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Karole Schifferling

samedi 13 avril 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 9

CADEAU EMPOISONNÉ

Je ne prenais pas garde ;

j’ignorais qu’il fallait le faire ; j’ignorais

tout.

Ramenez-moi en arrière,

laissez-moi

réparer

mes erreurs,

laissez-moi

dormir, crier, haïr,

ressasser, laissez-moi

me rappeler

pourquoi

je suis là.


Ne me réveillez pas déjà ; je veux encore me souvenir…


Mardi 1er juillet 1940, 10h09

Armée d’excuses plus élaborées les unes que les autres, j’étais parvenue à visiter les Durel deux fois en cinq jours. C’était plus que je ne l’espérais. Malheureusement, à ce rythme, le nombre de vortex présents dans le coffre diminuait à vue d’œil ; Simon s’était vu contraint de me ravitailler. Un carton entier prenait la poussière sous son bureau, contre une dizaine seulement de mon côté de l’Histoire. Le reste, disait-il, était entreposé dans l’abri de ma mère. Encore fallait-il qu’il m’y conduise…

Aujourd’hui, il devrait avoir le temps.

J’inspirai un grand coup. Tout juste débarquée en mille neuf cent quarante, j’attendis que le voyage temporel cesse de me donner la nausée avant d’ouvrir les yeux. Le sommeil me manquait.

Je n’aurais pas dû fouiner sur internet jusqu’aussi tard…

Ma main se posa sur ma poche de pantalon. À l’intérieur, une feuille de papier. Je ne l’avais pas perdue… Ainsi pliée, elle ne pouvait s’évader : elle occupait tant de place que le contraste m’aurait alertée dès la première seconde.

Cesse de tourner en rond : prends-toi en main, et rejoins-les. Ils doivent déjà t’attendre…

Sous les assauts de ma conscience, je cessai de divaguer et m’en allai retrouver la surface. J’oubliai le temps maussade pour me concentrer sur notre tâche actuelle, et pas la moindre : parler au Britannique.

Ces derniers jours, l’aviateur avait repris des forces, mais refusait cependant de communiquer… Se réveiller seul au fond d’une cave noire comme la mort n’avait pas dû lui inspirer confiance.

Il nous fallait agir : notre zone, en plus d’être annexée, avait été classée « interdite ». Il s’avérait parfaitement impossible d’y entrer comme d’en sortir. Et l’aviateur était donc loin de pouvoir déambuler à sa guise…

Tout va s’arranger ; notre petit discours saura lui faire entendre raison.

Je croisai les doigts pour que les sites de traduction consultés dans la nuit – ainsi que mes connaissances en anglais – aient fait leur travail.

— Mia… Mia !

Solange accourait. Son chignon grisonnant remua jusqu’à ce qu’elle s’arrête devant moi :

— Il s’est ‘chappé tout à l’heure, s’essouffla-t-elle, il… il a failli se faire repérer par le père Merault, qui habite juste au-dessus.

— Quoi ?

— C’est peut-être la blessure à sa tête, je n’en sais rien, rien de ce qu’il fait n’a de logique… Viens, viens vite. Tu as ce qu’il faut ?

Elle m’entraîna rapidement dans la bâtisse. La scène que j’y découvris me laissa pantoise.

La grande pièce était sens dessus dessous ; Pauline semblait débordée. Ils avaient attaché l’Anglais aux mains et aux pieds, et ce dernier se débattait, hurlait à travers son bâillon sans qu’on y comprenne quoi que ce fût. Simon lui maintenait les épaules, et Mathieu, assis sur son ventre, luttait pour ne pas se faire éjecter :

— Si tu ne le fais pas taire rapidement, précisa-t-il, je vais être dans l’obligation de l’étrangler.

— Oui, oui, j’arrive.

Je tirai une chaise et m’installai près du forcené. Une fois son visage tourné vers moi, je me raclai la gorge pour réciter ma préparation…

En vain. Il beuglait trop fort.

Je fis une deuxième tentative. À la troisième, le benjamin explosa :

— Mais tu vas la fermer, oui ? Espèce de…

— Mathieu, s’écria Pauline, arrête !

Elle écarta brutalement son frère de l’aviateur.

— Ça ne sert à rien, insista-t-elle, on va juste réussir à le brusquer, avec tes idées stupides !

— Mes idées stupides… Tu crois que les voisins sont sourds ? On est repérés à des kilomètres à la ronde, là !

Je calai ma tête dans mes paumes. La traduction se froissa contre ma joue.

— Si tu ne l’avais pas enfermé dans la cave, siffla la jeune femme, il serait sans doute plus coopératif.

— Mais il allait se tirer !

— Il avait peur !

— Ne criez pas, gémit Simon, vous ne faites que l’exciter…

Le visage de leur otage virait à l’écarlate. Ses globes fusillaient tout ce qui passait à leur portée : Mathieu, la lampe, l’escalier, mon discours…

— Fais-lui lire.

Solange m’avait attrapé le bras. Elle ne pouvait retenir l’espoir qui pétillait dans ses iris.

— Il n’entendra rien, mais il pourra sans doute te lire.

J’examinai le papier, et regrettai soudain de ne pas m’être appliquée.

— J’ignore si j’ai écrit suffisamment gros. Il ne parviendra jamais à se concentrer sur des mots aussi petits…

— Alors capte son attention. Là, juste au-dessus, note quelque chose en plus grand.

Elle m’apporta un crayon.

— Quoi donc ?

— Un truc court et rassurant, me pria Simon.

Je réfléchis une seconde. Le chaos devenait tel qu’instantanément, mon instinct me dicta quoi inscrire :

« We just want to help you. »

Un râle franchit le bâillon. Lorsque j’amenai la feuille devant lui, l’Anglais gonfla une dernière fois sa cage thoracique. Ses yeux se plissèrent. Tout le monde retint son souffle.

Les bruits, peu à peu, se dissipèrent.

Au plus près du papier, le nez de l’aviateur imitait le chariot d’une machine à écrire ; il descendait à la ligne dans des mouvements brutaux. Parfois, il s’interrompait, plantait sa méfiance sur Solange ou moi-même, et poursuivait. Quand il se rallongea enfin, je rangeai nos explications. Il ne bougea plus.

— Tu crois qu’il est calmé ? chuchota Pauline.

Ses mèches dorées chatouillèrent mon dos. Elle n’osait s’approcher.

— Je l’espère pour vous, marmonnai-je.

Simon s’écarta ; nous laissâmes le pauvre homme reprendre ses esprits. Mentalement, il parcourait le plafond de bois, s’égarait parmi les poêles et les marmites suspendues. Il voyagea sur les murs blancs jusqu’à trouver l’horloge à pendule, ainsi que l’appareil de Transmission Sans Fil, caché sous l’escalier. L’Anglais s’appropriait les lieux, et ne s’arrêta que sur le visage de Pauline.

— Can we… take off… balbutiai-je.

Je désignai son bâillon. Perdu dans sa contemplation, il acquiesça : il me laissa défaire le tissu qui obstruait sa bouche sans mutinerie aucune, et ses paupières s’occlurent tranquillement.

Simon alla exhaler son angoisse à l’autre bout de la pièce.

— Eh bien, se détendit Solange. On n’y croyait plus.

Pauline nous doubla, un verre à la main, et s’assit au bord de la paillasse. Elle pria Mathieu de couper les liens qui entravaient les bras de leur hôte, et dès que ce fut fait, elle lui tendit le godet.

— Tenez, murmura-t-elle.

Elle tremblait un peu. L’aviateur l’observa et, après avoir frictionné ses poignets rougis, récupéra le verre comme on accepte un trésor.

La jeune femme retrouva le sourire :

— Il avait mangé son pain, hier ?

— Je crois que oui, répondit Simon. Mais il doit avoir faim… Mia, comment on lui demande ça, dans sa langue ?

Erf…

— Are you hungry ? tentai-je.

Il haussa un sourcil. Je pivotai vers les Durel :

— Je vous le dis tout de suite : je ne me sens pas de taille à m’exprimer en anglais des heures entières…

— Ça n’est pas un problème.

Cette voix ne provenait pas de Simon. Ni de Mathieu. Encore moins de Pauline, ou de Solange… La dernière phrase avait été prononcée par l’homme derrière moi. L’Anglais termina son verre d’eau et nous jaugea du regard.

— Il… Il parle français ? s’étouffa Mathieu.

— Arrêtez de me prendre pour une imbécile ; je suis Britannique, pas idiot !

Son accent était nettement présent, néanmoins son aisance nous surprit tous.

— Bien, enchaîna le polyglotte. Ce monsieur dit vrai, j’ai faim… Et enlevez-moi ça des pieds ; je ne suis pas un animal !

***

— Je suis Andy Reynolds, fils de Sir Robert Reynolds. Je suis âgé de vingt-et-un ans, et j’ai été… j’ai rejoint par ma volonté la Royal Air Force. Je veux écraser cet parasite allemand…

— On dit ce parasite, en fait, le coupa Simon.

Andy se fâcha. Il ne reprit sa tirade qu’après que son correcteur se fut fait réprimander.

— Je ne suis pas… pas un combattant. J’étudie les langues médiévales et modernes à Oxford. Je suis obligé d’apprendre le français, l’allemand, l’italien, le russe… Votre langage est difficile, vous savez ?

Il ponctua cela en mâchonnant une cerise.

Je restais en retrait ; son excès de confiance me lassait… Cependant, piquée par la curiosité, je ne pouvais m’empêcher de laisser traîner une oreille :

— Comment un étudiant a-t-il pu se retrouver dans un avion ? l’interrogea Pauline.

L’Anglais hocha la tête :

— Ils avaient besoin de… de, erm, flight radio operator . Cela vous parle-t-il ?

— D’un opérateur radio ? traduisis-je grossièrement.

— Oui, c’est cela. Nous devons communiquer en plusieurs langues, avec nos camarades et nos amis Belges, pendant le… le vol.

Il engloutit une deuxième cerise et passa une main dans ses cheveux blonds :

— J’ai commencé l’apprentissage du français auprès de mon père, thenil y a… neuf ans ? Quelque chose comme cela.

— Eh ben t’as toujours l’accent, répliqua Mathieu.

— Et vous, garçon ? Parlez-vous l’anglais aussi bien que je m’exprime dans votre langue barbare ?

Mathieu grogna et, en guise de réponse, alla s’asseoir sous l’escalier. Il lança l’appareil de TSF et se mit à fouiller les ondes. Était-ce pour ne plus nous entendre ?

Solange apporta rapidement un bol de soupe à leur nouvel invité. J’espérais que ça lui clouerait le bec… en vain :

— Où avez-vous placé mes amis ?

— Vos amis ?

Pauline blêmit.

— Oui. Les avez-vous eux-aussi enfermés dans le noir, sous nos pieds ?

Il nous dévisagea. Simon me consulta.

— Oh, ce sont des amis de vous qui les gardent. N’est-ce pas ?

Je ne saurais dire à quel moment Andy comprit. Peut-être lorsque les lèvres de son interlocutrice, mordues, ne suffirent plus à camoufler la peine qui montait en elle.

Il se tut enfin.

— Vous ne vous souvenez de rien ? s’enquit Simon.

Le Britannique ne nous fixait même plus. Son crâne tangua, tantôt à droite, tantôt à gauche.

— Vous avez été abattu au-dessus de la forêt. On vous a retrouvé accroché à un parachute, dans un arbre, mais… vos amis…

— Ils sont morts sur le coup, lâcha Mathieu.

Après une seconde de flottement, Andy opina. Longtemps. Il se tourna vers la table, puis vers l’armoire.

— Où avez-vous mis mes vêtements ?

— On s’en est débarrassés, avoua l’aîné. Par contre, on a gardé quelques trucs personnels, comme vos photos, vos…

— Où est ma veste ?

— Elle a cramé, intervint Mathieu.

— Et mon sac, où est-il ?

— On l’a perdu.

Je soupirai. Le pauvre devait être sous le choc pour se préoccuper de choses pareilles…

— Vous avez perdu mon sac ?

— Oui.

— Comment ?

— Ben, si on le savait, il ne serait pas perdu.

— Non, non : comment… comment avez-vous pu ?

Les frères eurent le même mouvement de recul. L’Anglais ferma les poings.

— Ça tombe facilement, se défendit Simon, on n’a pas fait attention.

— Pas fait attention

Une vague d’étonnement s’abattit sur nous. Même Solange, concentrée sur le repas qu’elle préparait, s’immobilisa. Toutefois Andy ne s’arrêta pas là : il analysa la texture du pull qu’il portait.

— Vous perdez mon sac, ma veste… vous abandonnez mes amis… vous m’emprisonnez sans lumière, et vous me donnez des… des habits qui piquent.

— Le haut n’est pas confortable ? tiqua Pauline.

Elle se dirigeait déjà vers l’armoire… mais Mathieu la bloqua :

— Alors on t’a sauvé, et ça te suffit pas ; t’es encore pas content ?

— Devrais-je l’être ?

Choqué, Mathieu ne tergiversa pas. Il attrapa un seau et quitta la maison, suivi de près par Simon. Je ne pus alors m’empêcher de rejoindre l’aviateur. Ses yeux voguaient à nouveau dans le vide, mais il les leva bien vite en comprenant que j’avais quelque chose à lui dire.

— J’espère sincèrement que vous vous êtes cogné très fort contre une branche, déclarai-je. Que ce n’est pas votre état normal.

Je jetai un œil à Pauline : elle fouillait parmi les vêtements.

— Ils font tout ce qu’ils peuvent, on dirait que vous ne vous en rendez pas compte.

L’Anglais ouvrit soudain la bouche. Pourtant, il attendit de s’être approché pour rétorquer :

— Je me rends compte que j’ai risqué ma vie pour des gens qui me méprisent.

— Qui vous méprisent ?

Le dégoût me brûlait la gorge, mais je tâchai de maintenir le contact visuel ; lui ne lâchait pas. Avant que je cède, le mélange acide et douloureux qui remontait de mes entrailles m’échappa :

— On aurait peut-être dû vous laisser mourir là-bas.

Je gardai encore un instant mes yeux plantés dans les siens, puis m’en allai. Je saluai Solange et sortis de la maison.

***

Le vent. L’air tiède, et le ciel gris…

Journée pourrie.

Je sondai les alentours. Charles se démenait au-dessus de l’étable ; il convoyait d’énormes paquets de foin sur son dos pour les stocker à l’étage du bâtiment. Ce n’était cependant pas lui que je cherchais…

— Eh, Mia ?

Je fis volte-face. Mathieu se tenait contre la façade :

— J’étais à la fenêtre, confessa-t-il. Je sais pas ce que t’as dit à l’autre truffe, mais bon sang, t’aurais dû voir la tête qu’il a fait quand t’es partie ; c’était magique !

— À ce point-là ?

— Ouais : tu l’as vexé jusqu’au trognon.

— Je n’avais jamais entendu cette expression, mais… tant mieux.

— Ha. Guette voir, fit-il en pivotant vers la vitre. Ma mère bouillonne ; elle va finir par lui régler son compte.

Il posa ses poings sur ses hanches. Une fois l’amusement retombé, son habituel masque d’indifférence habilla son visage.

— Tu restes pas déjeuner ?

— Je ne vais pas vous embêter ; vous avez un invité de plus, à présent.

— Va bien falloir qu’on nous aide à le supporter. En plus, j’ai entendu Simon dire qu’il avait peur que tu n’uses tous les « vortex », à force d’aller et venir tout le temps.

Je ris doucement :

— Que je parte maintenant ou dans deux heures, le nombre de vortex sera le même… D’ailleurs, il est passé où, Simon ?

— Il est dans le champ, je crois bien.

Je le remerciai et suivis son indication.

— Ah, attends, Mathieu…

— Quoi ?

Il s’était déjà placé sur la défensive. Je secouai la tête :

— Tu as bien fait de rassurer l’Anglais. Par rapport à ses amis, dans l’avion. De dire qu’ils…

— Je sais.

Il esquiva mon regard.

Tandis qu’il s’éclipsait, la gorge nouée, je me demandai s’il avait menti pour Andy ou pour lui-même.

***

Simon se trouvait en effet dans le champ. Il marchait droit vers le fenil. Je n’eus qu’à le héler pour qu’il se retourne, et attende que je me hisse à sa hauteur.

— Tu vas où ? lui demandai-je.

— Chercher les sacs de toile. Il va pleuvoir d’ici demain ; on doit rentrer le foin.

— Oh.

Je glissai mes mains dans mes poches. Nous poursuivîmes notre chemin jusqu’à atteindre le bâtiment.

— Je suppose donc que tu n’auras pas le temps de m’emmener voir l’abri de ma mère…

— Pas aujourd’hui, non. Mais tu peux y aller toute seule.

Je cillai. Il ne plaisantait pas.

— Tu m’as dit qu’elle s’était cachée dans les mines, et j’y connais rien aux mines ! Je ne suis même pas capable de me repérer dans les premiers mètres de la Rouge-Montagne…

— Bah, c’est pas bien compliqué.

Il attrapa un premier sac en toile de jute.

— Tu vois l’entrée de la mine Saint-Thomas ?

— Vaguement…

Il envoya un deuxième sac sur son épaule :

— Tu vas tout droit la première fois. Ensuite, à chaque croisement, si le nombre d’embranchements est pair, tu tournes à droite. S’il est impair, tu prends celui du milieu.

— Oulah…

— Tu arriveras dans un cul-de-sac. Là, il faudra te faufiler dans un trou, sur la droite. La galerie suivante est un peu inondée, mais elle te guidera jusqu’à une crypte. C’était là qu’elle se terrait.

Désormais lesté de cinq sacs, il repartit dans le champ. Je lui courus après :

— Je vais jamais y arriver, hein. Et quand bien même je parviendrais à y entrer, j’en sortirais comment ?

— Tu connais l’histoire du petit poucet ? Alors tu sais ce qu’il te reste à faire.

Il semblait fier de sa réponse.

— Oh, hoqueta-t-il, avant que j’oublie, il y a… au fond de la crypte, on avait installé un générateur. Tu devras le lancer si tu veux avoir de l’électricité.

De l’électricité dans les sous-sols humides. Merveilleux.

— Note les indications sur un papier, récupère la lampe de poche qui traîne dans mes tiroirs, et vas-y tranquillement. Reviens nous voir après. Je descendrai te chercher si tu n’es pas remontée d’ici ce soir.

— Il n’y a vraiment aucun risque, tu es sûr ?

— Pas si tu restes prudente.

Bon…

Je pris une grande inspiration. Il ne pouvait pas comprendre à quel point la simple idée de pénétrer dans ces souterrains me terrifiait.

— Il y a des feuilles vierges sur mon bureau, lança-t-il en s’éloignant, prends celle que tu veux !

***

Qu’il soit maudit sur trois générations.

Seule, entourée de sapins et d’herbes sauvages au beau milieu de nulle part, je surveillais mes arrières. Devant moi, un passage d’à peine un mètre soixante de haut perçait la roche. De vieilles poutres en soutenaient les parois, dès l’entrée, puis tous les trois mètres environ ; il fallait au moins ça pour me mettre en confiance. Je tapotai mes poches enflées par les cailloux.

Allez. Courage, vas-y.

Je me baissai et passai à l’intérieur. Un pas. Deux pas ; la noirceur gagnait déjà en intensité. Lorsque j’allumai la lampe de Simon, des milliers de paillettes étincelèrent.

Wow…

Le tunnel en était constellé. Leur éclat, familier, m’évoqua celui des étoiles qui scintillent dans la nuit, par-delà les nuages. Une galaxie entière prenait vie sous mes yeux, et se dévoilait à mesure que mes doigts effleuraient sa surface.

J’avançai. Je ne prêtai guère attention aux toiles d’araignée, ni aux gouttes glacées qui clapotaient sur ma tête. Bientôt, le premier embranchement apparut.

Tout droit.

Je lâchai une poignée de cailloux et poursuivis mon exploration. Comme s’il souhaitait m’immerger davantage, le sol, boueux, alourdit la gravité ; j’errais sur une planète différente, dans un système étranger, je découvrais les beautés de l’Univers et il me parut clair qu’elles seules seraient jamais capable d’illuminer ma vie. Il n’existait pas de plus beau spectacle que celui de ces rivières d’argent qui miroitaient rien que pour moi.

Un croisement après l’autre, mes choix me menèrent dans une voie sans issue. Un trou dans la roche, cependant, m’invitait à me faufiler du côté droit. Je m’exécutai. Il me suffit de mettre les pieds dans la galerie suivante pour que j’aie de l’eau jusqu’aux chevilles.

La fameuse galerie inondée. Tant pis pour mes chaussures : je suis sur la bonne voie.

Les courants d’air devinrent froids ; le silence, moins parfait. Un curieux bruit résonnait.

Tchoc itchoc itchoc itchoc

Il s’accentuait au fil de ma progression, frappait les murs et intriguait mon esprit. La lumière de la lampe m’avertit de la présence d’une marche immergée, et je tâchai de ne pas la rater. Il y en avait six autres, suivies cette fois d’un escalier complet qui s’enfonçait sous terre ; l’eau nous abandonna alors pour ruisseler sur les côtés. Je descendis prudemment et, en levant la tête, je ne sus plus où aller.

Je pointai ma source lumineuse vers les parois ; les étoiles s’étaient éteintes. C’étaient désormais des arcades gigantesques qui maintenaient le plafond, et elles décrivaient un couloir dont je ne discernais pas le bout. Je le traversai pourtant, le pas rythmé par le bruit toujours plus fort à mes oreilles.

Tchoc itchoc itchoc itchoc

J’approche, je le sens…

Mes jambes s’immobilisèrent. Au fond, trois colosses m’attendaient. Leurs corps, dentés, tournaient sur eux-mêmes et charriaient cycle après cycle des centaines de litres d’eau… Bon sang, qu’est-ce que c’est ?

Je me précipitai vers eux. J’avais l’impression d’être face à trois moulins à eau surdimensionnés, coincés dans la montagne… et reliés à une machine. Je changeai de cap au dernier moment pour aller vers elle et découvris sa structure métallique. Large comme deux hommes et plus haute que moi, on aurait dit un congélateur pour géants. Toutefois, les tremblements qui en émanaient, ainsi que les multiples panneaux jaunes et rouges, me convainquirent de ne pas fouiller dedans. Je ne savais ni quels étaient les éléments abrités en son cœur, ni si les sphères vitrées étaient supposées s’allumer, mais je sus, à ce moment, que son levier n’attendait plus que moi.

Je retins ma respiration. Le poussai.

Une rangée de luminaires sortit de l’ombre. Le jour tomba jusqu’au sol, et je vis enfin. Je vis cette salle, immense, je la vis dans toute sa complexité, avec ses piliers et ses arches taillées à même la pierre, ses chariots abandonnés sur leurs rails, ses murs porteurs qui, sans le vouloir, la compartimentaient. J’en vacillai.

Alors, c’était ça, ton abri ?

Le vacarme hydraulique rendait mon émotion inaudible. J’en profitai pour cheminer, prudemment, et me rattraper aux colonnes. Chaque paire d’arches, à droite comme à gauche, délimitait une petite pièce sans porte ; toutes étaient différentes. Dans la première, j’aperçus du matériel ; dans la suivante, un bureau. Je me demandai, en la foulant, si cela appartenait vraiment à ma mère ; elle n’avait jamais supporté la vue de ma chambre en désordre… et pourtant, un nombre incalculable de feuilles, de crayons et de pelures de gomme recouvraient pêle-mêle le plan de travail. Par chance, aucune goutte n’était venue abîmer ses affaires – sans doute grâce aux planches qui faisaient barrage, plus haut ?

Hésitante, je m’assis sur sa chaise et allumai une petite lampe. Une photo se détachait du reste. Sur le papier glacé, Jules soufflait sa troisième bougie, fièrement campé sur les genoux de mon père. Maman souriait à pleines dents, prête à applaudir, tandis que je conservais précieusement les cadeaux de mon frère… Ray avait le don de capturer de jolis instants.

Je pris le temps de m’en imprégner. Puis, lorsque plus aucun détail ne me fut inconnu, je plaçai l’image dans un coin du bureau. Une note attira mon attention.

Aloïs,
S’il te plaît, cesse de te cacher. J’ai

peut-être une solution. Je la teste
bientôt.
Garde espoir.

Je frôlai du bout des doigts le tracé de ces lignes. Leurs courbes douces. Il s’agissait bien de ma mère, de son optimisme, mais ce prénom… Aloïs ? Ça ne me disait rien. Je soulevai le post-it pour identifier le cahier sur lequel il trônait.

Essais : 2007 – 20..

À l’intérieur, des centaines de pages sauvagement noircies. J’en survolai une au hasard :

13 décembre 2007 δ+70 années
7°C – Crypte

Formation d’anti-tachyons
Essai n°3

Plusieurs pavés s’ensuivaient, rédigés proprement, puis griffonnés, maltraités ; l’encre avait coulé pour rendre illisibles les derniers paragraphes. Enfin, arrivaient les conclusions :

Résultats : Δ½ vie Tk = – 10-17 ans
Non significatif.
Absence d’anti-Tk.
ECHEC.

Je sautai quelques pages :

Désintégration du champ tachyonique
Essai n°5

Résultats : persistance du vortex spatio-temporel.
ECHEC.

Destruction de la faille spatio-temporelle
Essai n°12

Résultats : apparition d’une nouvelle faille δ70 années dès la première irradiation tachyonique.
ECHEC.

Je tremblais. Ma mère, résolue, courait de déception en déception. C’était pourtant autre chose qui me pétrissait le cœur. Elle ne tentait pas d’exploiter les voyages temporels : au contraire. Elle cherchait à les empêcher.

***

Je retrouvai le domaine des Durel par les champs. Mes jambes le foulèrent dans toute sa longueur en moins de temps que prévu. La silhouette de Simon, une fourche à la main, était déjà en vue…

— Eh bah, s’étonna-t-il, t’as été rapide !

— Je crois que j’ai saisi. Vous tentiez de refermer la faille, c’est ça ?

Son sourire fondit. Il secoua la tête :

— Pas que, mais…

— Pourquoi ?

— Parce que c’est dangereux.

Le jeune homme se remit au travail. Je régulai mon souffle :

— Tu veux empêcher les voyages, toi aussi ? Couper toute communication entre nos époques ?

— Mia, ça devrait même pas exister…

— Mais si tu le pouvais, tu le ferais ?

Il soupira :

— Je suis pas ta mère. J’en serais pas capable.

D’une main, j’espérais contenir l’explosion cérébrale qui me liquéfiait toute entière :

— C’est juste extraordinaire ce que je vis là. Extraordinaire, et je… je pensais que tu le ressentais de la même manière. Comment tu peux vouloir te calfeutrer ici et t’isoler du reste, de tout ce qui existe ? Ce n’est pas comme si je venais révolutionner ton monde ; je viens juste vous voir, vous parler…

— J’ai plus de recul que toi sur la question, voilà tout.

— Alors explique-moi : qu’est-ce qui t’effraie ? Je ne vous raconte rien, je vous donne simplement un coup de main, à vous, à votre échelle…

— Ta présence peut avoir plus d’incidence que ce que tu imagines. Et le problème est plus vaste que ça ; à chaque voyage, tu augmentes le risque de guider d’autres personnes jusqu’à la faille. Il suffit d’une fois, Mia, d’une seule erreur. Tu aimerais que la communauté scientifique s’en empare ? Te rends-tu seulement compte des dégâts qu’elle occasionnerait, des paradoxes qu’elle créerait ? Un tout petit changement, et le destin de tous s’en verrait bouleversé. Les chercheurs ne doivent pas avoir cela entre les mains ; il y aurait tant d’argent, de pouvoir en jeu, que nos vies ne compteraient plus.

Je reconnus ma mère derrière ce discours. Ses mots, justes, si semblables à tout ce que j’avais lu plus tôt, tourbillonnèrent dans mon esprit. Me donnèrent le tournis :

— Je ne devrais pas revenir…

— C’est pas ce que j’ai dit.

— Mais ce serait plus prudent, n’est-ce pas ? C’est ce que tu essaies de me faire comprendre.

Il se sépara enfin de sa fourche. Il la planta dans le sol pour mieux s’appuyer dessus, sans à aucun moment hisser son attention à ma hauteur.

— Ces dernières semaines, avouai-je, vous avez été ma bouffée d’air. Vous m’avez donné l’impression d’avoir de l’importance, quelque part.

Il daigna enfin me regarder. Je sus que je devais faire vite, lâcher mes derniers mots et m’en aller sur-le-champ ; si je m’arrêtais une fois lancée, je n’allais jamais plus avoir la force de repartir.

Je serrai les dents pour me donner du courage, et conclus :

— Tu diras au revoir à ta famille pour moi.

— Attends… s’il te plaît, ne pars pas comme ça ; tes yeux sont tous tristes.

Je les levai au ciel. Il me força à m’arrêter.

— Le temps est fait pour suivre son cours, assura-t-il. On devrait pas tricher : tout ce qui doit se produire se produira ; toutes les rencontres qu’on doit faire se feront, à coup sûr, un jour ou l’autre… et ça pourrait être drôle. Tu te figures ? Moi, quatre-vingt-douze balais, vautré devant mon étable, à attendre que tu viennes m’acheter du lait une fois toutes les six semaines ?

— Pff…

— Et Pauline, qui se baignera toujours dans l’étang après pratiquement un siècle à l’avoir remué… Ho, tu visualises ma sœur ridée, sérieusement ? Bon sang de bois, j’aurai perdu la boule bien avant que ça n’arrive ! Il faudra m’apporter un jeu de cartes, insista-t-il, ou des dames, quelque chose pour entretenir ce qu’il y a là-dedans.

Il tapota sa tempe du doigt.

— Tu joueras aux cartes avec moi ?

Je ne pouvais me défaire de l’image des bâtiments vides, de la friche et du toit effondré. Il n’y avait, dans les gravats, pas de place pour les vivants. Ma vue se brouilla ; Simon me serra contre lui.

— Je viendrai jouer avec toi, bredouillai-je.

Mes yeux émergèrent de son épaule. J’admirai les couleurs de la forêt malgré la grisaille. La chaleur de l’air malgré le vent. J’admirai ce monde qui, pourtant, ne serait jamais mien.

J’eus beaucoup de peine à me décrocher de Simon, à lui sourire, et à faire mes adieux. Je finis pourtant mon voyage par une halte sous le fenil… une dernière fois.

L’orbe qui me ramena au vingt-et-unième siècle fut, de tous ceux que j’eus utilisés, le plus difficile à briser.

***

Quatorze heures.

Ce fut dans le silence le plus total que je franchis le seuil de la maison. Je refermai la porte sans faire de bruit. Une odeur de poulet vogua jusqu’à moi ; ils avaient déjà dû déjeuner.

Au bout du couloir, une grande valise, ouverte, barrait le passage. Jules apparut alors, les mains chargées de jouets qu’il lâcha à l’intérieur.

— Qu’est-ce que tu fais, Jules ?

Mon petit frère gratta pensivement ses cheveux.

— Je choisis qui je dois prendre pour chez tatie Anne.

— Tatie Anne ?

Il partit mettre le nez dans le coffre du salon. Mon père le surveillait, tout près, appuyé contre le mur de la cuisine. Son corps tout entier traduisait l’épuisement.

— Ça va ? me demanda-t-il.

Quelque chose d’étrange habitait son regard.

— Jules s’en va ? m’inquiétai-je.

— Non, on s’en va tous les trois.

Je m’accrochai à la porte.

— Comment ça ?

— Compte tenu des événements, j’ai été contraint de faire un choix. Je l’ai fait pour vous…

— C’est pas vrai, ne me dis pas que c’est à cause des coups de fil.

— Ne prends pas cela à la rigolade, s’il te plaît ; en trame de fond, maintenant, on entend des menaces. Le capitaine Garlet et ses hommes ont pris cela très au sérieux.

— Tu parles de ceux qui ont casé maman parmi les pires vendeurs de drogue de la planète ?

Il ne renchérit pas.

— Papa, je t’en prie, c’est ridicule ; tu crois vraiment que des cerveaux du crime t’avertiraient eux-mêmes de ce qu’ils fomentent contre toi ?

— Va préparer tes affaires ; Anne vient vous chercher demain. Je vous rejoins la semaine prochaine.

— T’es pas sérieux…

— Ça te fera du bien, à toi, et aussi à Jules. Tu verras.

Non, je ne verrais pas ; je ne voulais pas voir. Jules avait besoin de repères, et je souhaitais qu’on me laisse tranquille, là, chez nous, sans qu’il psychote au moindre canular.

— Et combien de temps on va devoir rester là-bas ? Comment tu vas faire pour travailler depuis chez elle ?

— Ce n’est que temporaire.

Il inspira avant d’expliquer :

— J’ai repris la tête du projet allemand. D’ici fin août, on sera logés sur place.

Mon père dut comprendre que je ne pouvais encaisser plus. Il se tut. Me laissa m’éloigner. Saignée à blanc, je me traînai jusqu’à un mur. Jusqu’au salon. Je sentais pas après pas mon âme se perdre dans mon sillage.

Le sofa me laissa m’abandonner à lui… et il y avait Raymond, en face. Dans son fauteuil. Hagard, il observait Jules rassembler ses affaires. Pour chaque peluche que mon frère emportait, un morceau de vie quittait la pièce.

En restera-t-il un peu, après notre départ ?

Je fixai le vieux propriétaire, ses cheveux rares et sa moustache grise. Je fixai ses yeux, son menton, sa chemise, tout ce qui me rapportait à la douceur des jours d’enfance et qui, bientôt, allait m’échapper pour toujours. Je le fixai tant que je n’eus plus la force de m’en détacher…

Lorsque des soubresauts me prirent, des chaussons abîmés frottèrent le carrelage. Raymond s’assit à mes côtés et, de ses mains tremblantes, m’amena contre lui.

Commentaires

Mince, cette ouverture de chapitre... :'(
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jeudi 11 avril à 19h13
Eh oui... on la comprend peut-être mieux en connaissant la suite de l'histoire !
 1
vendredi 12 avril à 16h58
Idem, j'ai tiqué... c'est douloureux T_T
 1
samedi 13 avril à 18h07
Le passage de Mia dans les souterrains me touchera toujours...
Et le dernier échange entre elle et Simon est tellement triste :(
 1
jeudi 9 mai à 13h27
J'en suis ravie :)
Oui...
 0
jeudi 9 mai à 16h09