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Karole Schifferling

samedi 2 mars 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 6

DOUTES

Jeudi 24 juin 2010, 14h32

— Mia ?

Alors que j’étais accoudée au bureau, mon père se glissa dans ma chambre. J’eus le temps de rabattre l’écran mon ordinateur… mais pas de me jeter sur mon lit. Il soupira :

— Le médecin t’avait dit de surélever ta jambe.

— Je sais. Je n’en ai pas pour longtemps, je cherche juste un film.

Peu convaincant.

Il osa quelques pas en ma direction. Au vu du chantier ambiant, je ne fus pas surprise de l’entendre buter sur une pile de livres. Il s’arrêta net. La couverture avec une guerrière japonaise, drapée dans une écharpe rouge, attira son attention.

Il disposa l’ouvrage sur une étagère.

— J’ai une réunion à trois heures, m’informa-t-il. J’ai prévenu Élisabeth, elle s’occupera de Jules à sa sortie de l’école.

— D’accord.

— Tes amis ne devaient pas venir ?

— Si…

Je consultai ma montre.

— … mais tu sais, si c’est Sam qui les emmène en voiture, ils ont tout de même une chance d’arriver avant le dîner.

Je souhaitais le dérider. Cependant, il était trop occupé à observer mon joyeux bordel pour relever mes sarcasmes.

— Vous serez prudents si vous prenez la route, dit-il.

— Promis.

Il me rappela qu’il était joignable à tout moment. Puis, il referma la porte. Les choses sérieuses pouvaient reprendre.

Alors, où en étais-je ?

Je relevai l’écran de mon PC. Une page internet m’attendait.

« Appel du Général de Gaulle »

Il était temps d’éclaircir certains points. Les mots de Simon avaient déjà trop résonné dans mon esprit. Je lançai la recherche.

« Le 18 juin 1940, le général de Gaulle lance son célèbre appel à la Résistance sur les ondes de la BBC depuis Londres : refusant la capitulation de la France face à l’ennemi nazi, il exhorte ses compatriotes de continuer la lutte : Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas .  »

Voilà. Je ne m’étais pas trompée. L’Appel datait bien du 18 juin.

J’ouvris le lien suivant.

« L’appel du 18 juin 1940 – Bon, on est d’accord – dont aucun enregistrement n’a été conservé et qui a été peu entendu, répondait au discours de Philippe Pétain annonçant la demande d’armistice. L’appel du 22 juin est le second prononcé par le général de Gaulle à la radio de Londres (BBC). Les conditions désastreuses pour la France de l’armistice franco-allemand signé ce jour-même à Rethondes sont désormais connues avec précision. »

Un appel le 22 Juin ? Qu’est-ce que c’est que ce site ?

Mes yeux se plantèrent sur la barre d’adresse.

http://fresques.ina.fr/…

« ina.fr » ? Le célèbre Institut National de l’Audiovisuel en charge des archives ? On nous apprend que c’est une source fiable, pourtant.

« Le général de Gaulle commence par dénoncer les conditions terribles d’un armistice qu’il qualifie de "capitulation" et d’"asservissement". Il appelle ensuite tous les "Français libres" à "continuer le combat là où ils seront et comme ils pourront" ».

Je n’aimais pas ce que je venais de lire. Cela allait à l’encontre de la logique. Pire, cela renforçait mes peurs. Celles qui me susurraient que Simon, Pauline et les autres ne simulaient peut-être pas.

Je corrigeai ma recherche.

« Appel du 22 juin 1940 »

J’ajoutai un point d’interrogation.

« L’appel du 18 juin a été enregistré… le 22.

Le discours du 18 juin, prononcé dans l’urgence, n’a bénéficié d’aucun enregistrement. C’est celui du 22 juin 1940 que le monde connaît aujourd’hui. Quant à la mémorable affiche du texte, elle n’a envahi Londres qu’à compter du mois d’août, et n’est qu’un résumé de la seconde allocution du général de Gaulle. »

Le même discours me fut servi sur le site du Ministère de la Défense. Dans des témoignages et des extraits de livres numériques. Les sources se voulaient formelles : un appel avait bien été passé le 22 juin 1940. Ce fut le premier appel réellement entendu par la population, le premier qu’ils aient pris au sérieux – car de Gaulle, à l’époque, était inconnu du grand public.

Pourquoi ne pas nous avoir appris cela, en cours ? Si cela est vrai, pourquoi diable n’en ai-je jamais entendu parler ?

Le bruit de la sonnette brisa mon élan.

Mes invités.

Je peux les laisser seuls quelques minutes, le temps de terminer mes recherches. Ils m’ont bien fait attendre, eux !

— Mia ? appela mon père.

— Oui, je sais, j’ai entendu !

Mes doigts martelèrent le bureau.

… oh, et puis merde.

Je lâchai mon ordinateur, agrippai mes béquilles et dévalai les escaliers. J’avais bien trop hâte de revoir les boucles rousses de Sam. D’entendre les idioties de Basile, et le rire tonitruant de notre Chloé. Et Théo : le coup de fil de la veille ne m’avait pas suffi. J’avais besoin de le voir, de m’assurer qu’il allait bien, et de pouvoir l’assaillir de toutes ces questions qui me rendaient folle.

Lorsque j’eus la porte en visuel, deux hommes en passèrent le pas. Necker et Degrand. Les collègues de ma mère.

J’étouffai ma déception. Le temps que je descende les dernières marches, mon père les entraînait au salon :

— … en revanche, j’ai rendez-vous dans une quinzaine de minutes, je m’apprêtais à y aller.

— Aucun problème. Nous ne comptions pas rester longtemps.

Je les rejoignis.

— Nous venions simplement prendre des nouvelles, poursuivit le plus jeune.

Ses prunelles d’acier croisèrent les miennes. Tout dans son attitude respirait l’apaisement et, lorsqu’il ajusta sa veste, l’élégance de ses vêtements me fascina. Ça le rendait beaucoup trop classe pour un rat de laboratoire ; on aurait cru Louis Starck avant ses réunions d’affaire.

Je le saluai.

— Antoine Necker, se présenta-t-il. Et mon collègue, Philippe Degrand. Nous nous sommes déjà croisés.

— Oui, je me souviens.

Le rendez-vous au commissariat n’était pas si lointain.

Mon père nous quitta, et Ray prit les devants. Le propriétaire des lieux ne s’encombra pas d’un sourire : il piétina jusqu’au séjour, nous désigna sèchement la table et, sans un mot, s’isola dans la cuisine.

Les deux hommes avaient dû le tirer de sa sieste. On ne saurait mieux s’attirer les foudres de Raymond Gauthier.

— Il va faire du café, annonçai-je sans en être certaine. Vous désirez du sucre ?

— Volontiers.

Je délaissai donc une béquille et filai dans la pièce voisine.

Le vieux bougon grommelait dans son coin. Il me passa la boîte de sucre à l’aveuglette, et s’en retourna vers la cafetière.

— Je peux m’en occuper, lui rappelai-je.

— Va t’asseoir.

Je chipai tout de même deux tasses avant de déguerpir. Quelques pas difficiles plus tard, je déposai mes trésors sur la table et m’installai en face des arrivants.

Au dehors, aucune trace de mes invités.

— Ce n’est pas grand-chose, marmonna Philippe, mais…

Sa voix contenait un éclat d’impatience. Il me tendait un coffret de douceurs :

— … c’est pour ton rétablissement. Des charbonnettes. Des rondins de chocolat blanc saupoudrés de cacao. Tu n’as rien contre, j’espère ?

— Certainement pas. Vous n’auriez pas dû, merci !

Ma réaction le ravit ; il accepta même de goûter un rondin. Son collègue, lui, n’en voulut pas : Antoine Necker devait être un quarantenaire trop strict, le genre qui prêtait une attention extrême à sa ligne. Au vu de la silhouette ramassée à son côté, j’en conclus que, contrairement à lui, Degrand ne crachait pas sur les bonnes choses.

Des chaussons frottèrent le carrelage : Raymond nous rejoignait. Il prêta une cuillère à chacun, servit le café et abandonna la verseuse sur la table, avant de nous abandonner, nous aussi. Il s’enfonça dans son fauteuil, loin de nous, sans que personne ne l’en empêche.

— Ainsi donc, lança Philippe en rapprochant la tasse de ses lèvres, les trois générations de Starck vivent sous le même toit ?

— Oh, non.

Il s’éloigna de son breuvage.

— Raymond n’est pas mon aïeul, expliquai-je. C’était un ami de mon grand-père, du côté de ma mère.

— Vous l’avez recueilli ?

— Ce serait plutôt l’inverse. Mes parents cherchaient un logement, et quelqu’un pour me garder. Lui, souhaitait vendre sa maison en viager, histoire de gagner un peu d’argent et d’avoir de la compagnie. Ils ont fait d’une pierre deux coups.

— Je vois. C’est plutôt rare comme affaire, non ? Enfin. À l’écart de la ville, au vert : une fois la maison à vous, vous serez tranquilles.

Il avala une gorgée de café.

— On n’est pas pressés, dis-je seulement.

Et, malgré toute ma volonté, de sombres pensées m’obscurcirent le crâne. La glace qui s’immisça entre nous me parut difficile à briser. Philippe s’y essaya tout de même : sa cuillère chantait dans sa tasse, se taisait lorsqu’il buvait, et reprenait sa mélodie après chaque lampée de breuvage. Cela agaçait son voisin : Antoine finit par se racler la gorge.

— Mia, j’aurais une question à te poser.

— Allez-y.

— Si je te dis Beckett, cela te rappelle-t-il quelqu’un ?

Ses sourcils entamèrent leur ascension. Je me serais crue en plein oral de français.

— Oui, répondis-je. Le dramaturge.

— Le dramaturge ?

— Samuel Beckett, le gars qui a fait des pièces de théâtre… Ce n’est pas ça ?

— Non. Nous voulions te parler d’un tout autre Beckett.

— Oh.

Il se cala au fond de sa chaise.

— Qui est-ce ?

— Un voleur, siffla Philippe.

Il reposa sa tasse comme si son contenu ne possédait plus aucun goût.

— Il nous a privés de certaines choses, le reprit Antoine. Des matériaux sur lesquels nous travaillions : des sphères pâles, pas plus grosses que le cadran de ta montre. Cela te parle-t-il ?

Je considérai mon poignet. J’avais besoin de canaliser mon attention. De me concentrer. De réprimer le frisson qui ravageait ma nuque.

— Pour être franche…

— Oui ?

— Maman en avait. Enfin, je crois ; nous gardions des choses de ce genre chez nous. On aurait dit de grosses billes bleues, un peu…

— Où ça ? m’interrompit Degrand.

Il se vautra sur la table :

— Vous en avez encore ?

— Non. La gendarmerie les a toutes prises.

— La gendarmerie, quand ?

— Je ne sais plus, il y a deux semaines, moins peut-être…

— Toutes, tu es sûre ?

Son regard me transperçait. Il me faisait peur.

Je profitai du silence qui suivit pour calmer mon palpitant. Ses questions, pressantes, me prenaient la gorge. L’air était irrespirable.

— Et depuis, s’assura son voisin, tu n’en as tenue aucune entre tes mains ?

Je fis non de la tête. Un soupir plus tard, ses doigts s’entremêlaient sur la nappe. J’évitais de les fixer. Comme s’ils allaient se refermer sur eux-mêmes, bondir, m’effrayer.

— Cela n’a pas dû être simple. La perquisition, j’entends.

Les doigts d’Antoine Necker n’avaient point bougé. Ses yeux, en revanche, avaient trouvé les miens.

— Ta mère gardait nos travaux en sûreté, poursuivit-il. Désormais, cette tâche nous incombe. Si jamais tu en retrouves, ou si quelqu’un te contacte à leur propos, ajouta-t-il en tirant une carte de sa veste, préviens-nous. Entendu ?

J’acceptai sa carte.

— Équipe 3TAM ? sourcillai-je.

— Oui, fit son voisin. L’équipe chargée des recherches sur la transformation, les textures, la topologie et l’anisotropie des matériaux. C’est nous !

Il pouvait tout aussi bien me parler chinois. Son ami le laissa vanter les mérites de leur groupe pour mieux m’intimer :

— Si tu entres en possession de l’un de ces objets, mets-le nous de côté. Il y a dedans un produit très, très nocif, et nous ne voulons pas qu’il t’arrive malheur. Ça marche ?

— Oui.

Il ajusta son col. Je pris cela pour de la satisfaction.

— J’en parlerai à mon père, et à Raymond. De votre côté, vous devriez voir avec les gendarmes pour récupérer vos objets, lui conseillai-je. Ils prétendent qu’il s’agit d’une drogue ; ce serait bien que quelqu’un prouve le contraire.

Son ami secoua la tête et rangea sa cuillère dans sa tasse. Plus une goutte de café ne gisait à l’intérieur.

— Vous en revoulez ?

— Non merci, ma grande. On va te laisser.

Ils se levèrent. Je les raccompagnai à l’entrée, tandis que Degrand époussetait sa chemise. Du cacao la maculait. Même Jules mangeait plus proprement.

Dès que j’eus ouvert la porte, un vent chaud nous salua.

— Repose-toi bien, me souffla Necker. Pense à nous si tu trouves quelque chose.

— Oui, Mia, merci pour ton aide. Ta mère serait heureuse de voir ça.

Cela me toucha, et Philippe Degrand s’en aperçut ; il déposa gentiment sa paume sur mon épaule et suivit son collègue. Quand soudain, une question me piqua. Ils étaient encore proches.

— Attendez !

Tous deux se retournèrent. Je béquillai d’un bon mètre vers eux :

— Vous pensez que ça a un rapport avec la mort de ma mère ? Si elle gardait ces objets, et que votre voleur voulait s’en emparer, il aurait pu lui faire du mal ?

— Non… Non, certifia Degrand, Beckett est loin, maintenant.

Necker acquiesça.

Leur attention demeura rivée sur l’entrée. Puis, quand Antoine Necker comprit que je n’avais plus de questions, il m’adressa un dernier signe de la main.

***

— Bon alors, c’est quoi le programme ?

— On mange mes cookies et on va prendre l’air, décida Chloé.

Basile fit la moue. Les expériences culinaires de la jeune blonde l’avaient rarement convaincu. La dernière, un pudding au chocolat, s’était avérée si traumatisante que nul ne savait s’il s’en remettrait un jour.

Mes amis envahissaient le salon depuis à peine dix minutes, mais déjà la télé hurlait, le couloir vomissait sacs, gilets et chaussures, et Basile se mourait de désespoir :

— Chloé… Tu ne pouvais pas acheter un truc au supermarché, comme tout le monde ?

— Si tu n’es pas content, va te préparer une flammenkueche.

— Comme si être alsacien me donnait ce pouvoir !

Elle lui tendit le plat de biscuits. Il fut contraint de piocher dedans.

Sam en profita pour leur voler l’angle du canapé. Elle cala sa chevelure de feu sur mon épaule, tendit ses jambes et, une fois notre ami alsacien recroquevillé à ses pieds, croqua dans un gâteau.

— Ça va, admit-elle. Tu devrais goûter, Basile, c’est meilleur que l’autre fois.

— Oh, alors si c’est meilleur que l’autre fois ! Tu m’en vois rassuré !

Trop occupée à digérer cette raillerie, la pâtissière ne vit pas nos sourires. Elle ne vit pas, non plus, ma voisine me confier son cookie entamé. Je dévisageai le morceau difforme, pâle et boursouflé. Il avait cramé sur les côtés. À sa surface, des bouts de noix agonisaient autour de… Était-ce réellement du chocolat ?

Comment Sam a-t-elle pu y toucher ?

— Tu vas réussir à l’engloutir ? lui chuchotai-je.

— Chais pas. Pache-moi mon verre.

— Théo ne l’a pas encore ramené.

Le désespoir teinta ses yeux. Je pivotai vers la cuisine :

— Théo, ça vient ?

— Euh, oui… oui, j’arrive !

Quelques tintements plus tard, notre ami déboulait, armé de cinq verres en équilibre sur un plateau. La rousse n’admira pas le dégradé des cocktails : elle attrapa le premier venu et le descendit d’une traite.

— Bon, constata Basile. Au moins, ça, ça a l’air potable.

Il prit un verre et l’observa consciencieusement :

— C’est fait avec quoi ?

— Jus de fruits, liqueur de litchi et sirop de grenadine, lista Théo. Rien de bien sorcier.

— Et, s’intéressa Chloé, tu appelles ça comment, déjà ?

— Un coucher de soleil.

J’en saisis un. Le corps orangé du mélange rougissait en direction du fond, pour finir sur le lit sanguin de la grenadine. Je songeai que le visuel était très réussi. Théo mettait du cœur à l’ouvrage.

J’ignorais d’où lui venait cette passion pour les breuvages, mais nous nous savions chanceux d’en profiter. Celui-ci mêlait joliment l’acidité de l’orange au sucre des fruits rouges ; j’en gardai pour plus tard. Hors de question de le gâcher ! Basile parut du même avis – ou alors, était-ce cette télé-réalité à deux balles, face à nous, qui le détournait de sa boisson ? Hypnotisé par la dispute entre deux drama queens, il manqua de croquer dans un cookie. S’il avait disposé de toutes ses capacités intellectuelles, il n’aurait jamais tenté une chose pareille.

— Ah, Mia ! s’exclama Chloé. Tu y as goûté !

Je lui rendis son sourire.

— Qu’en penses-tu ? reprit-elle.

— C’est vachement bon !

J’articulai ces mots avec tellement d’aplomb que, lorsque je compris qu’elle parlait de ses cookies, je sus qu’il était trop tard. Elle lorgnait sur le morceau entamé dans ma paume, lâchement abandonné par sa propriétaire légale – soit la rousse qui, étalée sur moi, se fit étrangement silencieuse. Les yeux de Chloé pétillaient :

— Tu en reveux un ?

— Oh, merci, pas pour l’instant ; je vais d’abord finir celui-ci.

Et, sous le poids de son insistance, je mordis dedans.

Le canapé remua. Théo prenait place, tout près. En me voyant raide comme un piquet, il s’avachit pour croiser mon regard :

— Alors, qu’en dis-tu ?

— Mh… Un peu farineux.

— Quoi, mes cocktails ?

Sam pouffa de rire. Je me retins de faire de même.

— Désolée, mâchouillai-je. Ce que tu as fait est délicieux. Il faudra que tu m’apprennes.

— Maintenant ?

— Non, quand tu en auras l’occasion.

Je profitai de l’intérêt moqueur de chacun pour les idiotes du petit écran dans le but de cacher mon ultime morceau de cookie. Je le posai sur mes cuisses et le recouvris de mes mains.

Non, mauvaise idée, ça commence déjà à fondre.

Plan B.

Je vérifiai que Chloé fixait bien la télé, glissai discrètement le biscuit dans mon dos… et m’interrompit sous les gros yeux de Théo. Nous nous toisâmes un instant. Deux instants. Je crus qu’il allait rire et me dénoncer, pourtant il n’en fit rien : il me vola plutôt le biscuit. Il l’amena au-dessus de mon verre, sans geste brusque. Puis :

— Oh, merde !

Tous réagirent à temps pour admirer le naufrage du malaimé, jusqu’au fond de mon cocktail.

— Ah bah, t’es doué, toi ! ricana Basile.

— Je dois avoir la polio, plaisanta Théo, je ne sais pas ce que j’ai foutu. Désolé, Mia, je vais t’en refaire un. Tu m’accompagnes ?

Ma voisine, parfaitement calée contre moi, grogna.

— Saaam, chantonna-t-il, un autre coucher de soleil ?

La corruption. Rien de mieux pour se mettre Samuelle Carrère dans la poche.

— Volontiers, céda-t-elle en tendant son verre. Par contre, ne le charge pas trop ; je vous ramène tout à l’heure.

Il lui jura de ne revenir que lorsqu’il serait à nouveau plein – et accompagné de petites choses à grignoter. Une fois cette promesse faite, l’estomac sur pattes nous octroya quelques minutes d’isolement.

***

Théo vida mon verre. Il le déposa près de celui de Sam et attrapa le jus d’orange.

— Donc, commençai-je, on verse l’orangeade en premier ?

Le temps que j’abandonne mes béquilles pour le seconder, il avait versé le nectar, un filet de sirop et, en un clin d’œil, un fond de litchi.

— Ok… C’était du rapide.

— Avec l’habitude, ça ne prend pas quinze ans. Ça va ?

— Oui, c’est joli. On pourrait presque remettre du…

— Non, m’arrêta-t-il, ce n’était pas ma question. Toi, ça va ?

Le cocktail coloré perdit son attrait. Je me tournai vers son créateur.

— Oui, mieux. Pas toi ?

Il balaya son visage d’une paume, et respira un grand coup :

— J’ai besoin de te parler de ce qu’il s’est passé.

— Mercredi dernier ?

— Évidemment.

Il s’adossa au plan de travail. Ses prunelles, plantées sur moi, imperturbables, lui donnaient l’air d’un père de famille prêt à réprimander son gamin :

— On aurait pu débriefer par téléphone, si tu…

— Non, le coupai-je. Il ne vaut mieux pas.

— Pourquoi ? Ils ne vont pas vous mettre sur écoute !

— Ils ont retourné la maison et accusé ma mère de narcotrafic, tu penses qu’ils vont se gêner ?

Un éclat de rire de Basile brisa mon élan.

— Je sais, murmurai-je, je flippe pour rien. J’ai peur de devenir folle. On ne doit pas m’entendre délirer ; je suis bonne à me faire interner.

— À ce point-là ?

Je n’eus pas besoin d’acquiescer. Il semblait déjà refroidi :

— Tu… souhaites commencer ?

— J’ai d’abord besoin de ta version des choses, alors non : à toi l’honneur.

Il était préférable qu’il me présente ses théories cartésiennes, qu’il m’ouvre les yeux avant que je ne lui expose mes folies. J’avais perdu la réalité de vue depuis bien trop longtemps. Retracer les derniers moments à ses côtés, les derniers moments lucides à ma portée, pouvait dissiper l’insensé brouillard qui m’entourait.

Il examina la porte menant au salon. Personne n’approchait. La voie était libre, mes oreilles attentives. Pourtant, Théo se taisait. Le silence se voulut inconfortable, si bien qu’il se força, dit :

— Je te demande pardon.

Et se tut à nouveau.

— Tu me demandes pardon ? Pourquoi ?

— Pour quoi que j’aie dit ou fait, qui t’a blessée, mise en colère… ou qui t’a poussée à partir, en tout cas.

Je demeurai aphasique. Assommée.

— C’est à cause de la bataille d’eau ? reprit-il. Je t’ai vexée ?

— Hein ? Non, ne sois pas ridicule.

— Donc quoi, tu as vu une bestiole et tu t’es sauvée à toutes jambes ? T’es partie en furie. Tu dois me dire si c’est de ma faute, je ne veux pas recommencer.

— Mais, tu n’as rien fait de mal, voyons…

L’air devenait trop lourd. Plus lourd que le malaise, que l’affolement, que tous ces mensonges que je n’avais pas pris le temps de préparer.

— Je ne me souviens plus, bredouillai-je. Je n’étais pas en colère, je ne sais pas ce que j’ai fichu, j’ai pété un câble ; mon cerveau a complètement disjoncté…

— Bon, les apprentis serveurs, il arrive mon cocktail ?

Un oui quitta lassement la bouche de mon ami qui s’empressa de poursuivre :

— On ne t’a pas enlevée ?

— Bien sûr que non.

— Alors tu es allée où ?

Si seulement j’étais certaine de la réponse…

Il secoua la tête.

— Tu sais, soupira-t-il, je peux comprendre que tu aies un endroit dans lequel te ressourcer. Il faut absolument que tu me le dises. On s’est tous inquiétés, et toi, tu es réapparue comme une fleur, sans prévenir. Où as-tu dormi, tout ce temps ? Où est-ce que tu as mangé ? Tu es allée à Château-Lambert, dans une autre ville, chez des gens que tu connaissais ?

Mon haussement d’épaules l’agaça :

— Ça a duré une semaine. Une semaine, sept putain de jours. Tu n’as pas le droit de me dire que tu ne t’en rappelles pas.

— Je suis tombée, Théo ! Ma tête s’est cognée, j’ai eu une perte de conscience, des hallucinations ; je suis incapable d’indiquer où je me trouvais !

— Pourtant, tu as retrouvé ton chemin. Tu dois bien avoir une idée, même vague.

Je regardai mes mains. Elles tremblaient, plus que les jours d’hiver. Plus que les nuits de peur. Plus encore que face au voile aveuglant, déployé au fond d’un bureau souterrain pour me ramener chez moi.

La silhouette de mon ami s’affaissa. Ses paumes torturaient ses joues.

— Pour être franc, déclara-t-il, je me sens mal. J’y comprends que dalle. Tout ce dont je suis sûr, c’est que j’aurais pu faire quelque chose. Si je ne m’étais pas évanoui, j’aurais pu te suivre. Tu ne te serais pas perdue, ni même blessée.

— Je n’ai rien de cassé…

— Mais ça aurait pu être plus grave. Et moi, je n’ai même pas été fichu de courir cent mètres pour te rattraper.

Il resta là, hagard, à chercher ses mots. Chaque petit morceau de culpabilité émanant de lui abimait ma conscience.

— J’aurais aimé que tu m’expliques, conclut-il seulement. Ça m’aurait permis de passer à autre chose.

Il patienta un moment. Le temps, sans doute, de vérifier qu’il avait déballé tout ce qu’il avait sur le cœur. Aucun mot ne quitta plus ses lèvres. Alors, lentement, Théo se retourna vers les boissons. Il remplit le verre de Sam d’orangeade. Ses doigts saisirent ensuite la bouteille de sirop.

— J’ai vu ma mère.

La bouteille resta en l’air, immobile.

— C’est pour ça que je suis partie. J’ai cru la voir.

— Où ça ?

— Dans le champ, pas loin d’où on était installés.

J’ignorais comment poursuivre. Je sentais son regard fiché sur moi, méfiant, recouvert d’une ombre inconnue. Le désarroi m’étouffa :

— Je deviens folle, tu penses ?

L’ombre couvrant ses prunelles disparut. Sa tête remua, puis il me serra contre lui.

J’aurais préféré qu’il réponde par oui, ou par non. Qu’il me donne son avis, et qu’il m’aide à traverser ce désert éreintant dans lequel je m’étais égarée. Cependant, il se contenta de resserrer son étreinte, de m’enfermer avec mes peurs et mes questions dans la cage de ses bras. Ni elles, ni moi ne pouvions nous échapper. Il me condamnait à végéter avec elles.

— Eh les gars, entendis-je crier, ils font un contre-goûter dans la cuisine !

Le nez de Sam avait passé le pas de la porte. Théo me libéra enfin, et je pus percevoir la malice sur le visage de la rouquine.

— Un contre-goûter ? demanda Chloé.

— Ouais, une contre-soirée mais euh, à quatre heures, quoi.

Basile s’engouffra dans la pièce en vitesse lumière. Il huma l’air, à la recherche d’une fragrance comestible, et se rabattit sur le four : un restant de gâteau marbré y était conservé.

— Ah ah ! fit-il. Élisabeth est-elle toujours la reine de la cuisine ?

— Juges-en toi-même.

Il n’avait pas attendu mon autorisation pour attraper une grosse miette entre deux doigts. Il l’enfourna dans sa bouche.

Je lui tendis un couteau, une feuille d’essuie-tout en guise d’assiette, et il se servit un honorable morceau sans réfléchir plus longtemps :

— Bon sang, elle surpasse ma grand-mère…

— Qui a fait tomber ça ?

Chloé venait de faire irruption sur le seuil. Une chaîne en argent pendait entre ses doigts, avec, au bout de ses maillons, un pendentif.

— J’arrive pas à lire ce qui est gravé derrière, rumina-t-elle.

— Pas la peine d’essayer, intervins-je.

Je lui ôtai le collier des mains :

— C’est à Ray.

Je récupérai mes béquilles et m’en allai le lui rendre.

***

— Raymond ?

Je frappai à la porte de sa chambre. Quand des invités passaient à la maison, il s’isolait. Il s’enfonçait généralement dans son fauteuil, près de la télé mais, puisque nous avions envahi le salon, il devait être dans son antre. Ou près de sa voiture.

Je m’attardai sur son collier. Le fermoir ne se verrouillait plus complètement.

— Ray ?

Pas de réponse. J’actionnai la clenche.

Une infinie douceur m’enveloppa lorsque je retrouvai l’intérieur. La belle tapisserie, et la moquette au sol. Les vieux meubles. L’odeur du bois et du papier jauni. À travers la vitre, je devinais la forêt et ses branches remuer au gré du vent. L’apaisement s’infiltra doucement dans mes veines.

Par-dessus les draps, sur le lit, le vieil homme somnolait. Une fois suffisamment proche, je suspendis tout ce qui aurait pu causer du bruit. Ma déambulation, mes pensées. Mon souffle.

Le monde devint silencieux. Jusqu’à ce que survienne le son recherché : une respiration. Raymond dormait paisiblement.

Je déposai alors son médaillon sur sa commode, auprès de ses cadres photos. J’en profitai pour admirer les traits nobles de sa mère, aux côtés du tirage immortalisant le pique-nique de l’an dernier. Cependant, le cliché qui me plaisait le plus était celui du regard effrayé de Raymond, tout juste soixantenaire, en train de comprendre que le mini-monstre sur ses genoux avait plongé une main dans le gâteau d’anniversaire. Bien évidemment, le mini-monstre en question, du nom de Mia Starck, affichait un sourire jusqu’aux oreilles.

Il faudra que je lui demande un double de celle-ci. Elle est vraiment culte.

J’embrassai ces souvenirs en pensée avant de déserter la pièce.

***

— C’est non !

Je fermai doucement la porte. Dans la cuisine, des chuchotis véhéments s’échangeaient.

— C’est hors de question, on ne sort pas d’ici !

— Théo, elle a besoin de prendre l’air. Ça nous ferait du bien à tous…

Je reconnus la voix de Sam. Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase que les grognements avaient repris de plus belle. Ils ne se turent qu’au moment où le claquement des béquilles retentit parmi eux.

— Un problème ? m’inquiétai-je.

Les quatre compères se sondèrent rapidement.

— Non, lança Théo. On se disait juste qu’avec ta patte folle, ce serait mieux si on restait à l’intérieur. On pourrait regarder un film ?

Les autres se concertèrent. Ils finirent par acquiescer.

— Bon, pourquoi pas. Vous voulez regarder quoi ?

***

— Star Wars V ! beugla Basile. L’Empire contre-attaque !

Il se jeta sur mon lit. Sam vola mon oreiller avant lui, et elle se cala contre le mur :

— Pas d’objection.

— C’est pas que ça me dérange, les brava Chloé, mais il est vachement long ce film, non ?

Je m’emparai de l’ordinateur portable.

— De toute façon, grogna-t-elle, vous le connaissez par cœur ; ça rime à quoi ? Non, j’ai une meilleure idée. Mia, tape « Shutter Island » dans la barre de recherche.

— Parce que c’est un film court, ça, peut-être ?

Je les laissai se houspiller : mon PC émergeait difficilement de sa veille. Théo prit l’initiative de le brancher afin qu’on ne manque pas de batterie en cours de route.

— Tu nous as déjà raconté mille fois comment ça se finissait !

Mon écran s’alluma sur une page internet. En me rappelant son contenu, je voulus la clore, vite, toutefois la rapidité d’exécution ne suivit pas. Marteler le pavé tactile n’eut aucun effet.

— L’Appel du général de Gaulle ? s’étonna Sam. J’y crois pas. Ne me dis pas que tu révises l’Histoire ?

— Je…

— Quoi ? s’offusqua Basile.

L’onglet disparut au moment où il posa ses yeux dessus. Il me dévisagea comme si j’avais fait quelque chose d’immonde :

— Rassure-moi, tu sais qu’ils te le donneront, ton bac ?

— Non, Basile ; c’est une légende urbaine, ça. J’irai aux rattrapages en septembre.

— Sérieux ?

— Oui. Je dois envoyer un courrier à l’académie avant la mi-juillet. Et puis, il faut aussi que je demande une dérogation au doyen de l’université pour commencer les cours dans la foulée…

Tous se turent. J’avais décidément un don pour mettre l’ambiance. Fort heureusement, Sam renversa la vapeur en tentant des acrobaties dignes d’un entraînement avec Yoda. Elle s’écroula assez pitoyablement une poignée de fois, certes, cependant ses folies valaient le détour – même celle qui envoya valser ma plus haute pile de livres, sur laquelle j’avais posé un pull. Un pull trop grand pour moi. Je l’avais regardé se froisser sur le sol, disparaître sous des couches de papier. Sans que personne ne s’en préoccupe.

—  Il est tout abîmé. Je le mets pour travailler, et j’en ai d’autres. Prends-le.

Quelqu’un s’éloigne. Un jeune homme qui, par ma faute, n’a plus qu’un maillot sur le dos. Son corps est zébré de lumière ; des rayons se faufilent entre les planches, au-dessus de nos têtes.

Ce n’était peut-être qu’un rêve. Peut-être qu’une hallucination.

— Si tu entres en possession de l’un de ces objets, mets-le nous de côté. Il y a dedans un produit très, très nocif, et nous ne voulons pas qu’il t’arrive malheur.

Les bulles brillantes… Et si… Et si Antoine Necker parlait d’hallucinogènes ? Peut-être que les billes de maman contiennent des substances de ce type. Des drogues.

Peut-être, finalement, que le lieutenant Aubert a raison.

Non, ce ne serait pas logique. Je n’aurais pas pu obtenir ce chandail, si ce n’est d’une main de chair et d’os. Je n’aurais pas pu inventer tout cela : le passage sous la grange, le pull, l’Appel du 22 juin. Je n’ai pas pu me contenter de te rêver, Simon. Je t’ai forcément vu, parlé, connu. Même si je ne le conçois pas moi-même.

Tout cela est complètement fou. Où serais-tu, à cette heure-ci ? Vivant ou mort ? Pourrai-je un jour te revoir ?

— Hé, Mia, t’es avec nous ?

L’ombre de Simon quitta mon esprit. Celle de Théo, plus enjouée, la remplaça.

— Oui, affirmai-je. Oui, je suis avec vous.

Commentaires

Ai-je vraiment tenté de cliquer sur le lien de l'Ina ? Possible...

Elle est très réussie la carte de visite de Necker, je ne l'avais jamais vue !
Et pauvre Théo, il a beaucoup à se soucier...
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samedi 4 mai à 18h45
Ha ha ha ! Désolée, tiens, cadeau : https://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00300/appel-du-22-juin-1940.html

Merci pour la carte de visite :)
Oui, en ne lui disant rien, Mia ne lui facilite pas la vie.
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samedi 4 mai à 19h16