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Karole Schifferling

samedi 16 février 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 4

MILLE NEUF CENT QUARANTE

Mercredi 16 juin 2010, 9h48

Mon téléphone vibra.

Perdue au beau milieu de mes révisions, je soulevai chaque feuille recouvrant mon lit et mis la main dessus. Il se cachait sous les maths.

Un nouveau message…

« Salut, tu révises où aujourd’hui ? »

Chloé – 9h48

« Chez moi. »

J’ajoutai un « et toi ? » pour avoir l’air moins barbare, puis envoyai ma réponse. Mon portable repartit se cacher, et je m’affalai sur mes livres.

Je ne souhaitais plus les lire.

J’avais mal dans la poitrine. Mon cœur ne frappait pas excessivement vite, or à chacun de ses battements, j’éprouvais la désagréable sensation qu’il broyait quelque chose. J’étais gorgée de trac.

Demain. Le Bac.

Même en ayant passé la semaine à plancher sur mes cours, je n’en voyais pas le bout. Trop d’infos à ingurgiter, trop peu de temps ; mon cerveau n’était plus qu’une machine à déclencher des alarmes.

Demain. Demain. Demain.

Tu n’as plus le temps.

Tu as oublié de réviser ça aussi ?

Tu ne t’en sortiras pas.

Il fallait t’y prendre avant.

Demain. Demain. Demain…

Les frémissements du matelas m’informèrent qu’un autre message avait été reçu.

« Je suis au lycée avec Sam. Si on a des questions pour la philo, Basile est au foyer. Ça va, pas trop stressée ? »

Chloé – 9h52

J’entreprenais de lui répondre assez sarcastiquement lorsqu’on frappa à ma porte. Le visage d’Élisabeth apparut.

— Salut, Beth.

Son regard se perdit quelque part entre les limites de fonction et le logarithme népérien.

— Tu t’en sors ? demanda-t-elle.

— Pas tellement. Je n’arrive plus à retenir quoi que ce soit, on dirait que ma tête déborde…

Elle leva les yeux au ciel.

— J’ai encore plein de trucs à revoir ! me défendis-je.

— Tu ferais bien de laisser ton cerveau tranquille. Si tu ne t’aères pas l’esprit, tu ne seras pas efficace.

— Je sais…

— C’est comme pour les voitures, s’exclama une voix dans le couloir. Si tu ne veux pas que le moteur te pète à la figure, il faut le ménager avant de le mettre à rude épreuve !

Je me penchai jusqu’à voir Raymond et son regard plein de malice. Sa moustache frétillait.

Lui et ses voitures. La plus grande histoire d’amour de tous les temps.

— Tu nous espionnes au lieu de t’occuper de ton épave, maintenant ?

Sans s’offusquer de ma remarque, il fit un signe de tête en direction de la chambre de Jules. Puis, il entra dans la mienne :

— Ce serait bien que tu ailles voir ton frère.

Mon frère. Pourquoi ?

— Jules est là ? réagis-je.

— Oui.

— Ah. J’étais persuadée qu’il avait rendez-vous chez le psy, ce matin.

— Il en revient, déclara Beth.

Le silence ponctuait leurs phrases. Je compris.

Je triai grossièrement mes cours et les déposai dans un coin. J’attendis qu’ils aient déserté la pièce pour me tourner vers ma table de nuit. Dans son tiroir, la perle de bain avait cessé de briller.

Elle ne me quittait plus. À chacun de mes mouvements, elle gagnait le fond de ma poche. Il était hors de question de la laisser sans surveillance ; les enquêteurs pouvaient revenir à tout moment, et un tiroir ne les aurait pas arrêtés. Ils avaient fouillé ma chambre de fond en comble. Ils avaient retourné mes livres, vidé mes sacs, renversé ma boîte de photos. Ils avaient laissé les sourires de maman, de Sam et de Théo s’abîmer sur le parquet.

Ce n’était plus mon antre de paix. Ce n’était plus qu’une pièce que des yeux lourds avaient déshabillée avant de la laisser empreinte de leur odeur. Y passer du temps ne me réjouissait plus.

J’enfournai la bille dans mon jeans et m’exilai dans le couloir.

Là, l’air était frais.

Un monde de douceur m’ouvrait ses portes. En fond sonore, on pouvait percevoir le bourdonnement du four, accompagné de celui de la télévision. Le frottement des chaussures de Raymond contre le carrelage du salon. Et cette fragrance… j’en salivais. Élisabeth devait se sentir obligée de nous faire l’un de ses bons gâteaux. Pour sûr, ce parfum n’attendait plus que de s’infiltrer dans la chambre du monstre aux dents de lait. Je frappai à sa porte.

Silence.

— Jules ?

Faute d’objection, j’actionnai la poignée.

Une armée de doudous m’accueillit. Ils s’étalaient çà et là, bras tendus, prêts à être serrés contre un cœur tendre. Pas une trace de leur commandant.

Je vérifiai qu’il n’était pas caché derrière son lit, puis regagnai le couloir.

— Jules ?

Il ne se trouvait pas non plus dans la salle de bains.

C’est dans la chambre de mes parents que je l’aperçus. Devant un coffre, à demi-éclairé par la lumière qui passait à travers les volets, il avait tout d’un petit être absorbé dans un souvenir.

Calme.

Sous la dorure des rayons, l’éclat de ses cheveux lui conférait un air angélique qui ne lui convenait que trop bien. Seulement, dos à moi, je ne vis pas ce qu’il faisait. Il n’avait pas dû m’entendre.

— Coucou, petit chat…

Il avala un hoquet de stupeur et lâcha ce qu’il tenait.

Cela éclata au sol.

Nous nous toisâmes. Attendîmes la réaction de l’autre. Je ne fus capable que de baisser les yeux sur les morceaux de porcelaine, et sur la robe à laquelle ils étaient rattachés.

Une poupée.

— C’est la poupée de maman ?

— Pardon… oh pardon, Mia, pardon !

Des larmes ravagèrent sa voix avant qu’il ne se mette à trembler. Je m’agenouillai. Il pleure vraiment…

— Pardon, je ne voulais pas la casser ! Ne le dis pas s’il te plaît, je ne recommencerai plus, pardon, pardon…

— Hé.

Je le laissai se blottir contre moi. Mes lèvres se pressèrent sur son crâne.

— Je voulais pas, j’ai… pas fait exprès, sanglota-t-il.

— Je te crois, ce n’est pas grave.

— Pardonne-moi…

Je l’étreignis plus fort. Son souffle glissait sur mon cou, par-dessus des larmes plus chaudes encore. Il renifla, et d’autres perles salées lui échappèrent. Il se contint juste un instant. Assez pour murmurer un mot :

— Maman…

Cela ricocha. Perça ma cuirasse.

— Ça va aller, assurai-je. Tu es courageux.

Nous restâmes ainsi un moment. Lorsqu’il eut repris ses esprits, je me dégageai et l’embrassai sur le front :

— Reste-là. Assieds-toi sur le lit et ne touche à rien, je vais chercher de quoi nettoyer.

— Non, attends.

Il empauma ma main :

— Je reste avec toi.

Il attendit mon autorisation. De sa main libre, il récupéra ensuite Petit Sim, sa peluche favorite, et nous quittâmes la pièce.

Une fois les petits éclats de porcelaines jetés, je récupérai les plus gros et les rangeai dans une boîte à chaussures. Jules insista pour qu’ils soient placés comme il fallait : les bouts de visage en haut et la robe en bas.

Enfin, il remit le couvercle dessus. Il ne s’en détourna qu’une éternité plus tard, après un baiser sur le carton.

À bien y réfléchir, je pense que c’est cela qui lui avait manqué. Un instant pour dire au revoir.

— Où est-ce qu’on va la cacher ? s’enquit-il.

— Je ne sais pas. Tu veux qu’on la remette dans son coffre ?

— Non.

Il réfléchit.

— Sous mon lit, je peux ?

Il y avait dans ses prunelles des larmes transformées en étoiles, des morceaux de chagrin qui brillaient sans savoir s’ils devaient s’envoler ou couler sur ses joues.

Je n’étais pas psychiatre. Pourtant, je savais ce qu’il fallait lui dire :

— Oui, tu peux.

Une larme se perdit dans son sourire.

***

— Je devrais prendre une photo.

Le ton de la nourrice me fit grimacer. Au milieu du canapé, assise entre mon frère dormant sur ma cuisse droite et Raymond en pleine sieste sur ma gauche, j’étais coincée devant les aventures de Mickey.

— Ça va, tu es bien, là ?

— Ils me tiennent chaud.

Je finis par déplacer Jules jusqu’à un coussin. Il devait dormir à poings fermés : par deux fois mon téléphone avait fait vibrer la table basse. J’avais rarement assisté à un tel vacarme.

Je jetai un œil à mon écran. Deux nouveaux messages.

« Salut Mia. Tu t’en sors ? »

Théo – 14h39

« J’ai besoin de décompresser quelque part. Alors si jamais tu as envie d’une pause, n’hésite pas. »

Théo – 15h02

Ce dernier message avait été envoyé dix minutes auparavant. J’ouvris le clavier digital. Envie d’une pause…

« On est deux, je crois. Mais je n’ai pas assez travaillé, et… »

Je n’osais pas lui dire non. Derrière la gentillesse de ses textos, il y avait autre chose.

Théo n’était pas du genre à supplier de sortir, toutefois ses dernières phrases sonnaient comme telles. Était-il stressé à ce point ? Était-ce une ruse pour me changer les idées, ou pour me faire parler ? Mon instinct me soufflait que non.

Sa mère, alors ?

Je repris mon message à zéro :

« On se retrouve où ? »

Envoyé

Trois minutes plus tard, « J’arrive » s’afficha à l’écran. J’eus tout juste le temps de prendre une douche et d’enfiler des vêtements plus légers : une fois sortie de la salle de bains, un vélo reposait sur le gazon.

Théo patientait à la table du salon. Jules était réveillé, bien droit devant lui pour lui faire de grands gestes et de tout aussi grands sourires. Celui de mon ami m’était dédié.

Je m’approchai sans les interrompre. Voir mon frère apaisé me comblait plus que tout autre chose.

— Vous allez vous balader ? nous interrogea-t-il en remarquant ma présence.

— Sans doute, oui.

— Tout de suite ?

Je jaugeai l’état de fatigue du nouvel arrivant. Il se portait bien et, comme pour appuyer ma pensée, il opina du chef.

— Oui, conclus-je, on va y aller.

Jules geignit. Afin de ne pas lui laisser le temps de bouder, je me penchai à son oreille et lui proposai de faire un dessin, pour que notre hôte reste plus longtemps.

— Comme ça, marmonnai-je, il sera tellement content qu’il restera goûter avec toi.

— C’est vrai ?

— J’en suis sûre !

Il nous accorda une moue espiègle et s’en retourna au salon. Théo se leva ensuite. Je m’emparai de deux bouteilles d’eau, et il me suivit sous la canicule.

La pluie de la semaine précédente m’aurait presque manqué.

— Je pense qu’on devrait éviter d’aller en ville, m’arrêta-t-il.

— Quoi, tu n’as pas envie d’une glace, avec cette chaleur ?

— Justement.

Il passa une main sur sa joue.

— Tu verrais, c’est encore pire dans les rues. Avec les voitures, les façades brûlantes… Je ne supporte plus ces températures.

— Tu veux qu’on reste à l’intérieur ?

— Non, non ça va aller. Je pensais que l’on pourrait aller au frais, dans la forêt. Il y a un banc près du ruisseau, non ?

Sa manie de tourner autour du pot m’amusait :

— Allons-y vite, avant de cuire sur place.

***

Théo appréciait la montagne. Il racontait souvent qu’à ma place, s’il vivait à une centaine de mètres seulement des massifs, il s’y retirerait pour le restant de ses jours.

À croire que Raymond déteignait sur lui.

— Ton frère a l’air d’aller mieux.

Avec le soleil en plein dans nos yeux, je ne pus le regarder en face. Les arbres n’étaient plus très loin.

— Oui, acquiesçai-je. J’espère que ça va durer. Il a fondu en larmes ce matin, il s’est un peu calmé et, là, il était très content de te trouver.

Malgré l’éblouissement, je vis ses lèvres s’étirer.

— Tu as l’air moins essoufflé que d’habitude, admis-je.

— Ah ?

— Oui.

— C’est sans doute parce que je n’étais pas bien loin de chez toi, expliqua-t-il après un silence.

Nous passâmes enfin dans les sous-bois. La vue nous revint.

— Je comptais venir, poursuivit-il, avec ou sans ton message. Je n’étais qu’à quelques coups de pédale quand tu m’as répondu.

— Tu es buté. C’est dangereux.

— J’ai pris mon temps.

— Ça ne change rien.

— Tu es énervée ?

Je détournai mon regard, et aperçus les bras de mon ami.

— Non, assurai-je.

J’y vis un large hématome. Et des griffures… profondes.

— Je n’ai pas envie qu’il t’arrive quelque chose de mal, c’est tout.

Il comprit ce que je fixais et tira sur sa manche.

— C’est ta mère ? soufflai-je

— Quoi ?

— Tu sais. Tes bleus.

Il les frôla des doigts :

— Non.

— Je peux te croire ?

— Écoute, ne t’inquiète pas ; ce sera bientôt réglé.

— Quand elle t’aura crevé un œil ? Ce n’est pas normal, Théo, et on en a tous assez de te voir en pâtir. Je ne veux pas qu’un jour on m’apprenne que… qu’elle…

— Eh.

Il se planta devant moi. Ce fut comme si, brusquement, le bruissement des branches alentour et son calme se mêlaient. La beauté des feuilles. La tendresse de la terre sous nos semelles. Tout cela m’apparut, et m’apaisa.

— Je m’en occupe, insista-t-il. Et je vais bien.

Puis, d’un coup de tête, il me rappela que l’eau fraîche des monts n’attendait plus que nous.

Il ne faisait plus chaud ; il faisait bon. La lumière du ciel, filtrée par les feuillages, ne couvrait les bois que par touches : elle tapissait l’humus de petits disques dorés qui remuaient au fil du vent. Un courant d’air fouetta nos visages et je clos mes paupières. Nous foulions de plus en plus de pierres. Bientôt, l’abri que nous proposaient les feuilles s’amincit pour nous mener en lisière, auprès d’un champ. Plus le glougloutement des eaux retentissait, et plus mon ami pressait le pas.

Il ignora le banc et fonça droit sur le ruisseau. Celui-ci descendait la montagne en emportant la fraîcheur. Je me laissai tomber sur la rive, calai nos bouteilles contre un rocher englouti et défis mes chaussures. Théo fut plus rapide : ses pieds claquèrent si fort dans la rigole que mes jambes se firent éclabousser.

— Ouah, s’extasia-t-il, ça fait du bien !

— Pas trop froid ?

Il s’allongea confortablement, les bras croisés derrière sa nuque.

— Non, c’est… parfait.

J’en vins au même constat lorsque mes orteils rencontrèrent le courant. Juste assez profond pour une trempette. Tout à fait rafraîchissant.

Je me laissai aller.

Il y avait le sol, chaud sous nos reins. Il y avait le vent, tiède, joueur, et la lumière qui arrosait le champ à côté de nous. Puis, il y eut des mots. Ceux de mon voisin.

— Puisqu’ils ont soif de vivre, ils ont leur raison d’être :
« Qu’ils se baignent, joyeux, dans le rayon vermeil
« Que leur dispense à tous l’impartial soleil.

Ces vers flottèrent dans mon esprit.

— Qui a écrit ça ? l’interrogeai-je.

— Louis Ménard.

— Mh. Pas mal.

Je sortis mes pieds de l’eau et les y replongeai. Son contact se fit plus agréable. J’avais bien fait de troquer mon vieux jeans pour un short avant de partir.

— Et toi, me défia-t-il, tu en as un en tête ?

— Non…

Il ricana.

— … quoique : Sara la baigneuse, de Victor Hugo.

— Tu peux m’en réciter une strophe ?

— Non.

— Alors, jubila-t-il, j’ai gagné !

— Triché, le corrigeai-je alors qu’il se redressait. Je suis certaine que tu as préparé cet extrait avant de venir !

Il rit, mais ne nia pas. Il s’appropria joyeusement les alentours, apprécia le bruissement des feuillages, puis plongea une main dans l’eau pour en tirer l’une des bouteilles. Je m’emparai de l’autre et amenai le goulot à mes lèvres.

Les joutes poétiques… nos défis personnels. En tant que grands lecteurs, il nous arrivait de vouloir affronter l’autre dans l’arène littéraire. Réciter des strophes, voire des poèmes entiers qui décriraient un moment précis de nos journées, s’avérait compliqué… mais ô combien jouissif en cas de victoire.

En bon mauvais perdant, Théo s’armait d’anticipation. Et me battait souvent.

— Mia ?

— Mh ?

— C’est quoi ce truc dans ta poche ?

J’engloutis une ultime gorgée avant d’y réfléchir.

— Quelle poche ?

— Eh bien, celle-là, la droite.

Je l’écartai, et blêmis. Mine de rien, la perle de bain prenait de la place.

— Bah, c’est rien, bredouillai-je. Une bille de Jules.

— Quand elles sont de cette taille-là, on appelle ça un boulard.

— Tu t’y connais, en billes ?

J’aurais aimé qu’il s’y connaisse en « perles de bain ».

— Un peu. Tu me la montres ?

Je le consultai du regard.

Je ne risquais rien à la lui présenter. Et, après tout, peut-être était-ce vraiment un boulard ?

— Tiens.

Il la recueillit dans sa paume.

Je connaissais cet objet par cœur. Ses contours, lisses, semblables à ceux d’une perle de verre. Sa couleur, tantôt bleue et translucide, tantôt si brillante que je l’aurais crue blanche. Et puis…

— Elle est fissurée, remarqua-t-il.

— Oui.

— C’est bizarre pour une bille. Ce n’est pas une griffure, c’est réellement…

Il l’agita. Alors, le bleu à l’intérieur s’intensifia et une grimace gagna son visage.

— Ce n’est pas ce que j’appelle un boulard, ça.

— Pourquoi ?

— Eh bien, ce n’est même pas rempli de verre solide, c’est juste une coque. Avec un truc sympa à l’intérieur. Où est-ce que tu l’as trouvé ?

Mon regard tomba à nouveau sur la bille avant que je ne confesse :

— C’était à ma mère.

Il baissa les yeux. Ses doigts se resserrèrent autour.

— Les gendarmes avaient trouvé une boule comme ça sur elle. Alors après, ils sont venus fouiller la maison, et ils en ont trouvé d’autres. Un bon paquet… Ils les ont toutes prises, sauf celle-là.

— Tu ne me l’avais pas dit.

Je levai bêtement les épaules.

— Ils disent que maman était liée à un trafic de drogue, que c’est pour cela qu’elle a été tuée. Je n’avais pas envie de nourrir la rumeur avec une perquisition…

Le gargouillis des eaux combla son mutisme, le temps qu’il réagisse :

— Tu es sérieuse ? Pour l’histoire du trafic de drogue, je veux dire.

— Oui, ils nous ont fichu ça dans la figure à notre convocation. Mais ils se trompent : tu connaissais ma mère, est-ce que tu l’imagines en train de…

Non. C’est inconcevable.

— Quand ont-ils perquisitionné ?

— Il y a une semaine, à peu près.

— Et depuis, pas de nouvelles ?

— Rien, avouai-je.

— Alors, c’est qu’ils n’ont rien trouvé.

Sa main me rendit la bille colorée.

— Tu veux dire qu’ils n’ont pas trouvé de drogue à l’intérieur ?

— Mia, rit-il. Tu crois vraiment que les dealers s’amusent à fabriquer des trucs pareils ? Non, ils vendent leur drogue en poudre, en résine ou en tout ce que tu veux. Mais ça.

Il le pointa du menton :

— Ça, ça n’en est pas.

— Alors qu’est-ce que c’est ?

— Ta mère bossait au LEM3. Ils fabriquent tout un tas de matériaux bizarres, là-bas. Ne cherche pas plus loin.

Je demeurais béate. Théo débordait d’une assurance que je ne lui connaissais pas.

— La gendarmerie les a saisis pour les redonner au labo, supposa-t-il, rien de plus.

— Alors pourquoi ont-ils enquêté dessus ?

— Tu dis qu’elle est morte avec. Ils ont sans doute voulu vérifier que ça n’était pas lié à cette affaire. Ils lui donnaient plus d’importance que nécessaire ; ne fais pas la même erreur.

À voir le sourire qui habitait ses yeux, mon ami devait comprendre. Comprendre que c’était la plus belle nouvelle que l’on pouvait m’apporter.

J’aurais aimé être capable de changer l’eau en champagne.

— Du coup, tu penses que je peux le garder ?

— Je ne sais pas, il est fissuré. Et s’il contenait un produit toxique ? Non, tu devrais le rendre, ou au moins le ranger quelque part.

— Entendu. Ne t’inquiète pas, je ferai ce qu’il faut. Merci, Ô voix de la sagesse !

Il se rallongea et je posai un œil nouveau sur mon objet : un œil curieux, rassuré. S’il s’agissait d’un matériau que ma génitrice avait fabriqué, elle devait en être fière pour le garder toujours sur elle. Et ce liquide, à l’intérieur : était-ce purement esthétique ? Ou bien, y avait-il une raison scientifique à sa présence ? Je n’en avais aucune idée, mais je savais que l’on ne pourrait me reprocher de l’avoir en ma possession.

Si elle en a été fière, je le serai tout autant.

Je le remis dans ma poche et m’étendis sur les roches :

— C’est bien que tu sois venu.

— Ah ?

— Oui. Comme ça, si je rate mon bac, ce sera de la faute de Théo Lautey, le jeune fumiste qui a osé me traîner dehors la veille des examens.

Il m’éclaboussa. Je rigolai, l’aspergeai à mon tour ; sa vague vengeresse fonça sur moi et je me détournai pour l’éviter.

C’est à cet instant que je la vis.

Une silhouette dans les herbes. Dans le champ, à moins de vingt mètres de nous. Elle évoluait lentement parmi la végétation en déplaçant ses paumes à la surface des graminées.

Je sortis mes pieds de l’eau. Théo ne cessait de m’éclabousser. Il ne la voyait pas.

Je m’agenouillai, doucement. Me levai. Elle se tourna vers moi et je découvris son visage.

Comment…

— Maman ?

Elle s’échappa. Je franchis le chemin et bondis dans le champ, électrisée. Tous mes sens hurlaient dans mon crâne et je hurlais son nom ; elle courait. Je ne pouvais pas la laisser fuir.

Les cris de Théo résonnaient dans mon dos.

Je ne voulais pas me retourner, je n’en étais pas capable, tout mon corps ne vivait plus que pour me propulser en avant et la rattraper, la toucher, la voir et la serrer dans mes bras, l’empêcher de partir puis l’inonder de ces larmes qui coulaient déjà sur mes joues ; je ne contrôlais rien. Ma voix se déchirait.

Oui, c’était elle. En chair et en os, je le jure. C’était elle.

Les trous et l’irrégularité de la terre me déstabilisaient mais elle était là, tout près, à dix mètres, huit, six. Quelques foulées. Je tendis la main vers son chandail, frôlai le tissu de mes doigts… Mon pied heurta une bosse. Je m’écroulai. Et elle, courait toujours.

— Non, attends-moi !

La douleur heurta ma cheville comme une masse sur du cristal, mais c’était elle. C’était son parfum. C’était ma mère, qui fuyait devant moi. J’appuyai sur mon pied de toutes mes forces, puisai dans mes réserves de courage et repris ma course. Jamais je n’avais été si rapide. Mes jambes se croisaient à une fréquence inédite, condamnées au supplice ; il n’était pas question d’abandonner : elle était là, tout près, et elle me semait si vite !

Elle s’enfonça soudain dans un vieux fenil. Je me jetai à l’intérieur. Entendis un grincement. Puis un autre. Lorsque je posai les yeux sur les planches abîmées, il était déjà trop tard. Le vide me happa.

Tandis que ma tête cognait le fond, je sentis la boule étrange, dans ma poche, se briser sous mon poids.





*

Sur un écran, un message.

« Perturbation tachyonique détectée.
Provenance inconnue »


Date et heure inconnues

Ça sent bon le foin. Le foin fraîchement coupé…

J’essayai de soulever mes paupières. Quelque chose les maintenait bien en place, quelque chose d’aussi lourd que la fatigue, ou la douleur. Celle qui remontait ma jambe droite était particulièrement retorse. Mais cette odeur, enivrante… Elle me donna envie de sourire.

Le grésillement d’une radio me parvint. Des voix fortes se calquèrent par-dessus.

— On a assez attendu. Demain, je l’amène à l’hôpital.

— Pour quoi, pour qu’ils t’arrêtent ? Hors de question.

— Mais ça fait des jours qu’elle est là, Pauline, des jours qu’elle n’a pas bougé ! On doit faire quelque chose !

— Calme-toi, on s’en occupe. Ça va aller.

— Mais…

— Taisez-vous donc !

Ils obéirent. Le grésillement s’amplifia.

— Alors ?

— Bonus m’avait dit vingt-deux heures.

— Et tu l’as cru… Non : ils ont gagné, c’est fini. Ils le savent. Plus personne ne tentera quoi que ce soit.

À nouveau, les occupants de la pièce se turent.

Le signal radio se fit plus clair. Je distinguais désormais une voix de femme. L’air qu’elle chantait était lent, traînant…

« Tous les vieux ponts nous connaissent,
Témoins des folles promesses,
Qu’au fil de l’eau leur écho va conter
Aux gais moineaux effrontés… »

— Moi, j’espère encore.

— Pourquoi ? On a perdu, Henri. Qui voudra bouger, désormais ? Qui osera, hein, qui ? Tout le monde est mort de peur, même toi, même moi.

— Mais on était une dizaine quand on a fait sauter les ponts !

— Oui, une dizaine avec papa et Bonus ! Ils ont brûlé l’hôtel de ville à cause de vous, tu veux qu’ils se mettent à nous chasser et à tuer d’autres innocents ?

— Elle a raison. Ils nous ont vus, restons discrets. C’est tendu…

— Et ne reste pas sur cette fréquence ! S’ils te choppent, on est tous cuits !

Les grésillements revinrent.

Non loin de moi, une chaise frotta du parquet. Une main se posa sur mon front.

— Comment elle va ?

— Mieux.

— Elle est un peu pâlotte, non ?

— C’est normal : quand elle se remettra debout, elle reprendra des couleurs. Ne t’en fais pas.

— Mh… Elle se réveillera quand, tu penses ?

— Elle l’est déjà.

Je retins mon souffle ; mon cœur paniqua. J’étais prise la main dans le sac. Je les avais épiés, j’avais intercepté des conversations qui n’étaient pas les miennes… j’avais l’impression d’être jugée et je me savais déjà coupable.

Quelques pas s’approchèrent. Le lit où j’étais installée grinça juste au niveau de… Argh !

— Hé, t’es bête ou quoi ? Va-t’en de là, bouge, c’est à ce pied-là qu’elle est blessée !

— Oui oh, ça va, hein. Je ne pouvais pas deviner !

Et, tandis qu’ils se disputaient, j’ouvris les yeux.

Ils étaient trois autour de moi. Premièrement, une jeune fille, blonde, d’à peine vingt ans, assise près de ma tête. Elle gardait sa main sur mon visage, pendant que le garçon contre qui elle grognait stagnait debout, à mes pieds. Un deuxième, posté sur une chaise entre les belligérants, encaissait plus ou moins bien son rôle d’arbitre.

Ils portaient de drôles de vêtements. La robe à col claudine de la demoiselle, les vieux pulls des garçons : tout portait à croire qu’ils s’habillaient dans des friperies.

Un autre homme, d’à peu près leur âge, était reclus au fond de la pièce. Il était vêtu de la même manière mais ne faisait pas attention à eux : toute son attention se concentrait sur une grosse radio.

Et, au bout de mon lit, celle qui devait être leur mère à tous défroissait ma couverture.

Chaque homme de la pièce avait les cheveux sombres, alors que les deux femmes tendaient plutôt vers le blond. Je trouvai ce constat étrange.

— Bonjour, commença la jeune fille. Tu te sens bien ?

Je déglutis, vaseuse. De son visage ne ressortait que de la gentillesse, mais aucun d’entre eux ne m’était familier.

— Je m’appelle Pauline Durel. Et toi ?

— Mia, grogna ma gorge enrouée. Starck.

Elle sourit.

— Enchantée, Mia. Je te présente ma famille, tu veux bien ?

Je me grattai la tête. Elle prit cela pour un oui et, dans un geste plein d’élégance, désigna l’arbitre :

— Voici Simon, mon frère aîné. C’est lui qui t’a ramenée ici.

Mon esprit était encore embué, mais je tâchai de mémoriser ses traits. Simon. Un garçon inquiet. Ou fatigué – peut-être les deux. Il ne me quittait pas des yeux, toutefois j’étais trop égarée dans mes pensées pour que cela me pose problème.

— À tes pieds, notre mère, Solange, et… Mathieu le bourrin . J’espère qu’il ne t’a pas fait mal, je suis navrée, il a failli s’asseoir sur…

Elle ne termina pas ses excuses : l’intéressé avait plongé les mains dans ses poches et, d’un air exaspéré, s’exilait à l’autre bout de la pièce. La bonne humeur incarnée, visiblement.

Des escaliers grincèrent. Pauline garda le silence, imitée par ses frères, jusqu’à ce que celui qui les descendait dépliât son immense silhouette pour pivoter vers nous.

Je crois que, de toute ma vie, je n’avais jamais vu d’homme aussi grand.

— Papa, annonça-t-elle, je te présente Mia.

Il avait les cheveux plus sombres que ceux de ses fils, presque noirs… comme ses yeux. Il ne se tenait qu’à un pas de moi lorsqu’il dit :

— Charles.

Avant de gagner le fond de la pièce. Il alla s’asseoir auprès du jeune homme à la radio. Le dos de ce dernier était voûté, et son visage…

— C’est Henri, le cadet de mes frères. Mais, ce n’est pas le moment de le déranger.

Henri serrait et desserrait ses poings, jugulait des spasmes. Son père posa une main sur son épaule avant qu’il ne s’effondrât de désespoir.

Je lus de la peine dans le regard de Pauline. Le temps d’ajuster son vêtement, elle avait déjà repris ses esprits :

— Qu’est-ce qui t’a amenée ici ?

— Comment ça ?

— Que t’est-il arrivé ?

Je ne saisis pas le sens de ses questions.

— Te trouvais-tu sous terre ? Dans un bâtiment ?

— Dans, quoi ? Non, je…

Une migraine surgit. Des images revinrent. Un fenil. Des craquements…

Merde. Qu’est-ce que j’ai fichu ?

Comme si elle avait lu en moi, la mère de famille s’approcha de la cheminée. Elle plongea une louche dans la marmite qui pendait au-dessus des flammes, et m’en apporta une assiette. Sa fille la tint pour moi le temps que je m’asseye dans le lit :

— Bois, ça va te faire du bien.

C’était une soupe de légumes. Son parfum enfumait toute la pièce. On m’en avait peu servi, mais mieux valait réveiller mon estomac par étapes.

J’observai les croûtons qui la parsemaient. Mes mains avaient tellement hâte qu’elles portèrent tout à ma bouche : instantanément, ma langue brûla. Pourtant je happai le potage, continuai de le boire comme si chaque goutte qui glissait dans mon œsophage me rappelait qu’il n’avait plus été utilisé depuis des lustres. Ça avait si bon goût que je dus me forcer à m’interrompre.

Quelqu’un venait d’allumer un feu de joie dans l’hiver de mon corps.

— Quel âge as-tu ?

Pauline était décidément curieuse. Je mâchonnai mes croûtons avant d’articuler :

— Dix-sept ans.

— Oh, comme Mathieu. Formidable, tu es dans la même tranche d’âge que nous !

Cela lui fit visiblement plaisir. Avoir le même âge que le bourrin, quelle chance inouïe.

Je m’égarai à travers les fenêtres. Il avait dû pleuvoir. La nuit entamait son apparition et Charles guettait ce qui se tramait dehors. De temps à autre, il ouvrait la porte, la refermait et s’y adossait. La fraîcheur en profitait pour se frayer un chemin parmi nous.

— Quel jour sommes-nous ?

— On est le vingt-deux, me répondit Simon.

Le bac…

— Le vingt-deux… juin ?

— Oui.

Le bac, non, c’est pas vrai… c’est pas vrai !

— T’es pas sérieux ? m’entendis-je bégayer.

— Ben, si.

Je ne pouvais rester plus longtemps. Je posai l’assiette avant de faire un malheur.

— J’ai dormi si longtemps ?

— Oui. Mange, reprends des forces.

— Non, il faut que je rentre chez moi. C’est important, j’ai raté mes épreuves, je n’aurais pas dû, la dernière est…

— Hé, reste tranquille, me murmura Pauline en me tenant par les épaules. Quelles épreuves ?

— Celles du baccalauréat ; je suis en terminale, j’ai le bac normalement mais… bon sang, c’est pas vrai !

Je poussai sur mes bras et, en sortant mes jambes du lit, compris les raisons de mes douleurs. On n’eut pas besoin de me retenir ; seule, j’aurais été incapable de marcher.

— Tu vois l’état de ta cheville ? Et ton genou, il est bleu, plein d’eau.

Mes pensées s’entrechoquèrent. Je ne me rappelais pas m’être blessée au genou.

— Repose-toi, le reste est secondaire.

— Non, il faut que je prévienne ma famille ; elle va se faire un sang d’encre.

Et Théo. L’image de mon ami me bouscula.

— Vous… vous n’avez pas croisé un garçon de mon âge ? La peau très pâle, les cheveux bruns, il était avec moi, il doit me chercher partout…

Simon fronça les sourcils :

— Non, il n’y avait personne d’autre.

Mon cœur frappait sauvagement contre chaque organe qu’il rencontrait. J’avais du mal à respirer, tout se troublait dans ma tête. La voix de la jeune femme peinait à m’atteindre :

— Détends-toi. Tout va bien.

Elle reposa mes pieds sur le matelas.

— Tu retrouveras très vite les tiens, assura-t-elle. Tout va s’arranger.

Je glanai dans ses prunelles un peu de douceur et, au fil de ses mots, mon cœur cogna moins fort. Ses mains défroissaient encore sa robe. Ce devait être un signe d’inconfort.

— Pauline, es-tu sûre qu’on ne devrait pas l’emmener à l’hôpital ? demanda à nouveau Simon.

— Je te dis que non. Ce serait inutile, et on courrait de trop gros risques.

— Je sais. Par contre, je pourrais la ramener chez elle, et ensuite l’amener à l’hôpital.

— Quoi, mais… Seigneur ! Qu’est-ce qui te prend ? As-tu déjà oublié ce qu’elle t’avait dit ? Personne n’en a le droit !

— Cela fait un moment qu’on ne l’a pas vue, et tu as entendu comme moi qu…

— Taisez-vous, venez vite ! Ça y est, écoutez ! s’époumona Henri qui augmentait le volume sonore de la radio.

L’aîné se jeta de sa chaise. Mathieu suivit. Pauline, elle, les rejoignit calmement, entremêla ses doigts et les porta à ses lèvres. Leur père s’était décollé de la porte.

La seule et unique voix qui résonnait désormais dans la pièce était masculine. Les Durel buvaient ses paroles. Il s’exprimait si fort que le son en saturait.

Depuis mon lit, je vis les yeux de Pauline briller.

— C’est qui, lui ? grommela Mathieu.

— Mais tais-toi donc !

Tous essayaient de discerner les mots des parasites audio.

— C’est un militaire, chuchota Pauline comme à elle-même. Il était au gouvernement de Paul Reynaud. Tous ont démissionné il y a six jours.

Ils laissèrent ensuite la voix reprendre le dessus.

Je fermai les yeux. Aussi fort que possible.

Je savais ce qu’ils écoutaient. Je savais parfaitement qui le disait. Mais j’en fus plus que certaine lorsque le locuteur eut une intonation éclatante.

Henri applaudit. Chaleureusement. Il jura à tout va face à sa sœur, émue, que Mathieu prit dans ses bras. J’aperçus le même soulagement un peu plus près, lorsque le père de famille laissa Solange gripper sa main et, juste à temps, l’écarter alors que la porte s’ouvrait.

Un jeune homme aux cheveux roux se précipitait dans la maison.

— Bonus ! s’écria Henri.

— Je t’avais dit qu’on n’était pas seuls, j’te l’avais dit !

Et il bondit sur lui.

Simon fut le premier à s’éloigner du poste. Il chemina vers moi et, presque en silence, rapprocha sa chaise du lit. Il s’y assit en me cherchant du regard :

— Ça va ?

— Dis-moi, en quelle année sommes-nous ?

Son sourire devint confus. Il se tourna vers les membres de sa famille. Sûrement espérait-il un soutien de leur part, mais tous étaient ailleurs : tous avaient retrouvé un peu d’espoir et de réconfort.

— Tu as compris, c’est ça ?

Il inspira profondément avant de reprendre :

— Nous sommes en mille neuf cent quarante, Mia. Le vingt-deux juin mille neuf cent quarante.


Commentaires

Viiiite, la suite!
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dimanche 17 février à 22h10
Ouiiii haha, elle arrive très vite !
 0
dimanche 17 février à 22h55