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Karole Schifferling

mardi 2 avril 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 8

TOMBÉ DU CIEL

Jeudi 27 juin 1940, 11h24

— Je ne pensais pas que tu reviendrais.

Simon avait attendu que son frère ait disparu pour prendre la parole. Le vent, au loin, dessinait des vagues douces dans les blés, et nuançait les dorures empruntées au soleil. Nos muscles se détendaient.

L’heure de justifier ma présence avait sonné.

Je décrochai les brins d’herbes qui avaient recouvert le chandail de mon voisin, et le lui restituai. D’abord surpris, il soupira :

— Il ne fallait pas. Ce n’était pas très important.

En se lovant dans ses mains, le pull cacha les marques que la panique et le manque d’air avaient laissées sur ses paumes. Ses ongles les avaient labourées. Rougies.

Du pouce, Simon caressa les mailles du vêtement.

— Merci, marmonna-t-il.

— Pas de quoi. Je n’ai pas pris le temps de le laver.

Tandis qu’il le passait sur ses épaules, j’avouai :

— J’avais peur de le faire rétrécir…

— Ah oui ?

— Oui : j’ignorais à quelle température le plonger, comment m’y prendre ; j’ai préféré ne pas tenter le diable. Je ne voulais pas que tu le récupères au format robe de poupée.

— Mais…

Il plissa les yeux :

— Comment comptais-tu le rapetisser ?

— Eh bien, avec de l’eau trop chaude. J’aurais aussi pu le distendre, le brûler, le faire changer de couleur… Je suis très douée pour ce genre de choses, tu sais !

Je cessai de plaisanter pour mieux l’entendre rire. C’était un réconfort que d’écouter Simon pouffer, malgré les sifflements qui persistaient au creux de sa gorge. Il semblait ne plus s’en préoccuper. Il respirait.

Mon regard vagabonda dans les forêts. La ville, simple panache de points vermeil sur le vert de la vallée, l’attira progressivement au pied des versants. Combien de personnes erraient-elles dans ses rues, à cet instant ? Combien foulaient ses pavés, humaient son air doux, baignaient dans l’éclat de ses façades ? Je peinais à imaginer des troupes allemandes piétiner ce décor si cher à mon cœur. J’en aimais déjà chaque habitant, chaque vieillard sur le seuil de sa porte, chaque femme au pas rapide, chaque groupe d’enfants animé par des jeux malicieux. S’il ne pouvait pas y avoir parmi eux mes grands-parents maternels, Luxembourgeois, ni la famille de mon père qui résidait alors en Moselle, je me sentais proche, familière, pleine de tendresse envers ceux qui faisaient vivre ma ville, et qui allaient faire d’elle celle que je connaissais. Il y avait peut-être, sous un toit ou sous un autre, les aïeux de Samuelle ? Ou de Chloé, et de Basile ? Ceux de Théo n’avaient posé le pied en France que dans les années soixante, si mes souvenirs étaient bons. Mais il existait tant de possibilités folles, intimidantes, que je ne sus plus où poser l’œil. J’admirais le ciel, le ballet d’herbes hautes autour de moi, puis la grande dame, immobile, aussi blanche que le plus pur des nuages.

— C’est elle ? m’enquis-je.

Simon se retourna. Il contempla à son tour la femme de pierre.

— Qui, la statue ? C’est Notre-Dame des Neiges.

Un wow franchit mes lèvres. Il me fallut assurer mon équilibre avant de basculer le tronc en arrière, et de l’observer toute entière. Le drapé de ses vêtements, même à cette distance, me fascinait. On pouvait lire dans la délicatesse de ses traits un amour sincère envers ceux qu’elle fixait : nous. Les habitants de la vallée. Sa main vers les cieux implorait notre protection, et la seconde, portée contre sa poitrine, nous y gardait en sécurité.

— Je comprends que tu viennes souvent, admis-je. Je la trouve… impressionnante.

— En vérité, je grimpe ici parce que ces chaumes sont rarement occupés. Et, tu as raison ; elle est de bonne compagnie.

Il l’étudia une fois de plus. Tristement :

— Je m’attendais à ce que beaucoup se précipitent à ses pieds, désormais. Seulement, comme tu peux le constater, je reste son seul visiteur.

— Ce n’est pas plus mal. Tu ne préfères pas être tranquille ?

— Si… J’aurais simplement aimé que l’on continue de croire en elle.

Ses prunelles décrochèrent de la dame.

— Croire en elle, m’étonnai-je, pourquoi ?

— Parce que c’est notre gardienne. Tu l’ignorais ?

Au vu de sa considération pour elle, la honte manqua de conquérir mes joues. Il se redressa.

— Elle nous patronne depuis son rocher, expliqua-t-il. Nos ancêtres l’ont érigée pour nous protéger des guerres durant lesquelles nous, les frontaliers, servons de bouclier. Pour que quelqu’un veille sur nous quand la France ne le fait pas. En quatorze, quand les hommes ont été enrôlés, que les pères et les fils ont été envoyés au front, les familles impuissantes se sont tournées vers Notre-Dame. Elles lui ont apporté des fleurs et des prières, des bougies. De nuit, on pouvait les voir scintiller jusqu’en ville. Les gens se relayaient auprès d’elle.

— Ça leur faisait faire une sacrée trotte…

— Ha, oui. Mais ça a été récompensé ; la ville a été épargnée. Aucune victime civile.

Sa satisfaction devint contagieuse.

— C’est bien, souris-je. Et chez les combattants, il y a eu beaucoup de pertes ?

— Il y a eu dix… non, onze blessés.

— Pour combien de morts ?

Son attention pivota malicieusement vers moi :

— Aucun.

Aucun…

— Comment ça ? Ils n’ont pas été au front ?

— Tu veux rire ! Ils ont vu la Somme, la Marne, Verdun ; ils ont combattu, sué, saigné sur les champs de bataille les plus meurtriers. Ils ont traversé les pires enfers, et ils en sont revenus. Tous.

» Ferdrupt, Ramonchamp, La Bresse : les villes voisines comme de la France entière ont payé un lourd tribut. La mort a pris leurs enfants par dizaines. Nous, nous n’avons perdu personne.

Ma tête recula un peu. Elle reprit sa position après m’avoir laissé le temps d’y songer sérieusement.

C’était incroyable. Digne d’un conte pour enfants. Cependant, Simon vibrait trop de joie pour que cela provienne d’un mythe douteux.

— C’est vrai ? demandai-je tout de même.

— C’est follement vrai, oui.

Il en prenait à nouveau conscience. Répéter ces mots remuait en lui des litres de bonheur.

— Et du coup, conclus-je, ils ont justifié ça par un miracle de cette statue ?

— Oui. Face à l’absence de décès au front, comme après avoir retrouvé les nôtres, les visites auprès de Notre-Dame se sont succédées. Dix ans durant, son rocher a brillé dans la nuit. C’était magnifique. Le mois dernier, quelques familles sont revenues prier, mais… depuis que les Boches ont mis le pied en ville…

Ses lèvres se tordirent.

— Les gens n’espèrent même plus. Ils ne veulent plus lutter. Dans leur tête, c’est déjà fini.

Son regard tomba. Il me fut impossible de le croiser. Impossible de trouver des mots suffisamment forts et cohérents pour le réconforter.

Je me tournai vers la dame ; elle ne semblait pas plus douée que moi.

— Ce n’est pas parce que les Allemands foulent vos pavés qu’elle ne vous protège plus. Si vous avez eu foi en elle tout ce temps, pourquoi abandonner ?

— Parce qu’il y a eu Étienne Defrain. Le vieil Armand. Alix Franzer, Louis Schmidt…

Il se figea :

— Louis. C’était… c’était un ami à nous. Son frère est encore entre les mains des Boches. Lui, une balle ; ils avaient torturé son voisin jusqu’à ce qu’il crache un nom, et c’est le sien qui est sorti.

Ses paumes, crispées, se frictionnèrent l’une l’autre.

— Les explosifs qu’on a utilisés pour les retarder, ils venaient de sa cave. Tout le monde le savait. Avec lui, trois autres sont morts, d’une balle eux aussi. Le vieil Armand a gémi plusieurs minutes avant qu’ils ne le fassent taire d’une deuxième. Alors, si elle nous protégeait réellement, elle a échoué.

— Et pourtant, toi, tu crois en elle.

— Ce n’est pas que je crois en elle, c’est que… Disons que ça me paraît plus sensé de placer mes espoirs dans une statue de pierre blanche, plutôt qu’en ceux qui ont fui la ville pendant qu’on la tenait.

Un rire mourut dans sa poitrine.

— C’est vrai, lâchai-je. Elle peut toujours s’effondrer et écraser des soldats. Ça la rendrait plus efficace que bon nombre de politiciens.

— Vu comme ça…

Cela, néanmoins, le déprimait davantage que ça l’amusait. La bise avait beau jouer dans ses cheveux, lui chatouiller le nez, les joues, rien ne parvenait plus à l’extraire de ses pensées noires. Sa tête ploya :

— Je ne sais pas en qui croire. Je chérissais cette ville, ces gens qui avaient tous foi en quelque chose, qui ne craignaient rien ni personne tant qu’une sculpture taillée dans la montagne tenait debout. C’était si beau, si vivifiant de nous voir tous unis autour de son symbole, que j’ai pas pu m’empêcher de l’aimer. Je me disais que tant que nos frères la vénéraient, ils tiendraient bon. Que rien ne pourrait nous arriver, parce que nous garderions courage et espoir en toute situation… Je me trompais. En vérité, ils voulaient qu’elle fasse des miracles sans même qu’on les provoque.

— Laisse-leur du temps.

— Qu’est-ce que ça changerait ? Les Boches sont entrés, on ne nous aidera plus. C’était avant qu’il fallait agir et ils ont préféré se cacher.

— Ils ont sûrement voulu mettre leur famille en sécurité…

— Parce que laisser l’armée allemande avancer, c’est mettre les siens en lieu sûr ? S’ils pensent qu’on va s’en sortir en leur ouvrant nos portes, ils se gourent.

Je ne répliquai plus. Je comprenais sa peine, sa colère acide. Je ne voulais pas qu’elle coule en lui, je voulais qu’elle sorte, qu’elle ronge autre chose que sa conscience. Il la ravala toutefois, douloureusement. Si douloureusement qu’il ne put réprimer une grimace :

— J’ose pas imaginer ce qu’on va devenir – ce que la France va devenir. Plus j’y pense, plus ça m’effraie. Le futur doit être terrible pour que tu reviennes au lieu d’y rester…

Il se glaça soudain. S’immobilisa. J’ouvris la bouche ; ses yeux s’exorbitèrent :

— Non ! Non, pardon, j’aurais jamais dû te tendre la perche !

Simon bondit sur ses pieds, ses paumes sur les oreilles. Il s’éloigna, jura, revint en détachant une main pour mieux l’ériger en rempart :

— Ne dis rien, rien du tout, je… je ne dois rien savoir !

Je haussai les sourcils. Puis, les épaules :

— Je ne dirai rien. Tu peux te rasseoir.

Simon inspira. L’instant d’après, penaud, il daigna revenir sur notre roche. Il s’en remettait à peine.

— Si je reviens, précisai-je calmement, cela n’a rien à voir avec mon époque. J’avais juste envie de te rendre ton pull, et… j’avais quelques questions.

Il osa se pencher vers moi.

— Je ne parlerai pas de 2010, si c’est ce qui te fait peur.

— Je n’ai pas peur, j’ignore juste si j’ai le droit de savoir, si ça changerait quelque chose, si…

— Bien, ok, c’est pas grave. D’accord. On évitera le sujet.

Il opina. Je lui octroyai une seconde de répit, et attaquai :

— Parle-moi des orbes.

Face à cette requête, Simon ne parut pas très enchanté :

— Qu’est-ce que tu veux savoir ?

— Comment vous faites ça. Ce que vous mettez à l’intérieur.

Un bruyant soupir quitta ses poumons. Il me toisa, avant de se tourner plutôt vers le soleil.

— Tu m’as déjà posé cette question la dernière fois.

— Je sais. Mais, tu pourrais peut-être m’orienter, me donner une piste. Il y a bien quelqu’un qui les fabrique et qui sait de quoi c’est fait !

— Oui, confessa-t-il : Sonia.

J’attendis qu’il lâche la lumière des yeux. Qu’il se concentre. Il n’avait peut-être pas bien entendu la question…

— C’est ta mère qui gérait la faille, insista-t-il.

— Non. Ça, ce n’est pas possible.

Cette possibilité m’avait déjà fleuri à l’esprit. Toutefois, si elle en était à l’origine, de nombreux mystères demeuraient :

— Elle n’aurait pas pu les faire. Au laboratoire, tout le monde aurait été au courant.

— Au laboratoire ?

— Oui, sur son lieu de travail.

— Ah, tu crois vraiment qu’elle les préparait aux yeux de tous ?

— Eh bien, si elle en est à l’origine, je ne vois pas quel autre lieu aurait été plus foisonnant de matériel sophistiqué. Tu ne vas pas me dire qu’il suffisait d’un peu de sucre et d’une touillette.

— Non, c’est certain. Je l’avais aidée à rapatrier de grosses valises jusqu’à son abri, et le reste, elle avait tenu à le ramener seule.

— De quel abri tu parles ?

Je tentai de tisser des liens d’un pan à l’autre de ma mémoire. Un abri…

— Attends, elle faisait tout ça sous ta grange ?

— Oh, non. Elle y venait, mais pas pour… enfin, elle avait son coin à elle.

— Ne me fais pas tourner en bourrique plus longtemps. Où s’était-elle installée ?

Il me jaugea un instant. Et enfin, céda :

— Elle se terrait dans la Rouge-Montagne…

Eh merde.

— … sous la mine Saint-Thomas. Enfin, quelque part en dessous. C’est difficile à expliquer, il faut vraiment connaître pour trouver ; les embranchements sont farfelus. Et puis, entre les galeries inondées et les passages cachés, on a connu plus abordable.

Je ne sus que dire. Elle s’y cachait. Ces souterrains qu’elle connaissait sur le bout des doigts, qu’elle avait parcourus toute son enfance, elle en avait fait son refuge. Son paradis. Paradis, dans lequel elle s’engouffrait sans nous.

— Tu y as déjà été, alors, déglutis-je.

— Oh, oui, plusieurs fois.

Un spasme déforma ma bouche. Mon corps bouillonna.

— C’est fabuleux qu’il y ait de telles choses là-dessous. J’aurais jamais imaginé…

Il s’émerveilla de plus belle :

— Sonia en a fait un lieu vachement bien aménagé ! J’ignore comment elle a fait pour le dénicher, mais on y est en sécurité. C’est pas humide pour un sou, il y a suffisamment d’air pour respirer, et ses éclairages… Comment les faisait-elle, ses éclairages ?

Mon cœur s’ébranla. Il échappa à mon contrôle, roua de coups ma poitrine, tabassa mes poumons… L’air en était chassé. Chassé, comme je semblais l’être de tout ce que ma mère avait entrepris, créé, modelé. Alors qu’elle s’absentait, sans doute était-elle là, dans une fichue grotte, entourée de blouses blanches. Sans doute préférait-elle leur compagnie intellectuelle à la présence de ses enfants, à leurs jeux puérils et indignes d’intérêt. Sans doute préférait-elle mourir pour des expériences incroyables, plutôt que de vieillir auprès de ceux qui l’aimaient plus que tout au monde. Lui avons-nous seulement manqué ?

— Mia ?

Mes paupières tombèrent. Insuffisant, selon mon voisin, pour couper court à la conversation.

— Tu sais, c’était pas bien prudent. Elle n’aurait pas voulu vous embarquer là-dedans.

Comme tu peux le voir, c’est raté.

— Mais je peux t’y conduire, proposa-t-il.

— Pour quoi faire ? Pour découvrir ce qui l’amenait à délaisser ses proches ? Pour comprendre ce qui était plus intéressant que de voir ses propres enfants grandir ? Je me doute que ça part d’un bon sentiment, mais non merci, Simon. Tout ça… ça me suffit.

Il acquiesça. Un instant, il tenta de prononcer autre chose, or les mots se chevauchaient dans sa gorge. Le jeune homme se contenta donc d’une phrase, calme et basique, qu’il dut lâcher d’une traite pour que je ne la brise pas :

— Elle devait avoir de bonnes raisons.

— Oui, je l’espère. Ce serait plus facile à avaler… Désolée, murmurai-je. J’aurais dû m’en douter, je ne sais pas pourquoi je réagis seulement.

Sa tête remua. Je repérai alors, dans ses prunelles, un vide immense. Une légère ride s’était creusée entre ses sourcils. Est-ce mon ton qui l’a froissé ? Je compris que non ; il n’avait pas tout à fait repris ses esprits lorsqu’il demanda :

— Comment est-elle morte ?

Son dos, aussi droit qu’un bâton, rappelait tout le sérieux de sa question :

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

— Elle… Elle a été tuée.

— Volontairement ?

— Le premier juin, dans la nuit.

Simon ne bougea pas. Il s’y attendait peut-être.

— On l’a retrouvée à la Mouline, poursuivis-je, dans l’usine. Elle avait reçu trois balles. Une dans le ventre, la suivante en pleine poitrine, et… la troisième lui a…

Les images m’étouffèrent. Je ne pus le formuler. Ce furent mes doigts qui prirent le relai, et désignèrent mon front pour l’avouer en silence.

— Qui a fait-ça ?

— On l’ignore. Du moins, je l’ignore. On ne sait pas ce qu’elle faisait ce soir-là, pourquoi elle était là ; personne n’en sait rien. Ce n’est pas le genre de quartier que nous fréquentons. La seule piste que j’ai, c’est l’orbe qu’elle avait dissimulé dans ses vêtements.

Simon cala son menton sur ses paumes. Il ferma les yeux. Comme il cogitait, je m’apprêtai à faire de même, à réfléchir à nouveau sur ce qui aurait pu amener ma mère là-bas. Il ne m’en laissa pas le temps :

— Je l’attendais.

Dans mon silence, ses dents grincèrent :

— Je l’attendais, ce soir-là. Elle travaillait sur la stabilité de la faille, avec une nouvelle fournée d’orbes. Elle avait, comme souvent, besoin d’un observateur, alors je l’attendais sous la grange. Comme d’habitude. Mais elle n’est pas venue.

Il plissa les yeux. Le soleil l’aveuglait, et il n’eut plus le courage de lever la tête.

— Je l’ai attendue toute la nuit. J’ai d’abord cru qu’elle serait en retard, puis qu’elle avait oublié. Ça ne lui arrivait jamais. À l’aube, je me suis rendu dans les mines. Je l’ai cherchée partout. Dans les galeries, dans la forêt ; elle n’était nulle part. Alors, j’ai attendu le soir suivant, et le suivant encore. J’ai attendu comme cela pendant près d’une semaine, déclara-t-il en se tournant vers moi. Une semaine sans savoir si je devais m’inquiéter ou si je m’étais trompé de date. J’ai fini par laisser un mot sur mon bureau et sur le sien ; je ne voulais pas la rater. J’avais besoin d’être rassuré. Et, finalement, un soir, je suis descendu sous le fenil… et t’étais là. Toi. Face contre terre, inconsciente depuis je ne savais combien de temps. Au début, j’ai cru que c’était elle, que c’était Sonia ; je me suis rendu compte de mon erreur en te plaçant sur le dos… Vindieu. Tu m’as foutu les jetons. Pour être franc, j’ai failli te laisser là-dessous. Il y avait des ressemblances, des airs familiers qui me serraient les tripes, et j’avais aucune foutue idée de la réaction à adopter. Était-ce bon signe, ou pas ? Devais-je t’aider ? Ça m’a bien pris la tête. Mais bon, tu n’avais pas l’air d’un monstre…

Ça le fit sourire à moitié. Je l’imitai.

— Je ne sais pas comment tu as atterri ici, reprit-il, ça me perturbe. Ousque tu as trouvé un orbe ? Qui t’a appris à t’en servir ?

— Personne : j’en ai trouvé un chez moi, et je l’ai brisé dans ma chute. Je le gardais dans ma poche, j’ignorais même à quoi ça servait.

— Mais, la cachette ? Mon souterrain, comment as-tu appris son existence ?

Plus les questions pleuvaient, plus je prenais conscience du concours de circonstances flippant qui m’avait guidée ici.

— Je n’ai rien deviné non plus. Quelque chose m’y a menée.

— Quelque chose ?

— Ce que je prenais pour ma mère.

En guettant sa réaction, je remarquai sa perplexité.

— Oui, je sais que c’est ridicule, que j’ai probablement rêvé, mais la coïncidence mérite réflexion, non ?

— J’ai pas dit le contraire.

— Comment ça pourrait être possible ? Est-ce qu’il y a des trucs scientifiques, avec vos voyages dans le temps, qui pourraient expliquer cela ?

Simon secoua la tête :

— Tu es sûre qu’elle est décédée ?

— Je l’ai vue à la morgue et dans son cercueil. J’en suis sûre.

C’est bien la seule chose dont je sois certaine.

— Et le dédoublement, proposai-je, c’est impossible ? Ça ne peut pas être une ancienne version de ma mère qui voyageait dans le temps avant sa mort ?

— Non. La faille temporelle est constante : elle relie deux horloges qui avancent simultanément, à soixante-dix ans d’intervalle. Ton époque, et la mienne. On n’a le choix qu’entre l’une et l’autre, à chaque instant.

Il opposa ses paumes et entama une explication en mouvement :

— En clair, si tu traverses un vortex le premier janvier 2010, tu atterriras forcément le premier janvier 1940. Sonia ne pouvait qu’aller soixante-dix ans en arrière ou retourner dans son présent. Pas fouler son futur. Alors, si tu l’as aperçue après sa mort…

— … j’ai rêvé. Et j’ai débarqué ici par pur hasard. Un sacré hasard, quand même, un hasard particulièrement orchestré !

— Je suis tout aussi perdu que toi.

Il fallait que je me calme. Simon n’y pouvait rien. Ce n’était pas à lui de subir ma frustration : je le savais, et je devais me reprendre. Mon voisin observait désormais le ciel. Les vrombissements de tout à l’heure résonnaient au loin. Ma curiosité l’extraya de sa contemplation :

— Tu t’en sers, toi, des orbes ?

— Non…

Il se leva théâtralement, visiblement pressé de sortir une ânerie. Peut-être aussi pressé de troquer les discussions trop lourdes pour un brin de plaisanterie. Il exécuta une pirouette polie :

— Je ne les utilise pas, car on m’a confié la tâche d’être le sauveur de ces dames : celui qui recueille les voyageuses à leur arrivée et qui les aide à chercher des réponses à leurs questions.

— Mh-hm, je vois. Alors, qu’est-ce que tu vas faire de tous ceux qui trainent sous le fenil ?

Il s’en rassit de dépit :

— J’en sais rien.

— Tu peux me les confier, si tu veux. Il y a des laborantins – des collègues de ma mère – qui m’ont rendu visite, récemment. Ils veulent les mettre en sûreté.

Sa moue joueuse se décomposa. Elle fondit comme de la cire trop chaude sur un support figé.

— Je ne crois pas que ta mère collaborait avec qui que ce soit, déclara-t-il.

Il me sonda du regard :

— Tu as leurs noms ?

— Oui… Antoine Necker et Philippe Degrand.

— Ne leur donne rien. Ne leur donne rien, Mia, vraiment.

— Tu les connais ?

— Non.

Mon estomac s’alourdit.

— N’accorde pas ta confiance quand il est question de cela.

— Je ne leur ai rien dit, tremblai-je. Je t’assure, ils ont lancé eux-mêmes le sujet. J’ai juste avoué avoir vu ce qu’ils cherchaient chez moi, mais que ça avait été emporté par les flics…

Oh, bon sang…

— Tu penses que ma mère se méfiait d’eux ?

— Elle se méfiait de tout le monde.

Et si elle les avait tenus volontairement à l’écart ? Et si elle n’avait pas confiance en eux, qu’ils n’étaient pas en bons termes ? Et si…

J’enfouis mon visage dans mes mains :

— Oh bon sang, qu’est-ce que j’ai fichu…

— Reste calme ; ça ne sert à rien de se faire peur.

— Ils m’ont assuré qu’ils les protégeaient avec ma mère, qu’ils les protégeaient ensemble.

— Ça me paraît peu probable.

Sa voix retentissait si faiblement qu’elle commençait à se confondre avec le vrombissement ambiant. Je libérai mes yeux de leur cage. Je ne devais pas sombrer, je devais y voir plus clair, comprendre, m’éloigner de cette situation effrayante qui m’empoisonnait à petit feu. Je devais la maitriser. J’en étais incapable…

Plus bas, Mathieu refit son apparition. Il ne manquait plus que lui, que ses moqueries, alors que tout m’échappait. Son grand frère frictionna mon dos :

— Ne panique pas. Il ne faut pas t’inquiéter. S’ils s’intéressent à la faille, ils feront des expérimentations. Qui fonctionneront, ou ne fonctionneront pas ; ça ne changera rien pour toi. De ton côté, tu reprendras ta vie où tu l’avais laissée, et je ferai de même. L’histoire s’arrête là.

Je le questionnai du regard. Il déclara :

— Tu n’auras plus à t’en préoccuper. Ça n’a jamais été à toi de le faire, d’ailleurs.

— Et tu laisseras les orbes moisir, sans jamais y toucher ?

— Que voudrais-tu que j’en fasse ?

La voix de Mathieu nous interpella. Toutefois, un instant encore, Simon conserva l’intégrité de notre bulle :

— Sonia n’avait foi qu’en très peu de gens. Si elle avait voulu que l’un d’entre eux les récupère, crois-moi, il en aura la possibilité. Moi, j’suis pas scientifique. Je continuerai de traire mes vaches, de faucher mon herbe, de prendre soin de ma famille… et ça me convient.

Il sourit et, sans voir que j’étais incapable de faire de même, éclata notre bulle. C’est le cœur lourd, seule et à vif, que je pivotai à mon tour vers Mathieu.

— Ça a été ? s’enquit Simon.

— Mouais…

Il mit sa main en visière. Le grondement sourd des avions s’intensifiait. La patrouille anglaise, dans mes souvenirs, s’était pourtant éloignée…

— Bruit de merde, bougonna-t-il. Connards. Elles m’ont fait suer, les vaches ; elles avaient peur à cause de leur bordel.

En même temps, il y a de quoi…

Cela s’avérait angoissant. Nous étions coincés, pris dans un étau entre la menace du ciel et les vibrations répercutées sous nos pieds.

— Je serais vous, lança Mathieu, je ne trainerais pas. Moi, je rentre.

— Je te suis.

Je leur emboîtai le pas. Les frères Durel, le plus jeune en tête avec le troupeau, se dirigeaient vers un ballon voisin. Mon sens de l’orientation s’en vit complètement déboussolé :

— Où vous allez ?

Ils me jaugèrent étrangement.

— Ben, chez nous.

— Mais, tout à l’heure, je venais aussi de chez vous mais je suis arrivée par l’autre côté.

— Ah ouais ? s’esclaffa Simon. T’as fait un sacré détour, alors !

Le regard de Mathieu croisa furtivement le mien. Mon « guide » ne put cacher à temps son rictus.

Espèce d’enflure…

Il faut croire qu’il n’était pas le plus pressé de nous deux. Ou alors, que la perspective de me faire perdre mon temps était bien plus affriolante que celle de retourner tôt dans ses cerisiers. J’entrepris de le fusiller des yeux, quand un avion déchira le ciel. Il surgit devant nous, s’étendit.

Hurla.

Plongea.

— À terre !

Mes genoux lâchèrent ; le monde vrombit avec une puissance mortelle. L’immensité de sa carcasse évita les arbres juste à temps. Tandis que je ramenais un pied devant moi, un nouveau bruit me cloua au sol. Un second chasseur traçait. Plus petit, plus rapide, et aux couleurs différentes…

— Oh putain…

— À couvert, cria Simon, vite !

Je ne savais pas comment les suivre, je parvenais à peine à me lever, respirer, scruter le ciel, et je n’arrivais plus même à penser. Les deux engins tournoyaient dans la tonitruance de leur moteur… et des tirs ?

— Mia, cours !

Je courus aussitôt. Mes jambes se mirent en branle et toute douleur s’écarta ; la peur hurlait pour me donner la force de fuir.

Je n’eus pas besoin de me retourner ; la scène se déroulait désormais dans mon champ de vision. Je la compris sans même me concentrer dessus, en ne fixant que les arbres qui me mettraient à couvert. Le premier avion était britannique : le second ne pouvait qu’être allemand.

— Allez, allez, vite !

La voix de Simon était ma lumière au bout du tunnel et je me focalisai sur elle, de tout mon soûl, jusqu’à l’atteindre. On m’attrapa, me traîna dans la forêt. Puis, lorsque nous fûmes complètement camouflés, on me lâcha.

La tension baissa d’un cran. Il fallait cependant se rendre à l’évidence : les feuillages n’arrêteraient pas les balles. Et les salves sifflaient, sifflaient si fort…

— Qu’est-ce qu’on fait ? s’inquiéta Mathieu.

Son aîné scruta les ombrages. Ces derniers tremblaient-ils à cause du vent, ou du combat qui faisait rage ?

— J’ai l’impression qu’ils montent, déclara Simon. Ils s’entraînent mutuellement vers le col des Croix.

Mathieu s’ébranla immédiatement dans la direction opposée. Par réflexe, je lui emboîtai le pas, mais son frère ne suivit pas. Alors que les tirs résonnaient, les meuglements affolés happaient son attention :

— Je regroupe les vaches dès qu’ils sont partis. J’veux pas qu’elles s’égarent.

— Mais, non, protestai-je, on doit partir !

— Allez-y ; j’ai pas besoin de vous.

— Tu…

— File !

Il s’assit au pied d’un tronc. C’est pas vrai, bon sang…

— Mathieu !

J’avais crié assez fort pour que ce dernier daigne se retourner. Il scruta les alentours, aperçut son frère, s’étrangla :

— Bon Dieu, Simon, qu’est-ce que tu fous ?

— On ne peut pas laisser le troupeau comme ça.

— J’irai pas me faire trouer, et toi non plus. On reviendra après, allez ! On le retrou…

Une explosion.

Elle se répercuta en moi. Éclata mon cœur.

Nous levâmes la tête.

— Putain, c’était quoi ?

J’ouvris la voie jusqu’à visualiser, à travers les branches, un morceau d’azur. On y voyait mieux quelques foulées plus loin, et encore mieux à la brèche suivante ; nous ne nous arrêtâmes qu’à l’orée des arbres.

L’avion allemand repartait, intact. Derrière lui, un panache de fumée s’élevait dans la forêt…

En regardant le nuage s’épaissir, nous éprouvâmes plus de mal à respirer. L’air s’était alourdi. Il m’asphyxiait… me brûla, même, lorsque des flammes vinrent lécher le ciel.

Une large boule pesait dans mes entrailles.

— Ne restons pas là.

Je repoussai cette proposition d’un sourcillement. Ma bouche dut s’ouvrir pour que je n’étouffe pas. Mes yeux se plissèrent afin de rester secs, et rivés sur le lieu du crash.

— Mia ?

Je peinais à me détourner.

L’aîné m’invitait à le suivre.

— Attendez, balbutiai-je, on… on ne va quand même pas partir comme ça ?

Mon ami haussa les épaules.

Je refis face aux arbres couchés. À la traînée sombre. Je n’avais pas vu l’avion chuter : avait-il explosé en vol ? Était-il tombé à pic, ou avec moins de brutalité ? Restait-il une chance à ses passagers ?

— Tout est en train de brûler, dit Simon.

Les questions tournèrent une nouvelle fois dans ma tête. Reste-t-il une chance à ses passagers ?

Coincée sur son rocher, Notre-Dame des Neiges nous observait. Nous implorait

— Allez, fit Mathieu. On récupère les vaches et on se taille. Ça va bientôt grouiller de…

Mes jambes me propulsèrent en avant. Je quittai l’abri des arbres et entamai l’ascension.

— Hé !

Je ne devais pas m’arrêter, quand bien même la pente était rude. Je ne le pouvais pas ; un mécanisme s’était enclenché en moi. Quelque chose m’attirait, me tirait inexorablement vers les sommets en faisant taire mes faiblesses ; mon genou ne menaça pas même de céder.

Des vies sont en jeu.

J’osai un œil en arrière. Le plus jeune frère me talonnait.

Des vies sont en jeu.

L’adrénaline me fit prendre de la vitesse ; j’approchais d’un nuage de fumée. Qu’allions-nous découvrir en son cœur : un déluge de flammes ? Allions-nous seulement pouvoir faire quoi que ce fût ?

Je baissai la tête et perçai son manteau gris.

Chaleur. Noirceur.

Douleur.

Je plaquai ma main sur mon nez et reculai. La fournaise dévorait les débris. Elle avalait mon souffle, tuait la lumière. Où suis-je ? Mon pied droit passa devant le gauche. Je ployais sous les émanations et me rattrapais aux troncs. Pourquoi n’y vois-je donc rien !

Quand soudain, un bruit – humain. Une toux ; quelqu’un qui étouffait, quelqu’un de vivant. Je me précipitai vers lui, cognai un arbre sur mon chemin et oubliai mes poumons aux abois. Je résistai jusqu’à frôler sa silhouette de mes mains et la reconnaître.

— Simon ? Sors de…

Des cendres écorchèrent violemment ma poitrine, et mes yeux… ils flambent ! Je les ouvris tout juste assez pour voir ce que Simon me désignait. Un morceau de ciel. Des ramures. Un parachute…

Mon Dieu.

Je bondis au pied de l’arbre indiqué, serrai les dents si fort que je puisai le courage de garder mes paupières levées.

Oui, je le vois ! Il y a bien quelqu’un, au bout.

Mes mains frappèrent l’écorce, l’étreignirent violemment. Mais le résineux ne bougea pas.

Il est coincé bien trop haut !

Alors, on me poussa. Je compris lorsque Mathieu se jeta sur la première branche. Il se hissa sur la deuxième, agrippa la suivante et, du reste, je ne pus que deviner ses mouvements. Il grimpait aussi vite qu’il était descendu du cerisier, se soustrayait à ma vue aussi aisément qu’il en était capable. Bientôt, nous l’entendîmes jurer.

Une première série de craquements…

— Je coupe !

Soudain, deux jambes, inertes, valsèrent devant notre écran de lumière. Un corps pendait plus bas – toujours plus bas…

— Rattrapez-le !

Il n’y eut rien à rattraper ; le parachutiste heurta une ramée avant de frapper le sol. Il faisait trop lourd pour vérifier s’il respirait, trop chaud pour s’assurer qu’il vivait encore : j’hésitai entre les poignets et les chevilles afin de l’emporter… où ?

Mon regard se hissa jusqu’à la cime, là où l’acrobate se débattait avec la toile. Il la décrocha, regagna la terre ferme ; je le suivis. Il emmenait sa protégée plus loin encore dans les enfers, plus profondément dans la forêt… et ce fut à cet instant que je les découvris. Les flammes. Sinistres danseuses autour d’un colosse de métal. Je ne possédais pas le courage de les affronter ; leur violence me tuait ; Mathieu leur céda le parachute afin que les preuves disparaissent.

Il fallait déguerpir.

Nous retournâmes en quatrième vitesse auprès de l’aviateur, empoignâmes ses jambes et traçâmes loin du brasier.

Une déflagration. La carcasse crachait du feu…

— Non, on s’arrête pas ; faut pas rester ici !

Notre survie relevait du miracle. La mort sévissait, et lui échapper me coûtait tant d’efforts que je crus ne jamais retrouver les prés d’herbes tendres. Et pourtant : nous les foulâmes. Respirâmes. Vérifiâmes que notre blessé était vivant avant de chasser le goût d’irréel qui infiltrait nos esprits. Ce dernier envahit le regard de Solange Durel à l’instant où elle nous vit revenir, tremblants, avec un homme à moitié mort chargé sur une vache. Elle blêmit.

— Tout va bien, maman, commença Simon, on n’a rien.

Il bégayait :

— On…

— C’est un Britannique, le reprit Mathieu. Son avion est tombé, il a failli crever.

— Et vous le ramenez chez nous ?

Ses bras s’étaient réfugiés contre sa poitrine, et sa voix s’avérait si faible que nous fûmes pris au dépourvu.

— Maman, réitéra l’aîné, il risque de mourir.

— Et que crois-tu qu’il va nous arriver quand ils suivront sa trace ? Et la Gestapo, que crois-tu qu’elle… ton père…

La froide terreur dans les yeux de leur mère me figea. Elle s’abattit sur moi en une pluie glaciale, déluge de peur et d’impuissance, qui refroidit goutte après goutte, seconde après seconde, la moindre fraction d’espoir demeurant en moi. Le monde de Solange Durel, fragile château de cartes, était entouré de tempêtes. Et en voulant bien faire, nous avions amené l’orage jusqu’à lui.

Je scrutai les parages. Le temps que je m’assure que personne ne nous voyait, Solange avait défié les vents pour nous rejoindre :

— On va s’occuper de lui. Dépêchez.

Galvanisés par l’énergie de leur mère, Simon et Mathieu passèrent l’Anglais sur leur dos et nous pénétrâmes dans la maison.

J’étais trop préoccupée pour les observer ; si elle les attrapait, la police allemande ne les lâcherait plus. L’intrus serait abattu, et eux…

— Que se passe-t-il ?

Le père de famille nous rejoignit. Je devinais déjà les gros-titres, avec sa photo et celle de l’aviateur affichées dans toute la ville, surplombées par le mot fusillés en lettres capitales.

Ennemis du IIIe Reich. Sept balles dans la peau.

— On peut le cacher dans la cave !

Je revins à moi lorsque Simon imposa cet argument à son père.

— Les Boches ne sont pas beu-beus : ils comprendront vite qu’il manque le pilote, et quand ce sera le cas, ils feront une battue.

— C’est peut-être pas le pilote, intervint le plus jeune. Ils étaient plusieurs dans l’avion.

— Plusieurs ?

— Lui, on l’a trouvé dans un arbre, mais ça criait dans la carcasse.

Silence.

Ses propres mots, lentement, le prirent à la gorge. Quelque chose comprimait l’air dans sa poitrine, et il se raccrocha, maladroitement, à notre mutisme… renifla…

— Je n’avais rien entendu, souffla Simon.

— Ça… ça criait…

— On n’aurait rien pu faire pour eux.

Ils se jaugèrent un instant. Puis, leur attention convergea vers celui qui, le visage et l’uniforme déchirés, gisait sur leur paillasse. Il était encore affublé d’un reste de baudrier. Une gaine, esseulée, gisait à sa ceinture – juste assez longue pour contenir un couteau. Cela contrastait fort avec le délicat foulard noué autour de son cou. Il me semblait avoir vu un casque et des lunettes, or à cet instant, rien ne couvrait plus sa tête – rien, hormis des cendres.

La porte s’ouvrit sur Pauline… qui s’immobilisa. Elle dépouilla la pièce du moindre de ses atomes.

— Rentre, la pria Simon, ferme vite la porte.

— Qu’est-ce que… Qu’est-ce qui s’est passé ? Qui…

Simon l’attira à l’intérieur et se pencha à son oreille.

La jeune femme, phrase après phrase, analysa la scène. Elle bloqua toutefois sur le barda du Britannique. Tout ne pouvait pas disparaître en un claquement de doigts, c’était certain, et le garder ici impliquait de grands risques. Solange fit un pas en avant :

— Ils étaient plusieurs dans l’avion, vous en êtes sûrs ?

Mathieu opina.

— Alors ne perdons pas de temps. Aidez-moi : débarrassez-le de ses affaires.

Elle fondit sur lui, lui arracha une botte avant que quiconque ne réagisse, agrippa la seconde, leva le nez :

— Pauline, apporte-moi une couverture. Simon, vérifie que tout ce qu’il porte peut brûler rapidement.

Le jeune homme redressa l’aviateur et le priva de sa veste ; je tendis les bras pour l’en débarrasser. Après lui avoir ôté son foulard, il s’activa au niveau de son cou pour me céder une corde de coton ; les deux disques colorés qu’elle regroupait manquèrent de tomber. Le premier, vert, de forme octogonale, était marqué d’une série de chiffres et de lettres :



La seconde plaquette, ronde et rouge, se voyait empreinte des mêmes informations. J’en découvris d’autres au verso :



— Pardon, Mia…

Je m’écartai pour que Pauline puisse couvrir l’aviateur. Cela ne fit que camoufler la crasse qui engluait sa peau : la chaleur du plaid, tiré de ses épaules à ses pieds, ne détendit pas même ses traits. Pourtant inconscient, l’homme demeurait figé dans la douleur. Le choc lui avait-il rompu des os ? Souffrait-il d’un endroit plus que d’un autre ? Je cherchai du regard les vêtements que Solange avait jetés dans un panier. Une manche avait rougi…

— Mettez toutes ses affaires là-dedans, ordonna Charles.

Il empoigna l’anse ; je calai précieusement le collier au fond avant de lui donner la suite.

— Il a des photos sur lui, remarqua Pauline, et des effets personnels : qu’est-ce qu’on en fait ?

— Laissez-les-lui ; j’emporte le reste.

— Où ?

Le père de famille fonça vers la porte :

— Simon, je veux que tu surveilles la route depuis les champs ; Mathieu, garde un œil sur le col des Croix ; Pauline… Pauline, veille sur lui.

— Papa, où tu vas ?

— Si les Allemands débarquent, planquez-le immédiatement dans la cave.

Simon lui emboîta le pas. Il ne put cependant le retenir : déterminé, Charles Durel courait déjà vers Notre-Dame des Neiges.


Jeudi 27 juin 1940, 15h12

Pas un bruit. Juste celui de l’eau et, parfois, un gémissement.

Pauline s’occupait de l’aviateur. À l’aide d’un chiffon, elle rafraîchissait régulièrement son visage et sa nuque ; elle apaisait ses crises, luttait contre sa fièvre. Un peu d’alcool avait suffi à désinfecter les plaies parsemant sa peau, cependant, autre chose le maintenait dans le mal ; il vomissait. Par deux fois déjà, ses régurgitations avaient manqué de l’étouffer, et par deux fois nous avions dû intervenir… puis, comme après chaque moment d’angoisse, le silence finissait par nous engloutir. Il gagnait toujours.

Je me tournai vers la fenêtre. Charles n’était pas revenu.

— Si ça continue, murmura Pauline, son corps va lâcher.

Elle mordit tant ses lèvres qu’elles perdirent leur couleur.

— J’ai vérifié, la rassura Solange, il n’a rien de cassé.

— Et son bras ?

— Je te l’ai dit, ce ne sont que des écorchures…

— Alors qu’est-ce qu’il a ?

J’observai un instant son front, couvert de sueur et d’égratignures.

— Il a dû se cogner la tête contre une branche, répondis-je.

J’avais beau y réfléchir, impossible de me rappeler s’il était conscient ou non avant de dégringoler de la cime. L’avions-nous assommé en le récupérant ?

— Je ne pense pas que ce soit trop grave. Laissons-lui le temps de se remettre du choc : ça ira mieux demain.

Les yeux de Pauline me sondèrent. Après un instant de réflexion, elle opina, et épongea à nouveau le front du blessé.

Sa mère prit le relais. Toutefois, même relevée de ses fonctions, la jeune fille ne parvenait pas à quitter la scène. Elle demeurait debout, adossée à la cheminée, à un mètre seulement de la paillasse. Je lui servis un verre d’eau ; elle prit le temps de s’asseoir… néanmoins, rester tranquille plus d’une minute semblait au-dessus de ses forces :

— Mes frères ont peut-être soif, eux aussi.

Elle compléta son hypothèse d’un coup d’œil vers les vitres :

— Il fait lourd dehors.

— Je peux t’aider ?

Ma question n’arriva pas jusqu’à elle : Pauline se leva, chercha des repères, se hissa jusqu’à la pierre à eau…

— Ça va ?

— Oui, c’est juste… la tension qui retombe, je suppose.

Elle sortit un panier et disposa à l’intérieur une paire de gobelets, ainsi que deux tomates. Ensuite, elle ouvrit précieusement un torchon et ajouta quelques tranches de pain dur à son butin avant de s’emparer d’un saucisson. Ses doigts piochèrent un couteau au hasard…

L’aviateur gémit ; elle cessa de respirer.

Les poings de Pauline s’étaient refermés sur ce qu’ils tenaient. Et son regard… planté droit devant elle, je n’osais point le briser. Elle s’accrochait à un point invisible comme on s’accroche à la vie.

Doucement, je lui pris son couteau. Je coupai pour elle deux morceaux de charcuterie. Lorsqu’elle voulut récupérer le panier, je me contentai de lui sourire :

— C’est bon, je m’en charge.

Je saisis la cruche qui trônait sur la table et, sous la bienveillance de la mère de famille, je quittai la maison.

La chaleur alourdit aussitôt mes poumons. Quelque peu désorientée, je me remémorai les indications de Charles. Simon, surveiller la route depuis les champs. Sans doute parlait-il de la route des mines – seul accès aux sommets depuis la ville. En longeant l’atelier, j’y accédai directement… et Simon ne fut pas difficile à trouver. La vache que nous avions ramenée plus tôt se reposait à l’ombre d’un arbre : son propriétaire, lui, s’était placé contre elle. Assis dans l’herbe, le flanc de l’animal dans son dos, il caressait tendrement son encolure. Le vent remuait les fleurs jaunes autour d’eux qui ondoyaient, dansaient, et leur couleur gagnait en intensité selon les rayons du soleil. Je saisis enfin le bruissement des branchages, la douceur ambiante. Alors que je m’approchais, le garçon, paisible, cala sa joue contre l’une des taches noires.

— Pas trop soif ?

La vue des godets le réveilla :

— Oh, tiens…

— Je te sers de l’eau ?

— Ouais, volontiers.

Il devait avoir la gorge sacrément sèche ; le verre ne fit pas long feu. Je lui en resservis un et m’installai à côté de lui… ou d’eux, plutôt : l’animal me salua en balayant mes cheveux du bout de sa queue.

— Comment il va ? se lança Simon.

— L’aviateur ? Ça n’a pas bougé.

— Il est toujours dans les vapes ?

J’acquiesçai.

— Mais il ne faut pas s’inquiéter, insistai-je, ça doit être le choc.

La vache quémanda encore un peu de mon attention. Elle se plaisait à faire valser mes mèches.

— Et toi, m’enquis-je, ça va mieux ?

— Oui, oui.

Il paraissait tout à fait serein. Aucun sifflement, aucun râle, rien ne troublait désormais son souffle. Le calme après la tempête…

— Les Boches sont montés sur le ballon de la Dame. Il y a au moins deux camions, là-haut. J’espère que mon père a pu se faire la malle avant qu’ils n’arrivent…

Je considérai le panache de fumée sombre. Ses ailes de feu avaient anéanti les arbres, changé l’herbe en cendres. Et la gardienne, la dame des neiges, où était-elle ? Allait-elle réapparaître un jour derrière ce monstre difforme ?

Dire que nous étions sortis de là vivants…

— Ils sont sur place depuis combien de temps ?

— Trois-quarts d’heure… peut-être plus.

La tête blanche et noire, timide, vint câliner son bras.

— Il ne va pas tarder, assurai-je.

Simon fronça les sourcils, puis vissa son regard sur le versant. Il n’en bougea plus. Je restai quelques minutes auprès de lui, avant de lui céder son repas et de reprendre ma tournée.

Je suivis le chemin jusqu’à l’étang. De petits gravillons craquaient sous mes semelles. Crunch, crunch, crunchJe tentai d’absorber la douceur de ces bruits car les cerisiers se profilaient déjà. Au loin, j’aperçus le col des Croix. Parfait point de vue : Mathieu devait être dans le coin. Je scrutai les branchages à sa recherche : il avait décidé de monter à un pommier, un peu plus loin dans les champs.

— Mathieu ?

Perché presque deux mètres au-dessus de moi, il baissa le nez :

— Qu’est-ce que t’apportes ?

— De quoi manger, et boire, aussi.

Un instant, il esquissa le début d’un effort… mais se radossa au tronc.

— Monte.

— Hein ?

— La branche à ta gauche, elle est pas très haute. Après tu pourras attraper celle au-dessus, et atteindre celle-là.

Il tapotait le bras boisé juste en-dessous de lui.

— Allez, viens.

— Tu oublies que je suis une estropiée. Oh, et tu avais ajouté quoi, après ? Guiche… non : gourde. Empotée, et gourde.

Il plissa les yeux.

— Je pense que je suis trop gourde pour grimper à cet arbre. Donc tu sais quoi ?

Je me séparai du panier et de la cruche :

— Quand tu auras suffisamment soif, tu descendras chercher ça toi-même.

L’expression qui s’afficha sur son visage valait tout l’or du monde. Il pivota jusqu’à amener ses jambes dans le vide :

— Je t’ai vexée ?

— C’est une vraie question ?

— Ben, tu…

Il s’essaya à la langue des signes avant de soupirer :

— D’accord. Désolé.

L’allure d’un repentant ne lui convenait pas. Je ne pus dire s’il était davantage lassé ou embarrassé. Tandis que je tentais de trancher entre les deux, il lorgna sur ce qui l’attendait au pied de l’arbre.

— Tout ça, c’est pour moi ?

— Oui. À moins que tu tardes trop à le récupérer, auquel cas la première bestiole venue pourra se servir.

— Mais…

Il poussa sur ses mains puis, étape par étape, rejoignit la terre ferme, et se redressa. Doucement. Il ne soutint pas mon regard : le sien tomba une fois de plus au fond du panier. Il en remua le contenu, inspecta la tomate… et me la tendit.

Je pouffai. Brièvement, sans savoir si je le trouvais ridicule ou si cela m’amusait vraiment.

— C’est ton moyen de te faire pardonner ?

— Ben, non, enfin… si tu as faim.

— Ce n’est pas le cas.

— Ah.

Mon estomac rugit ; un brin de malice étira les lèvres de Mathieu. Il se laissa choir au pied du tronc, et se concentra sur le morceau de paysage qu’il se devait de surveiller :

— Tu… si t’en as envie, tu peux t’asseoir ; le sol est frais. C’est agréable.

Il saisit le bout de saucisson et mordit dans son pain :

— Merci pour le repas, en tous cas. Et pour l’eau… j’crois que j’ai jamais eu la gorge aussi irritée !

Il rit… quoiqu’il semblait davantage s’étouffer avec ce qu’il venait d’avaler. Je lui passai la cruche ; il se remplit un verre et envoya le liquide au fond de son gosier. Je croisai les bras.

Et m’assis.

— Tout à l’heure, attaquai-je, je t’ai demandé si j’avais fait quelque chose de mal. Tu ne m’as pas répondu.

Il essuya sa bouche d’un revers de la manche.

— C’est peut-être pas volontaire, repris-je, peut-être que… que c’est juste ma présence qui dérange. Je ne viens pas pour vous causer des problèmes : si c’est le cas, il faut que je le sache.

— C’est compliqué.

— Compliqué comment ?

Il haussa les épaules :

— Tu vois bien, on a des emmerdes à tour de bras. On sait plus où donner de la tête… et toi tu débarques comme une fleur, et…

Il vida ses poumons :

— J’en sais rien, je pense que c’est pas le moment. Si tu viens nous demander de l’aide pour tes projets suicidaires, on en a suffisamment de notre côté.

— Mes projets suicidaires ? Tu crois que je travaille sur les voyages ?

— Je me trompe ?

— Eh bien… oui.

Il croqua dans son pain, attentif.

— Je n’ai rien à voir là-dedans, me défendis-je, je suis arrivée par accident. Ce que faisait ma mère, c’est pas mon truc.

Je me grattai la tête :

— Pour être franche, en fait, j’aimerais devenir pharmacienne. La chimie, l’étude des molécules et leurs interactions, l’être humain : ça, ça m’intéresse. Mais pas défier l’espace-temps au péril de ma vie. Enfin, bref. Tout ça pour dire que je ne viens pas quémander quoi que ce soit.

— Alors pourquoi t’es là ?

— Parce que… ton frère, je devais…

— Ouais, le pull et les questions. Mais en vrai ?

Sa rapidité ne me laissait que peu de temps pour réfléchir. J’attendis qu’il termine sa bouchée pour avouer :

— Simon m’avait parlé de ma mère. Du coup, je voulais voir s’il savait d’autres choses… pour peut-être le décharger de tout ça.

— Tout ça quoi ?

— Toutes les recherches, celles sur les voyages. Puisque ma mère était sa seule interlocutrice, plus rien ne l’oblige à poursuivre… D’ailleurs, il l’aidait à quel point ?

— Dans son travail ?

— Oui.

— Je l’ignore. Si j’ai bien compris, il lui servait d’avis extérieur, et parfois elle le chargeait de noter des trucs ; je l’ai déjà vu planquer des feuillets griffonnés de sa main… des choses comme ça. Tu ne comptes pas l’inciter à reprendre les travaux, alors ?

— Bien sûr que non. De toute manière je n’y connais rien.

Portée par la douce brise, sa nuque épousa enfin l’appui végétal. Son visage, véritable papier froissé par le tracas, s’adoucit. Mathieu s’abandonna aux rayons solaires… puis, me tendit une fois de plus la tomate.

— Merci.

Mon voisin me laissa manger tranquillement. J’en profitai. Je me concentrai sur le jus qui coulait de mes lèvres, afin qu’il ne termine pas sa course sur mes vêtements. C’était donc ça, qui le rendait aussi désagréable ? La peur que je veuille entraîner sa famille dans des expériences temporelles ? Il me proposa un verre d’eau. J’essuyai mes mains dans l’herbe avant d’accepter.

— Il va comment, le Britannique ? demanda-t-il.

— Bof. Je crois qu’il s’est cogné la tête contre une branche.

— Ha, ça…

— C’est peut-être de notre faute. Il était conscient quand tu l’as décroché ?

— Nan.

Il amena le reste de charcuterie à sa bouche :

— On ne va pas pleurer pour lui ; il aurait pu cramer sur place. Et t’façon, que ça soit les Schleus ou les Anglais, ça se vaut. Sauf que les Anglais n’ont toujours pas décidé de la date à laquelle nous envahir.

— Les Schleus ?

— Ouais : les Schleus, les Fritz, les Feldgrau, les casques à pointe… les Boches, quoi.

— Ah !

Je secouai la tête. Je n’avais pas connaissance de cette ribambelle de sobriquets.

— Il y en a d’autres… mais si tu veux entendre la liste complète, va dire à mon père que l’on devrait être Allemands depuis la guerre de soixante-dix. Enfin, seulement si tu cours vite.

— Dans ce cas, j’éviterai. Mais tu imagines un peu les surnoms qu’eux doivent nous donner ? Si ça se trouve, c’est pire !

— Hof. Bonus, un de nos amis, dit qu’ils nous appellent les Froschfresser.

— Et, ça veut dire quoi ?

— Bouffeurs de grenouilles.

***

L’apaisement nous gagna une minute plus tard : Charles réapparut. Il libéra ses fils de leur tâche et nous rentrâmes tous à l’intérieur.

— Alors ? le pressa Solange.

— J’ai tout jeté. La Feldgendarmerie a décrété qu’ils étaient morts carbonisés.

Ils soufflèrent tous en cœur. Sa femme le rejoignit près de la porte, et il la serra contre lui.

De mon côté, j’observais distraitement ledit carbonisé. Pauline avait dû lui nettoyer le crâne : désormais, je devinais la blondeur de ses cheveux. Si l’on aurait dit un quarantenaire dans cet état, je compris qu’après une toilette supplémentaire, il pouvait facilement perdre une ou deux décennies. Je m’approchai un peu ; on ne lui avait pas ôté tous ses bijoux…

— Il est bien silencieux, s’inquiéta Simon.

— C’est normal, répondit sa sœur, il dort.

— Il respire, tu es sûre ?

— Oui…

Elle épongea ensuite son front et passa le tissu dans son cou. L’aîné avança encore :

— Et, vous avez réussi à lui parler ?

— Il a dit quelque chose, oui. Mais j’ignore si c’était un mot ou bien un bruit ; je ne l’ai pas compris.

— Ça va être vachement pratique, tiens.

— Mathieu…

Le benjamin, contre la cheminée, secoua le chef. En suivant son regard, je croisai ses parents, qui s’agitaient à l’autre bout de la pièce. Solange encadra de ses paumes le visage de son mari.

— On se débrouillera, assurait-elle tout bas. Je m’en charge.

Aussitôt, Charles se calma. Il entendit son plus jeune fils les rejoindre, mais n’eut cependant pas la force de l’écouter lorsqu’il posa des questions.

— Ils ont vu nos vaches, expliqua Solange. Ils n’ont pas autorisé ton père à redescendre avec.

— Quoi ?

— Ils les ont réquisitionnées.

Toute autre conversation s’estompa. Simon et Pauline, à leur tour, se focalisèrent sur eux.

— Bon sang, gémit Mathieu, comment on va…

— Je m’en occupe, le coupa sa mère.

— Les chevaux, ça n’leur a pas suffi ?

Elle le fit taire d’une main sur l’épaule :

— Nous sommes ensemble, et en sécurité. C’est tout ce qui importe.

— Et quel lait va-t-on vendre ? Quelle crème, quel fromage ? Comment…

— Il nous reste une vosgienne, rappela Simon. Celle avec laquelle on est revenus.

— Ça ne suffira pas.

— C’est mon problème, insista leur mère, pas le vôtre. Je trouverai une solution. En attendant, estimez-vous heureux qu’ils n’aient pas fait une descente par chez-nous.

Ses fils se toisèrent. L’atmosphère, pesante, les écrasa tant qu’ils durent s’asseoir. Je m’apprêtais à les imiter quand la pendule à coucou entra dans mon champ de vision.

Seize heures passées… Merde ! Je devrais être rentrée depuis bien longtemps !

— Il faut que j’y aille.

Quand était programmé le dernier message destiné à Ray ? Pourvu qu’il ne se fasse pas trop de souci, et que je rentre avant mon père !

— Déjà ? s’étonna Pauline.

— Désolée, on m’attend chez moi et je n’ai que trop tardé.

Deux pas plus tard, je m’arrêtai. Je balayai l’étage du regard. Sondai ses occupants…

— Tu reviendras ?

Les mots de la jeune blonde, près du blessé, comprimèrent davantage mes organes.

— Oui, bredouillai-je. À moins que… que ça vous pose problème.

Solange fit non de la tête ; sa fille se chargea de me rassurer. Puis, après les avoir salués, je tirai la porte :

— Bon courage…

Une main retint l’huis – celle de Simon. Il décida de me raccompagner.

Nous croisâmes Henri sur le chemin – à peu de choses près, j’aurais oublié le deuxième de ses frères. L’air contrarié, ce dernier nous évita. Je fus intriguée par sa tenue, visiblement peu adaptée au labeur des champs…

— Il ne travaille pas avec vous sur la ferme ?

— Ah, non : il bosse à la filature de la Mouline.

— Comment ça se fait ?

— C’est son choix…

Cela le décevait-il ?

Je hochai la tête, et nous poursuivîmes notre route. Une fois parvenus au fenil, Simon libéra le tunnel. Il s’éclaircit la gorge :

— La prochaine fois, je pourrai t’emmener voir l’abri de ta mère. Là où elle travaillait, sous la Rouge-Montagne. Je connais bien le chemin.

— Elle ne remettra plus les pieds ici, Simon. Tu n’es pas obligé de marcher dans ses pas.

Je me laissai tomber dans le trou ; Simon s’agenouilla au bord :

— Tu reviendras, pas vrai ?

— Oui, bien sûr. Je vais essayer de faciliter vos discussions avec le nouveau venu. Quand j’aurai suffisamment d’outils, je viendrai vous trouver.

— Entendu. On t’attend, alors.

Engagée dans le souterrain, dans le noir, je tapotai pour trouver le bon tiroir, la clé, la trappe et, enfin, les orbes. J’en brisai un contre le mur de terre ; la lumière fut.

— Faites attention à vous, le priai-je.

Et la seconde suivante, je me retrouvai seule.

***

La porte de chez nous me sembla lourde. Mon cœur, lui, l’était.

Je pénétrai dans l’entrée et m’immergeai des bruits qui tournaient : le raffut de la télévision, le rire de Jules… la voix de mon père. Je me glaçai sur place ; il m’avait vue :

— Alors, cette après-midi chez Théo ?

Raymond apparut dans l’encadrement de la porte. Il me fusillait de ses deux billes grises…

— Bien, hésitai-je, même s’il faisait un peu chaud.

— C’est lui qui t’a ramenée ?

— Non, Samuelle : elle était avec nous.

Je m’empressai de retirer mes chaussures enduites de cendres, et de les mettre dehors.

— Et toi ? enchaînai-je. Déjà rentré ?

Le téléphone sonna. Il s’excusa d’un plissement de lèvres et décrocha le combiné. Pendant ce temps, Raymond m’attira dans ses filets. Je mordis à l’hameçon : il me traîna au salon.

— On avait dit toutes les heures ! Tu m’as fait peur, bon sang de bois.

— Pardon, ma batterie m’a lâchée…

Le moustachu fulmina. Il reprit sa respiration.

— Merci de m’avoir couverte, chuchotai-je. Je te le promets, ça ne se reproduira plus.

— J’espère bien.

Les pas frappés de Jules cheminèrent jusqu’au couloir. J’entendis mon père lui dire d’aller jouer ailleurs, pour mieux s’accrocher au téléphone.

— C’est comme ça depuis tout à l’heure, me confia Ray. Ça appelle, mais il n’y a personne au bout du fil.

— Ah oui ?

Pourtant, mon géniteur ne bougeait pas.

— Pourquoi papa décroche, alors ?

— Il écoute ; il y a du bruit, au fond. C’est comme si quelqu’un nous appelait en pleine réunion, et qu’on discernait tout ce qui se passe autour. Personne ne s’adresse à nous, mais…

Mon père raccrocha.

— … mais on devine quelques mots.

Il régnait dans ceux de Raymond un soupçon de méfiance. Je préférai aller voir Jules ; j’avais eu ma dose d’inquiétude pour la journée.

Commentaires

« Mais, tout à l’heure, je venais aussi de chez vous mais je suis arrivée par l’autre côté. » >> mais Mathieu ! XD
Je me disais bien que, si la vallée se trouve devant et que la Dame la regarde, Mia aurait eu du mal à arriver face à elle...

P.S. : hommage aux plaies parmesan sa peau.
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jeudi 9 mai à 11h44
C'est ça haha. Elle a eu droit à un beau rallongi !
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jeudi 9 mai à 16h08