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Karole Schifferling

mercredi 20 février 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 5

L'OMBRE DU PASSÉ

Samedi 22 juin 1940, 22h28

Simon s’adressait à moi comme à un être lucide. Il n’aurait pas dû : je ne comprenais rien.

J’étais partie. Où, pourquoi, je n’en avais aucune idée. Je me trouvais dans une pièce terne, dépourvue de repères, auprès d’hôtes qui me bassinaient avec des choses invraisemblables. Ils ne pouvaient pas avoir raison.

Je me coulai au bord du lit. Le jeune homme sourcilla :

— Qu’est-ce que tu veux faire ?

— Partir.

— Partir, où ça ?

— Chez moi.

Je me levai… un peu trop sèchement peut-être ; ma cheville ne me porta pas une seconde. La couchette amortit ma chute.

— Bon, bredouilla mon voisin, écoute.

Simon se grattait la tête. Il était grand mais, en se baissant un peu, il parvenait à ma hauteur. Son bras cercla mon dos :

— Prends appui sur moi. J’vais t’aider.

Il me remit sur pied. La douleur se réveilla, ma tête me tourna, mais il me soutenait si fort que je ne risquais pas de tomber. Lentement, pas après pas, mon appréhension s’amoindrit.

— Où l’emmènes-tu ? gronda Pauline.

— Dehors, pas très loin.

Elle allait encore répliquer lorsque Mathieu ouvrit la porte :

— Après tout ce qu’elle a pioncé, il était temps.

Puis, sans sourire, il claqua l’huis derrière nous.

L’aîné m’incita à avancer. La lune baignait de lumière un jardin, ainsi que toute la butte de terre qui se présentait à nous. Une centaine de mètres derrière, je reconnus la forêt. Ma forêt.

Serais-je près de chez moi ?

Un sursaut me prit, une sorte de volonté soudaine qui remplit de courage, qui donne assez d’énergie pour s’enfuir brutalement. Cependant, l’état de ma carcasse me ramena à la réalité.

— Je te fais visiter ? proposa Simon.

— Je ne suis pas en état de tenir debout indéfiniment.

— C’est pas un problème.

Dans son élan de bonne humeur, Simon m’entraîna sur la butte. Une fois qu’il nous jugea assez hauts, il me fit signe de m’asseoir. La vue se révéla imprenable.

Je ne voyais pas les limites de leur propriété. Leurs champs paraissaient immenses, couverts d’ombres différentes selon ce qui y poussait. Par endroits, des arbres fendaient la noirceur pour étirer leurs branches dans la nuit, notamment au bord d’un étang, où ils formaient un large verger.

Je m’attardai au pied de notre promontoire ; une cour s’étalait sous notre nez, couronnée par divers bâtiments : la maison, prolongée par un atelier à l’une de ses extrémités, et à l’autre… une étable – les meuglements ne sauraient mentir.

Une chose me dérangea. Une impression de déjà-vu.

Un souvenir.

Je me remémorais la balade avec Raymond. Notre découverte de la bâtisse en ruines, à deux pas de la forêt. Son rez-de-chaussée se résumait à une et même pièce, comportait une cheminée et… cet agencement. Ces meubles.

— Qu’est-ce que…

— Tu n’as pas quitté la ville, me rassura Simon.

Il pointa du doigt l’horizon :

— Notre fenil est par là-bas. Je t’ai retrouvée au sous-sol.

Je secouai la tête. Le rouge me monta aux joues.

— Hé, ça va ?

— Non.

Il attendit que je poursuive :

— Je ne suis pas en mille neuf cent quarante. Je m’appelle Mia Starck et je vis au vingt-et-unième siècle.

— Mais…

— Vous ne m’aurez pas.

Ça sentait le canular à plein nez. Une bizarrerie m’avait effleurée tout à l’heure mais, désormais, plus aucun doute ne subsistait. Il m’arrivait de rêvasser, toutefois j’écoutais en cours d’Histoire :

— L’appel du général de Gaulle, c’était le dix-huit juin. Pas le vingt-deux.

— L’appel du général de Gaulle ?

— Oui, ce que vous venez de passer à la radio. Je suis peut-être en vrac, mais je ne suis pas idiote pour autant. Je connais mes dates.

En me tournant vers lui, je notai qu’il était confus. Je n’avais plus qu’à l’achev…

— D’abord, se défendit-il, celui qu’on a entendu, c’est pas ton général bidule : c’est un politique. Un sous-secrétaire d’État, je crois.

Je le fusillai du regard.

— Enfin, si, peut-être qu’il est général en fait.

— « Peut-être » ?

Je ravalai ma colère. Je touchais quelque chose. Je devais le confronter à ses incohérences et le regarder se contredire ; il allait craquer. J’en étais certaine.

Simon avait de la chance de paraître aussi gentil. Dans le cas contraire, je n’aurais pas hésité à le menacer.

— Écoute, Mia, je te propose un marché. Si tu laisses ma sœur te soigner, je ferai en sorte que tu rentres vite chez toi.

— Tu sais comment je peux rentrer chez moi ?

— Oui.

— Comment ?

Sa mine innocente resurgit, et cela m’agaça. J’en avais assez. Il simulait l’inquiétude, la courtoisie ou même la sollicitude avec une aisance insupportable. Il m’embrouillait l’esprit aussi facilement qu’il respirait… il mentait !

Je me mis debout. Il ne prit pas la peine de me suivre :

— Où tu vas, encore ?

— Vérifier quelque chose.

Je devais en avoir le cœur net. Lors de ma balade avec Ray, si j’avais grimpé dans cette direction, j’aurais pu voir la maison en contrebas. C’était idiot, bien sûr qu’il savait comment je pouvais rentrer : il suffisait de marcher une poignée de minutes.

Je voulais retrouver mon chez-moi, m’enfoncer dans mon lit et dormir pendant des siècles. Je souhaitais qu’on me confirme qu’il ne s’agissait que d’un cauchemar, et qu’il m’était inutile d’aller aux rattrapages en septembre. J’avais envie de milliers de choses, mais pas de rester ici.

Je parvins au sommet. La ville, dans la vallée, dormait paisiblement. Très peu de lumière en émanait, d’ailleurs. Pourtant, il n’était pas si tard.

Je concentrai mon attention sur de plus proches alentours, là où devait m’attendre notre maison.

Or, sous mes yeux, figurait seul un champ de pommes de terre.

Simon me questionnait du regard. Je repris mes recherches ; il devait y avoir une erreur. Peut-être n’inspectais-je pas le bon endroit ?

Je scrutai alors la moindre parcelle de mon champ de vision. La moindre forme dans la nuit. La moindre lueur. Tout, mais je ne percevais pas mon foyer.

Ma vue se brouilla.

Incapable d’affronter les tremblements de mon corps, je m’abandonnai. Chutai, de tout mon poids. Mes paupières tombèrent elles aussi, épuisées de s’ouvrir sans que les bonnes images ne m’atteignent.

— Hé…

J’entendis Simon se rapprocher. Ses mains passèrent sous mes bras, et il me souleva jusqu’à me remettre debout.

— Tu ne t’es pas fait mal ?

— Je m’en fous.

Il ne s’en vexa même pas. Sa seule réaction fut un éclat de rire.

Je suis une estropiée incapable de bouger, incapable de comprendre quoi que ce soit, et ça l’amuse ?

— Tu es fatiguée, déclara-t-il, ça ira mieux demain.

— Mais je ne veux pas attendre demain, je dois rentrer chez moi, maintenant !

— Et tu ne peux pas. Viens, faudrait pas que tu prennes froid.

— Laisse-moi tranquille.

Je m’écartai de lui pour replonger dans l’horizon, les yeux secs, en croisant les doigts pour distinguer ma maison, la grille, un seul halo de réverbère. Quelque chose qui aurait dû être là.

Au loin, la cloche de l’église retentit. Je n’en reconnus pas le tintement.

J’ignorais combien de temps cela avait duré. Combien de temps j’avais prié pour retrouver une seule fraction de normalité. Ce soir-là, la ville resta noire et le silence de plomb.

Je refis face à la ferme. Simon m’attendait devant la porte, mains dans les poches, ses lèvres étirées par un étrange sourire :

— Bon, tu viens ou tu crèches dehors ?

***

Pauline s’occupa de moi toute la soirée. Elle passait un chiffon humide sur mon genou et ma cheville, afin qu’ils daignent dégonfler. J’en profitais, discrètement, pour apprécier les traits fins de son visage ; la courbe douce de son nez qui, à son extrémité, se retroussait légèrement, pour surmonter ses lèvres aussi minces que mobiles : elle ne cessait de me faire la conversation. Et pendant ce temps-là, je m’interrogeais sur sa sincérité. Douter d’une personne aussi attentionnée me remplit de remords.

Elle ne me quitta qu’une fois ses frères couchés. Resta Solange, au coin du feu, qui raccommodait des vêtements. Je m’endormis alors qu’elle travaillait encore.

***

La lumière. Le soleil…

Madame Durel était partie. Le pantalon qu’elle reprisait la veille gisait sur la table. Je me levai, timidement, et l’aperçus dehors, au jardin. Elle arrosait les légumes. Son mari passa à côté : il se rendait dans une toute petite cabane en bois, non loin du potager…

— C’est là qu’on fume le cochon, souffla quelqu’un dans mon dos.

Nul besoin de me retourner. J’avais identifié la voix de Simon.

— C’est bien ça que tu regardais, non ?

— Je suppose.

Je m’accoudai à la fenêtre. Et, alors que je m’apprêtais à engager la discussion, il prit la porte.

— Attends ! m’écriai-je en me jetant à sa suite. Ça marche toujours, ton compromis ? Je me laisse soigner, tu m’aides à rentrer chez moi ?

— Bien sûr.

— Génial. Je peux y aller ?

— Aujourd’hui ? Tu as vu ton état ?

— Eh bien, oui. Pourquoi, il faut absolument que je sois en pleine forme ?

— Ça éviterait que tu y passes.

Mon sourire s’effaça. Se fichait-il de moi ? Quelle qu’en fut la réponse, il avait repris sa route.

— Je suis prête, tu sais.

Il marqua un temps d’arrêt et me dévisagea. Mes cheveux n’avaient jamais été aussi sales. La chemise de nuit dont j’étais vêtue nécessitait une grande lessive. Additionné à mes jambes bleuies, cela devait me rendre pitoyable, mais je pouvais tout aussi bien guérir chez moi.

— T’en es sûre ?

— Ouaip.

— Bon. Alors approche.

J’acceptai, pris une grande inspiration… et traînai mon pied comme un zombie.

Simon eut un rire éclatant. Plus spontané encore que celui qu’il m’avait offert la veille. Il s’enfonça dans l’établi et en ressortit avec une brouette :

— Monte voir là-dedans !

— Tu comptes m’achever ? Si tu veux être obligé de me supporter trois semaines de plus, tu vas tout gagner.

Cela ne lui fit pas suffisamment peur. J’obtempérai donc, non sans un certain amusement. Et, lorsque la brouette s’ébranla, je perdis dix ans d’âge mental. Mon conducteur frôla l’étable, traça à travers des dindes ; les volailles s’affolèrent. Enfin, il nous mena dans un champ qui, même en cette heure matinale, se voyait inondé de soleil. J’avais l’impression d’être sur le toit du monde, sur une étendue sans fin. En bas, la ville se résumait à des carrés minuscules et, si l’on tournait la tête de l’autre côté, les arbres qui couvraient la montagne dansaient au gré du vent.

Mon véhicule s’immobilisa. Nous avions atteint une grange à foin.

— J’ai déjà vu ce bâtiment…

— C’est par là que tu es arrivée, débita Simon avant de reprendre son souffle. Comment… comment savais-tu qu’il y avait un passage en sous-sol ?

— Un passage ? Non, je suis rentrée là, par la porte, et le sol a craqué.

Il risqua un œil à l’intérieur du fenil. Celui-ci débordait de fourrage.

— Tu y es rentrée…

— C’était vide, je t’assure. J’y ai fait quelques pas et tout a cédé.

Il haussa les épaules et contourna la remise. Je mis du temps à boitiller jusqu’à lui : il s’était accroupi face à un tas de planches. Dès qu’il les ôta, un large trou apparut.

On aurait cru un terrier de renard qui descendait à pic, ou un tunnel vers le centre de la Terre. Simon se fondit dedans et dit :

— À ton tour !

Haha. Compte là-dessus.

— Viens, c’est pas haut. Assieds-toi au bord, je t’aiderai à descendre.

— Qu’est-ce qu’il y a, là-dessous ?

— Rien. Allez, dépêche-toi avant que l’on nous voie !

Je savourai encore un peu la tiédeur du vent. Une fois assise, les pieds dans le vide, à l’ombre de la grange, je me demandai si je reverrais les rayons estivaux.

Le jeune homme glissa sa tête hors du passage. Il tendit ses bras et me réceptionna sous terre.

La pénombre. La fraîcheur. Mon hôte qui gigotait… je voulus m’éloigner.

— Attention, il y a une marche. Ça descend.

J’attendis qu’il passe devant. On n’y voyait pas grand-chose, la faute à tout ce foin qui étouffait le moindre interstice, au-dessus de nos têtes. Heureusement, nous n’avions pas refermé le passage derrière nous. C’était toujours cela de gagné en clarté.

Un bruit d’allumette. Trois morceaux de cire s’embrasèrent. Les lieux se dévoilaient enfin.

— Wow, m’ébahis-je. C’est quoi, cet endroit ?

— Un abri. Mon père l’a creusé après la Grande Guerre. Enfin bon, ça fait plus de vingt ans et ça n’a jamais servi, donc c’est mon coin à moi.

J’inspectais ledit abri. Pas très haut, juste suffisant pour tenir debout sur plusieurs mètres de large. Si l’on est réellement en 1940…

— Tu ferais bien d’y cacher de la nourriture. Au cas où.

— C’est déjà fait. Papa a encore ses rations de l’armée, on les a mises sous le bureau.

— Ton père a fait la guerre ?

— Oui.

L’on aurait dit qu’il venait d’annoncer la chose la plus logique au monde.

— Il était jeune, même pas dix-sept ans.

— Et il savait tirer, à dix-sept ans ?

— Ha, ça oui ; il a appris à l’école primaire.

J’encaissai l’information, puis profitai de son inattention pour visiter. Il y avait des sacs de pommes de terre, contre les murs, et quelques caissettes de bois. De la paille aussi, près du bureau. Simon se saisit d’une clé dans l’un de ses tiroirs, écarta la paille du pied et mit à jour une trappe.

Elle protégeait un coffre. Deux claquements de serrure plus tard, il y piochait une « perle de bain ». Mon sang ne fit qu’un tour :

— Qu’est-ce que c’est ?

— T’as pas besoin de le savoir. De toute manière tu ne comptes pas revenir, je me trompe ?

Je ne contestai pas, trop occupée à tâter mes cuisses :

— J’avais un truc comme ça dans ma poche. Une bille bizarre. Qu’avez-vous fait de mes vêtements ?

— Ils sont là-bas, dans le renfoncement, m’indiqua-t-il d’un coup de tête. On les a cachés pour éviter les problèmes.

— De quel genre ?

Il ne répondit pas. Peut-être posais-je trop de questions.

Je retrouvai mes effets, tachés. Même dans le demi-jour, cela sautait aux yeux. Les poches de mon short ne contenaient plus rien. Bizarre, songeai-je en l’enfilant.

Enfin, sûrement trop pudique, je jetai un œil au maître des lieux – obnubilé par le contenu de son bureau – avant de quitter la chemise de nuit pour mon débardeur.

Un frisson glaça ma nuque. Le tissu… Il collait à ma peau. Froid. Odorant. J’écartai mes bras pour ne plus le toucher.

Si c’est du sang… Mon Dieu !

Mes mains se secouèrent ; je serrai les dents, les lèvres, contractai tout ce qu’il m’était possible de contracter pour repousser l’horreur, mais elle prit le dessus :

— Non, c’est dégueulasse, j’peux pas !

Je me débarrassai du haut, frottai ma peau pour me réchauffer, me débarrasser de cette sensation répugnante… Une masse se balança soudain à côté de moi. Un pull.

J’examinai son propriétaire. Le regard tourné vers l’autre bout de la cachette, son bras tendu vers moi, il attendait que je le libère. Il n’avait plus qu’un maillot sur le dos.

— Non merci, Simon. Garde-le, je vais…

— Tu vas quoi ? T’es à deux doigts de la syncope.

Il soupira :

— Je t’aurais bien proposé de garder la chemisette, mais elle est à Pauline, elle en aura l’usage. Alors que mon tricot… il est tout abîmé. Je le mets pour travailler et j’en ai d’autres. Prends-le.

Je fixai son bras, horizontal. J’avais face à moi une statue patiente, et elle ne céderait pas. Alors, pour abréger sa posture, j’acceptai son cadeau. Je l’enfilai. La statue retourna ensuite au bureau comme s’il ne s’était rien passé.

Je me sentais mal. La peur m’avait rendue lamentable. Je devais me reprendre. Je gonflai mes poumons et, du bout des doigts, ramassai le sujet de ma phobie.

— Tu peux le laisser, proposa Simon comme s’il avait des yeux derrière la tête, j’le brûlerai tout à l’heure.

— Tu parles de mon haut ?

— Oui. À moins que tu sois capable de le nettoyer. Enfin bon, c’est toi qui décides. Tu viens ?

Je retroussai ses manches de géant et le rattrapai. Il secouait la perle de bain.

— Je n’ai plus la mienne dans ma poche, l’informai-je.

— Je m’en doute.

— Tu me l’as prise ?

— Non.

À mesure qu’il la remuait, la bulle brillait. De plus en plus fort.

— Qu’est-ce que ça contient ?

— Aucune idée, ce n’est pas moi qui les fabrique.

Et, sans plus de cérémonie, il la projeta contre le mur.

Une lumière m’éblouit – cela rayonnait tant qu’il me fallut cligner des paupières pour décrypter la scène. Un voile étincelait, à quelques pas de nous. Le jeune homme surveillait ma réaction :

— C’est ce qu’on appelle un champ tachyonique. Traverse-le, et tu seras chez toi.

Je n’en revenais pas.

— Je dois passer à travers ce truc ?

— C’est pas douloureux, juste fatiguant la première fois. C’est aussi pour ça que tu as mis du temps à te réveiller. Mais si tu ne te sens pas prête, on fera ça un autre jour.

— Non. C’est bon.

J’étais terrifiée. J’oscillais entre mon envie de retrouver ceux qui m’étaient chers, et celle de fuir loin de cet univers dans lequel je ne me reconnaissais pas.

Mais, Jules. Et si mon unique chance de le revoir dépendait de ce « champ tachyonique » ?

Rien qu’un pas, c’est cela ?

— Attends, me pria le géant. Je peux te poser une dernière question ?

— Vas-y.

— Hier, tu as bien dit que tu t’appelais Mia Starck ?

— Oui.

— Tu connais Sonia ? Sonia Starck ?

Je me liquéfiai.

— C’est ta mère, n’est-ce pas ?

Je pivotai vers le portail. Je récupérai mon débardeur, manquai de le perdre tant mes mains se faisaient gourdes.

— Je le savais. Je le savais, j’en étais sûr, c’est… oh bon dieu, c’que je suis content ! J’aurais de petites choses à lui confier, tu pourrais lui dire de ma part qu’elle…

— Elle est morte !

Cette voix ne me ressemblait pas. Rauque et agressive, adaptée pour lâcher un juron à la face d’un ingrat. Je lui en voulais. Je lui en voulais de m’avoir poussée à le dire, à l’avouer. Morte. Je venais de valider son état : morte.

C’était fini, une part de moi l’avait réalisé. Ma mère était partie. Pour toujours.

Je contins mes tremblements. Simon ne me regardait plus en face.

— Pardon, murmurai-je. Je ne voulais pas…

Ma gorge emprisonna mes mots.

— Pardon.

— Ce n’est rien, marmonna-t-il. Tu devrais y aller.

Je ne voulais pas le quitter comme ça. Pourtant, il avait raison : le voile lumineux m’appelait. Il scintillait à la manière d’une lueur dans la nuit, d’une réponse dans les ombres. Je tendis la main : elle passa dans ce qui me semblait n’être qu’une brise bleutée.

J’admirai une ultime fois l’endroit. L’ambiance.

— Prends soin de toi, conclut mon hôte.

Je fermai les yeux et avançai.


Mercredi 23 juin 2010, 7h54

J’inspire…

… expire

m’effondre.

***

La terre était froide, contre ma joue. Le jour filtrait sous mes paupières. Je soulevai celles-ci sans rien voir. Recommençai.

Respire. Doucement.

En me concentrant, je parvenais à remuer mes doigts, ma tête. Je la soulevai et roulai sur le dos.

Un trou perforait le plafond. De l’autre côté, la vie m’attendait.

***

Je retrouvai difficilement la surface, mais mes efforts reçurent la plus belle récompense : c’était bien mon pré, mes herbes hautes et sauvages. L’odeur de la forêt et des pollens estivaux.

Je camouflai grossièrement le tunnel et décampai.

Je chutais, souvent. Passer par les sentiers battus m’aurait facilité la tâche, seulement j’optai pour les champs ; je devais retourner à la ferme.

Je poussai les portes de l’étable : déserte. À peine habitée par des résidus de foin dans les mangeoires. La maison, elle, réduite à quatre murs et un demi-toit, était envahie de débris. Ils se superposaient à mes souvenirs récents : ceux d’une grande pièce vivante, et intacte. Le potager avait lui aussi disparu. Il n’en restait plus qu’une motte de terre.

Ça veut dire que… tout est redevenu comme avant ?

J’abandonnai le chemin, j’escaladai la butte, vite et, en arrivant au sommet, mon cœur se tordit : ma maison apparaissait.

Je suis chez moi.

Mes peurs s’envolèrent. Je fis volte-face pour montrer à Simon, affalé dans l’herbe, que j’avais raison. Que je n’avais pas rêvé pendant dix-sept ans. Et il n’était plus là.

Alors je dévalai la pente, sans guère prêter attention au genou que Pauline avait soigné. Je trottinai, humai l’air et ses senteurs habituelles. J’étais heureuse comme une enfant qui partait en vacances, à ceci près que je rentrais chez moi.

Je ne m’arrêtai qu’au portail. Là, calée derrière les grilles, j’observai la bâtisse qui m’avait tant manqué. Le soleil éclairait sa façade. Les fenêtres de la cuisine étaient entrebâillées, mais ce furent celles du séjour qui attirèrent mon attention : une silhouette s’en détachait.

Je demeurais interdite, figée devant la familiarité de ses traits. Devant cette moustache qui me remuait le ventre. Devant tout ce qu’elle représentait.

Raymond…

Il me vit. Je ne bougeai pas, les yeux droits dans les siens, jusqu’à entendre un grésillement ; l’on m’avait déverrouillé les grilles.

Tandis qu’il disparaissait, la porte du garage s’ouvrit sur mon père. Il courait. Se précipitait sur moi. Je n’eus pas le temps d’avancer dans l’allée qu’il me plaquait déjà contre lui, si fort que je ne pouvais plus m’échapper. Je n’étais plus capable que d’étouffer et de m’assurer qu’il était là, bien réel ; rien ni personne n’aurait pu m’entraîner ailleurs.

— Bon sang, mais où étais-tu ?

De la peur coulait dans sa voix.

— Où étais-tu ? répéta-t-il.

— Pas loin. Pardon…

Il desserra son étreinte, assez pour que j’aperçoive Raymond – et Jules, mon tout petit Jules, lové dans ses bras. Mon frère glissa au sol et je n’hésitai pas à m’agenouiller pour lui tendre mes mains.

Lorsqu’il se blottit contre moi, mes barrières éclatèrent.

— Mia, je ne veux plus que tu partes, chouina-t-il, je ne veux plus !

Il s’écarta pour renifler dans ses manches.

— Plus jamais jamais !

— Plus jamais jamais, promis-je.

Ses yeux débordaient, et il les cacha contre mon épaule. Je cachai les miens contre son crâne. Mon étreinte s’avérait plus forte à chacun de ses sursauts, comme de vaines tentatives pour museler sa peine. Je sentais ses doigts tordre mes cheveux, reprendre prise sur la réalité. Ni la fatigue, ni les gravillons plantés dans mon genou gonflé n’étaient assez puissants pour m’éloigner de ce cocon de quiétude dans lequel il m’enveloppait.

— Tu m’as tellement manqué, petit monstre…

Il se délesta d’une autre larme.

Une main passa au sommet de ma tête. Celle de mon père. Elle écarta des mèches jusqu’à ce que je grimace trop pour qu’il continue.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Je pressai ma paume dans mes cheveux pour étouffer la douleur. De petites croûtes rouges s’accrochèrent à ma peau.

— Ce n’est rien, répondis-je, ça va mieux.

Il m’aida à me lever et m’emmena vers le garage. Il me fit asseoir dans la voiture et, quelques secondes plus tard, s’installa au volant.

— Qu’est-ce que tu fais, papa ?

— Je t’emmène à l’hôpital.

Il démarra. Le moteur vrombit.

— Pourquoi ?

Il rouvrit sa porte afin de demander à Raymond de prévenir la gendarmerie. Puis, il attacha sa ceinture.

— Papa, j’ai juste envie de dormir. S’il te plaît, je ne veux pas y aller.

Je croisai son regard. Il était inutile d’argumenter.

***

La ville se rapprochait à chaque minute. Sur le volant, les mains de mon père tremblotaient. J’ignorais comment réagir.

— Où étais-tu passée ?

Troisième fois qu’il me posait la question. Il ne lâcherait pas le morceau.

— J’étais partie au ruisseau avec Théo. Comment va-t-il ?

— On l’a retrouvé.

— Retrouvé ?

— On l’a retrouvé le soir-même, dans un champ. Il a fait un malaise.

— Oh non… Il va bien ?

— Oui. Il va mieux.

Mes poumons s’enflammèrent.

— Où est-il ?

— Je n’en sais rien.

— C’est sa thyroïde ? Son cœur qui a…

— Mia, je n’en sais rien ! Ce n’est pas mon problème !

L’air fut fougueusement chassé par ses narines.

— C’est pour toi que je m’inquiétais. On t’a cherchée partout, jusqu’à l’autre bout du département, ils ont fait une battue dans la forêt. Où te cachais-tu, bon sang ?

— Je ne me cachais pas…

— On t’a enlevée de force ?

— Non.

— On t’a frappée, quelqu’un t’a fait du mal ?

— Non, papa, non…

— Alors qu’est-ce qui s’est passé ? Explique-moi !

Il garda ses yeux rivés sur moi. Il ne reprit que tristement, de longues secondes plus tard :

— C’est à cause de tout ça ?

— Tout ça ?

— Dernièrement. Tu as eu envie de partir ?

Sa douleur me toucha. J’aurais aimé le contredire. J’en fus toutefois incapable.

***

J’écopai d’une journée de contrôle et d’une nuit en observation. Anémie, entorses, traumatisme crânien. J’eus droit à la visite de plusieurs médecins, d’un psychiatre. De gendarmes qui repartirent rapidement.

« État de choc ». Ce devait être le seul terme à leur portée pour décrire des réponses floues. Ils reviendraient plus tard, s’ils tenaient leurs promesses. Cela me laissait du répit pour travailler mon explication.

Fugue ? J’hésitais. Ce mot m’évitait bon nombre d’autres mensonges. Après tout, j’aurais bien pu perdre mes moyens, péter un câble et chercher du calme, avant de retrouver mes esprits sept jours plus tard.

Mouais.

Qui sait, peut-être était-ce la bonne réponse. Un pétage de câble, des hallucinations. Les souvenirs qui me revenaient allaient en ce sens.

Maman. Debout, dans le champ. Tournée vers moi. Comment avais-je pu y croire…

Elle ne s’était montrée que brièvement, mais ce court instant avait un goût de réel. Une discussion avec Théo s’imposait. Quoi qu’il ait vu ce jour-là, lui seul détenait la vérité.

***

Raymond et Jules me visitèrent en fin de journée. Mon père, lui, revint avec une Élisabeth bouleversée – si bouleversée que m’étreindre l’apaisa à peine… et amusa Ray.

Ils finirent par rejoindre la cafétéria, mais le vieil homme ne les suivit pas. Il tripotait pensivement les manches de sa chemise.

— Tu leur as fait une belle frayeur, gamine.

— Je ne t’ai pas fait peur, à toi ?

— Bof…

Je feignis la consternation. Il rit en premier.

— Au fait, lança-t-il en reprenant son sérieux. Je t’ai ramené ça.

Il agrippa un sac plastique, duquel il sortit mon téléphone – et, comble du bonheur, son chargeur. Mon sauveur relia les deux à une prise et déposa le Saint Graal sur ma table de nuit.

Je plantai mes yeux dans les siens :

— Pense à sortir de ma tête, de temps en temps.

— Oh mais je ne l’ai pas fait pour toi. J’en avais assez d’entendre le fixe sonner à tue-tête. Tu as été très demandée, ces derniers jours.

— Par qui ?

— Eh bien, ton amie Chloé. Et puis d’autres, je n’ai pas retenu les noms. Ça n’arrêtait pas, surtout les soirs !

— Normal.

Avec les épreuves du baccalauréat en journée, c’était leur seul moment de répit.

— « Normal », quelle modestie !

J’en souris. L’entendre me charrier était soulageant.

— Théo n’a pas appelé ?

— Non. En revanche, il est passé ce weekend. Il n’a pas voulu faire la battue – mais bon, moi non plus je dois dire, c’est un peu glauque ce genre de machins. Il a préféré passer du temps avec Jules.

Trois secondes plus tard, ses lèvres ne pliaient toujours pas sous un rictus ironique.

— Avec Jules ? C’est vrai ?

Il confirma.

— Et, tu sais s’il a pu participer aux épreuves du bac ? Il n’a rien manqué, j’espère ?

— Harcèle-le toi-même. Je ne suis pas sa mère, non mais !

J’entrepris d’allumer mon portable, mais mon père, Beth et Jules choisirent ce moment pour revenir. Ils ramenaient des boissons – dont un thé qui cloua le bec à mon voisin. Mon frère, lui, débarquait armé d’un pain au chocolat. Il s’assit sur mon lit, papa le pria de manger proprement et il s’exécuta. Désormais douchée, je n’avais plus honte de le rapprocher de moi.

Je ne retrouvai mon aise qu’après vingt heures, une fois la pièce vidée. Le soleil rayonnait toujours. Bien décidée à profiter du cadre pour me faire bercer par une voix familière, j’allumai enfin mon portable.

Quatre nouveaux messages.

Ignorer.

Théo ?

Appeler.

Je détachai le chargeur et le glissai dans mon sac de linge, auprès d’un grand pull, terne et abîmé.

Réel.

Avant que Théo ne décroche, je songeai que, malgré l’irrationalité de la chose, je devais peut-être ma vie à des ombres du passé.

Commentaires

Petite lecture matinale pour profiter du calme et... je crois que je suis totalement accro à ton histoire. J'aime vraiment beaucoup tes personnages. En quelques mots, tu arrives à leur donner une vraie substance et il n'y a pas besoin de les suivre pendant des chapitres entiers pour les apprécier ! Un autre point que j'adore, c'est ta façon de présenter le décor. Tu intègres les descriptions dans ton histoire, du coup on n'a pas l'impression d'être coupé juste pour parler du paysage. Et c'est vraiment trèèèèèèès agréable ! Passe une bonne journée ! =)
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mercredi 17 avril à 08h10
Coucou Léane :)
J'en suis si heureuse ! C'est une excellente nouvelle aha, surtout si tu t'attaches aux personnages et à ce décor qui m'est cher. Ça fait vraiment chaud au cœur. En espérant que la suite ne te deçoive pas, je t'embrasse et te souhaite une bonne journée à toi aussi !
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jeudi 18 avril à 17h07
Pauvre Simon, Mia ne le loupe pas^^'
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vendredi 3 mai à 17h26
Aha ! Puisqu'elle doutait de son honnêteté, elle était très moyennement agréable, oui.
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samedi 4 mai à 18h52
Le pire, c'est de savoir, en tant que lecteur, qu'il dit la vérité^^
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samedi 4 mai à 19h07
Et donc de le voir accuser tous ces coups qu'il n'a pas mérités, haha !
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samedi 4 mai à 19h17