui, se trouvait dans la même catégorie que l’Alchimiste. Arrivé des décennies auparavant pour un voyage de recherche, il avait fini par être subjugué par la cruelle beauté de la région et n’en était jamais reparti. La jeune femme, même si elle venait toujours de débarquer, le comprenait déjà. Peut-être allait-elle suivre la même voie. Peut-être même était-ce la seule qui lui permettrait d’obtenir ce qu’elle désirait tant. Après tout, que lui restait-il à la Capitale ? Un entrepôt rempli de soupe, une villa presque vide et une guilde rongée par la concurrence. Sans doute devrait-elle au moins rapporter la soupe. Les Myconiens sauraient l’apprécier à sa juste valeur. Elle en possédait encore une outre, assez pour effectuer quelques tests et connaître leur avis sur la question. Ou la garder pour la partager avec le Guide.

Au terme du repas, l’Alchimiste interrogea son hôte au sujet du rat infesté. Après tout, le Doyen était la personne la mieux placée en ville — si ce n’était au monde — pour la renseigner à propos de cette créature et de son funeste destin. La question fut accueillie avec un sourire sans joie.

« Ah, oui… cette affliction. Une sorte de cancer mycosique. Je crains cependant que mon ignorance ne dépasse ma connaissance sur ce sujet. »

Le vieil érudit s’interrompit pour siroter son infusion de ganoderme avant de se lancer dans un exposé minutieux de sa soi-disant absence de savoir :

« De ce que j’en sais, cette infection a toujours existé en ces lieux. L’une de mes plus anciennes archives — un superbe rouleau de cuivre en vieil impérial, vous savez le lire n’est-ce pas ? — relate justement la rencontre entre un groupe de colons et une créature si atrocement déformée qu’ils n’ont pas su l’identifier. Cinq miliciens sont morts en essayant de l’arrêter, et le chroniqueur rapporte qu’elle ne semblait même pas ressentir les lances et les flèches plantées dans sa chair. C’est un manœuvre qui a fini par l’abattre, à coups de hache.

— Ni les flèches ni les lances… , murmura l’Alchimiste sur un ton fasciné.

— C’est ce que l’auteur prétend en tout cas, poursuivit le Doyen. Cela ne me surprend pas vraiment, ces armes tuent par exsanguination, ou en touchant un organe vital. Dans la panique, il n’y a rien d’étrange à ce que ces pauvres hères n’aient pas réussi à frapper juste. Toujours est-il qu’après cet incident, le manœuvre a lui aussi été infecté. »

Un silence s’installa le temps que le Doyen boive quelques nouvelles gorgées. L’Alchimiste, pendue aux lèvres du vieil érudit, n’avait même pas effleuré sa propre tasse.

« Malheureusement, ils n’ont rien pu faire pour lui et son état a continué à se dégrader. Un matin, il a éventré son soignant, avant de disparaître, probablement dans les collines.

— Est-ce que le rouleau parle de ses symptômes ? Des détails sur sa physiologie ?

— Pas que je me souvienne. Seulement qu’il était devenu semblable à la bête, de corps comme d’esprit, pour paraphraser. J’ignore qui est l’auteur du texte, mais je doute qu’il ait été particulièrement instruit. Il n’a sans doute fait que retranscrire ce qu’il avait vu, ou ce qu’on lui avait raconté, sans se poser les questions que nous pouvons nous poser maintenant. »

Un juron flûta, sitôt suivi d’une légère rougeur au niveau des joues de l’Alchimiste. Le Doyen, visiblement bien peu secoué par la démonstration d’humeur, se contenta de sourire en la regardant. Puis, voilée par une ombre invisible, son expression se durcit. Ses yeux se braquèrent sur ceux de la jeune femme, qui ne put s’empêcher de se sentir jaugée, jugée, jusqu’à ce que les deux globes se détournent enfin. Le vieillard reprit son récit d’une voix étouffée, tout juste suffisante pour couvrir les craquements du feu :

« Je sais que cette infection vous intrigue. Elle a fait cet effet a bien des savants, un mélange d’admiration et de terreur, que j’ai moi-même ressenti lorsque je suis arrivé. Une incompréhension, qu’une telle monstruosité puisse exister. Puis, un cruel retour à la réalité, lorsqu’étaient arrivés les premiers patients. J’ai fait de mon mieux, avec une certaine inconscience au début. Je pensais que j’arriverais à les sauver, à les aider, que je verrais quelque chose là où les anciens étaient restés aveugles, que je trouverais un traitement qu’ils n’avaient pas vu. Evidemment, j’ai échoué. Et j’ai bien dû accepter qu’eux aussi, avaient fait de leur mieux en leur temps. »

Cette dernière phrase sonna comme une accusation aux oreilles de l’Alchimiste. Mal à l’aise, elle se renfonça dans son fauteuil. Le geste n’échappa pas au Doyen, dont les traits s’adoucirent à nouveau. Il baissa le regard avant de poursuivre :

« Veuillez m’excuser Mademoiselle, je ne voulais pas vous attaquer de la sorte. J’aimerais simplement — il chercha ses mots un instant — que mon histoire vous serve de guide lorsque vous arpenterez ces lieux. Est-ce que vous voulez que je continue ? »

La jeune femme acquiesça en silence.

« Tout d’abord, sachez que la maladie est relativement rare. Tous les jours, je vois des mycoses, des infections pulmonaires, des problèmes aux yeux, mais pas celle-ci, en tout cas pas chez les humains. Les animaux, en revanche, l’attrapent très souvent, et c’est pourquoi vous n’en verrez presque aucun en ville. Et de là, découle mon hypothèse que la contamination passe par les poumons : tout le monde porte un masque, même ceux qui ne peuvent s’offrir mieux que des chiffons, et cela doit suffire à endiguer la propagation du mal. De plus, les malades se plaignent d’avoir du mal à respirer, avant que l’infection n’atteigne d’autres organes. Cela vous semble logique, j’imagine ? »

Encore une fois, l’Alchimiste opina du chef. La déduction lui semblait raisonnable, quoique manquant d’observations directes. La jeune femme ne doutait cependant pas que le Doyen aborde ce sujet plus tard.

« À partir des poumons, la maladie se répand dans le reste du corps, en commençant par le haut. Des maux de têtes terribles, des hallucinations, des rêves éveillés. Il serait difficile de dire si les animaux subissent la même chose, mais je ne vois pas de raison pour écarter cette possibilité. Puis, à mesure que le temps passe, l’homme se transforme en monstre. Des tumeurs éclosent partout sous la peau, qui éclate sous la pression des excroissances de chair démente. Les membres se déforment, jusqu’à ce que les os transpercent les muscles, qui se reforment autour de manière anarchique. Les yeux se boursouflent, chaque orifice, naturel ou non, suinte de pus sanguinolent. Le rat que vous avez vu… il n’y a guère de différence avec les humains. Ceux qui peuvent encore le faire hurlent d’agonie, jusqu’à ce que leur gorge soit trop difforme pour cela. Leur corps n’est plus qu’un carcan de viande putréfiée, dont ils ne peuvent plus s’évader. À ce stade, il n’y a plus d’autre choix que de les abattre, par miséricorde, avant qu’ils ne déversent leur tourment sur ceux qui les entourent. Ceux qui ne sont pas tués meurent lentement, lorsqu’ils ne peuvent plus s’alimenter. Ou, mus par leur folie démente, finissent par s’arracher à leurs entraves et partent se perdre dans les collines. Aucun traitement ne fonctionne. J’ai tout essayé. »

Lorsque le Doyen termina son récit, l’Alchimiste était livide. Réminiscences du rat et fantasmes de cadavres ambulants s’entrent-nourrissaient et formaient un portrait plus sordide que la réalité ne pourrait jamais l’être. Une vive nausée remonta de ses entrailles avant de s’estomper aussi rapidement qu’elle était arrivée. Un frisson d’excitation s’installa sitôt la place vide. Le désir brûlant d’en savoir plus, les picotements de la curiosité, de l’envie de percer ce mystère insondable. La jeune femme hésita, considéra son interlocuteur, puis se lança, avec toute la retenue dont elle pouvait faire preuve :

« Pourrais-je consulter les rapports ?

— De quels rapports parlez-vous Mademoiselle ? demanda à son tour le vieillard, un sourcil haussé.

— Les rapports d’autopsie. J’aimerais en savoir davantage. Mon maître était un savant anatomiste, et j’ai suivi son enseignement avec ferveur, je pourrais peut-être… »

Visiblement gêné par la requête, le Doyen s’accorda un petit temps de réflexion avant de répondre :

« Ce que vous me demandez n’existe pas Mademoiselle, je n’ai pas connaissance de qui que ce soit ayant étudié l’un de ces cadavres, c’est beaucoup trop dangereux ! »

Le visage de la jeune femme se décomposa. La surprise laissa place à la frustration, qui se mua en déception, et finalement en exaspération. Aucune autopsie ? Aucune observation ? Rien ? Bien évidemment qu’ils n’avaient jamais rien trouvé s’ils s’étaient tous contentés de jeter les malades dans une pièce, la clé à la mer et les cadavres au feu ! Des risques ? Il y avait toujours des risques ! Avec le feu, la chimie, les maladies ! Sans cela, les hommes seraient encore en train de taper des cailloux entre eux sous des tentes en peau au lieu de bâtir des empires ! À quoi s’attendait-il ? À ce que dieu lui jette le remède depuis les cieux ?

La jeune femme s’efforça de se taire et d’étouffer son irascibilité. De tels accès de colère n’étaient pas dans son habitude et elle se morigéna en silence de s’y être ainsi adonnée, mais rarement avait-elle été aussi exaspérée par quelqu’un. Des mystères à la pelle, des trésors de connaissance, juste là, à portée de scalpel, et le vieux n’avait même pas songé à…

Sans doute le Doyen avait-il perçu son humeur volatile, en dépit des efforts qu’elle avait pu déployer pour la cacher, car il conclut sur ces quelques mots :

« Je sais que je ne pourrais changer votre nature, Mademoiselle. Je porte un immense respect à votre curiosité insatiable. Fut un temps, je vous aurais sans doute suivie sur cette voie, et je souhaite, de tout cœur, que vous trouviez quelque chose. Cependant… prenez garde à ne pas sombrer dans l’orgueil, pour votre salut, mais également celui des autres. Je vous en prie. »

Le soupçon d’inquiétude qui filtrait dans sa voix apaisa l’Alchimiste et elle l’assura qu’elle prendrait toutes les précautions nécessaires, comme elle l’avait toujours fait. Après tout, le Doyen se souciait simplement de sa sécurité et de celle des habitants. Peut-être même se sentait-il responsable de celle qu’il appelait « Mademoiselle ». Même si la jeune femme considérait toujours son approche comme ridiculement pusillanime, les efforts du vieillard ne furent pas vains. Les avertissements — et les images des victimes distordues — continuèrent de boursoufler dans l’esprit de l’Alchimiste bien après que la discussion eut dérivé sur des thèmes plus légers.

Les sujets de conversation et la tisane épuisés, chacun retourna à sa lecture : la jeune femme épluchait les archives du vieillard tandis que ce dernier se plongeait dans une satire qui lui extirpait de petits ricanements avec une régularité de métronome.

L’après-midi touchait à sa fin lorsque des cognements retentirent contre la porte d’entrée. Aussitôt, l’Alchimiste se leva. Elle rajusta machinalement sa robe en soie et passa une main dans ses cheveux. Le Doyen, qui avait levé les yeux de son livre, lui souhaita un bon rendez-vous avec un sourire en coin, avant de replonger dans ses pages jaunies. Une rougeur naquit sur les joues de la jeune femme, peu habituée à tant de légèreté. Elle salua son hôte avec une voix délibérément neutre puis rejoignit le sas de la maison où elle enfila sa combinaison. Le contact du cuir sur son visage lui rendit immédiatement contenance. Aussi inconfortable fût-il, le port du masque la rassurait. Une fois chaque sangle serrée et vérifiée, elle quitta la demeure.

Le Guide se retourna en entendant claquer la porte coulissante et il adressa un signe de main à l’Alchimiste. Sa tenue n’avait guère changé depuis la dernière fois et de toute évidence, porter une hache à la taille faisait partie de la tenue de soirée myconienne normale. Sans plus de préambule, il invita la jeune femme à le suivre tandis qu’il s’engageait sur le chemin qui descendait vers la ville.

À l’horizon, le soleil rougeoyait de ses ultimes rayons, lesquels traversaient avec difficulté le nuage de spore qui englobait la province. Plus bas, les lumières urbaines s’allumaient une à une comme autant de vers luisants. Certaines jaune pâle, la plupart vert vif, quelques-unes améthyste, adoucies par la fine neige fongique qui se déposait sur les toits et les pavés. Le Guide ouvrait la marche, suivi de l’Alchimiste. Là où les collines et leurs tours fongiques inspiraient avant tout crainte et émerveillement, les étroites ruelles offraient quant à elles un agréable sentiment de sécurité et d’intimité. Au détour d’une voie, une enseigne couverte de lichens vert-de-gris et éclairée par une guirlande de lanternes leur indiqua qu’ils étaient arrivés à destination.

Comme tous les bâtiments locaux, la taverne possédait des portes coulissantes et un sas. Celui-ci était en revanche nettement plus spacieux que celui du manoir et constituait une pièce à part entière. Plusieurs bassines remplies d’eau attendaient patiemment dans un coin, tandis qu’une ligne de tenues de protection pendait à des crochets : du cuir huilé pour les plus fortunés, des couches de tissus pour les autres.

Le Guide, visiblement habitué, s’installa dans le coin le plus propre et retira son manteau. Ce n’est que lorsqu’elle aperçut son cou dépasser de sa tunique que l’Alchimiste réalisa qu’elle ne l’avait encore jamais vu. Jusqu’ici, il n’avait été qu’une silhouette humanoïde, un concept presque, duquel elle avait su se rapprocher sans crainte ni timidité. Et maintenant, il s’apprêtait à devenir l’un de ses congénères. C’est donc avec un léger pincement dans la poitrine que la jeune femme ôta sa propre combinaison. Comme pour attiser sa frustration — et bien qu’elle sache pertinemment qu’il ne faisait que suivre la procédure habituelle — le Guide conserva son masque jusqu’à la toute fin.

Les bandes de lin, déroulées consciencieusement pour ne pas libérer les spores qu’elles emprisonnaient, dévoilèrent peu à peu le visage du jeune homme : des cheveux foncés, courts ; un teint pâli par l’absence de soleil ; des yeux clairs ; une joue lardée de cicatrices, traces d’une infection depuis longtemps guérie ; et, surtout, un sourire rayonnant de satisfaction.

« Alors ? Suis-je conforme à vos attentes ? » demanda-t-il en la dévisageant lui aussi.

L’Alchimiste le foudroya du regard, visiblement sans le moindre effet sur l’humeur taquine de son comparse. Elle se contenta donc de se cloîtrer dans son mutisme habituel tandis qu’elle se recoiffait vaguement et enfilait les chaussures d’intérieur prévues à son égard. Le Guide en fit de même, avant d’ouvrir la porte dans un geste guilleret et d’inviter la jeune femme à entrer.

La salle dégageait une atmosphère chaleureuse et intimiste. De grandes lanternes remplies de mycènes luminescents pendaient au plafond tandis qu’un feu ronflait dans la cheminée, et leurs lueurs s’enlaçaient sur les murs, sols et corps. Plusieurs tables étaient disposées au petit bonheur la chance, entourées de chaises rustiques occupées par d’épais gaillards au visage buriné et par quelques femmes tout aussi solides — une promiscuité inconcevable dans le reste de l’Empire. Une serveuse menue allait et venait de la cuisine avec fromages, viandes séchées et pichets de vin. Pour la première fois depuis son arrivée en Myconie, l’Alchimiste ne se sentit pas à sa place. La proximité avec ses congénères l’avait toujours gênée et le contraste avec la merveilleuse solitude de ces derniers jours ne faisait que rendre le malaise plus intense encore. Elle inspira profondément pour se redonner une contenance ; les délicieux effluves de charcuterie et d’épices l’aidèrent à concentrer son attention ailleurs que sur les bipèdes bruyants qui l’entouraient. Les yeux mi-clos, elle sentit la main du Guide la tirer vers une petite table près de la cheminée, où il l’invita à prendre place. À peine furent-ils assis que la serveuse vint papillonner à leurs côtés.

« Salut ! Le service habituel et deux assiettes du plat qui fleure si bon, » commanda-t-il avec entrain et en levant deux doigts pour appuyer ses paroles. Puis il se retourna avec un sourire vers l’Alchimiste, enfoncée dans son siège : « voulez-vous quelque chose de particulier ? La note est pour moi alors faites-vous plaisir. »

Cette petite attention tomba quelque peu à plat lorsque la jeune femme annonça qu’elle se contenterait de ce que le Guide venait de commander. La réaction ne sembla néanmoins ni surprendre ni contrarier ce dernier, qui appuya son menton contre ses mains et chercha à capter le regard de son invitée. Celle-ci accepta le lien tacite quelques instants, avant de détourner son attention vers le reste de la salle. Une aventurière rousse à l’air rude la salua de la tête avant de retourner à sa discussion. Un bûcheron plus épais que haut replongea le nez dans sa cervoise. Les autres clients ne la remarquèrent tout simplement pas.

« Je ne suis pas très accoutumée à ce genre de lieux, désolée », se justifia-t-elle d’une voix fébrile.

— Oh ! Ne vous inquiétez pas de ça ! Ici, c’est normal. Détendez-vous et profitez du repas qui arrive ! »

En guise de ponctuation, la serveuse approcha avec un plateau dans chaque main : deux assiettes de pleurotes marinés et fumés, du pain grillé couvert de girolles au fromage et deux bols d’œufs du diable vinaigrés, le tout accompagné d’un pichet de vin épicé. Elle déposa l’ensemble sur la table, adressa un clin d’œil au Guide — qui lui rendit sous forme de sourire — et s’en retourna à la cuisine. Celui-ci, après avoir considéré la table, s’employa à remplir la coupe de son invitée. L’Alchimiste regarda la boisson couler, pensive. Elle ne comprendrait décidément jamais les normes sous-jacentes aux interactions sociales. Ayant terminé son office, la cruche se releva pour rejoindre le second verre. La voix du Guide s’éleva au moment où le vin commençait à couler :

« Ne le prenez surtout pas mal, mais les impériaux sont trop guindés. C’est comme si la sécurité et l’opulence les avaient poussés à se créer des règles pour se compliquer volontairement la vie — en les mettant sur le compte de dieu histoire de leur donner force. Ici… eh bien voyez. Femmes, hommes, jeunes et vieux, tous à la même table, avec le même vin et la même assiette. N’est-ce pas plus agréable à vivre ? »

L’Alchimiste hésita quelques instants avant d’acquiescer. Elle-même avait toujours été relativement épargnée par les contraintes sociales — étant donné son statut — , aussi s’était-elle contenté d’accepter son lot. Elle voyait où le Guide voulait en venir, sans que le sujet ne l’intéresse outre mesure. Toute interaction sociale était déjà à ses yeux une complication superflue, qu’elle soit teintée de culture impériale ou non. Son interlocuteur, radieux, ne sembla pas s’offusquer de la tiédeur de la jeune femme. Il leva sa coupe vers elle avant de la porter à ses propres lèvres. Son invitée fit timidement de même, jusqu’à ce que le merveilleux nectar sucré vienne glisser dans sa gorge et l’incite à davantage de voracité.

Le Guide continua sur sa lancée :

« La plus grande richesse de la Myconie, c’est son honnêteté. Tout est plus simple ici. Ceux qui respectent les règles vivent, les autres non. Pas de procès abscons, de contrats tordus ou de préceptes irrationnels. Tout a un sens, tout a un poids. C’est ça qui fait que les gens viennent et restent, même en ayant connaissance des risques. » Puis, avec un petit sourire en coin, il ajouta : « Cela ressemble un peu à votre vocation, n’est-ce pas ? »

L’Alchimiste considéra son interlocuteur avec attention et — pour la première fois depuis le début du repas — soutint son regard plus d’un instant. Elle s’autorisa une légère pause, les lèvres encore parfumées de raisin et d’épices, avant de répondre sur un ton monocorde :

« J’ai connu des alchimistes qui ne donnaient pas assez de sens aux poids. Ils ont effectivement cessé de vivre. Et leur quartier avec. »

Le Guide, circonspect, haussa un sourcil. Puis, dans un éclair de lucidité, éclata d’une hilarité sonore. La jeune femme essaya vainement de garder son air pince-sans-rire avant de se fendre d’une satisfaction amusée. Oui, il avait raison. Tout était plus simple ici.

La chaleur de la cheminée, de l’alcool et de son convive amena rapidement l’Alchimiste à baisser sa garde et le repas se poursuivit dans une sincère allégresse. La vitesse à laquelle elle abattit son assiette d’entrées suscita une incrédulité visible chez le Guide, à qui il restait encore plusieurs tranches en dépit de l’avance qu’il avait pu prendre. Elle-même, peu habituée à s’adonner à la bonne chère, se surprit du plaisir qu’elle ressentit à manger en la compagnie du jeune homme.

Lorsque le plat de résistance arriva enfin, l’Alchimiste avait les joues rosies et un sourire niché sur le visage. C’est avec une euphorie enfantine qu’elle attaqua la tranche de vesse-de-loup colossale, savamment assaisonnée d’un mélange de garum, miel et cumin. La texture fondante et le goût subtil rappelaient les meilleurs morceaux de veau : nombre de nobles se seraient ruinés afin d’éblouir leurs invités avec un tel mets, alors qu’ici, il ne s’agissait guère plus que de l’ordinaire. C’est avec embarras qu’elle se rendit compte que le Guide la regardait, l’œil malicieux, alors qu’elle savourait son assiette avec un air extatique. Prise en flagrant délit, elle le menaça de sa fourchette pour dissuader son interlocuteur de toute remarque désobligeante.

Piquée au vif, l’Alchimiste en oublia complètement le but originel de la soirée, laquelle se poursuivit jusque tard dans la nuit. Lorsque les deux comparses quittèrent leur table, la taverne s’était déjà vidée depuis un long moment.

La jeune femme, enivrée et joviale, tituba jusqu’au sas. Assise sur le banc, elle ôta difficilement ses sandales et tenta d’enfiler ses bottes. Si elle avait réussi à y mettre les pieds, les sangler lui sembla du domaine de l’impossible tant ses doigts glissaient contre le cuir. À sa propre surprise, sa voix s’éleva pour demander de l’aide au Guide. Celui-ci, probablement plus sobre, s’exécuta sans le moindre commentaire. Comment faisait-il pour ne pas être gêné, alors qu’elle-même, à cet instant, ne souhaitait rien de plus que de disparaître ? Trop ivre pour revenir sur ses paroles, l’Alchimiste regarda son guide s’affairer avec les lanières. De ses doigts — aux mouvements bien trop rapides pour qu’elle soit en mesure de les suivre — le regard de la jeune femme remonta jusqu’au visage de l’homme, avant de se fixer sur sa cicatrice. Le vif rappel à la réalité lui noua la gorge, et à peine ses bottes furent-elles fixées que l’Alchimiste s’empressa de saisir son masque et de le fixer à son visage, réussissant par quelque miracle à l’attacher elle-même. La protection oppressante du cuir la rassura immédiatement tandis que la buée venait estomper les traits du Guide. C’était mieux ainsi.

L’Alchimiste ne décrocha plus un mot jusqu’à ce qu’ils soient tous deux équipés et sortis. Les lueurs iridescentes des lanternes reflétées contre les spores en suspension peuplaient les rues de silhouettes fantasmagoriques, spectres oniriques auxquels l’alcool donnaient une existence propre. La jeune femme, fascinée, s’approcha du spectacle de quelques pas incertains, avant de se retourner vers le Guide, en attente de ses directions. Celui-ci farfouilla dans sa musette pour en tirer sa propre lanterne avant de prendre la parole :

« J’espère que votre soirée fut aussi plaisante que la mienne. La nuit est profonde, donc si vous n’avez pas de lumière, je peux vous raccompagner. » Il marqua une pause et prit une inspiration avant de poursuivre : « Puis-je cependant… vous proposer de vous inviter chez moi ? »

L’Alchimiste le regarda quelques instants avant que le sens de la demande parvienne à pénétrer le halo éthylique qui lui auréolait l’esprit. Sobre, elle l’aurait immédiatement rejeté. Ivre, elle considéra son offre. La jeune femme se para d’un sourire invisible, puis éconduit poliment le Guide.

« Dans ce cas, chez le Doyen ce sera ! » conclut-il sans qu’une once de déception transparaisse dans sa voix.

Commentaires

Eh bien, c'est encore un chapitre ma foi très intéressant !
Tu arrives à varier les ambiances et les centres d'intérêt à chaque fois, bravo. J'ai beaucoup aimé voir l'Alchimiste à l'œuvre, chez le Doyen, et la taverne offre une pause bienvenue, et assez enrichissante sur la vie sur place !

Sinon, je me permets de te signaler une petite coquille : "avant DE détourner son attention vers le reste de la salle". Une deuxième là : "et de le fixer à SON visage". Aussi, je suis étonné aussi de voir que tu parles de "dieu" sans majuscule, mais au singulier ; je me doute que tu n'enracines pas ton monde dans le nôtre, mais je suis curieux de savoir à quelle divinité cela fait référence, du coup ;)
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mercredi 28 juillet à 12h00
Tout à fait d'accord avec Julien. Juste une troisième coquille à signaler. Ne le prenez PAS surtout pas mal. J'adore cette ambiance. Et il y a de très belles gueule de loup en ce moment au Peyron pour que l'auteur puisse se mettre en cuisine ce we
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mercredi 28 juillet à 16h05
Oups ! Vesse de loup bien-sûr
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mercredi 28 juillet à 18h10
Les coquilles sont corrigées. Merci beaucoup pour ce retour, je suis ravi que l'histoire plaise ainsi. Et si on tombe sur une vesse de loup, je ne manquerai pas de m'en occuper. Ça fait longtemps que je n'en ai pas cuisiné donc je ne promets rien quant au résultat.
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mercredi 28 juillet à 20h17
Tu as un véritable talent pour mettre dans l'ambiance ! J'adore découvrir la Myconie aux côtés de l'Alchimiste, c'est intéressant et intrigant.
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jeudi 5 août à 06h11