2

Benjamin Labbé

lundi 28 juin 2021

Mycélium

Chapitre 3 - Collines

Au matin du troisième jour, le nuage de spores fut emporté vers la mer par des vents favorables et l’Alchimiste put enfin quitter la demeure du Doyen. En contrebas, aspergée de radiance vert-de-gris, la ville s’éveillait lentement. Des silhouettes indistinctes chargeaient le dromon impérial qui accaparait l’unique grue du port : caisses sur caisses d’essences mycosiques, amphores de composés rares, tonneaux d’huiles exotiques… Quelques semaines auparavant, l’Alchimiste aurait verdi d’envie devant un tel étalage de joyaux chimiques. Les produits de Myconie se négociaient pour de véritables fortunes sur les marchés de la Capitale ; ailleurs, ils étaient tout simplement introuvables. Mais aujourd’hui, tout sentiment de convoitise semblait bien vain à la jeune femme et elle se contenta de sourire pensivement avant de se retourner.

Face à elle, les collines escarpées de la Myconie s’élevaient vers les nuages. Chacune se parait d’une couronne de colossales spires fongiques dont les coiffes se perdaient dans un firmament de spores dansantes. Au pied de ces majestueuses colonnades prospérait une jungle de champignons gigantesques, lichens monstrueux et moisissures somptueuses. Des milliers d’espèces différentes s’entrelaçaient, se parasitaient et s’entraidaient, croissant les unes au travers des autres, fermement plantées dans une myriade de strates de mycélium séculaire. Sous ce tapis vivant s’étirait un réseau de cavernes d’une profondeur insondable, révérées et redoutées par les habitants de la province. Les plus puissantes racines des mycètes de la surface transperçaient la pierre même, pénétraient dans les abysses pour y puiser leur subsistance, laquelle se redistribuait ensuite aux espèces plus frêles par le biais de relations symbiotiques et parasitaires. Un lieu pareil à nul autre, dans son horreur comme dans sa splendeur.

Un frisson d’émerveillement glissa le long du dos de l’Alchimiste qui laissa tomber son sac et écarta les bras comme pour s’offrir au paysage surnaturel qui se découpait devant elle. Le vent changea de direction sur un caprice, envoya des spores virevolter contre son masque. Sa vision se teinta de verdâtre, embrumée par la multitude de granules venus s’échouer contre le verre. Quelle magnificence l’attendait par-delà ces collines ! Elle hésita, l’espace d’un instant, à partir ainsi, sans paquetage ni pilote, et à se perdre corps et âme au milieu des mycètes. Les délicats arômes de putréfaction perçaient peu à peu les filtres du masque de la jeune femme, venaient la tenter, l’envoûter. Le fantasme, à peine éclos, tomba en déliquescence : elle imagina ses membres brisés par une chute, se vit hurler de désespoir, seule et meurtrie au fond d’une vallée. Elle soupira avant de se détourner avec regrets du palace fongique qu’elle désirait tant explorer. Que faisait ce foutu guide ?

Son attente lui parut aussi interminable qu’elle fut brève. Le Guide, un jeune homme vêtu de cuir et de voiles, apparut au détour des escaliers de pierre. Il accompagnait chacun de ses pas d’un mouvement de bâton et portait une hache à son ceinturon. Son regard perçait à travers un voile facial en lin, protection rudimentaire contre les brouillards et tempêtes de spores qui engloutissaient régulièrement la province. Il salua l’Alchimiste d’un signe de la main.

Les présentations furent expéditives, arides et assourdies par les masques. Les autochtones de Myconie, ou du moins ce qui s’en rapprochait le plus, c’est-à-dire les plus vieux immigrés, tendaient à être particulièrement laconiques. À la fois pour des raisons pratiques — difficile de communiquer à travers quatre épaisseurs de textile — , mais aussi, et surtout pour des raisons culturelles. Le temps, trop précieux, ne devait en aucun cas se voir gaspillé par quelque discussion inane ; brièveté confluait avec respect.

Les deux armures, l’une de cuir et l’autre de lin, se mirent en marche. Un sentier raide, étroit et rocailleux, serpentait jusqu’au sommet des collines. Ici, l’air marin et l’absence de terreau fertile empêchaient la plupart des basidiomycètes de s’implanter. Quelques grappes de petits chapeaux, irréductibles et fébriles, perçaient des interstices entre deux cailloux, mais le domaine appartenait avant tout aux lichens. Toutes les surfaces disponibles se paraient d’un arc-en-ciel vert-de-gris, rouille et ocre. Les infatigables symbiotes avaient colonisé l’entièreté des falaises et une guerre sans merci ni fin se déroulait actuellement entre espèces. Chacune des tâches bariolées prenait le sens d’un coup de bombarde, de l’explosion d’un baril de poudre projeté contre les lignes adverses, d’une irrésistible poussée vers l’avant. L’Alchimiste laissa échapper un soupir rauque, déjà envoûtée par le hors-d’œuvre du festin de découvertes qui allait s’offrir à elle.

Le Guide menait la marche avec agilité en dansant entre le granit glissant et les éperons minéraux. Plusieurs fois, il se retrouva à devoir attendre sa charge, voire à l’aider à traverser un passage difficile. Le sol était traître et la chute mortelle. Régulièrement, comme pour les rappeler à la prudence, leurs pas envoyaient quelques cailloux dévaler la falaise dans un fracas mêlé de percussions claires et d’éclats mouillés. La jeune femme commençait à sentir la fatigue prendre l’ascendant sur l’excitation, ses poumons enflammés par l’air vicié qui leur parvenait à grand-peine. Ses jambes se faisaient lourdes et ses yeux la brûlaient. Son guide, quant à lui, ne semblait pas souffrir le moins du monde de ce parcours, mieux entraîné qu’elle et surtout capable de respirer à son aise. Elle lui fit signe de s’arrêter et demanda une pause, désireuse de profiter d’un faux plat pour s’asseoir quelques instants et reprendre ses esprits. Le Guide lui accorda sa requête d’une voix enjouée, comme s’il avait attendu avec impatience que ce moment arrive. L’Alchimiste, épuisée et les nerfs à vif, s’offusqua de cette soudaine allégresse et tourna brusquement la tête vers lui.

« Partagez donc votre euphorie ! C’est moi qui vous amuse comme ça ? » cracha-t-elle en direction du visage emmitouflé.

Si le ton de sa réplique avait eu un quelconque effet sur l’humeur du Guide, ce dernier se garda bien de le lui faire sentir. Il se contenta de venir s’installer à côté d’elle et de farfouiller dans sa musette pour en tirer une outre.

« Absolument pas. Ces collines me rendent heureux, tout comme le fait d’y emmener quelqu’un capable d’en comprendre les charmes », répondit-il tout en glissant le bec de la gourde entre deux bandes de lin.

L’Alchimiste le fixa au travers des gouttelettes de condensation confortablement installées dans ses lunettes, quelque peu embarrassée par son éclat de colère. Les remords qui commençaient à poindre dans sa poitrine se retrouvèrent cependant balayés par le spectacle saugrenu du Guide en train de boire au travers de ses chiffes. À la place d’un silence contrit, un rire léger s’éleva et résonna dans le masque avant de prendre son envol en une franche hilarité. La jeune femme, au travers des spasmes, sentit un regard déconcerté se poser sur elle.

« Pardon, pardon… c’est juste que… c’est juste que… » tenta vainement de se justifier l’Alchimiste entre deux inspirations sifflantes.

À vrai dire, elle ne savait pas pourquoi elle s’était ainsi laissé emporter. L’épuisement, sans aucun doute. L’idée en elle-même n’avait rien de drôle, il s’agissait même plutôt d’un moyen adroit de se sustenter tout en restant protégé. Mais quelque chose dans la dégaine du Guide avait créé une détonation dans son esprit, lequel avait décidé de se laisser emporter par la vague.

Le principal concerné, loin de se froisser d’une telle réaction, se prit au jeu et tendit l’outre à la jeune femme, une lueur de malice dans le regard.

« Une petite soif ? »

D’un geste théâtral, l’Alchimiste accepta le défi et la gourde. De sa main libre, elle alla chercher à son tour dans ses affaires et en tira un fin tube de bois évidé. Au prix de plusieurs contorsions burlesques et d’une griffure au menton, elle parvint à faire passer la paille sous son masque de cuir et à la plonger dans le vin coupé d’eau. Elle posa l’outre sur ses cuisses et écarta les bras triomphalement. À son tour, son collègue-artiste éclata de rire avant de lui concéder la victoire. Le sentiment d’allégresse contenta la jeune femme bien davantage que son breuvage tiède.

La pause ne s’étendit guère plus longtemps. Leur destination se trouvait encore à plusieurs heures de marche auxquelles allait s’ajouter la durée du retour. Passer la nuit dehors était aussi impensable que rentrer dans l’obscurité.

Autour des deux voyageurs, la flore mutait à mesure qu’ils gravissaient la colline et que le chemin se faisait plus terreux. Lichens et mousses côtoyaient désormais agarics robustes, frêles mycènes et clavaires dorées, tous plus imposants, vivaces et colorés que leurs homologues des forêts. L’Alchimiste papillonnait de sporophore en sporophore, récoltait des échantillons de chapeaux, de pieds et de lamelles. Chaque spécimen inconnu était prétexte à s’arrêter, afin qu’elle puisse y faire danser son couteau et rapporter de précieuses essences. La variété d’espèces qui s’étirait devant elle lui donnait le tournis ; le moindre de ses pas l’amenait vers une nouvelle silhouette, nuance ou texture. Si seulement elle avait pu retirer son masque ! De quel bouquet olfactif se privait-elle, en respirant ainsi au travers d’un filtre ? Quels goûts ces chairs recelaient-elles ? Revenir à la demeure du Doyen dans le but de disséquer ses trouvailles la démangeait tout autant que de continuer. Toutes les recherches de la jeune femme en mycologie s’étaient jusque-là avérées vaines. Toutes ses découvertes figuraient déjà, parfois depuis des décennies, dans les catalogues de la Guilde. Les vertus des gyromitres dans la stimulation mnémonique ? Répertoriées deux ans avant par cet empaffé de Basilides, celui-là même qui avait fini par faire sauter son laboratoire — et la moitié du quartier — en travaillant sur la poudre noire. L’usage de l’amanite vireuse dans la fabrication d’encre univoque ? Zoe Phoca. Les truffes blanches et l’alkahest ? Isodore Bardas. L’Alchimiste, elle, n’avait eu droit qu’à la seconde place, tout au plus. Et qui pour se souvenir des « presque » et des « quasi » ? Personne. Les registres de la Guilde ne portaient sa signature que pour une seule et unique invention : la soupe. Foutue soupe…

Comme pour se débarrasser de cet apitoiement collant et obsédant, l’Alchimiste secoua violemment la tête. Son regard se figea quelques instants sur l’agaric qu’elle était en train de couper, puis sur la lame qu’elle tenait. Soudainement bien trop consciente d’elle-même, la jeune femme interrompit son geste et lâcha le lambeau de chair fongique, le laissant pendre misérablement au reste du chapeau, avant de tourner les yeux vers le Guide. Celui-ci la fixait d’un air attentif, comme il le faisait depuis qu’elle avait commencé sa récolte. Elle ne savait pas ce qu’elle était censée percevoir derrière l’ombre de ses voiles. De la sympathie ? Du mépris ? De l’impatience ? Qu’est-ce que ce quasi-inconnu pouvait bien voir, lorsqu’il la regardait ?

Un bruissement vivace coupa court à l’introspection de la jeune femme. Avant même qu’elle puisse sursauter, le Guide se redressa en un éclair, la hache prête à frapper. De sa main libre, il fit signe à l’Alchimiste de se placer derrière lui. Celle-ci obtempéra dans un geste tremblant tout en cherchant du regard la source du bruit. Un spasme brutal agita une épaisse touffe de mycènes et libéra un nuage de spores violacées. Un rongeur difforme et boursouflé, dont la peau craquait sous la pression de la chair tumorale, jaillit du buisson. Le Guide se braqua, l’arme levée, tandis que sa cliente fixait la créature avec un mélange d’horreur et de fascination. L’immonde bestiole s’arrêta en voyant les deux humains. Son œil unique était injecté de sang, l’autre ne ressemblait plus guère qu’à une sphère viscérale dont s’écoulait un pus jaunâtre. Des crevasses de sa carcasse s’échappaient des projections fongiques dont les ramifications s’élevaient comme des mains squelettiques.

Le face-à-face ne se prolongea que quelques secondes avant que la chose ne décampe par là où elle était arrivée. Le Guide resta en position jusqu’à ce que les bruits retombent, le corps tendu par l’adrénaline. Derrière lui, l’Alchimiste serrait les mains d’excitation et de frayeur mêlées, secouée par l’ignoble spectacle qui venait de se tenir devant elle. Sa respiration reprit, haletante et discordante. Elle fut la première à briser le silence :

« Un rat ? »

L’image du petit rongeur cotonneux qu’elle avait vu s’échapper en descendant de la galère passa dans son esprit.

« Contaminé par… quelle espèce ? Vous savez ce qui fait ça ? Vous en croisez souvent ? Vous avez déjà… »

La question originelle dégénéra rapidement en un flot ininterrompu d’interrogations insufflées d’une excitation croissante. Le Guide, visiblement impassible, acquiesça une fois, puis une seconde, avant de rajuster machinalement la hache à son ceinturon, et encaissa chaque vague avec flegme. La marée verbale ne se retira que lorsque la voix de l’Alchimiste dégénéra en un sifflement poussif. Cette dernière, persuadée que son interlocuteur avait désormais bien assez de matière pour prendre le relais le temps qu’elle retrouve son souffle, le fixa dans l’attente d’une réponse. Celle-ci ne tarda guère à décevoir l’érudite :

« Pardonnez-moi, mais je n’ai pas suivi un mot de ce que vous venez de dire. »

La jeune femme devina qu’un sourire s’était dessiné sous les lambeaux de lin. Elle décida de l’accompagner par une invisible moue boudeuse.

« Excepté sur le fait que ce soit un rat. Je vous le confirme, ajouta-t-il comme pour la consoler.

— Sont-ils agressifs ?

— Imprévisibles, surtout. Parfois, ils se contentent de passer ; d’autres, ils fuient dès qu’ils nous repèrent. Et à certains moments, ils se jettent à la gorge de tout ce qu’ils croisent. Humains, animaux, rochers même. Les spores leur ont bouffé la cervelle. »

La voix du Guide s’était raffermie, comme endurcie par les souvenirs auxquels elle se trouvait liée. Il marqua une pause avant de reprendre, toute tension subitement mise sous clé.

« Je vous dirais bien de ne pas vous en faire, mais vous avez surtout l’air de vous inquiéter que nous n’en recroisions pas. »

Il ponctua sa remarque d’un rire franc. L’Alchimiste, quant à elle, haussa les épaules et fit mine de continuer à bouder, un sourire en coin sur le visage. Elle désirait, effectivement, revoir l’une de ces créatures. Elle espérait même, quelque part, que celle-ci se montre belliqueuse afin de donner l’opportunité à son garde de lui fendre le crâne. Quel spécimen cela serait ! Elle avait déjà observé des fourmis parasitées de la sorte, mais des bêtes de cette taille ? Jamais ! À quel point la créature était-elle infestée ? Comment faisait-elle même pour rester en vie ? L’Alchimiste devait s’en procurer une et la disséquer. Elle devait savoir.

Stimulée par la curiosité, la jeune femme reprit l’ascension à un rythme redoublé. Elle cessa de prélever des échantillons — exception faite de cette intrigante lépiote aux croûtes iridescentes — et parvint presque à s’adapter à la cadence du Guide. Cette réussite lui insuffla un regain de confiance en elle-même, bien vite ruinée par l’apparition soudaine d’une montée acérée, jusqu’alors dissimulée par un virage. L’érudite ne put retenir un gémissement déchirant.

Le franchissement du coteau fut aussi laborieux que l’Alchimiste ne le craignait, et elle en passa la bonne partie à quatre pattes, à essayer de s’accrocher à tout ce qui pouvait faire office de prise. Plusieurs fois, elle sentit le cuir de ses gants déraper sur la roche, jusqu’à ce que ses doigts paniqués parviennent à se rattraper à quelque anfractuosité. Régulièrement, son guide s’arrêtait, l’aidait à se hisser, puis retournait à ses insolentes cabrioles. Comment diable un humain pouvait-il être si leste sans avoir une quelconque ascendance caprine ?! L’image fugace de cornes de bouquetin pointant à travers un turban traversa l’esprit de la jeune femme, bien vite balayée par un nouveau crissement de caillasses.

L’arrivée au sommet du dénivelé se fit sans autre fanfare que les halètements rauques de l’Alchimiste. Sa gorge et ses poumons lui donnaient l’impression d’avoir inhalé une bouffée de scories ardente et elle pouvait sentir son cœur affolé résonner dans chacune de ses artères. Ses muscles meurtris hurlaient au manque d’oxygène tandis que sa peau suintait d’une transpiration gluante. Ne pas retirer le masque lui demanda des trésors de détermination et la réminiscence, intense, mais fugace, du rat infesté. Un bras ferme se glissa sous le sien pour la soutenir. Lorsqu’elle releva la tête, le visage voilé du Guide perçait à travers le rideau de buée qui s’était formé sur ses visières.

« Je vais bien », articula-t-elle sur un ton qui affichait clairement son effronté mensonge.

Le sous-entendu fut, semble-t-il, parfaitement compris puisque son interlocuteur ne la lâcha pas. Au contraire, elle put même sentir une seconde main venir l’étayer. Un « merci » chuta au fond de la gorge de l’Alchimiste sans en sortir, emporté par une inspiration profonde. Son corps se vengeait d’une vie entière de négligence.

La jeune femme passa une dizaine de minutes à danser avec l’hypoxie, la vision embuée et les oreilles emplies des pulsations de son cœur déchaîné. Une pression aussi délicate que ferme l’incita à s’asseoir. Elle résista mécaniquement, opiniâtre à défaut. Rester debout, c’était rester en vie. Rester debout, c’était prouver qu’elle dominait son enveloppe charnelle et non l’inverse.

Avachie contre son guide, l’Alchimiste reprit peu à peu contact avec la réalité. Son souffle s’apaisa progressivement ; son pouls redevint normal ; les flammes de sa poitrine s’éteignirent ; sa vision embuée s’éclaircit. Elle releva lentement la tête.

À quelques mètres face à elle, le stipe d’un gigantesque champignon pointait vers le ciel. Cinq… non, dix mètres ? Le pied, blanc strié de jaune, chaussé d’une imposante volve, portait avec dignité un élégant anneau en forme de jupe et se coiffait d’un large chapeau d’un verdâtre maladif. Un afflux de sang vint empourprer les joues de la jeune femme tandis que son cœur, à peine calmé, s’emballait de nouveau sous le coup d’une excitation sauvage. Une décharge d’euphorie parcourut son corps, ranima ses jambes et l’amena à se détacher du Guide. Ses pupilles se dilatèrent et sa bouche s’entrouvrit en un cri d’extase silencieux.

Une multitude d’obélisques fongiques la contemplaient depuis leurs trônes de roche, auréolés par la lumière glauque du soleil. Amanites monumentales, bolets gigantesques et coprins cyclopéens se dressaient fièrement vers le ciel avec une majesté aliénante, le regard braqué sur leurs sujets. En contrebas, la ville s’étirait dans l’ombre des colosses et s’écrasait contre la mer avec une crainte respectueuse. L’Alchimiste eut un mouvement de recul, tremblante, subjuguée. Jamais les silhouettes délavées aperçues depuis le bas de la colline n’auraient pu laisser présager une telle noblesse. Chaque forme sombre se détachait désormais de la masse et clamait avec vigueur son existence propre : une forêt de mycènes améthyste sur une pente ; un récif de pézizes à flanc de falaise ; une unique et altière lépiote sur un sommet. La jeune femme sentit sa vision se troubler. Des larmes, d’épuisement et d’émerveillement mêlés, perlèrent à ses yeux et glissèrent le long de ses joues. Tout ceci en valait finalement la peine.

Une main rassurante vint se poser sur son épaule, suivie d’une voix familière qui lui demanda si elle allait bien. L’Alchimiste acquiesça d’un signe de tête, incapable de détacher le regard du paysage onirique ainsi offert.

« Voici le meilleur point de vue de toute la province. D’ici, nous dominons l’entièreté des terres connues de Myconie », annonça le Guide avec une pointe de fierté dans la voix, comme si les monts et leur jungle fongique étaient son jardin.

Il pointa alors le nord du doigt, vers une large colline scarifiée par une longue traverse déboisée et grêlée d’immenses stipes abattus.

« La piste des bûcherons. C’est par là qu’ils descendent le bois mycélien pour pouvoir les envoyer dans le reste de l’Empire. »

Son ton didactique se mua en un mélange de gêne et de taquinerie, tandis que son regard cherchait celui de l’Alchimiste :

« C’est également le chemin le plus simple pour gagner les sommets. Moins fatigant, mais tellement moins intéressant. Guère plus que des souches à vrai dire. »

La jeune femme demeura silencieuse à la fois pour le priver de toute satisfaction, mais surtout parce qu’elle lui donnait raison. Si les méthodes d’exploitation d’essences fongiques l’intéressaient d’un point de vue purement académique, elle savait également qu’il n’y avait probablement rien qu’elle puisse y découvrir. Elle n’était pas menuisière et encore moins capable de tenir une hache. Lorsque le Guide eut suffisamment poireauté à son goût, elle daigna le gratifier d’un « en effet » et l’enjoignit à continuer.

« La masse violette là-bas… » commença-t-il avant de se faire brusquement couper la parole.

« Une forêt de mycènes ! Je veux y aller », s’exclama l’Alchimiste, enjouée comme une enfant, avant de se rendre compte de sa grossièreté et de s’excuser, penaude.

Son comparse ne sembla pas s’en offusquer et reprit son explication, non sans une pointe espiègle :

« Vos désirs seront des ordres, Madame. Un endroit magnifique, comme vous pouvez déjà le voir d’ici. L’accès n’en est pas très difficile, une journée suffira. »

Puis, il pointa dans une autre direction :

« Par là-bas, c’est le val permettant de quitter la ceinture de collines et d’aller vers l’intérieur des terres. Une forêt presque impénétrable, dans laquelle il est impossible de se repérer. J’ignore ce qu’il y a de l’autre côté. Certainement les steppes si l’on avance suffisamment, mais je ne connais personne capable de le confirmer. »

L’Alchimiste regarda vers l’horizon, l’air songeur. En effet, les seules routes entre la Myconie et le reste de l’Empire étaient des voies maritimes. Aucune caravane terrestre, pas de sentiers de pèlerins, rien. Les régions du nord-est étaient très peu connues et demeuraient l’apanage des nomades. Sans doute eux aussi avaient-ils leurs mythes et légendes à propos des gigantesques champignons du sud. Probablement rien qui puisse intéresser les érudits, mis à part les rares excentriques fascinés par les cultures barbares. La jeune femme, en tout cas, s’en moquait bien. La voix du Guide la rappela à la réalité et ses yeux suivirent le doigt qui pointait désormais vers un pic escarpé à l’air menaçant.

« Ça, c’est la pointe des suppliciés. Un endroit charmant, comme son nom l’indique. Je n’y suis allé qu’une seule fois et n’ai aucun désir de le faire de nouveau. Le terrain y est particulièrement traître et j’y ai perdu plusieurs compagnons. Il ne s’y trouve de toute façon rien qui ne pousse ailleurs, aussi je doute vous voir me demander de vous y emmener. »

En effet. La simple vision de l’épieu rocheux donna le vertige à la jeune femme. Ses poumons encore fragiles protestèrent rien que d’imaginer ce qu’une telle ascension pourrait leur faire ressentir. Un lieu définitivement hors de sa liste d’exploration.

Le Guide continua d’énumérer tous les sites intéressants auxquels il pouvait penser. Un bosquet de russules où l’air devenait si nauséabond que les hommes mourraient dans leurs vomissures. Un creux dans lequel poussaient des clathres si massifs qu’un lac écarlate se formait lorsqu’ils se liquéfiaient. Un passage envahi de mycélium capable de se régénérer plus vite qu’une hache ne pouvait le couper. Le colossal squelette d’une créature mythique, préservé par de la gelée purulente au fond d’un val. Les récits du Guide se multiplièrent et s’enchaînèrent, chacun suivi d’une volée de questions suintantes d’impatience. L’Alchimiste buvait ses paroles, les yeux pétillants d’une impétuosité à laquelle elle commençait à prendre goût. Son seul désir était d’explorer tous ces lieux, un par un, afin d’en comprendre l’existence et d’en percer les mystères. Que trouvait-on dans ces miasmes putrides ? Pouvait-il y avoir une vie singulière cachée au fond d’un tel lac éphémère ? Comment un organisme pouvait-il se reconstruire si rapidement ? Un squelette, mais de quoi ?… Chaque conte avait amené son lot de merveilles, mais également de frustrations. Sans doute les autochtones avaient-ils déjà mis à jour bon nombre des secrets sur lesquels elle s’interrogeait. Enquêter en ville serait un parfait moyen de se délasser entre deux expéditions — si tant est qu’elle parvienne à délier la langue des locaux. Le Doyen pourrait certainement l’y aider, à la fois en partageant ses propres connaissances et en l’introduisant auprès de la population. Les compétences sociales n’avaient jamais été le fort de la jeune femme qui préférait très nettement la compagnie de ses éprouvettes et réactifs à celle des autres — un trait partagé par la plupart de ses collègues.

Le soleil avait de loin dépassé son zénith lorsque le Guide acheva de vider sa musette à histoires avec la description méticuleuse d’un ver parasite géant qu’il avait pu découvrir en abattant un cèpe. Ce n’est qu’une fois la curiosité de son auditoire satisfaite qu’il put prendre quelques instants pour se désaltérer. La pause, car c’était bien de cela qu’il s’agissait, avait permis à l’Alchimiste de se requinquer suffisamment pour redescendre. Même si cela lui peinait de l’admettre, au vu de sa crise passée, il serait complètement et absolument stupide de continuer l’ascension. Si, par quelque miracle d’opiniâtreté, elle parvenait à atteindre le sommet, jamais elle ne serait en état de regagner la ville, à moins de se jeter de la falaise. Non, de toute façon, elle avait assez d’échantillons pour s’occuper le reste de la journée, la suivante, et probablement jusqu’à la fin de semaine. Son Guide acquiesça — avec ce qui semblait être une pointe de soulagement dans la voix — lorsqu’elle lui exposa son désir de rentrer. Satisfaite, la jeune femme ramassa son havresac et jeta un dernier regard aux collines couronnées.

Commentaires

C'est fou comme ça ne me donne pas du tout envie de visiter la Myconie ! Le rat c'était ignoble, brrr.
 1
lundi 28 juin à 09h10
C'est un univers fascinant qui se dessine, j'ai hâte de voir la suite !
Et tous ces noms, les réels comme les imaginés, je trouve que tout revêt une forme incroyablement cohérente, bravo encore.
Si je peux me permettre quelques remarques sur la forme, j'ai vu qu'il te manque les espaces insécables (principalement avant les points d'interrogation, les points-virgules et les double-points). Aussi, j'ai tiqué en voyant le verbe "flirter", qui jure un peu avec le reste du vocabulaire et de l'univers, je trouve.
En tout cas, encore bravo pour ce chapitre et toutes ses descriptions, c'est superbe !
 1
lundi 28 juin à 13h50